‹ Unterhaltungen mit Friedrich dem GrossenChapitre 4 sur 37 · Memoiren von Heinrich be Gatt · texte numérisé non relu

Memoiren von Heinrich be Gatt

‘sn rances. Le prince Maurice, sur l'ordre qu'il avait reçu, en partit à mi mnt, nuit avec 10 bataillons et 30 escadrons, pour aller oceuper le camp dei

lières ne m'obligent de rentrer dans ma première méthode. Enfin, en me permettant plus de réflexions que je n’ai osé présenter jusqu'à eet instant, j'aurai soin de rapporter aussi les jugemens que j'ai entendu porter du Roi et de ses opérations, par les plus éclairés de sa suite et de son armée; jindiquerai toujours la souree où j'ai puiséee que j'avance, comme je marquerai ce que je dirai de mon chef, et, à ce dernier égard, je demande l'indulgence de ceux qui me liront pent-être. -

On quitte ce pauvre Schmirgitz où l'on avait conçu de si belles espt-

Netztawa, avec le corps du général Wedell qu'on devait reneontrer en route.

Le Roi suivit à quatre heures du matin avec 17 bataillons et 39 eadrons par Kosteletz, Hluzov, Teutsch-Premeslowitz, jusque sur hauteurs qui sont derrière Brzesko, où l’irmée campa; le Lun) H néral fut à Brelschina.

Après tous les arrangemens et les fatigues du jour précédent, toutes celles que le Roi avait eues cette journée, je ne m'attendais d'être appelé, je le fus cependant vers les six heures du soir; je d'abord à l'air du Roi qu'il avait de l'humeur, et je m’attendis & sortie de sa part, sur ces pauvres ingénieurs qu'il ne ménageait je ne me trompai pas.

»Vous voyez, mon ami, combien l'on doit peu compter sur affaires de la vie, et combien peu on réussit avec les arrangemens semblaient les mieux faits. En arrivant à Schmirsitz, j'espérais Olmütz et suivre le plan dont je vous ai parlé; le sort en a décidé d ment, pour nous jeter peut-être dans de plus grands embarras encor Je vais redoubler d'efforts pour réparer le malheur que mes m’oceasionnent: si rien ne vient à la traverse, vous verrez que j'ai faites qu'il y avait de mieux à faire dans ma position actuelle. Mes se sont imaginés, quand ils ont vu que je délogeais, que je re) en Silésie, et ils se réjonissaient de me faire de mauvaises affaires. rière-garde, ils n’ont pas soupçonné, ces beaux Messieurs, que je mar. cherais à Königgrätz, et que la Bohême pourrait devenir le théâtre la guerre, si l'immense chapitre des aceidens ne m'est pas contraire

Jusqu'ici cela allait bien, mais les tirades ne tardèrent pas suivre.

»Convenez que ces gens-là me rendent la vie bien amère, et que mes ingénieurs, vrais coqs d'Inde, n’en augmentent pas mal]; par toutes les balourdises qu'ils ont faites. De leur Tafelberg, que pelle leur mont Pagnote, ils ont ouvert la tranchée, et ils ont ri

1758, 2.3. Juli. 119

anges de ce que l’ennemi ne s'était pas aperçu de leur travail qui se faisait à 1,800 pas de la place. Et quand du Wasserfort on leur tirait des eoups de canon qui enfilaient leurs ouvrages, mes docteurs pagnotes, au lieu de remédier au mal que ce canon du fort nous faisait, disser- 5 taient lourdement sur la différence des coups en écharpe et des coups enfilans, soutenaient plus lourdement encore que ces coups du fort étaient de la première espèce ; ainsi, par leur ineptie, ils m'ont fait perdre bien des braves gens, et ils m'en rendront compte. J'ai écrit au maréchal Keith de dire à ces animaux à deux pieds sans plumes qu’au lieu de 10 couronnes civiques !) ou murales, je leur enverrais un bonnet d’äne, dût- - il m'en coûter les oreilles du meilleur de mes mulets: demain je verrai M. Pagnote-Balbi, et je l’accommoderai de toutes pièces.« Tout cela n’était pas doux, j’entrai d'avance dans les peines de ce chef du génie, qu’on appelait, depuis la prise de Schweidnitz, mon cher, 15 mon habile Balbichon. Comme les temps changent!

Le Roi marcha à Mährisch-Trübau, où il assit son camp, la droite 3 juil

sur la hauteur de Porsténdorf et la gauche vers Undangs. Le maréchal *

Keith. qui avait pris sa marche par Littau et par Müglitz, y arriva avec

le chef du génie ; à peine M. de Balbi fut-il arrivé, qu'il eat ordre de se 3 rendre chez le Roi. il s'annonce et, après avoir attendu une bonne heure

dans l’antichambre, il vit venir le Roi à lui. le visage enflammé, et qui.

du ton le plus menaçant, lui dit toutes les duretés imaginables: cette

cruelle séance dura presqu’une heure: le bon colonel passa à mon quar-

tier attenant celui du Roi, je vis d’abord à son air qu'on lui avait fait 25 ane épouvantable sortie, et je le plaignis de toute mon âme.

» 1 n'est pas possible, Monsieur, de siimaginer toutes les horreurs que l'on m'a dites, et je ne sais où diable il peut prendre ses expressions plus infernales les unes que les autres. Comment, je vous prie, cet homme-là peut-il prétendre l'impossible! La place, au commence-

30 ment. n'a été investie que d'un côté : les travaux immenses qu'il a fallu faire. n'ont pas été protégés. on manquait souvent de munitions, les assiégés étaient d'un tiers plus forts que nous, et tout cela est si vrai, Monsieur, que notre habile général Fouqué a dit que ce siège-là paraissait comme la représentation d'un opéra où il fallait que l'imagination

35 travaillât de toutesses forces pour se familiariser avec tant de paradoxes.

> Tranquillisez-vous. mon cher colonel, le Roi, qui n'a pas été le maitre de ce premier moment violent, qui ne l’est presque jamais, 86

te mme nn

1: Petite licence historique, couronne civique n'était pas analoguo au sujet, les Romains ne la donnaient qu'à ceux qui, dans un combat, avaient sauvé la vie à un 40 citoyen, et il était question d'un siège.

Mähris Trâbs:

quartie généra

120 Memoiren von Heinrich de Eatt, I

ealmera dans la suite et sentira que vous n'avez pas tons les torts quil | s'imagine, vous verrez qu'il vous conservera ses bonnes grâces.ct}

»Ah, Monsieur, que vous connaissez peu encore le Père Prieur, il ne revient jamais de ses idées, surtout, quand, en revenant, il s'agirait de montrer le défaut de la euirasse; lui revenir, Ini revenir, qu'une # chose a été manquée par sa faute ! Le canon avancerait plus tôt que de reculer, lorsqu'on le tire; non Monsieur, vous ne le connaissez pas, et fasse le ciel que vous ne le connaissiez jamais par votre expérience: om rendra mille services à cet homme, at-on le malheur de manquer?) un instant, dans des choses surtout où il simagine qu'on donne atteinteäson amour-propre, voilà pour jamais les mille services au-diable. Eh, que d'exemples bien tristes je pourrais vous citer de ee que je vous dis, Monsieur, mais il faut partir, j'en ai reçu l'ordre, et vraisemblablement pour ne reparaitre jamais; conservez-moi votre souvenir.

Labattement de ce brave colonel me fit une peine infinie et à tonsil ceux qui connaissaient son mérite.

Je fus appelé le soir assez tard et pour un instant.

» J'ai vu,« me dit-on, »d’abord mon Anti-Polioreöte, et je Vai ajuste de façon qu'il ne s'en vantera pas: l’avez-vous vu?«

»Oui, Sire.« er

»Eh bien, que vous-a-t-il dit?«

»Quiil était au désespoir d'avoir déplu à Votre Majesté, et qu'il ne survivrait qu'avec douleur à cette disgrâce dont Elle Vaccable,«

»Bon, bon, il faut de temps en temps apprendre à ces Messieurs de ne pas traiter les choses en bagatelle, et surtout des choses d'une grande importance, comme celle de faire manquer un siège; vous ne connaissez pas encore bien ceux que j'ai à conduire, mon cher, je sais dans le cas de lever parfois contre eux et souvent bien malgré mei, mais si je mollissais, si je ne montais pas de temps en temps et dans le besoin sur mes hauts chevaux, vous me verriez bientôt faire la Balbi n'est pas le seul qui ait fait des bourriquades, mon bon Zietenens fait une: pour attendre quelques maudits chariots qui avaient rebronssé,

1) Le Roi, apprenant que le colonel de Balbi était assez près de sa fin, désirale voir, fit demander si le malade pouvait encore sortir; on dit qu'oui, Sa Majestéle ft. venir et Ini parla avec bonté et comme si rien ne s'était passé. 2) Le de Marwitz, aide de camp du Roi, me tint à peu près le même langage, les premiers” jours de mon arrivée à Grüssau; je ropoussai avec horreur ce langage qu/il me te nait pour me prévenir contre le Roi, il alla même jusqu'à me dire ; » Monsieur, pote le moindre tort que vous pourriez avoir avec lui, il vous éloigners après trente ans. de services, ot même sans aucun tort de votre part; il sera assez dur pour éloigner, lorsqu'il sentira qu'il devrait récompenser toute la g%-- dans laquelle vous aurez passé vos plus belles années, voilà l’homme, Monsieur, tel qu'il est.«

1758, 3. 4. Juli. 121

chemin à Troppau, d'où il les fait revenir. il s'arrête mal adroitement, le 29, à Nendorfl avec le convoi: si sans s’embarrasser de ces chariots, il eût continué sa marche, le convoi serait arrivé heureusement au siège, car le corps de Ziskowitz serait venu trop tard pour l’entamer,!) et, mon

s convoi arrivé dans quinze jours au plus, suivant le calcul de Keith, j'aurais eu la place. Monsieur Daun aurait eu beau manœuvrer pour empêcher cette prise, j'aurais manœuvré tout comme lui, et nous aurions va beau jeu alors. Voyez, mon ami, à quoi tiennent les grandes affaires, des oreilles plus ou moins longues, des monts Pagnotes, des dissertations

to sur la différence des coups tirés en écharpe et des coups enfilans, quelques fatales charettes qui font retarder une marche essentielle, tout cela me conduit ici: demain je serai plus en état de causer avec vous, ma pauvre tête est toute en marmelade, elle ne vaut pas aujourd'hui une pipe de tabac.«

15 Tout ce qui était au quartier général plaignait le sort du colonel de Le 4juil Balbi. tous se récriaient contre la dureté avec laquelle le Roi l'avait” Träbsu traité, et cela en présence du laquais qui était de garde, tous convenaient, Ténéral et le maréchal Keith, juge intègre et bien compétent, convenait aussi, que le siège avait été entrepris avec trop de légèreté, sans forces suf-

2 fisantes : que, si le digne Balbi était coupable, il ne l'était pas seul, et qu'il l'était le moins de tous.

J'appris à cette occasion, par une personne très respectable. un fait assez singulier, et qui, combiné avec ce que j'avais entendu du Roi même, et de sa façon de penser sur les rêves, me paraît très vraisemblable:

3 voici ce que me dit cette personne.

Sachez, Monsieur, que M. le colonel de Balbi doit sa première fortune à un rêve: rien n'est si vrai que ce que j'ai l'honneur de vous dire, votre héros et le mien qui brave le ciel et l'enfer, les temps et l'éternité, est sujet aux impressions que fait pendant le sommeil un sang plus ou

3 moins agité. Il songea donc, une nuit, qu'il était tombé dans une rivière et prêt à périr. quand tout-A-coup se présente le colonel Balbi qui lui tend la main. le tire de l’eau et le sauve; le colonel oublié jusqu’ alors et fixé à Berlin. est sur-le-champ mandé à Potsdam, où le Roi. sans lui parler du service qu'il avait rendu, lui fit mille caresses, et le nourrit

35 depuis. pendant fort longtemps, de nectar et d’ambroisie,?; voilà le fait, mot pour mot, tel qu'il me fut rendu.

Je répondis: Quelques élevés qu'ils soient, ils sont ce que nous sommes : Newton commentant l’Apocalypse.

1: Le général Loudon, mal mené le 2%, n'aurait pas hasardé de reparaître uno 4 seconde fois. 2: La même personne m'a dit, depuis, que le comte Frédéric d'Anhalt, aide de camp du Roi, dut son malheur à un rêve.

Mm

6 juillet à Loutomischl

les 6,7 et

8 juillet

122 Memoiren von Heinrich be Entt.

Je fus chez Sa Majesté à quatre heures, son début fat sur le colonel | de Balbi, je erus remarquer quelle avait quelque regret de l'avoir traité | comme elle l'avait fait la veille. |

nJe ne sais comme ce Balbi s'est si mal tiré de ee siège, Ini qui avait si bien opéré à Schweidnitz; on n’est que bien rarement le même, # d'un moment à l’autre, et c’est un grand mal pour les hommes et pour les affaires.«

I n'y ent point de Monsieur Pagnote, et on me fit beanoong de plaisir.

»Le grand Maréchal par excellence, après des Ave Maria,') ira sans doute visiter nos travaux du siège, et mes positions à Schmirsitz et Aschmeritz. Il me semble le voir s'enfler comme une grenouille et. comme une femme qui acconche, peut-être que les marches que jai faites et que je ferai, le désenfleront un peu.e — — — — ,

La fatigue du jour, des maux de tête, et plus que tout cela un de colique, comme me le dit son chirurgien, forcèrent Sa Majesté de se mettre au lit, et d'autant plus qu’elle voulait de très grand matin eontinuer sa marche — ainsi je n’eus pas l'honneur de la voir ce jour.

Le Roi, avee le régiment de Lattorff, le bataillon de Retzow et les gardes du corps, marcha à Leutomischl; où il trouva le prince Le margrave Charles resta au camp de Zwittau avee les autres pour y attendre le maréchal Keith.

Pendant les trois jours que nous restämes dans cette ville, le Ro s'occupa quelques instans, dans la matinée, à relire ses vers et à en cur riger; l’après-diner, il me lisait ses corrections.

» Voici une épiître A ma sœur Amélie sur le Hasard, ?) elle n'est, qu'ébauchée, je veux la travailler à la Boileau, quand ma tête mieux disposée qu’elle ne l'est. C’est une grande matière que eelle hasard, qui gouverne la moitié de cette sotte planète que nous habitonz l'être à qui a appartenu ce château où je loge, m’entendait parler du hasard, il crierait: »Oh le profane, comment peut-il espérer succès! Vous ne savez pas qui était le maître de ce châteaux

» Non, Sire.«

»C'est Trauttmannsdorff, bon philosophe, sans avoir peut-être

1) Qui l'ont disposé sans doute à nous laisser faire tranquillement notre et celle de à nos 4000 chariots, sans envoyer même après eux aucune est vrai que le maréchal de Keith a bien masqué son plan de retraite, il dans la nuit le feu de nos batteries, tout le bagage partit à deux du matin en! colonnes. 2) Début :

Je pensais bien souvent encore jeune et novice, Etranger dans le monde, étranger daus le vice.

, 1758, 4.—8. Suli. 123

livre de philosophie: à l'article de la mort, in periculo mortis, si vous voulez du latin. il fit appeler son médecin: »Monsieur,: lui demanda-t-il. combien de momens ai-je encore à vivre? parlez-moi franchement. — Fort peu, Monseigneur. — > Eh bien, cela suffit, bon soir à M. le Doc- 5teur.: Trauttmansdorff fait venir ses gens, met ordre à toutes ses affaires, écrit une lettre circulaire à tout son monde paysan, pour savoir s'il avait à se plaindre de lui et s’il lui avait fait le moindre tort, qu'il était prêt à tout réparer, marie enfin sa fille au comte de Wallenstein et s'endort dans le sein de la philosophie. Si vous me voyez mourir, mon ami, vous '

10 verrez que je partirai tranquillement et que je finirai de même. Si vous ne m'aviez pas fait sentir l’autre jour, Monsieur, qu'on doit respecter les objets que vénère le plus grand nombre, je vous dirais à l'oreille la raison qui me fait envisager la mort comme un simple sommeil qui nous délivre de toutes nos peines, mais chut, bouche close.«

15 ‚Je crois, comme Elle, que la mort met fin aux peines et aux soucis de cette vie, je crois aussi, comme Elle, que la mort est un sommeil, mais le réveil, Sire« —

» Mais je ne suis pas d'humeur de me disputer, laissons en paix et sommeil et réveil, et lisons Atkalie, toujours sous la condition d'une

2 prisc.«”

Il lut, ou platôt il en déclama les deux premières scènes : !) quand il fut à cet endroit de la scène deuxième, premier acte, où Joab parle de la Reine, au lieu de lire

Livre on mes faibles mains ses puissans ennemis, 5 Confonds dans ses conseils une reine cruelle,

Daigne, daigne, mon Dieu, sur Mathan et sur elle

Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur,

Do la chute des rois funeste avant-coureur.

L'heuro me presse, adieu.

30 il déclama:

Livre en mes faibles mains mes puissans ennemis, Confonds dans ses conseils uno reine cruelle, Daigne, daigne, mon Dieu, sur Kaunsts et sur elle

5 1: A ces vers do la première scène Celui qui met un frein & la fureur de flots — rien de si simple, dit-il, et rien de si sublimo, comme rien de plus beau et de plus éloquent que ce que Joad dit dans cette möme scene: Et quel temps fut jamais si fertile on miracles, le Quand Dieu, par plus d'effets, montra-t-il son pouvoir} Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir, Peuple ingrat?

11 déclama de tête tout le discours de Joad.

124 Memolsen bon Heinrich be Eatt. ‘ et

Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur, De la chute des rois funeste avant-coureur.

L'heure me presse, adien.!) A cette heure me presse, adieu, il se lève, je me lève. »Adieu, je me rappelle que j'ai à éerire un mot à Keith; une autre & fois, je vous lirai la suite de cette pièce sublime.« Ainsi finit une de mes séances dans ce séjour à a Le dernier jour, je fus appelé de fort bonne ‘heure, le Roi me parnt . triste; après un moment de silence, il le Fo et me parla eheore de son frère qu'il venait de perdre. ‚2 »Mon ami, la mort de ce frère ne me sort pas de l'esprit, j'ai beau m'occuper, son idée se présente sans cesse à mon âme pour la mettre à la géhenne, je regrette son bon cœur, son vrai attachement pour la patrie. et pour moi, et sa fin, mon cher, à la fleur de son äge! Si, du moins, des âmes diaboliques ne l'avaient pas aigri contre moi, si, moins facile, ls il n’eüt pas écouté tant de discours perfides, s'il s'était ouvert à moi, qui sait s'il ne vivrait pas encore, et, s’il avait fini, comme tout finit, j'aurais eu au moins la douce satisfaction de savoir qu'il n'avait rien contre moi, et lui n'aurait pas emporté dans la tombe des idées pent-être fâcheuses. Mon ami, mon ami, que ces gens qui mettent la désunion dans les fa-n milles, quelles qu’elles soient, sont condamnables! ce sont des monstres qu'il faudrait étouffer; ces haines qu'ils font naître entre parens que tout tend à rapprocher, sont malheureusement les haines les plus tenaces et les plus violentes.« A la suite de ce discours, et après une assez longue pause, il me parut rêveur, il me parla d’un plan auquel certes je ne m/attendais pas.

» Une des raisons qui me feront regretter à jamais ee frère si tendrement et si sincèrement chéri, je vons le proteste, c'est que la morts dérangé un plan qui m'était cher, celui de me retirer, de laisser A ce bon frère les rênes du gouvernement, et de mener une vie tranquilles oui, mon ami, de me retirer, non pour aller en catholique vivre dans Rome moderne, non pour aller me faire abbé de Saint-Germain des Près, mais pour mettre en sage un intervalle entre tous les tracas de la mort. J'ai peut-être encore dans mon corps dix à douze ans de vie, voilà font; pourquoi, si tout ceci finit, ne vondriez-vous pas que je goûtasse le repos dans le sein de de la société d'un petit nombre d'amis, éclairés que je me choisirais. Voilà mon plan que renverse cette mort dechirante: en conscience, je ne pourrais pas le suivre dans un temps de minorité. «

1) Il a parodié souvent ainsi ces vers dans bien des circonstances

1758, 8.—10. Yall. 125

Et à cette occasion, il me parla de tous les maux que les minorités avaient fait à la France.

» J'aime trop mon peuple, Dieu m'en est témoin, pour l'exposer à souffrir plus encore qu'il ne souffre dans ces momens-ci. Vous voyez, mon 5 ami, par tout ce que je viens de vous dire de la position de mon cœur et de mon goût pour la retraite, que je n'ai guère de beaux jours à espérer, et si je dois revoir Berlin, quelle douleur n'y ressentirai-je pas! Je n'y retrouverai plus la plus tendre des mères, vous ne pouvez concevoir, comme je l'ai chérie, ah! que serait-elle devenue, cette mère si chérie, ıosi elle avait vu tous mes revers, elle qui m'aimait au delà de ce qu'on peut imaginer. Je ne reverrai plus un frère, tant d'amis que j'ai perdus, je ne verrai que des peuples désolés qui se sont sacrifiés pour moi.

» Et je ne me sacrifierais pas pour eux, je serais le plus grand des 15 ingrats.c Cette conversation finit là. elle me parut bien singulière, on fera peut-être ici les réflexions qui se présentérent alors A mon esprit, c'est que parfois on parlait avec une espèce d'enthousiasme et qu'on agissait ensuite avec un autre bien contraire au premier: j'avais déjà fait cette 2 réflexion en comparant ce qu'il me faisait souvent l'honneur de me dire, et ses compositions qu'il me lisait: ces disparates étaient plutôt la suite de cet enthousiasme que d'un manque de franchise. En me congédiant, il me dit que nous partirions le lendemain de très bonne heure, que pendant quelques jours il pourrait bien arriver 25 qu'il ne me vit point, puisqu'il prévoyait qu'il aurait beaucoup de besogne dans ses marches, et que, lorsqu'il me verrait, je devais m'attendre à des récits de marches d’arriere-garde, de détachemens faits, et peut-être à des nouvelles plus fâcheuses que ces récits-là. Tout se mit en marche sur deux colonnes, le prince Maurice, avec 9 juil la première, prit par Sedlischt, Hermanitz, Wratkowich, et campa près de" Tissowa. Le Roi marcha avec la seconde colonne par Nedoschin et Czerckwitz au camp de Hruschowa ou Hraschowa, la gauche fat appuyée à ce village, où fut le quartier général, la droite à Buczina, et le margrave Charles resta avec 10 bataillons et 30 escadrons sur les hauteurs 35 de Leutomischl, pour y attendre le maréchal Keith, qui devait y arriver avec ses trois divisions: je ne fus point appelé ce jour-ci, ni le suivant. Sa Majesté se rendit ce jour sur deux colonnes à Holitz et campa, 10 juil la droite, sur la montagne qui est derrière Alt-Holitz, et la gauche sur el le Capellenberg ; le quartier général fut à Holitz ; ces deux marches fu- “rent bien pénibles. par le chemin que l'on fit et par la chaleur extrême dont le soldat fut bien tourmenté.

126 Memoiren von Heinrich be Eatt.

11 juillet On marcha ce jour par Rzetize et par la digue de Bohumielitz vers ae ** Wisoka, la droite de l'armée fat à Lhotka ou Illota, et la gauche à Trzebetsch, le quartier général fut dans ce premier endroit; je ne vis point le Roi, qui pendant ces trois jours se coucha de très bonne heure, Eee toujours levé à deux heures du matin. ä 12 juillet Je fus appelé à cinq heures.

sas »Ah bon jour, mon cher, qu'avez-vous fait depuis notre Lentomischlt " direz-vous que ces marches que nous faisons sont riantes? Depuis ee temps que je ne vous ai vu, je n’ai cessé d’être sur ma bête; hier matin Jj'envoyai le prince Maurice avec la première colonne à Swinary pres Küniggrütz, il a jeté un pont sur l’Adler et a chassé les Croates du bord opposé; j'ai fait réparer le pont sur l'Elbe près de Wisoka que l'ennemi a rompu, dans l'idée d'investir la ville de l’autre côté et d’emporter ee matin le Croatenberg; mais j'y ai été pour mes arrangemens, ear, au point de ce jour, on n’a trouvé personne au logis. Le général Buccow et M. de Janus qui avee 4000 hommes défendaient et la ville et le Or atenberg, ont pris le parti de la retraite, ils ont rompu les ponts sur TElbe, et, à la garde de Dieu, ils ont pris le chemin de Chlumetz. Ce matin, à sept heures, apprenant en marche que Retzow était attaqué par les généraux Loudon, Saint-Ignon et Siskovich avee un considérable, j'ai fait diligence pour le soutenir, et comme l'ennemi s'est retiré de Holitz, je n’ai plus avancé, et j'ai pris ici mon camp, la gauche. de ce village. Voilà, Monsieur, en deux mots, le précis de nos grands” travaux; puisque vous assistez à nos belles aventures, il est juste que vous en soyez instruit, et, sur ce, je vous souhaite le bon soir, ear suis las au point que j'ai de la peine à avoir mes pauvres yeux. À de main à trois heures.e — 13 juillet Je me rendis à cette heure-lä chez Sa Majesté. Ext »Vous me voyeze, dit-elle, »eomme un homme qui n’a pas fermé l'œil” de toute la nuit, mon sang trop agité a chassé ce bon sommeil dont) grand besoin ; que voulez-vous, il faut que Monsieur aille bon gré mal gré qu'il en ait; j'ai presque de l'humeur, me eroyez-vons homme # humeur?« d »Si vous en aviez quelquefois, Sire, cela ne serait pas ne avec tant de tracas de toutes les espèces.

»Alı, Monsieur, voilà une réponse tant soit peu normande; je ne vous demande pas ce que vous me dites, mais je vons demande si vous croyez que j'aie aisément de l’'hameur.« Je ne voulais pas répondre, il me pressa tant et detantde que je dis:

»Oni, Sire.«

1758, 11.— 13. Juli. 127

»Et comment, Monsieur, avez-vous remarqué que je prends aisément de l’hameur *

Voyant quil se faisait un petit plaisir de m'embarrasser et qu'il me forçait de m'expliquer, je dis tout naturellement :

5 »Sire, j'ai remarqué ce peu d'humeur, soit lorsqu'on vient lui faire un rapport auquel Elle ne s'attendait pas, ou qui contrarie les idées qu Elle s'était faite, soit avec Ses gens qui, par crainte, n'exécutent pas Ses ordres précisément comme Elle les donne.

» Bene, bene, dignus est intrare in nostro corpore, qui tant bene

te parla : à présent, Monsieur vous parlez rondement, et c'est ce qui me plait : oui, j ai souvent de l'humeur, je dois en convenir, mais aussi, que de raisons pour en avoir! ces rapports dont vous me parlez et dont je me fache, sont des rapports où souvent il n'y a ni rime ni raison: F'on dit plutôt ce que l'on imagine, que ce que l'on a vu, et mes gens sont si 35 lourds, si ineptes parfois, que souvent je suis obligé de leur épeler ce qu'il faut qu'ils sachent et reticnnent; ne croyez pas, mon ami, que je me laisse aller à cette humeur, sans faire des réflexions pour la modérer, et pour en rendre le retour moins fréquent: je fais à cet égard ce que je fais même en temps de paix, lorsque je vois ou que j'apprends des choses 2 déplaisantes, je mets en œuvre tout ce que j'ai de réflexion pour éviter ee premier moment, qui est très vif chez moi,et, tant que cette vivacité de ce premier moment dure, je me garde soigneusement de décider sur ce que j'ai vu, sur ce que j'ai entendu et qui m'a échauffé la bile: malgré mes soins, je ne l'évite pas toujours, ce premier moment, et, pour lors, 2 Monsieur fait parfois des sottises, et Monsieur s'en mord les doigts: on a dit —- je ne sais qui — que c'est une sottise de parler de ges défauts, et moi, je dis que c'en est une de ne pas en convenir de nos défauts, lorsque des amis que nous avons priés de nous éclairer, nous en instruisent — vous voyez que je suis franc, je le serai de même à l'égard 3 des peu de bonnes qualités que je puis avoir, je saurai en convenir. sans vouloir humilier personne, ct je conviendrai surtout des bonnes qualités des autres, auxquelles je me ferai toujours un plaisir de rendre justice, comme j'en aurai beaucoup à faire justice des sots. des cagots, des imbéciles de toutes les espèces dont ce bon univers 35 abonde.

» Après toutes ces belles choses que je viens de vous dire et que jabandonne à vos réflexions, je vous souhaite une bonne nuit, j'irai bientôt täter du sommeil — j'espère qu'il me traitera mieux que la nuit précédente — j'en ai grand besoin, car demain de grand matin je dois

4e être à cheval, et renforcé par trois bataillons, par tous les dragons et hussards du corps du maréchal de Keith, j'aurai l'honneur de faire l’arriere-

garde du tout, et, par conséquent, la vôtre. A demain done bourgs de Königgrätz.« !)

Cette conversation fut singulière. Le Roi avait essayé de me mettre dans l'embarras, mais celle-ci il s’&tudia plus ment à m'en donner, à me faire convenir de ses torts, à em même, à me persuader que mon langage vrai l'intéressait, et | n'aurais jamais rien à eraindre en lui parlant avec franchise de Ik tout lorsqu'il l'exigerait de moi. Je ne décidai pas, dans cet in le Roi imaginait ee qu'il me disait, ou s'il pensait réellement tout fut l'objet de cette conversation, mais je vis, comme je l'avais i quelquefois, que Sa Majesté voulait me donner d'elle-même, à. égards possibles, l'idée la plus avantageuse. Ma remarque mefit Je fus tout porté d’en profiter pour Sa Majesté et pour moi-même. toutes les occasions qui se prösentaient,?) j'en appelais à la gra la force de l'âme, à ces vertus qui font les héros et les sages, je quais mon étonnement de ee que, dans les eireonstanees si son existence, il conservait sa bonne humeur et cette égalité dl annoncent la vraie grandeur.

Le Roi avait trop déclamé, et il déelamait toujours trop dans occasion contre ces détestables flatteurs, présent le plus fi pour que je pensasse à l'être, quand bien même mon carae m'aurait pas éloigné de cette perfidie; mon but unique était, donnant ces éloges, de le présenter lui-même à lui-même, comme | rope et les sages l'envisageaient.

»Voltaire,« me disait-il, »en me donnant deséloges, m'a fait d'effort pour les mériter, c'est ainsi qu'il faut me prendre. Si, d jeunesse, on s'était étudié à me relever plutôt qu'à m’humilier, mon cher, que je vaudrais mieux que je ne vaux, mais on à m

Memoiren von Heinrich de Gatt.

droite de la première ligne s’appuya à Rusek, le centre eut d front le Croatenberg, la gauche déborda la métairie des C

1) Dans ce séjour je jonai de bonheur ; au sortir du Roi, je vis um de cavalerie entourer mon quartier, on enlève mon domestique qui avait ancien maître, capitaine de cavalerie. Ce coquin, dans linterrogatoire, : 1a nuit il voulait passer chez les Autrichiens avec tout mon bagage et me qu'il pourrait en argent. Il fut pendu pendant que nous marchions à R que Sa Majesté eût signé l'arrêt de mort. 2) J'aurai ocension dans In bien des traits qui confirment ce que j'avanee.

1758, 13. 14. Suit. 129

s’&tendit vers Swinarka; la plus grande partie de la cavalerie campa à In droite des deux lignes. La droite de la seconde ligne s’appuya à Pilletitz, et la gauche à Slatina. Sa Majesté s'établit dans les fauxbourgs de Königgrätz.

5 Voilà notre position, telle que le Roi me la montra sur la carte, lorsque je fus chez lui vers les cinq heures du soir: il eut même la bonté de me tracer sur du papier ee campement de toutes ses troupes.

Pendant les deux jours que Sa Majesté resta à Küniggrätz, elle me parla de ses opérations militaires, et continua la lecture d’Athalie, qui,

10 comme je l'ai dit, fut interrompue quand il fut à ces vers de la seconde scène, l'heure me presse, adieu.

J'ai détaché Fouqué avec 19 bataillons et 25 escadrons pour entretenir la communication entre le comté de Glatz et la Metan, il se postera de fagon,« me dit-il, »que les troupes de l'ennemi ne puissent ni entamer

15la grosse artillerie que je renvoie à Glatz, ni les provisions que je dois en tirer pour la subsistance de mon armée. Je viens d'apprendre que le général Loudon est marché à Opotschna et qu'il a mis à Hohenbrück un détachement pour nous rendre pénible la communication avec Glatz, mais ce Monsieur-là y sera pour ses peines. Le grand Maréchal fait jeter

20 des ponts sur l'Elbe à Pardubitz, sans doute pour y faire passer son armée, vous le verrez camper, je pense, entre Urbanice et Chlum, voyez ces lieux sur ma carte.«

Ce premier jour, le Roi, très fatigué, se coucha de fort bonne heure, il me demanda si je logeais en ville, je lui dis que j’y logeais, et je lui

25 racontai ce qui m'était arrivé avec le prince Maurice, au sujet de mon quartier. !: Il rit beaucoup de cette scène, que je dus lui répéter.

»Au moins, ayez bien soin de vous laver le visage, puis qu'il vous a baisé si drument avec son cancer à la bouche. Il est bien singulier, ce bon Maurice, mais il est brave comme son épée, point de meilleure fête

ne Re ts

2% }; Le prince Maurice m'avait fait assigner le couvent des Jésuites; ce couvent, rempli de blessés et d'infection, ne me convenant pas, je fis prier le Prince par son aide de camp, le colonel de Kleist, de me faire donner un autre quartier. »Cela ne se peut pas:, dit-il, :on ne doit pas être si délicat, je loge bien moi dans de pareils eadroits où il pue comme le diable. Qui est co Monsieur-là?. dit-il.

35 C'est, Monseigneur, un Suisse, et le voilà qui passe, il est chez Sa Majesté et lai tient compagnie.‘

» De quelle religion est-il ?« » Protestant, Monseigneur.:

-Protestant!« Voilà le Prince qui vient derrière moi, m’embrasse un bon mo-

4 ment Dieu soit loué que le Roi ait enfin auprès do lui un honnête homme, et un Protestant; allons, Kleist, un bon quartier, Ice meilleur quartier de la ville; venez diner chez moi.

Yubiilationen a. D, Preuf. Ctaatéariven. XXII. y

pour lui que de se battre, il voit toujours tout couleur homme il serait devenu, si son éducation n'avait pas été il est tel et reste tel que l'a fait la nature.« —

L 15 juillet Sa Majesté reprit le soir à quatre heures la lecture d’. | de la commencer, il déclama en riant : - Daigne, daigne, mon Dieu, sur Kaunitz et sur elle Répandre cet esprit dimprudence et d'erreur,

De la chute des rois funeste avant-coureur.

pas la prise de tabac.« A la scène 6 du premier acte où le chœur chante: Tout l'univers est plein de sa magnificence, Qu'on l'adore ce Dieu, qu'on l'invoque à jamais! à Son empire a des temps précédé la naissance, Chantons, publions ses bienfaits.

Le jour annonce au jour sa gloire et sa puissance, Tout l'univers est plein de sa magnificence : Chantons, publions ses bienfaits. .

»Cela est beau, mon ami, cela est beau, mais convenez que Ro a mieux peint encore que Racine:

De sa puissance immortelle Tout parle, tout nous instruit, Le jour au jour la révèle, La nuit l'annonce à la nuit. à »Si Rousseau n'a pas comme Racine cette fraicheur de coloris les peintures touchantes, il a sûrement plus que lui de force, s'agit de présenter de grandes images. Pardonnez-moi ces flexions, Monsieur, et ces points de comparaison que je vous vous présenterai, nous y gagnerons l'un et l'autre, en les faisar été de tout temps, comme je vous l'ai dit“), ma méthode à moi, pas peu servi à me former le goût. ira »Si vous me permettez une réflexion encore, je vous dirai que Rı seau, avee toute la pompe et toute la foree possible dans ses ve du tout joint, comme Racine, ces passages si heureux d'une peinture chante à des descriptions élevées et terribles; ce chœur que lis, en sera toujours une preuve pour ceux qui savent bien lire.« wi Quand le Roi fut au songe d’Athalie, seöne 5, acte 2: Tel qu'un songe effrayant l'a peint à ma pensée — il s'arrêta un instant et me demanda si je me rappelais le so avait fait à Schmirsitz sur son père, son frère et sa sœur grave de Baireuth®); je dis qu'oui. Il dit alors à Un songe (me devrais-je inquiéter d'un songe?)

1758, 14. 15. Jul. 131

»Elle!) a raison, ce sont toutes des idées mensongères.« Dans la même scène, où Abner dit à Mathan: ?

Hé quoi, Mathan! d'un prêtre est-ce là le langage ?

Moi, nourri dans la guerre aux horreurs du carnage, 5 Des vengeances des rois ministre rigoureux,

C’est moi qui pröte ici ma voix aux malheureux!

»Ainsi pensent, mon cher, les guerriers vertueux, ainsi pensent ces canailles de prêtres qui se jouent presque toujours de Dieu, des rois et des hommes, ils sont toujours prêts, ces drôles, à sacrifier tout à leurs

10 intérêts, ce sont là ces détestables flatteurs qui, ayant l'oreille des rois, sèment de fleurs les bords des précipices et dérobent à leurs yeux la triste verite.«

N eita de mémoire ce que Mathan dit à Nabal: ?)

Ami peux-tu penser — 15 Tout ce que Mathan dit ici est écrit en lettres de feu dans les couvens et dans la tête des prötres.«

‚ll y aura pourtant bien, Sire, des exceptions à faire: tous les pr&tres ne sont pas des Mathan.

» Non, sang doute, l'univers serait trop malheureux, si cela était: ce

2» que je vous dis de ces bougres-là, est vrai en grande partie, mais laissons-les, ils m’&chauffent la töte.«

Que du Seigneur la voix se fasse entendre, Et qu'à nos cœurs son oracle divin Soit ce qu’à l'herbe tendre 25 Est, au printemps, la fraîcheur du matin.) » Cela n’approche point de ces beaux vers d'une ode de Rousseau que je me rappelle :

Qu'aux accens de ma voix, la terre se réveille, Rois. soyes attentifs, peuples, ouvres l'oreille, 3 Que l'univers se taise et m'écoute parler!

Mes chants vont seconder les accords de ma Iyre, L'Esprit saint me pénètre, il m'échauffe, il m'inspire Les grandes vérités que je vais révéler.

» Connaissez-vous, Monsieur, des vers plus majestueux que ceux-ci Ÿ«

3 1, Athalie. 2) »Quand Joad dit à Joas scène 3, acte 1:

Dans l'infidèle sang baignez vous sans horreur Frappes et Tyriens et même Israélites

a'aurait-on pas pu lui dire ce qu'Abner dit ici à Mathan : H6 quoi, Mathan, d'un prêtre, est-ce là le langage ?: 40 Je le dis, le Roi approuva ma réflexion et dit bravo. 3: Scène 3, acte 3. 4) Scène 7, acte 3, chœur.

132 Memoiren von Heinrich be Catt,

Le Roi fit encore plusieurs remarques sur l'art et la prudence dans la conduite de Joad, lorsqu'il dit à Josabeth:!) Il n'est pas temps, princesse — »Ce dénouement si simple, si naturel et si frappant le Paraissez, cher enfant, digne sang de nos rois.?)

Mais je les passe sous silence, pour en venir au jugement qu'il ports de la pièce entière: P

Racine, dans cette tragédie si parfaite, a développé, par Paction la plus simple, la mieux conduite, un fait qui, par sa nature, ne paraissait. pas susceptible de ce grand intérêt qu'il lui a imprimé. Le rôle d’Athalie est fort, celui de Josabeth très faible, Abner souvent est inutile. Joad parle et agit bien en prêtre vivant dans üne théocratie; Mathan fait moins connaître aux spectateurs son infâme méchanceté par ses actions, que par ses discours; le petit Joas touche et attendrit vraiment. Enfin, pour le style et pour l’action, Afhalie est une pièce inimitable. « ,

Le Roi, en se levant, finit ses remarques en d&elamant:

Apprenez, roi des juifs, et n'oubliez jamais Que les rois dans le ciel ont un juge sévère, L’innocence un vengeur, et l'orphelin un père.

»Hoc est non verum !«

»Verum, Sirel«

»A présent, mon cher, je vais vous dire le rôle que vous avez à jouer pendant quelques jours, celui de rester tranquillement à Königgrätz & de m'y attendre jusqu'à ce que je revienne; je ne puis pas vous quand ce sera; à vue de pays, ma course pourra être de trois om jours. Je me propose de déloger d'Opotschna M. de Loudon, = tient eramponne et qui peut de cet endroit incommoder beaueoup mes, convois. Je pars demain à deux heures du matin, je prends avee moi les hussards de Zieten, les dragons de Normann, trois régimens et un taillon d'infanterie, je passerai — et voyez ma carte — par Nepasitz, Jenkowitz et Miestetz, vers Mokrey, noms bien élégans, avouez. Fouqué se présentera de l’autre côté d'Opotschna. Adieu, por. tez-vous bien, ne donnez point de baisers ni au prince Maurice, ni aus belles dames, si vous en voyez. Priez pour un vieux soudard qui ma foi, tont ce qu'il peut, et qui ne ménage sûrement pas ni lui, mi coursier qui le porte; bon soir, bon soir.«

du Pendant cette absence du Roi, qui me peinait par sa position actu 16Jobet et par ses fatigues qui étaient extrêmes, je vis beaucoup le digne M. Mitchell, avee lequel je m’entretenais, chaque jour, du Roi et de ce.

1) Scène 2, nete5. 2) Seöne 5, acte 5.

1758, 15.— 23. Juli. 133

pouvait linteresser. Je lui communiquai quelques cahiers de mes conversations avec ce grand homme, il m’assura loyalement qu'il les trouvait bien. que. si je les continuais, j'aurais tout le Roi, ce fut l'expression dont il se servit. Il me demanda copie de quelques-unes; comme il était,

5 ainsi que moi, fortement attaché au Roi et zélé pour tout ce qui pouvait avoir le moindre rapport à lui, je n'hésitai pas de lui donner quelques conversations des premiers jours de mon arrivée, celle où le capitaine Guichard fut affublé de l’attirail de grenadier, et deux de nos conversations à Schmirsitz.

0 » Plus je lis tout cela«, me dit-il un jour, » plus je vois notre homme et notre cher Père Prieur.:

Chaque jour, nous faisions des courses à cheval au camp, le Roi était sans cesse l'objet de tous nos discours. Je vis quelquefois, mais pas aussi souvent que je l'aurais désiré sie maréchal de Keith, qui souffrait beaucoup d’un asthme. En parlant avec lui du passage de la Morawa et de la marche du maréchal Daun, Je ne sais, me dit-il, ce que nos Messieurs veulent, ils ont traité en bagatelle cette marche si belle; pour moi, en l’apprenant, j'ouvris de grands yeux, je vous l'avoue.

w Comme j'eus occasion de me mettre au fait de ce qui concernait ce digne maréchal, on ne sera peut-être pas fâché d'apprendre les détails suivants.

Le maréchal Keith, déclaré rebelle dans sa patrie, pour avoir, ainsi que son frère milord Maréchal, suivi le parti du Prétendant, quitta l'Ecosse,

5 sa patrie, après la défaite de ce malheureux prince, et entra au service d'Espagne; de là il passa en Russie, qui se l'attacha. Il servit sous le maréchal Münnich, dans la guerre que la Russie faisait au Turc, et, à la prise d'Oczakow, il reçut au genou une blessure dont il ne guérit que par les eaux de Barège. En arrivant aux Pyrénées, sa chaise de poste

»se rompit: » Il n’est pas surprenant, dit le Maréchel au postillon, qu'une voiture se brise, quand elle a fait une route de deux mille lieues... — ‚Eh! d'où diable venez-vous done: lui dit le postillon? — »De la lune. —

Le maréchal Keith, guéri de sa blessure, servit depuis dans la guerre des Russes contre les Suédois, et commanda en chef, si je ne metrompe,

5 à la bataille de Wilmanstrand, où ces derniers furent entièrement défaits. Ce fut à Abo, capitale de la Finlande, qu'il fit l'acquisition de Mademoiselle Eve Mertenis, sa maîtresse, qui, à ce qu'on prétend, menait un peu le maréchal.

L'impératrice Elisabeth récompensa le Maréchal par le don de terres

w très considérables. mais ce don, tout beau qu'il était, ne garantit pas M. de Keith des dégoûts qu'on lui donnait d'ailleurs; ces dégoûts le déci-

Memoiren von Geinrid de Eatt.

dèrent de quitter la Russie et de passer, à Venise, le reste de se dans le sein de la liberté et du repos. L'Impératrice dörangen ce. de M. de Keith, en lui ôtant ces mêmes terres dont elle l'ayait

Alors, se voyant privé de tonte ressource, et sans aucune fort conque, il accepta les offres que lui fit le roi de Prusse de le pren son service, comme maréchal, de le nommer gouverneur de Berlin le décorer de l’ordre de l'aigle noir.

» Cela vaut bien«, disait il, »les plus belles terres possibles pays bien sauvage encore.

La guerre ayant été déclarée en 1756 à la maison d° maréchal de Keith eommanda l’armée qui entra en Bohême que le Roi tenait l'armée saxonne enfermée dans le camp di Les intrigues de feu le lieutenant-général de Winterfeldt, qui à supplanter le Maréchal, dans l'espérance d'obtenir le © engagèrent le Roi de passer en Bohême, où il gagna en person bataille de Lobositz, et, quand le monarque fut obligé de retı

dans les quartiers d'hiver. En 1757, le Maréchal eommanda cette de l’armée qui investit Prague en deçà de la Moldau. Il nese

bataille était gagnée.

»Elle est gagnée, elle est gagnée: dit-il à M. de Cocceji, son. de camp, »allons diner.« Le Maréchal était à peine à table, qu'il apprit la mort du m; de Schwerin, avee lequel il s'était lié d'une amitié très tendre et ton très rare entre des rivaux. Il se leva tout de suite, se tint enfermé son eabinet, et, une heure après, il fit appeler son aide de Ventretint de la vive douleur que cette mort lui faisait éprouver. »D n’est plus, ce grand Schwerin. Il n’est plus, né avee tous lens qui font les grands hommes, parvenu aux honneurs et aux d auxquelles un particulier peut prétendre ; après s'être couvert: immortelle, il vient de mourir au lit d'honneur, Un bonheur pa m'est point réservé.c1) Sur la fin de l'année, le maréchal Keith se trouva à la bat Rossbach, et commanda, ensuite, un petit corps avec lequel il Bohême. Le but de cette irruption du Maréchal était de d ennemis de la crainte pour Prague et d'éloigner de la Lusace pl corps volans qui auraient pu arrêter la marche du Roi alors eı

1) Cette prédiction a été démeritée par sa mort à la bataille d'H

1758, 15.— 23. Iuti. 135

avec l’armée pour la Silésie, où il remporta la fameuse bataille de Leuthen. :

Ce fat à Königgrätz que j'appris plus particulièrement à connaître

M. le capitaine de Cocceji, qui eut la bonté de me communiquer une par-

stie des détails sur le maréchal de Keith, dont il était, comme je l'ai dit, l’aide de camp, et qui avait toute sa confiance. Il la méritait bien par ses talens et par son caractère, comme il avait mérité celle du Roi — qui l'envisageait comme un sujet distingué et fait, me disait-il, pour jouer un grand rôle.

10 »Si l'esprit de critique auquel il se livre assez souvent, ne le domine pas trop et ne l'emporte pas au delà des bornes, ce sera un sujet, comme j'en ai très peu connu. Son père, mon chancelier, était un homme à grands talens, je l’ai toujours beaucoup estimé, sa mémoire m'est encore chère. Cet esprit de critique me peine dans un jeune homme, sur-

15 tout lorsque je suis porté pour lui.«

Je rends ici fidèlement le jugement de Sa Majesté. —

Le Roi revint ce jour d’Opotschna aux fauxbourgs de Königgrätz et me fit appeler à quatre heures ; avant que de rendre compte de ma séance, je dirai un mot de ce qui s'était passé dans la matinée, immédiatement

2 après le retour de Sa Majesté.

Depuis l'affaire du convoi d'Olmütz, les troupes légères de l'ennemi avaient si bien occupé tous les passages que, depuis lors, aucune valise de lettres n'avait pu passer et parvenir; enfin, on annonce au Roi un courrier chargé non d'une valise de lettres, mais de plusieurs. Il ordonne

25 qu’on les porte toutes sans exception dans sa chambre; là, en présence du conseiller Eichel, le Roi, avide de nouvelles, décachète indistinctement les premières lettres qui se présentent sous sa main, celles pour les Princes, pour M. Mitchell, et une des miennes, et il lit tout cela. Il aurait continué cette opération, si le conseiller ne lui eût pas dit: Mais,

3e Sire, ces lettres ne sont pas pour Votre Majesté, voici le paquet qui La concerne.

» Allons vite: donnez, renvoyez promptement cellesque j'ai ouvertes, et faites mes excuses.s

C'est ce que j'appris du conseiller, lorsquà la réception de mes

35 lettres. j'en vis une ouverte et toute chiffonnée. Rien de si comique, me dit-il encore, que cette ouverte de lettres, jamais je n'ai vu le Roi ni si avide, ni si animé qu'il le fut dans cet instant de l’arrivée des paquets: dans son impatience, voulant décacheter avec impétuosité, il a si bien déchiré plusieurs lettres que je ne sais pas comment je pourrai

s# me tirer de là.:

Parmi les trois que je reçus, je lus dans celle qui avait été ouverte,

ce 23 juil!

136 Memoiren von Heinrid) be Œatt.

et que Sa Majesté avait pareourue, ce passage qui ne me donna pas mal d'inquiétdes par ce qu'il conténait et par l'incertitude et langoisse où j'étais, comment Sa Majesté l'aurait envisagé. »1l est bien surprenant, mon amie, m'écrivait un officier suisse au service de | Piémont, qu'appelé auprès du roi de Prusse, vous ne m'avies pas dit le moindre 5 |

mot du bonheur que vous aviez d'être attaché à ce grand homme; j'aime à pensez que vous m'aurez écrit, sachant que je m'intéresse si particulièrement ä votre bon- ‘heur, et que malheureusement votre lettre aura été égarée ou interceptée, comme ‚cola arrive fréquemment en temps de guerre. Quoi qu'il en soit de ce silences, que je vous prie de m'expliquer bien vite et que je ne mets pas sur votre compte, jeli

vous souhaite tout le bonheur possible auprès de votre héros, qui est le mien. Je n vous souhaite la santé, qui vaut mieux que les héros et tout ce qu'ils peuvent. donner; je suis bien sûr, par la connaissance que j'ai de l'honnêteté de votre es ractère et de vos principes, qu'il n'y aura pas de votre faute, si vous ne réussisses pas avec lui, ce sera sa faute entière à lui-même. On dit le Salomon du Nord dif-18 ficile dans sa société, exigeant beaucoup, humiliant beaucoup plus encore ceux qui ont l'honneur de vivre avec lui, lorsqu'il peut avoir contre eux quelque sujet de mécontentement, soupgonnant tout et fort aisément, se dögofitant de même, lorsqu'il devrait récompenser des services. Peut-être que, si, comme le Salomon de la Judée, il eût eu dans son palais la troisième partie des belles femmes que le roi juif avait, tous ces on-dit n'auraient pas eu lieu; les femmes, lorsqu'on ne s'épuise pas trop avec elles — au reste, la nature s'y oppose assez — sont plus propres que les belles-lettres et la philosophie et Ia sublime vanité de ls méte physique, que l'on ne cultive que par vanité, pour adoucir l'humeur et lo

tère, pour rendre plus liant dans la société, pour ne pas exiger trop, et pour.

ce ton d'indulgence qui sied tout autant aux rois qu'aux particuliers. Du

mon ami, soyez heureux, dites-moi que vous l'êtes, mon bonheur en sera

je ne vous demande point de nouvelles, je sais que vous ne m'en donnériez dans aucun genre, et cela est bien. J'ai vu l'auteur de la Henriade, qui ne déchire pas mal l'idole jadis de son affection, de sa vanité et de sa cupidité — vite de nouvelles. à

Cette diable de tirade de la lettre me donna des inquiétudes; réflé chissant cependant qu'il se pourrait très bien que le Roi dédaignât cette sortie, et ne m'en parlât point, ou que, s’il m’en parlait, ce serait leste= ment, et d'un ton badin; j'entrai chez lui à quatre heures avec assez. tranquillité. -

»Ah bon jour, Monsieur, comment vous portez-vous, qu' avez-vous fait, qu'avez-vous vu?«

Après avoir répondu à ces demandes, faites coup sur coup, xÀ pro pose me dit-il, »je vous ai envoyé deux lettres, j'en ai onvert une je vous en fais mille excuses, il n'y a eu, je vous assure, aucune mat vaise intention de ma part.«

Il me raconta alors ce que m'avait dit son conseiller Eichel, et ilse chapitra sur sa curiosité, mais bien plus sur sa vivacité qui, dans Fin tant de l'arrivée des lettres, fut portée à l’extröme. Vous voyez que je ne m'épargne pas, quand je fais mal; ee qui

1758, 23. Juli. 137

a amusé dans votre lettre que j'ai lue, est la toute petite sortie que n y fait contre votre serviteur, il faut que Voltaire ne m'ait pas argné dans votre Suisserie, mais c'est un dieu, laissons-le.«

Comme il fallait bien un petit coup de patte à l'ami qui m'avait rit, on le lui donna indirectement:

:Les jeunes officiers sont souvent de singuliers polissons, j'en vis un, crois de votre pays, qui voulait entrer à mon service; je lui demandai | avait fait une campagne? — »Oui,« me dit-il. — » Sous quel général?

» Sous le maréchal de Richelieu.« Et voilà mon polisson qui s'avise de critiquer. Allez, lui dis-je, il convient bien à un jeune homme mme vous de critiquer son général comme vous le faites. Je n’en ulus point, voilà comme ils sont tous faits, à peine ont-ils vu quelque ose, qu'ils critiquent, jugent, sans ombre de reflexion.«

Comme ce conte sur ce jeune officier ne venait guère à propos, je is cela pour mon ami, très content que la sortie n’eût pas été aussi forte le je le craignais.

Il parla enfin de sa course à Opotschna.

»Elle n’a pas été brillante, M. de Loudon a décampé, et je n'ai eu : son monde qu'un capitaine et 96 hommes, on en a sabré quelques- 8 dans le parc d'Opotschna; voilà, mon cher, tout mon exploit, le sort, mme vous voyez, ne me favorise plus; j'attends mes lettres qu'on déiffre, Dieu sait ce que je trouverai, le cœur ne me dit rien de bon; à ‘MmaAinNn.c

Un hussard du Roi me raconta ce trait assez plaisant : » Je causais, lendemain de notre arrivée à Opotschna, avec la fille du fermier, qui e disait que l'Empereur y venait pour tirer des faisans et qu'il ne donit rien à personne: votre Roi a meilleure façon que notre Empereur, ais on assure qu'il n'est pas plus généreux que notre prince, sûrement ne nous donnera rien non plus. — Malheureusement le Roi m'avait 1. de sa fenêtre, causer avec cette fille: quand elle partit, Sa Majosté e fit appeler:

» Que faisais-tu là avec cette fille ?«

‚Elle me parlait de l'Empereur.

» Que t'en disait-elle?«

Qu'il venait quelquefois ici tirer des faisans.e -

» Et puis?e

Il me pressa tant, que je fus obligé de tout dire. Il rit beaucoup du scours de cette fille.

» Vois-la encore, me dit-il, fais-la bien causer, mais ne va lui don- ‘r quelque . .... .

‚Il n'est pas possible de voir une curiosité pareille à celle du cher

24 juillet Konlggrät

138 Memoiren von Heinrich be Eatt.

Maitre, il veut tout savoir, tout apprendre jusqu’à des miseres qui sou- |

vent ne le font rire que du bout des lövres.«

Tel fut le langage de ce hussard de la chambre.

Jusqu'ici, je n'ai point eu de séance qui m'ait touché au point que le fit celle de ce jour, je l'ai souvent repassée dans mon esprit et toujours 5 | avec attendrissement.

Si c’est un grand spectacle de voir un homme luttant dans de grands périls contre la fortune, je vis ce spectacle; la position cruelle dans laquelle le Roi se trouvait, la manière touchante, modérée et ferme dont il m'en parla, les efforts qu'il voulait faire pour vainere le sort qui lem. perséentait — tout cela m'intéressait à un point que je ne saurais rendre, un homme qui souffre des douleurs aigues, qui fait des pertes considerables, qui se voit sur le bord du précipice, qui supporte ses maux sans se déchaîner contre le sort, et sans se laisser aller à des plaintes excessives: un tel homme est bien plus intéressant sans doute, que celui se déchaîne par des cris amers et puérils, par des tirades d'imagination et d'esprit contre la douleur et le sort, que celui même qui, par un excès de vanité, s’écrie que la douleur et que les revers ne sont point un u mal. Tel me parut le Roi dans cette conversation dont je vais rendre un compte fidèle.

»J'ai reçu, mon ami, des nouvelles bien désastreuses, on me mande que le général Fermor, qui en juin avait passé la Vistule et rassemblé ses différens corps à Posen, s'était avancé avec son armée forte de 80,000 hommes jusqu’à Meseritz, qu'il avait poussé son avant-garde jusqu'à Schwerin et Kloster-Paradies; je vois done qu’il a formé un dessein! sur la Poméranie et la Nouvelle-Marche. Voilà mon plan de rester ie, renversé, voilà de nouveaux malheurs qui m’attendent encore, voilà bien des infortunés qui vont être la triste victime de nos débats. Cela me touche, mon ami, cela déchire mon âme; peut-être que, dans cét instantei que je vous parle, on se rit de mes embarras, et que l’on ne s'imagine pas que je souffre plus du malheur que je crains pour mon pauvre peuple, pour tant de braves officiers qui se sacrifient pour moi, que je souffre pour mon malheur propre; au reste nos malheurs ne sont-ils pas com muns? Mon parti est pris, vous me verrez redoubler d'efforts, pour éloigner ces maux que j'ai lieu de craindre; tout ce que le ciel m'a de fermeté et de constance, sera employé dans ces momens eritiques. S'il faut faire, pour sauver le tout, le sacrifice de ma vie, cette vie sera à mon peuple et à mon armée, j'en ferai volontiers le sacrifice, il ne coûtera rien, je ne l'ai pas ménagée jusqu'ici, cette triste vie, mes gens. pourront me rendre cette justice: vous sentez bien, mon ami, que je ne ménagerai pas, à présent, pour le bien d'un pays qui m'est cher. Depais

1758, 23.— 25. Yuli. 139

mon départ de Schmirsitz, et sur les différents rapports que j'avais eus par bricole, j'avais ordonné quelques mouvemens dans mes autres corps d’armée, mais par mes lettres d'hier, je vois que tout cela ne suffit pas pour qu'on agisse offensivement vis-à-vis de Fermor. Je dois quitter la Bohême, 5 je laisserai en Silésie la plus grande partie de mon armée, j'irai, avec un

corps, joindre l’armée de Dohna, et j'attaquerai les Russes. Les Autrichiens .

diront que, par leurs savantes manœuvres, ils m'ont forcé de quitter la Bohême, il n’en est rien mon cher, rien au fond; qu'ils disent tout ce qu'ils voudront, pourvu que je réussisse dans le nouveau plan que j'ai to été obligé de faire; souvenez-vous, et ne l’oubliez pas, que nous ne fayons point, et que nous avons de l'honneur. Souvenez-vous que me roidissant contre le sort qui me persécute, employant tous les moyens humainement possibles pour me le rendre favorable, ou moins contraire, je ferai avec délice, s’il le faut, le sacrifice de ma vie pénible; je me le 15 dois, ce sacrifice, à moi-même, à mes principes et plus encore à mon peuple, qui souffre tant pour moi. Vous conviendrez que jamais prince ne s'est trouvé dans une position pareille; attaqué de toutes parts, par des armées nombreuses, il faut que je me transporte d'un endroit à l'autre, ou plutôt il faut que je coure; je suis sans cesse comme quel- 2 qu'un qui cherche la fin d’une épigramme, sans pouvoir la trouver; si je succombe enfin, mon ami, après tant de peines, tant de soucis, tant de

fatigues, tant de périls, avouez qu'il n'y aura pas beaucoup de gloire à

m'avoir détruit, moi et mon armée.

» Nous partirons demain de grand matin pour Rohenicz; comme M.

25 Daun pourrait avoir la fantaisie d'entreprendre quelque chose, je ferai l'arrière-garde. Nous allons bien courir, mon cher, il sera plus question, dans no8 conversations de quelques instans, de marches, d’affaires d’arrière-garde et de batailles, que de lettres et de philosophie. Bon soir.«

A 5 heures, Sa Majesté me fit ordonner de me rendre chez elle.

2 »Cette marche, mon cher, a été pénible, et nous nous en sommes assez bien tirés dans l'attaque du faubourg de Küniggrätz, j'ai perdu deux officiers que je regrette, le général de Saldern et le colonel Blanckenburg: ce sont toujours des pertes, comme vous le voyez. J'ai pris ici mon camp sur les hauteurs de Jessena ct de Kralowa-Lhota, si vous

3 voulez retenir ce nom sonore, vous devez bien l'écrire sur vos tablettes: l'aile droite touche le premier de ces villages. Les hussards de Zieten couvrent le flanc droit de la cavalerie, qui campe en seconde ligne. Les chasseurs sont dans les bois devant la droite, le centre de mon armée a devant lui ce beau nom sonore Kralowa-Lhota, la gauche s'étend vers

“wies bois de Bohuslawitz, les hussards de Mübring sont placés à côté, et j'ai placé ici dans notre quartier général le bataillon do Nimschüffsky.

25 juil

Tr

Rebentisch, qui avait pris les devans avee tout le train des vivres et les malades de l'armée, est marché aujourd’hui vers Nachod : Fouqué doit assurer cette marche. Voilà tout ce que vous aurez de moi aujourd'hui. Je suis excessivement fatigué, je vais profiter du sommeil qui commence de gagner; bon soir, à demain, nous resterons quelques jours iei.« 5 26. 27. 28, Mes séances pendant ce petit séjour à Roheniez furent très courtes 29 Juillet 14 conversation roula, en grande partie, sur le pénible de sa position actuelle, sur la difficulté inouïe de faire, disait-il, vie qui dure, en devant faire face dans tous les lieux et de tous les côtés à cette foule d’ennemis qui l'entouraient de toute part, sur ce qu'il devait sans cessell changer de plans, et en changer sans perdre une minute. »Tout cela, mon cher, n’est pas facile, mais que voulez-vous, le calice est là, il faut que Monsieur le boive — ou que... .« Il s'arrêta là, pour me demander si j'avais bien retenu et les noms sonores et la situation de son camp; je dis qu'oui. La

»Eh bien, marquez-le-moi sur ce chiffon de papier.« |

Je la tragai, et cela me valut un bene dignus in nostro corpore.

A propos de ces noms si difficiles, il me raconta ce qui Ini était arrivé dans ses premières guerres, sentant la nécessité de savoir un peu” | de la langue du pays où l'on guerroie, B

»Je me fis un petit dictionnaire de demandes que je serais dans le cas de faire dans ce pays de la Bohême; fier de mon dictionnaire et de mon savoir, j'appelle hardiment un paysan qui passait, et hardiment je le questionne sur le terrain des environs ; mon paysan m'écoute, et, plus | philosophe que moi, il me répond avee un air de timidité et de messe alors moi — grand nigaud, j'ouvre de grands yeux, et m'aperçois quil | ne suffisait pas de savoir faire des questions, qu'il fallait comprendre les réponses, et, pour les comprendre, connaître bien la langne. Se pent-il une nigauderie pareille ? convenez-en, on ne la passerait pas à un éeolier de cinquième. Et nous nous pavanons souvent, mon cher, nous nous croyons beaucoup d’esprit; cette petite aventure et quelques autres encore me convainquirent que l'humilité était une belle vertu, et la prés somption une sotte chose : m’auriez-vous cru capable d’une itelle simplicité?e

» Non, assurément.«

Eh bien, voilà la chose telle que je viens/de vous la dire.æ

Le Roi me dit, le 28, qu'il avait détaché le général Retzow aver 6 bataillons, 2 régimens d'infanterie, 2 régimens de dragons, un de hussard, pour déloger d’Opotschna le corps du général Loudon, etponr camper ensuite à Neustadt, afin de couvrir le flanc gauche de “ et entretenir la communication avec Glatz; mais M. de Loudon ayant

140 Memoiren vou Heinrich be Eatt.

1758, 25. Juli — 2. Augufl. 141

quitté son poste et s’etant retiré vers Sahornitz, M. de Retzow continua ra marche à Neustadt, et prit son camp derrière cette ville. —

Le soir, à 6 heures, je fus appelé. Sa Majesté ne m’entretint que ce S0jut

de ce qu'elle avait fait dans la journée.

5 » Toute mon armée a passé la Metau sur quatre colonnes, soupçonnant que le général Loudon, campé derrière Opotschna, pourrait entreprendre quelque chose sur mon arrière-garde. Je fis embusquer 10 escadrons de hussards, 2 régimens de dragons et 10 bataillons de la droite, dans le bois qui est à gauche de ce village-ci. J’en ai été pour

10 mes peines, il n’a pas paru un chat du côté d’Opotschna, nos hussards de Zieten ont donné la chasse à des hussards qui venaient de Librzitz, et ont pris un officier et 43 hommes; voilà, mon cher, toute notre capture, nous sommes modestes, comme vous voyez.

»Voici comme je campe, je vais vous tracer cela sur du papier.

15 Tonte mon infanterie campe en première ligne, la droite a devant elle le bois qui est entre Jacobi-Hof et Dobrawitz, les gardes sont poussées au delà. Voyez ma carte, cette ligne occupe la crête des hauteurs, et Jacobi-Hof est devant le front de l’armée, le tout est bien couvert. La gauche s'étend vers les marais de Miestetz et s’endosse à ce village.

20 Toute ma cavalerie campe en seconde ligne.

»Retzow a dû partir ce matin de Neustadt et marcher à Studnitz. Le grand maréchal Daun a décampé de Libschan, il a marché sur trois colonnes vers Holohlaw, il a appuyé sa droite à Rodow et la gauche à Ertina; m'avez-vous bien suivi et compris, Monsieur ?«

25 » Oui, Sire.«

» Eh bien, vous en savez autant que moi.«

»Plät au ciel, Sire, que cela füt, je Lui demanderais un corps à commander, je me flatte qu’Elle me le confierait.:

»Volontiers«, dit le Roi, »car je crois que vous avez du bonheur.

% » Jusqu'ici, je n’ai eu que celui d’être auprès d’Elle.:

» Ab mon cher, c’est un fichu bonheur que celui-là: un prince malhenreux peut-il faire le bonheur de qui que ce soit ?«

»Serait-il permis à un ignorant de demander à Votre Majesté nn éclaircissement sur l'embuscade qu’Elle a faite dans la marche ?:

à » Oui, je vois avec plaisir qu'on cherche à s’instruire. Que desirezvous savoir ?«

» Pourquoi tant de troupes pour une embuscade dans un terrain aussi petit? ces troupes peuvent s’embarrasser, et le grand nombre peut les faire découvrir.

le » Votre réflexion n’est pas tout-A-fait mal. Dès qu'on s'avise de faire une embuscade, mon cher, il faut la faire forte, et que celui qui La com-

lesen 5 ai jusqu'a

2 coût

mande ait du talent et de la résolution; sans quoi, on est exp | voir mal mené dans sa propre embuscade; je sais que, pour DL he embuseades, il faut un terrain bien vaste, et que tout le monde peut | plus aisément aperçu, mais il vaut mieux être découvert ayant monde, que battu, en ayant trop peu. Je sais encore, par des autres et par la mienne, que ces fortes embuseades ne que très rarement et de loin à loin, mais dois-je négliger la chose où j'entrevois un soupçon de possibilité dans la réussite’ buscade forte, mon cher, embuscade forte, et un officier très ini la tête, ou point d’embuscade; mettez cela dans vos tablettes mais ı mon bon Zieten qui vient me rejoindre avec un petit renfort de lerie; bon soir, nous décampons d'ici demain de grand matin.« Tel est le précis des deux conversations que j'eus avec Sa Majes dans ce camp de Jessenitz, les deux fois que j'eus l'honneur d

voir. — Saoût 1758 L'armée décampa de Jessenitz et marcha sur trois colom “Klo. Skalitz, les euirassiers furent à la tête de la première et de la eolonne, les dragons, les hussards et les compagnies franches Varriöre-garde. La droite du camp toucha Skalitz. Les con franches et les chasseurs furent postés dans le pare de Skalitz, q au delà de l’Aupa, pour protéger le flane droit de l'armée, dont le était couvert par de grands étangs, toute la cavalerie fut p gauche, qui s’étendit vers la hauteur, sur laquelle est la chap saint Wenceslas; c'est ce que me dit Sa Majesté, qui ne me fit que pour un instant; après m'avoir mis au fait de la manière di s'était campée, elle me dit de la féliciter de ce quelle avait un ; saint, ce grand Wenceslas qui sans doute la protégerait. ri »Je suis si las, si harrassé, qu'à peine puis-je ouvrir mes p yeux, je vais me coucher; à demain, dans un autre camp, car il f je m’approche plus de Nachod.« es 4aoıt De très grand matin, il y eut une très grande eanonnade: à Wiskx. commença à 2 heures, je me levai pour m'informer de ce qui sep L'aide de camp général me dit, quelques heures après — car on d'abord ce que tout cela était — que le général Loudon avec un de 7 à 8,000 hommes avait attaqué nos corps franes et les ı postés dans le pare de Skalitz, qu'une batterie de 8 pièces de placée sur une hauteur vis-à-vis de ce pare, avait fait un fen tandis qu'un détachement de Croates, longeant l'Aupa à la fm brossailles, avait attaqué de tous côtés le pare; que quelques et quelques pièces de gros eanon de la droite de notre secoi avaient tiré sur le flane de l'ennemi, lui avaient cansé |

1758, 2.—5. Augufl. 143

perte: que, malgré cela, les Croates étaient entrés dans le parc et avaient fait replier par leur grand nombre nos chasseurs et les compagnies franches: que le prince Maurice, sortant d'abord de Skalitz avec deux bataillons, avait avec les compagnies franches qui s'étaient ralliées

5 à son approche, repoussé l'ennemi à coup de bayonnettes: qu’enfin, outre ane cinquantaine de Croates que nous avions mis sur le carreau, nous avions pris 4 officiers et 56 hommes, mais que nous avions aussi fait quelque perte modérée.

‚Au reste,« me dit-il, si j'ose hasarder mon idée, continua l’aide

10 de camp, »je pense que M. de Loudon n'a entrepris cette attaque sur n06 compagnies franches que dans l'idée que nous nous mettrions ce matin en marche, et, pour cet effet, il avait tâché de s'emparer des hauteurs au delà de l’Aupa pour nous bravement canonner quand nous décamperions.:

15 Le même aide de camp général dit immédiatement après le dîner qu'on voyait beaucoup de mouvement dans l’armée ennemie et que, vers les 4 heures, nous nous mettrions en marche.

En effet, toute l'armée marcha à cette heure en deux colonnes sur les hauteurs de Wisoka, où elle campa: je ne fus pas appelé. —

20 Je fus appelé à 5 heures, Sa Majesté me dit, sur l'attaque du pare ce 5 sot de Skalitz, à peu de choses près ce que m'en avait raconté son aide de” Hedisel camp général: la différence des rapports fut, suivant celui du Roi, que *" sera. l'ennemi avait perdu beaucoup plus de monde, et nous beaucoup moins.

» Comme il n'est plus guère question que de marches, mon cher,

25 puisque nous marchons sans cesse, je vais vous mettre au fait de ma besogne, mon armée a marché sur deux colonnes, la première par Porzitz, Stiarky et Hochsichel, voyez ma carte et écrivez ces noms sur lesquels il serait bien difficile de faire des rimes harmonieuses et riches ; la seconde par Nachod, Schlaney, Sedmakowitz et Machau; j'ai fait

3 couvrir chaque colonne par 4 bataillons de grenadiers, des compagnies franches, des chasseurs et cent hussards, qui en ont fait l'arrière-garde. Mes chariots ont pris les devans, et ma marche a été bien couverte. J'ai pris mon camp en deçà de Politz, sur les hauteurs qui bordent les villages Radesch et Machau. Les dragons campent en troisième ligne, tous les

35 hussards devant l'armée, et mes honnêtes bataillons francs dans les bois les plus voisins, où ils détrousseront quelques passans, 8 il leur en tombe suus la patte. Voyons si vous avez bien mis tout cela sur vos tablettes. vous ne croiriez pas que cela m'intéresse et qu'un jour, je pourrai bien ÿ avoir recours.«

« » Comment, Sire ? recours à moi >

» Oui, Monsieur, et voici comme. Je me propose d'écrire cette guerre-

144 Memoiren von Heinrid) be Eatt.

ei, si je puis en voir la fin; j'ai écrit déjà celle de 40 et 44, pour moïet | pour mon successeur uniquement; je vous la Hrai avec mon avant- | propos ; je me suis fait des notes sur mes deux précédentes campagnes, | mais souvent je les égare et, plus souvent encore, j'écris si petit que je ne pus déchiffrer ce que j'ai écrit; ainsi vos tablettes rectifieront mon 5 barbouillage; ainsi vous et moi nous passerons à l'immortalité. Ainsi | n'égarez pas vos écritures, vous aurez aussi parfois du plaisir de vous | rappeler ce que nous avons fait, et vous direz, en le revoyant: »Läÿéeri | vis ce que me dit ce vieux radoteur guerroyant, là je le vis se plaignant sans cesse, gémissant de sa situation, désirant d'en sortir, me eriant outrance que sa vie était une chienne de vie, toujours dans les angoisses de la fièvre chaude, dans des transes de ce que tout ceci deviendrait, me déclamant parfois de belles tragédies pour endormir ses inquiétudes, me faisant trotter comme un basque, et me faisant appeler, lorsque je n'avais d'autre envie que celle de me reposer ou de dormir.c Voilà lei choses que vous présenteront vos tablettes; mais, mon ami, espérons, le sort ne nous sera pas toujours contraire. Eh quoi, ne suis-je pas un vieux fou, de m'imaginer qu'il est encore du bonheur pour moi?

Oni, déesse, je m'égare, !)

Sois cependant avec moi,

Quoi que le sort nous prépare,

Que je le brave avee toi,

L'amertume du calice

Par toi se change en douceurs,

Et les bords du précipice

Par toi sont semés de fleurs.« ï

Le Roi était de bonne humeur, puisqu'il citait des vers: le lee main, il fat si bien disposé que je hasardai de lui parler des pillagesqu faisaient, dans les villages, et les bataillons franes et les soldats même. Avant-hier, en arrivant à Wisoka, et me rendant au quartier que m'avait assigné, je vis tout ce qui était resté de paysans au village, de grandes lamentations, on leur avait enlevé tous leurs effets et leurs provisions.

» Nous sommes perdus«, eriaient-ils, »nous sommes perdus, que de

viendront nos pauvres enfans, le Schwerin ne faisait pas ainsi" aurait fait pendre un soldat qui nous aurait pris seulement une poulen

1) Cette tirade est d'une ode de Chaulien à l'Imagination; en Ih lisant dans le livre, je vis que le Roi y avait fait quelques changemens : “Non, déesse, je m'égare, Reste toujours avec moi, Quoi que le sort vous prépare, Nous le bravons avec toi.

1758, 5.— 8. Anguf. 145

Mon domestique m’expliquait ces tristes complaintes. Comment aide peu souvent la prudence humaine : ces pauvres paysans, croyant leurs provisions plus en sûreté dans cette maison où il y avait un souterrain, les y transportent tous de leurs demeures: un major de Lattorff que je

3 sollicitai de venir au secours de ces infortunés, se rendit à mes prières avec une bonté qui me toucha; il fit restituer ce que les derniers pillards enlevaient encore, lorsqu'il arriva.

Le Roi me témoigna tout le chagrin qu'il avait de ces horreurs, m’assura qu'il avait donné les ordres les plus sévères contre tous ceux,

tu indifféremment, qui commettraient quelque excès.

» Et cependant, Sire, non seulement on pille, mais on détruit encore les cabanes de ces malheureux, lorsqu'on a du bois tout préparé devant chaque quartier.c

» Oui, je sais que ces canailles renversent les maisons, ne commen-

1scait-on déjà pas à abattre la mienne, lorsque j’y arrivai; je fis rouer de coups ces drôles et j'ordonnai à la parole que les officiers devaient soigneusement veiller pour qu'on ne commit plus, dans la suite, de pareils excès, qui sans doute doivent faire horreur: le premier qui pillera ou détruira une maison, doit être pendu sur l'heure. Ces pauvres 3 gens-là sont bien à plaindre.«

»Si Votre Majesté fait qu'ils ne le soient plus, qu'ils n’aient plus à

souffrir dans la suite, ils La beniront.« —

On marcha le jour sur deux colonnes à Wernersdorf, la premiére Le 7 . passa par Politz, Bukowitz, Pickau, Lechau et Bodisch, la seconde par, dorf qu

2 Hutberg et Bergicht ; 8 bataillons de grenadiers, des compagnies franches, les chasseurs et quelques centaines de hussards firent l’arriere-garde. On eampa en trois lignes sur les hauteurs qui bordent le village de Wernersdorf. où fut le quartier général. Nous vimes à Wernersdorf les retranchemens et lesabattis que l'ennemi avait faitsau printemps pour nous défendre

3e l'entrée en Bohême, où ils supposèrent que nous voulions passer. Le Roi fit renverser tous les retranchemens, et mettre le feu aux abattis. L’armée séjourna, pour laisser au train le temps de passer les défilés.

Je ne vis point Sa Majesté ce jour de notre arrivée: le lendemain, je fus appelé pour un instant.

a5 » Nous partons tous d'ici, pour aller tenter de grandes aventures, demain à 3 heures du matin le général Seydlitz prendra les devans avec les gardes du corps, les gens-d’armes, les carabiniers et son régiment de euirassiers. Votre serviteur le suivra et, avec 11 bataillons seulement, joindra l’armée du comte Dohna ; le temps presse, je devrai courir comme

te an Basque. les Russes s’avancent en force, il faut les arrêter, s'ils gagnent trop de terrain, tout sera dit. Le margrave Charles commandera

Fabiilensars à. d. rent. Etsatsariven. XXII. 10

tier géne

8 aoû

S août Grüssan

10 août Grüssan

146 Memoiren vom Geiurid be Gatt.

les troupes qui doivent rester en Silésie. Demain nous reverrons notre Grtissau, où nous avons été plus tranquilles que nous ne le sommes maintenant. Là vous pourrez vous reposer !) de la chienne devie que je vous fais mener depuis quelques mois; pour un apprentissage, celan’est passi male

Le Roi marcha sur quatre colonnes à Friedland, là il en forma deux seulement, à cause de la difficulté des chemins, et poursuivit sn marche jusqu'à Grüssau. I] prit le camp sur les hauteurs qui sont derrière Hermsdorf, Grüssau et Neuen, ces villages restèrent devant l'armée, dont la gauche déborda l'église de Neuen; tous les hussards campèrent vis-à-vis du pare de Grüssau, occupé par les compagnies franches.

La marche fut pénible, on n’arriva qu’assez tard dans l'après-midi, je ne fus point appelé.

Fatigué de cette marche et des précédentes, je dormis jusque vers les 6 heures du soir, et j'aurais dormi plus longtemps encore, si mon domestique ne m’eüt éveillé :

»Monsieur, je vois qu’on se prépare à partir, le Roi est déjà loin.

»Oü va-t-il done?

»Je l'ignore.c

Je lui dis de faire mettre en ordre mon petit équipage, je m'habille vite, je vais au quartier général pour m'informer de ce départ du je vois un de ses aides de camp, je lui demande :

» Où est Sa Majesté?

»A Landshut,« me dit-il, »et de là elle part demain pour aller = Russes. «

‚Je vais la joindre.«

» Vous l’a-t-elle ordonné? :

»Non, mais j'irai pourtant. «

»Croyez-moi, ne le faites pas, le Roi a nommé tous ceux qui dés vaient le suivre; s'il ne vous a rien dit, s'il ne vous a rien fait croyez, restez ici, et gardez-vous bien d'aller le joindre, il vous sera, comme il a repoussé durement tous eeux qui lui ont l'accompagner; moi, Monsieur, qui vous parle, j'ai été drument Il est de très mauvaise humeur, je vous le répète, eroyez-moi,

Je ne me rendis pas au conseil qu’on me donnait, je monte & val, et, en carrière, je vais à Landshut, je demande où est le du Roi, j'apprends pas en ville, mais aux fauxbourgs; je mly chemin faisant, je rencontre des officiers qui en revenaient.

»Où allez-vous? «

‚Chez Sa Majesté.

1) Je n'avais pas compris le sens de cela, je crus que nous ferions là

1758, 8.— 11. Auguft. 147

‚Elle vous a ordonné sans doute de la suivre?

»Non.«

> Pour Dieu, ne vous présentez pas devant elle, vous verrez le train il vous fera.

J'avance toujours; ceux qui devaient être du voyage, me voyant river. me demandèrent, comme les autres, si j'avais l’ordre de suivre, . Sans attendre ma réponse, ils me disent:

» Mais, comment diable vous fait-il trotter ainsi?«

>] ne me fait pas trotter, c'est moi qui viens demander la permission suivre.

‚Gardez-vous-en bien, retirez-vous vite voici le Roi qui vient.

Ces Messieurs se réjouissaient sans doute de me voir renvoyé comme vaient été bien d’autres. |

» Qu'est-ce que c'est? me dit le Roi, »que voulez-vous, que faitesus ici?«

Je fus, je l'avoue, peu édifié du debut, je dis tout uniment que vais ignoré le moment de son départ de Grtissau et que j'avais couru ‚ur le supplier de le suivre. Le Roi, plus calme, me dit — ces Mes- 2urs l’entendant bien, ce qui me réjouissait à mon tour —

» Je vous tiens compte de votre attention, je ne vous ai rien fait dire Grtissau, parce que je ne voulais pas ajouter à vos fatigues«, et, me ettant sa main sur mon épaule, il me répéta que je lui faisais plaisir, il était charmé que je voulusse bien faire cette pénible course, et il outa que ce qui lui faisait de la peine, c’est que je serais obligé de ne endre qu'un cheval de bät, que lui-même n’avait qu'un chariot, parce il ne voulait rien qui pôt l’embarrasser dans la marche.«

‚Je n'aurai, Sire, qu'un cheval de bät.«

» Cela est bien, voyez où vous pourrez passer la nuit; bon soir, mon er, et bien obligé.

Les officiers de la suite s’empressèrent de venir à moi et de me liciter des belles choses qu'on m'avait dites: je les remerciai de la ncérité de leurs félicitations, je retournai en ville, où je passai la nuit ins la voiture de M. Mitchell. qui était du voyage.

Le Roi marcha sur deux colonnes, la première prit par Hohen-ce 11 soût iedberg jusqu'à Rohnstock, où fut le quartier général; la seconde 175% ntonna à Falkenhain, et aux environs. Le général Seydlitz jaignit ce rps. et la cavalerie qu'il conduisait, fut mise dans les villages qui sont ı avant de Rohnstock. Sa Majesté avait fait envoyer à Schweidnitz us les bagages de ces régimens.

J'eus ordre à 4 heures de l'après-midi de me rendre chez elle :

» Voiei une marche faite, maisil me faut encore huit bonnes marches

148 Memoiren von Heinrich be Eat,

avant que je sois à portée de ces barbares et que je leur fasse payer aussi cher que je le pourrai les horreurs qu'ils commettent dans mon pauvre pays; partout où ils passent, ils ne laissent que des traces de désolation

»Si contre le vœu de mon cœur je ne réussis pas comme je men flatte, on me blämera sûrement, et cependant j'aurai fait humainement # tout ce qu'il aura été possible de faire. Je ne sais, mon ami, si vous vons faites une idée bien nette de ma position et de la manière dont je dois agir \ souvent contre les règles que je sais être bonnes, dans les conjonetures malheureuses où je me trouve, soit pour sortir d'un pas dangereux, soit pour me défendre d’un ennemi que j'ai en tête, pour courir à um b qui me menace ; je dois agir presque tonjours avec une vivacité d’aetion et une audace que la circonspection et la prudence ne permettraient, pas : mais, mon cher, avec toute cette prudence si nécessaire dans des cas moins pressans que ceux où je me trouve sans cesse, comment sortir de tant de situations critiques et désespérées, tandis qu'avec toute ln® prudence possible que je me maintiendrais d'un côté, on me dép rait de l'autre, et j'y trouverais des gens si bien affermis qu'il me impossible de les en chasser: ainsi, mon cher, je suis forcé d’adı dans mes projets plus de casuel que je n'en admettrais dans une: tion moins scabreuse : je dois travailler et courir en Hercule sans la force de ce fils du grand Jupiter.

»Mais, mon ami, avec tout ce casuel que je dois admettre, ayee courses si précipitées que je dois faire, avec ses partis si prompts, si tinuels que je dois prendre, comment ne pas faire de fautes, €0 éviter tout reproche et ne pas prêter le flane à la critique. Jes les gens de mon métier qui se seront fait de ma situation une juste, qui auront vu que, dans cette guerre que je soutiens avee vig je dois enfin être aceabl& de tant de forces réunies contre moi, de l'indulgence pour les fautes que j'ai commises et que je vais être commettre encore, et diront du moins — avec Turenne notre à tous — que celui qui de notre métier n’est conpable d’ane n'a pas fait longtemps la guerre.

»Vous avez à présent, mon cher, le secret de ma position, el manière si précipitée avec laquelle je dois me décider et agir, von naissez le désir qui me presse de me tirer de ce maudit pas ol je trouve et de sauver la patrie. Si elle et moi devons être plus heureux, si tont doit être dit pour nous, priez, mon ami, pour. premier boulet m'emporte la tête. Je ne veux pas vons arrêter tage, demain nous partirons à la pointe du jour, bon soir, es b encore du plaisir que vous me faites, de vouloir bien mine

Qu'on me permette d'assurer iei une fois pour traites que,

1758, 11.—20. Auguf. 149

rapporté et si je rapporte ces expressions de bonté du Roi, à mon égard, ce n'est assurément point par aucun mouvement de gloriole que je fais connaître la manière gracieuse dont le Roi me traita. Je m'étais proposé, comme je l'ai dit, de rendre un compte fidèle des conversations s dont il m’honorait, et je l'ai fait sans rien omettre ni même les phrases et les termes dont il se servait, autant, au reste, que je pouvais me les rappeler. Si les bontés qu'a un grand homme pour ceux qui le servent et qui lui sont dévoués, honorent les objets de ces bontés-là, le grand bomme qui les a, intéresse davantage, puisqu'on attend naturellement 16 la bonté et l'indulgence de la part de la vraie grandeur. Les personnes de la suite du Roi ne trouvaient pas qu'il eût cette bonté et cette indulgence, ils se plaignaient de ce qu'abusant souvent de sa prérogative royale, il manquait pour la moindre bagatelle à cette première loi si sacrée de la société de ne rien dire de désobligeant à personne et de 15 n'humilier qui que ce soit; on voit par ce que je viens de dire, que cela n’arrivait pas toujours et qu'il y avait quelques exceptions à la règle; quand je me suis aperçu que parfois on repoussait peut-être un peu trop durement ceux qui venaient rendre compte des commissions dont ils avaient été chargés, je l'ai rapporté avec la même franchise que je 2% rapporte ce qui me concerne.

Je reviens à nos marches: le 12, le Roi poussa jusqu'à Liegnitz, le 13 à Heinzendorf, où l’on séjourna le 14; on fut à Dalke le 15, à Wartenberg 16, à Plante 17, à Crossen 18, à Ziebingen 19, où tout le corps entra au camp, à l'exception du régiment d’Asseburg qui couvrit le 3% quartier général. Le 20, le Roi se rendit à Francfort, l'infanterie entra dans la ville et la cavalerie campa devant le faubourg de Lebus. Si l’on se donne la peine de consulter la carte du pays, on verra avec surprise la diligence que fit ce corps dans un temps de chaleur extrême. Dans toute cette course, le Roi, après avoir vaqué à ses affaires % militaires, lut pour lui-même, dans la matinée, les trois volumes des Tusculanes de Cicéron, et chaque soir, à 5 heures, où je fus toujours appelé, il me lut De la Nature des Dieux. Il faisait souvent des remarques, que je rapporterai dans une autre occasion, mais ce qui me sarprit. je l'avoue, c'est qu'ayant si souvent celle de toucher, à son or- 2% dinaire. à la religion, il ne m'en parla point du tout, quoique la lecture l'y conduisit naturellement. Tout ce qu’il me dit, lorsqu'il était question de ce bel ordre qui brillait de toute part dans l'univers, fut cette exclamation :

» Oh, mon ami, si l’on n'admet pas un être conservateur de cet uni- “vers, il faut avoir perdu le sens commun, tant de fins admirables, tant de moyens pour y parvenir, annoncent évidemment une intelligence qui

12 — 2 août

150 Memoiren von Heinrid) be Eatt.

a conçu ces fins et employé les moyens de les remplir. On voit de Vintelligence chez les hommes, done on doit supposer qu'il en est une supérieure qui leur a communiqué cette parcelle d'esprit dont ils jouissent. N'êtes-vous pas de mon avis?«

Sans doute, Sire, je serais dépourvu de tout sens, si je n'en étais # pas, jusqu’à la démonstration même. «

» J'appellerais cela plutöt«, me dit-il, rune évidence morale.e

A Wartenberg, Sa Majesté logée, je crois, chez les Jésuites, et se promenant avec moi dans la cour, entendit une voix plaintive qui sortait d'un souterrain. Elle appelle un frère : LE

»Qu'est-ce que j'entends ici, il me semble que quelqu'un se plaintie et elle regarde le frère qu'il questionnait, elle s'aperçut à la physionomie dudit qu'il y avait là quelque chose d’extraordinaire et d'autant plus qu'il balbutiait sa réponse.

» 11 faut absolument que je sache ce que c’est, parlez-moi vrai, ou le diable vous emportera tous.«

Le pauvre frère déconcerté, intimidé par le ton du Roi, dit :

»Sire, c’est un frère qui s’est très mal conduit, il est en pénitentes

»Appelez-moi votre supérieur et que l'on fasse sortir promptemenk ce prisonnier, je veux le voir et lui parler.«

On obéit. Sa Majesté, voyant paraître vraiment un squelette, tout } indignée débuta par dire au père et à quelques frères présents :

» II faut avouer que vous êtes de grande canaille, traiter ainsi un pauvre malheureux.«

Elle questionna le fröre prisonnier.

»Sire, j'ai manqué, il est vrai, à quelques règles d'obéissance, en m'a tenu près d'un an, dans un cachot au pain et à l'eau, où j'ai regu souvent la discipline.

Alors le Roi, plus indigné encore, apostropha ces Messieurs de toutes les épithètes énergiques de la langue allemande, et, après les avoir traités comme des misérables, il leur recommanda sérieusement de soigner le frère, d’user à son égard, dans la suite, d'autant de bontés qu'ils avaient eu de rigueurs.

»Vous m'en répondrez — et vous« en s'adressant au malheureux frère, »avertissez-moi, si on suit à votre égard ce que j'ordonne, 5 quoi, le diable galopera sur la töte de tous.«

Enfin il finit ses sorties par un court sermon sur la tolérance, sur l'esprit de charité qui pardonne et reprend avec douceur ceux qui s'égarent.

Le Roi eut la bonté de m'expliquer ce que je n'avais pas pu com-# prendre,

1758, 11.— 20. Auguft. 151

»Quels misérables que ces drôles, et!) c'est moi nourri dans la guerre aux horreurs du carnage, qui doit prêter ma voix malheureuse — tandis que ces ministres de paix voient le sang couler trop lentement pour eux.« |

5 A Crossen, pendant que le Roi lisait De la Nature des Dieux, on lui apportait une lettre où l’on s'étendait beauconp sur les horreurs commises par les Cosaques, et Küistrin réduit en cendre; le feu lui montait au visage à mesure qu'il lisait la lettre.

»Sentez«, dit-il, »mon front, comme il brûle, vous le voyez, j'ai

t0bien de la peine à me défendre de l'impétuosité du premier moment?) je ne crains rien pour moi, mais pour mes pauvres gens. Quant à ce qui me regarde, mon parti est pris, si je dois être tué, à la bonne heure, j'ai fait ma prière à l'épicurienne.« Et il me la répéta, telle que je l'ai déjà écrite.

15 Voilà le précis de ce qui se passa dans mes séances depuis Rohnstock jusqu'ici. |

Quoique le Roi fût excessivement fatigué de la marche pénible otle 20 : de la chaleur inouïe de ce jour, il me fit cependant appeler à 6 heures. °

» Je vous fais venir pour vous dire, mon cher, que, quoique sensible

2e à l'attention que vous avez oue de me suivre — ce furent ses expressions mêmes — je verrai cependant avec plaisir que vous restiez ici, pendant que j'irai combattre les Russes: écoutez- moi, mes ennemis m'accusent de vouloir que tout ce qui m’entoure se batte et s'expose, c'est une calomnie, mais que voulez-vous, si vous me suivez et que, dans la bataille,

25 malheur vous arrive, ce qui peut très bien sc faire, ces ennemis diront : ne le voilà-t-1il pas encore, comme il expose sans raison ceux qui ne sont pas dans le cas de devoir 8’exposer? Et puis, en criant contre moi, on se rira de vous, on dira que diable allait-il faire dans cette galère? ainsi, mon ami, restez ici, priez pour de bons succès, et si je reviens de l’af-

30 faire qui ne tardera pas d’avoir lieu, je vous prendrai à mon retour.«

Après avoir représenté humblement qu'ayant fait cette course, je brülais de plus d'envie de la continuer, le Roi insista, et j'insistai encore avec plus de respect.

»Vous le voulez donc, à la bonne heure, mais souvenez- vous, et

35 dites-le, que je vous ai fait ces observations et que je vous ai demandé de rester ici jusqu'après la bataille.

» Demain matin je marcherai avec la cavalerie à Manschnow, où je trouverai l'armée du comte Dohna — comme le général Fermor a fait

I N fait allusion à ce qu'Abner dans .Sthalie dit au prêtre Mathan. 2 Ces 40 canailles, disait-il, est-il permis de faire ainsi les incendiaires ?

21 août à Manschnow,

152 Memoiren von Geinrid) be Gatt.

près de Schaumburg des démonstrations pour passer l'Oder, Dohna a pris ce camp pour en défendre le passage. Sa,

Des que le Roi fut arrivé à Manschnow, il reconnut tout de suite | les bords de la rivière, ainsi que la position de l'ennemi devant Küstrin; le général Fermor avait fait faire une parallèle devant la digue des l'Oder, et quoique le feu de son artillerie eontinnät d’être très vif, les ouvrages de la place n'étaient point encore endommagés, Le Roi, à la vue de ce Küstrin réduit en cendres, témoigna toute son indignation, et | ce qu'il y avait de cavalerie sur le passage de Sa Majesté, lui eriaïent: » Père, soyez tranquille, nous sabrerons ces misérables et nous ne point de quartier, nous aiguisons tous nos sabres.«

Je saisis cette occasion du Roi qui avait parcouru la ville, pourla voir aussi; ce spectacle de tant de belles maisons ruinées, celui detant de malheureux qui avaient tout perdu, et n'avaient plus de retraite, mé" toucha bien vivement. Je vis le château et je me fis montrer la chambre! que le Roi avait occupée; mon saisissement, en voyant cette espéeel trou, fut extrême, je me laissai aller à une foule dé réflexions, et en comparant ce temps-là avec le moment présent, je ne pus retenir larmes; c'était toujours des temps de malheurs, mais de malheurs dies pèce différente : l'héritier présomptif de la couronne renfermé courant risque de perdre la tête, et ce prince devenu roi prêt à vrer bataille devant ce lieu qui lui avait causé tant de douleurs, @ courant tous les risques d’un combat toujours incertain, où il pot vait perdre la couronne avec la vie, ou se voir entouré plus daffreux abimes.

Le Roi, qui m'avait aperçu, traversant Küistrin, me dit le soir <

»Avonez, mon cher, que le spectacle de cette malheureuse ville fendait l’âme.«

» Oui, Sire, la mienne a été attristée. «

» Vous auriez pu voir cet horreur d’endroit où j'ai été si ment renfermé. « x

» Je l'ai vu, Sire, et j'ai bien répandu des larmes. «

Le Roi, mettant alors sa main sur mon épaule, » Mon amie, »ne parlons plus du passé, oceupons-nous du temps présent, qui pr m'être encore bien plus fatal que l'autre. J'ai eu bien des chagrins ma vie, Dieu le sait, mais, après tout, n'est-on pas fait pour souffrir, qu'est cette vie qu'on chérit tant? c'est une fumée qui s'envole = plus où moins d'apparence.

» J'ai détaché Manteuffel avec l'avant-garde, pour se poster vis du village de Schaumburg, où l'ennemi a établi une batterie protéger le passage de la rivière; Kanitz est marché à Wrietzen

175$, 20.— 23. Auguft. 153

deux régimens pour escorter les bâteaux qui en viennent pour la construction de notre pont sur l’Oder.«

On arriva à Gorgast, l'infanterie que le Roi avait prise avec lui et co 22 août qu'il avait laissée un jour à Francfort, pour se reposer, arriva dès ee grand matin dans ce village. Je fus appel& pour un instant dans la matinée.

»Voicie, me dit le Roi, »les momens d’horreurs qui s’approchent, nous marcherons ce soir à l’entr&e de la nuit, et demain, s’il plaît à la fortune. nous passerons le grand fleuve; je vous dirai dans notre prochain quartier tout ce que j'aurai fait. Reposez-vous, et n'oubliez pas de prier pour un être qui a besoin de la prière des justes.«

Toute l'infanterie et les hussards, qui avaient levé le camp au com- «e 25 août mencement de la nuit précédente et marché sur deux colonnes, arrivérent à Gtistcbicse à 7 heures du matin, sans trouver de Russes, ni dans le village, ni sur les hauteurs an delà de l’Oder. Comme le Roi avait fait faire avec soin tous les préparatifs pour le passage de l'Oder, on commença à 9 heures à établir un pont, qui fut achevé à midi: pendant qu'on établissait ce pont, l'avant-garde et une partie des hussards de Zieten passèrent le fleuve sur des bacs, mais le pont achevé, les régimens Ruesch et Malachowski commencèrent à défiler, l'infanterie avec le train d'artillerie les suivit, et la cavalerie qui n'avait levé son camp qu'à ce matin à 3 heures, passa la dernière; voilà ce que j'avais vu, ct ce que le Roi me dit le soir à Klossow, où il était marché avec l’avantgarde. après que la plus grande partie de l’armée avait passé la rivière. !

» J'ai passé heurensement, je suis content d'avoir vu toute mon armée si bien disposée à 8e battre; père, m'ont-ils crié plusieurs fois en route. menez-nous vite à l'ennemi, nous voulons vaincre ou mourir tous pour Votre Majesté: ce langage m'a &mu.«

» J'ai entendu aussi ces cris, Sire. je me les suis fait expliquer, et j'ai béni le ciel de cette heureuse disposition A se bien battre.

Ce que je ne savais pas, et ce que Sa Majesté eut la bonté de m'expliquer. c'est que par la manœuvre qu'elle avait faite, le corps du géneral Rumianzow. qui était à Schwedt, fut coupé de son armée. La nôtre campa entre Zellin et Klossow où fnt le quartier général.

Avant d'entrer chez le Roi, j'avais vu une chose qui m'avait souverainement indigné: on avait amené au quartier de Sa Majesté un Kalmouk qu'on avait pris, un général qui le vit, s'avança et commença

1 Un bataillon des compagnies franches de Härdt resta à Güstebiese pour garder le pont.

be.

ms de l'artillerie, avait passé le pont de Dammühle et qui eut par-là ä dos

154 Memoire von Heinrich be Gatt.

à injurier le pauvre diable, en des termes qu'il n’entendait pas, voyant que le Kalmouk avait une image qui lui pendait sur la poitrine, le général la veut toucher avee sa canne; le prisonnier, eroyant qu'on voulait | lui enlever son saint, le cache avec ses deux mains — alors le général furieux lui donne sur les mains des coups de canne, mais si violens à qu'elles enflèrent et devinrent noires. Comme le Kalmouk tenait bon et gardait son saint en regardant tristement le général qui le frappait dune \ manière si cruelle, celui-ci lui donna des coups au visage et le mit tout en sang — la moutarde à ce spectacle me monta au nez, je lui dis que. si l’on taxait de barbares ces Kalmouks et ces Cosaques, il y ayait bien! d'autres gens qu'on pourrait taxer de plus de barbarie encore, »Que dit-il, ee ete.?« — »Si le Roi voyait cette scène qui choque si étrangement les premiers principes de l'humanité . . .« — A ce mot le général s'adoucit, il me pria de ne jamais parler de cette affaire.

»Mais, avouez que ce sont là de grandes canailles.c

Je ne voulus pas répondre, mais j'entendis avec plaisir tous eeux qui étaient présens, se récrier contre cette inhumanité du général dinfanterie.!)

A 3 heures après midi, le Roi marcha sur deux colonnes, et vers les $ heures du soir il entra au camp entre Nabern et Dermietzel. posta lui-même au canal de Mietzel l'avant-garde, qui, avec une partie.

ledit canal. On put voir dans la marche une partie du camp ennemi sur la hauteur de Zicher, on vit même sa cavalerie se mettre en bataille à notre approche, mais il n’y eut aucun engagement. Comme l'on était arrivé si tard au camp, comme l'on était à la veille d'une bataille, comme j'avais déjà été avant le départ, je ne pensai ver tes pas que je pourrais être appelé, je le fus cependant vers les 9 res du soir; je trouvai le Roi dans une très petite chambre du occupé à écrire; je crus que le Roi faisait ses dispositions pour la taille, mais point, il faisait des vers.

»Des vers, Sire? et demain Votre Majesté va livrer bataillelu »Eh bien, qu'y a-t-il là de si extraordinaire? puis-je pas ee comme un autre m'occuper de vers et me distraire, en en faisant être d'assez mauvais? J'ai été toute la journée à l'affaire capitale, j'ai tournée de toutes les façons, mon plan est fait, mon parti est il m'est bien permis, ce me semble, de griffonner, de rimailler tut comme un autre. « » Personne, Sire, ne disputera cette permission; je dis seulement que

1} C'était le général de B.

1758, 23. 24. Augufl. 155

dans un moment aussi critique, comme le doit être celui de donner une bataille, il est bien difficile d'avoir cette disposition à versifier.

» Quand vous serez accoutumé depuis longtemps, comme je le suis, à toute cette bagarre de batailles, vous ne trouverez pas si étrange que la

5 veille du jour qu'on en doit donner une, on s'amuse comme je le fais; d'ailleurs, Monsieur, je ne compose pas, j'essaye de corriger un auteur et de faire mieux que lui, s'il est possible ; quand vous êtes sorti de chez moi aujourd'hui, je voulais lire l’ode de Rousseau à la Fortune — et en ouvrant mon livre, je tombai sur celle au comte de Sinzendorff, dont

10 deux strophes me parurent assez mal faites; un peu de patience, Monsieur, j'ai la dernière strophe à revoir et à refnire, je serai vite prêt et je vous montrerai mon btau ouvrage. — Le voici; peut-être, pour un jour de fatigue comme l’a été celui-ci, trouverez-vous que Monsieur le poète s'est encore bien tiré de son grand ouvrage.«

15 > Oui, Sire, Votre Majesté s’en est bien tirée dans un moment pareil — je doute que les généraux que vous avez et aurez à combattre, fassent jamais des vers la veille d’une bataille.

» J'ai d'eux une meilleure opinion que celle que vous en avez, ils feraient des vers tout comme moi, s'ils savaient en faire; ce petit travail

à rafraichit la tête et les idées, et j'ai besoin que l’une et les autres soient fraiches. «

Comme ce petit travail, ainsi qu’Elle l’appelle, me paraît une chose si singulière, oserais-je Lui demander cette feuille qu’Elle vient d'écrire, elle me rappellera à jamais une circonstance remarquable et intéressante.

25 »Volontiers«, dit-elle, »si cela vous fait quelque plaisir, si vous y attachez un prix que sûrement elle ne mérite pas — gardez-la et faites-en ee que vous voudrez. L’ode est un genre assez difficile. Malherbe y a apporté beaucoup d’exactitude pour l’harmonie de la poësie et du style: si les poëtes réussissent peu dans les odes, surtout dans les odes louan-

30 gères. c'est qu'ils exagèrent trop: à force de les trop pousser. les louanges. elles deviennent cruellement insipides: mon cher Racine est dans les odes à une distance immense de ses tragédies, il me faut des commentaires pour les premières, je n'en ai pas besoin pour les secondes. et. dans celles-ci, quoiqu'il dise en vers à peu près ce que je pour-

35 rais dire en prose, cependant rien n'égale la magie et l'harmonie de ses vers.«

‚Je crois, Sire, qu'il serait bien difficile de refaire passablement un. murccau de Racine, par exemple :

Celui qui met un frein & la fureur des flots.

20 » Vous avez raison, cela serait très difficile, mais, mon cher, si j'°x-

sayais ce que je puis faire là-dessus? «

156 Memoiren von Heinrid) de Cat.

I prenait déjà la plume'), lorsqu'on lui annonça les généraux.

»Attendez-moi un instant dans ma chambre, je vais sortir pour leur donner les dispositions, il faut que chacun sache bien ce qu'il a à faire; si on suit mes arrangemens, j'espère que tout ira bien.«

Le Roi sortit et, après avoir peroré une demi-heure : 3

»Eh bien, tout est dit, voyons ce que j'aurai à dire sur celui qui mel un frein. «

Un quart d'heure après il finit cette imitation que je Iui demandai aussi.

»A prösent, mon ami, voiei des raisins, mangeons-en , car qui sait là qui les mangera demain. Nous partirons à la pointe du jour.

»J'attaquerai les Russes avec mon aile gauche, je refuserai la droite, ce sera à celle-là où je vous conseille de vous tenir, vous seret | moins exposé là que partout ailleurs — soyez eramponnd au régiment de | mon pauvre frère, le prince de Prusse , j'espère que vous n'aurez queli des coups de canon à essuyer; bon soir, je vais au lit, où sûrementon | n'aura pas besoin de me bercer, tächez, mon ami, de trouver un endroit | pour reposer votre tête. Si vons entendez le feu s'éloigner, souvenez vous que c’est une bonne marque pour nous; bon soir, priez bien pour moi, pour mon armée, et ne vous oubliez pas. « »

Voici les strophes corrigées et imitées :

Odes de Rousseau, ode 6 au comte de Sinzendorff,

Seconde strophe de Rousseau.

Les troupeaux ont quitté leurs cabanes rustiques, Le laboureur commence à lever ses guérets.

Les arbres vont bientôt de leurs têtes antiques Ombrager les vertes forêts.

La même seconde strophe, par le Roi.

Les troupeaux ont quitté leurs cabanes rustiques, Le laboureur aetif sillonne les guérets.

Un vent tendre et naissant sur les rameaux antiques Orne les arbres des forêts.

Troisième strophe de Rousseau.

Déjà In terre s'ouvre et nous voyons éelore Les prémices charmans de ses dons bienfaisans. Cérès vient à pas lents à la suite de Flore Contempler ses nouveaux présens.

1) J'ai constamment remarqué qu'il suffisait qu'on lui proposät une diffs enltö quelconque, sur quelqne chose que ce püt être, pour qu'il s'oceupât de ln vaincre.

1758, 24. 25. Augufl. 157

La même troisième strophe par le Roi.

Déjà d'un sein fécond la terre fait éclore

Ses prémices charmans, l'espoir des moissonneurs,

Les champs sont embellis par les présens de Flore, 5 Et Phébus brille sans ardeurs.

Racine.

Athalie, acte 1, scène première, Joad à Abner.

Celui qui met un frein À la fureur des flots, Sait aussi des méchans arrêter les complots; 10 Soumis avec respect à sa volonté sainte, Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte.

Imitation par le Roi. !)

Celui qui par un mot créa les élémens, Peut secourir le juste, et perdre les m&chans ; 15 A ses ordres sacrés j'obéis sans me plaindre, Me confiant en lui, quel mortel puis-je craindre?

Si Voltaire trouve que des vers faits dans une ville que l'on a prise, ou après une victoire fournissent de bien singuliers mémoires pour servir un jour à l’histoire, je me flatte que des vers faits au moment pres- 20 que de livrer une bataille, présenteront une anecdote intéressante. N est bien plus difficile, à ce que je pense, de conserver cette liberté d'esprit en lisant dans le chapitre des accidens, qu'en lisant dans celui des réalités.

Je passai le reste de la soirée au pied d’un arbre, enveloppé de mon ce 25 a 25 manteau: après minuit, voyant de la lumière dans une petite tente, je „A728 m'y rendis pour noter le précis de la conversation que j'avais eue: je passai de là au quartier du Roi, qui prenait déjà son café. Je demandai au Jlaquais qui avait eu la garde, si Sa Majesté avait un peu reposé.

3 » Reposé, Monsieur? Elle a dormi si profondément que j'ai eu assez de peine de l'éveiller. « Au point du jour l'armée passa, sur deux colonnes, la Mietzel, 25 aot comme l'avait fait hier l'avant-garde. Après l'avoir passée, elle se mit en bataille dans la forêt, et poursuivit sa marche sur trois colonnes. 35 L'infanterie composait les deux premières. et la cavalerie la troisième. Sa Majesté prit les devans avec l'avant-garde, que conduisait le

1: Sa Majesté voulnt en septembre de la même année trouver une autre imitation. Elle y travailla une bonne heure et ne put réussir.

général Manteuffel, tout défila par la gauche, en conservant le bois jusque vers Batzlow. Dans la forêt, l'infanterie et la cavalerie ehantaient des cantiques, cela parut déplaire au Roi.

. »Mes b...... ont peur« dit-il »ear ils chantent des psaumes de Clément Marot, ce sera bientôt une autre musique.« E

Quand on fat sorti de la forêt, l'infanterie passa par ce village de Batzlow dont je viens de parler, et par celui de Wilkersdorf: la caralerie la eotoya. Dans l'idée de gagner le flane droit de l'ennemi, le Roi poussa jusqu'au marais de Quartschen, dit Hofebrach. Quand on fut à la hauteur de Zorndorf, on découvrit seulement alors toute l'armée dei | l'ennemi rangée en ordre de bataille; en ayant fait le tour deceten- | droit, on se présenta à son dos.

Il paraît que le général Fermor, nous ayant découvert In veille à Klossow, se douta du dessein qu'avait le Roi de le tourner, vraisemblablement ils avaient employé toute la nuit à changer de position, car ons 'aperçut, par les différens mouvemens qu’on leur vit faire, qu'ils #en occupaient encore.

Ils étaient rangés sur quatre lignes dans une espèce de quarré long; la droite touchait le bois de Quartschen et ce flanc était couvert parle Hofebruch et par de profonds ravins. »

La gauche s'étendait au delà de Zicher, qui fut à dos de cette aile et touchait le bois de ce village.

Le Roi, disposé d'attaquer l'aile droite de l'ennemi et de refuser la sienne, fit mettre en bataille derrière Zorndorf l'avant-garde forte de 6 bataillons et d'un régiment; la gauche de cette avant-garde fut appuyée” à un ravin qu'elle eut ordre de longer toujours pendant l'attaque, ln droite eut devant son front Zorndorf, que les Cosaques avaient abandonné à notre approche, après y avoir mis le feu.

20 pièces de canon furent mis devant la gauche des bataillons des tinés à la première attaque, et 40 pièces furent placées à la droite dix village, et couvertes par un bataillon.

Le Roi rangen aussi l’armée en bataille, les deux lignes d'infanterie appuyant leur gauche à un marais, et la droite s’étendit vers Wilkers dorf, qui fut vis-à-vis du flanc de cette aile. Toute la cavalerie ft mise en troisième ligne.

Tels furent les préparatifs de cette journée. L'attaque est ordonnée, vers les 9 heures, la batterie à la gauche de Zorndorf commença à tirer, + celle de la droite un peu plus tard, l’armée s'ébranle, la droite des vant-garde traverse Zorndorf, malgré les flammes, la gauche an-des sous de ce village, l'armée suit dans une certaine distance pour soutenir! l'attaque. Le feu très vif de part et d'antre dura jusque vers 11 heures,

158 Memotren von Heinrich be Gatt.

1758, 25. Auguft. 159

que notre avant-garde joignit l'ennemi, commence alors le feu de mousqueterie; notre infanterie attaque si brusquement la droite de l'ennemi qu'elle culbute et renverse ses deux premières lignes sur la troisième, nos grenadiers la percent, la bayonnette au bont du fusil.

5 Sans doute ce premier choc aurait été décisif, si de malheureuses circonstances n'en avaient pas dérangé l'effet. Notre avant-garde, qui avait passé, comme je l'ai dit, par le village de Zorndorf, et formé dans un ordre admirable la ligne au delà, tira un peu trop à droite, lorsqu'elle se mit en mouvement vers l'ennemi. Elle s'éloigna ainsi du ravin qu'elle

10 aurait dû longer toujours pour ne pas prêter son flanc, et pour tomber sur celui de l'ennemi.

Cette faute aurait pu être réparée par la gauche de la première ligne, si elle avait débordé par un bataillon cette aile de l'avant-garde, qui n'aurait pas alors donné prise, mais cela ne se fit point, et l'ennemi en

15 profita, sa cavalerie parut, et, tombant sur la gauche, elle la mit en fuite, la cavalerie mise en troisième ligne ne put arriver assez tôt pour secourir à temps cette ganche qui se débandait. Cependant le général Seydlitz, se présentant avec quelques régimens devant la cavalerie russe, l’attaqua et la mena battante jusqu’à leur infanterie de la droite, il enfonça aussi

2 avec la bravoure la plus déterminée cette droite, et en fit un carnage affreux, en culbutant les deux lignes russes sur la troisième. Les hussards de Zieten et de Malachowski se joignirent au général Seydlitz et sc distinguerent dans leur attaque d’une façon toute particulière. Cette aile si maltraitée s'enfuit avec la plus grande précipitation dans les bois de

25 Quartschen et vers la Mietzel; si les gens du pays n’en avaient pas brûlé les ponts, la bataille aurait été décidée, tant les évènemens de ce monde tiennent à des causes qu’on ne peut prévoir. L’ennemi n'ayant point de retraite, forcé de se noyer ou de se défendre, il prit ce second parti, il tint ferme dans le bois et se défendit en tiraillant de nouveau.

30 Au moment que le Roi vit les bataillons de sa gauche en désordre et peu disposés à se rallier, que celle des Russes marchait pour soutenir les débris de la droite, il vint en carrière à l’aile droite et s'arrêta devant le régiment du prince de Prusse auquel j'avais été assigné.

Que Dieu ait compassion: dass sich Gott im Himmel erbarme«,

35 s’eeria-t-il d'une voix assez forte, mais le prince Maurice, au fait du malheur arrivé, et qui en prévoyait les suites, peut-être pas trop content de l’exclamation du Roi, prend son chapeau, le jette en l'air, et. d’un air décidé et d’une voix très sonore, crie :

‚Vive le Roi, la bataille est gagnée!

4 La ligne crie : Vive le Roï!: Sa Majesté parut sourire un instant, le prince Maurice et le général Bulow disent:

160 Memoiren von Heinrich be Gatt.

»Camarades, ce que vous voyez là de gens qui s'en vont, sont des | prisonniers russes qu'on amène ; allons, vive le Roi, marche. « | Sa Majesté, en passant au trot devant le régiment Prince de Prusse, dit: Mes amis, défendez-vous encore un instant, tenez bon, et tout sera bien. « ï Alors tout marche, cette aile, composée de Wedell, Kalekstein, Forcade, Prince de Prusse et Asseburg, fit des prodiges de valeur, les deux derniers régimens aequirent ce jour-là une gloire immortellel). Elle déloge l'ennemi de son poste et lui prend son canon, notre cavalerie | reparut encore et fit de cette infanterie russe qui fuyait un massacre, épouvantable, tout ce qui put être sabré, le fut sans rémission; les Russes | ne demandant pas quartier, on ne leur en fitaueun. Une partie de cette | infanterie russe poussée en même temps, par ces braves régimens dont | je viens de parler, sur son aile droite, fut poursuivie par notre eayalerie | jusqu'au ravin où cette aile avait été appuyée an commencement de la bataille.

Notre droite d'infanterie avanga jusqu'aux marais qui sont à côtéde Quartschen, prit encore plusieurs pièces de canon, ruina presque toute l'infanterie de l'ennemi qui couvrait la caisse militaire, dont elle s'empans. en partie. L’ennemi, voyant la gauche renversée sur son centre, et suite sur la droite, qu'il n'avait point de retraite et qu’ on le pressait, fit le tour de sorte qu’à la fin de la bataille, vers les 8 heures du soir?), son armée se trouva, mais dans une extrême confusion, derrière Zumdorf, elle fit front du côté opposé à sa position du matin et oceupamne partie du terrain, où la gauche de notre avant-garde, avait été an com mencement de la bataille, elle passa ainsi la nuit dans un grand désordre. Notre armée la passa sous les armes au milieu des morts de Vennemi, sur les hauteurs qui sont entre Quartschen et Zicher; le premier de ces villages resta devant la droite, ce qui était resté des bataillons de notre gauche, dont la plus grande partie avait fui, se posterent derrière Zicher, # que l'ennemi avait brûlé lors de sa retraite; eomme les Cosaques avaient mis dans la journée le feu à tous les villages qui étaient sur le champ de bataille et aux environs, c'était un spectacle déchirant de voir es villages en feu, les paysans et leurs femmes brûlés ou massacrés par ces barbares.

La bataille décidément gagnée, le Roi, à 8 heures et un quart da soir, écrivit sur un tambour une lettre à la Reine, et une au ministère Il demanda si on savait où j'étais, son aide de camp, M. de Krusemarck lui dit que j'étais là; on m'appelle; je félicitai Sa Majesté sur le gain de

1) C'est que dit le Roi. 2) Où le fou cessa de part et d'autre.

1758, 25. Augufl. - 161

la bataille, et je La remerciai de ce qu'avant midi Elle avait demandé sion m'avait vu!).

» Comme je savais que vous étiez à l'aile droite, j'étais curieux d'apprendro si vous y étiez encore. Ne vous l’avais-je pas bien dit, mon ami. 3 qu'un jour de bataille était un jour d'horreur, et que dites-vous de ces barbares qui ont brûlé tous mes villages et mes pauvres paysans? Seydlitz a bien fait payer cher à ces incendiaires les horreurs qu'ils ont commises. « En écoutant le Roi, japergus un Russe avec un sabre sans fourreau et qui se trouvait au milieu de la troupe qui entourait Sa Majesté. Je le 1 lui fig remarquer.

» Qu'on öte le sabre à ce drôles dit-Elle, »comment se trouve-t-il ici? attendez un moment, et je vous parlerai encore, j'ai quelques ordres à donner, cela sera bientôt fait. « Un demi-quart d'heure après. j’entrai dans sa petite tente qu'on 15 avait dressée, et je la félicitai de nouveau sur les succès de la journée. » Elle a été terrible cette journée, et j'ai vu le moment où tout allait au diable. Tout y serait allé, mon ami, sans mon brave Seydlitz. et sans le courage de mon aile droite et surtout de celui du régiment de mon cher frère et de Forcade; je vous le dis, ils ont sauvé l'Etat et moi, 2 aussi ma reconnaissance vivra-t-elle autant que la gloire qu'ils ont acquise dans cette journée, comme mon indignation contre ces régimens de la Prusse sur lesquels je comptais, ne finira pas, ces viédases ont fui, comme de vieilles p...... , et mont donné des instans de peines cruelles. Ces b...... ont eu une terreur panique dont on n'a pu les faire 25 revenir, qu'il est cruel de dépendre de ce ramas de drôles. « ‚Mais enfin, Sire, la bataille est gagnéc et j'en félicite Votre Majeste du fond de mon âme.

Je ne m'attendais guère à des vers dans ce moment-ci. et j'eus poartant ceux-ci en réponse, apparemment à la félicitation que je faisais.

4 2: Jugez insonsés que nous sommes —- Nous admirons de tols exploits, Est-ce donc le malheur des hommes Qui fait In vortu des grands rois?

Leur gloire fécondo en ruines,

4 Sans Ics meurtres et les rapines — Ne saurait-elle subsister?

Images des dioux sur la torre, Est-ce par des coups de tonnere Que leur grandeur doit éclater ?

4 1 A 113, heures, le Roi demanda à son aide de camp, M. d'Oppen, celui-ci le dit à M. Mitchell, qui me le redit tont pénétré de l'attention du Roi. 2, Ode de Kuusseau à In Fortune. *

Poblifationces a. d. Preuß. Staatsardıven. XXI. 11

ee 26 août

v TN — 162 Memoiren von Heinrich be Eat.

»Et puis mon eher :

Quel vainqueur ne doit qu'à ses armes Ses triomphes et son bonheur —

Peut-être aurait-on fini la strophe, si on n'avait pas apporté des beurrées; le Roi en mangea trois de suite sans dire mot, il dit ensuite : #

»Je erois que vous ne serez pas fâché de manger aussi, prenez ces deux qui restent, c’est peu pour un jeune estomac sans doute à jeun, mais dans ee monde, et un jour de bataille surtout, il faut faire eomme on peut. Avez-vous compris quelque chose dans cette diabolique journée?« 1

»Sire — j'ai bien saisi la marche et tous les arrangemens faits pour livrer la bataille, j'ai bien vu le commencement de l'affaire, maïs le reste m'a échappé — je n'ai rien compris aux mouvemens que l'on a fait.«

» Vous n'êtes pas le seul, mon ami, vons n'êtes pas le seul — consolez-vous. « "|

» J'ai demandé quelques explications pendant la bataille, j'ignore si | elles sont justes. «

»Eh bien demain, si nous sommes un peu tranquilles, je vous férai venir, vous me direz comment on vous a expliqué la chose, et je vous eorrigerai le déficit. Je vais me mettre à présent tout habillé sur mon grabat, en vous plaignant de devoir passer la nuit à la belle étoile, au milieu des morts et des mourans; voilà ce que c’est que d'accompagner dans ses courses un vieux chevalier qui trotta et qui trotte et qui trot tera; dormez, si cela est possible, je suis trop agité pour espérer un pe® de repos dont j'aurais grand besoin, car ma pauvre tête est diablememt pesante.«

Le Roi reconnut au point du jour le champ de bataille, il vit gw@ l'ennemi, dont tous les rögimens avaient été mêlés, s'oceupait à se rer mettre et à former des brigades. Sa Majesté rangen ses troupes, il aff toute l'infanterie à la droite, qui avait sur son flane le village de Quart schen et s’appuya à Hofebruch; des hussards furent placés à cette a%l« pour la soutenir, La cavalerie campa à la gauche, qui s'étendit reÆ* Wilkersdorf. Quand à midi les bagages, qui étaient restés à Damææ arrivèrent, l'armée tendit ses tentes sur la même place où le Roi Tara rangée en bataille.

Le matin, il recula seulement un peu vers Zicher, l'aile gauclse presque toute la cavalerie campa en seconde ligne.

Toute la journée se passa en canonnade sans aucun engagement de part et d'autre. Le Roi, observant l'ennemi dans la matinée, fut exposé au feu des cartouches, le colonel de Schwerin qui commandait les gem# . d'armes, pria instamment de se retirer.

164 Memoiren von Heinrid) be Eatt,

sable, il me lut trois pages et demie qu'il avait faites aussi dans cet intervalle; dès que je l'eus entendu, je voulus déchirer mon barbouillage.

»Ne déchirez pas ce que vous avez fait, ce sera un souvenir pour vous, et comme je vous l'ai dit, cela peut passer.« 5 » C’est en suite de ce langage du Roi que je présente ici cette relation telle que je la fis dans le dessein de la Lui montrer, je demande ls même indulgence que le Roi a eue pour elle, cependant je serai plus prudent dans la suite, et je ne hasarderai que très rarement ce qui pourra concerner les affaires militaires dont le Roi même aura daigné me par-W ler; je sens qu'entrant à l'avenir dans d'aussi grands dötailseomme je Tai fait pour cette espèce de relation que je donne, cela me menerait trop | loin et m’attirerait des critiques bien méritées; cette scène toute nouvelle pour moi, la bonté du Roi à m'éclairer et à redresser mes idées, m'ont séduit, je connais fort bien que, pour obtenir de lindulgenee, ont, exigera avec raison de moi que je ne me laisse plus aller à Ia tentation. i

Le Roi me parla encore avee indignation de ces régimens de la Prusse qui avaient fui si lâchement, et avec tont ’enthonsiasme de la reconnaissance et de l'admiration du général de Seydlitz, de son droite et surtout du régiment de fen le prince de Prusse et de celni du général Foreade.

»Ces régimens etSeydlitz m'ont sauvé, que ne pourrais-je pas faire, si j'avais plus de tels chefs et de telles troupes !«

Je fus surpris, je l'avoue, de ce qu'il ne parla que comme en pas-® sant du prince Maurice et de sa bravoure; lui cependant, qui dans ın moment que l’exclamation du Roi pouvait rendre plus critique, jeta son chapeau, poussa et fit pousser les cris Vive le Roi, En revenant encore au brave régiment Prince de Prusse, il me raconta un fait passé dans la matinée.

»Cela m'a touché, mon ami, au delà de ce que je pourrais vons en dire; un officier de ce régiment, nommé Berg, était devant son peloton assis à terre, sa main appuyé sur la cuisse; ce pauvre jeune homme fi tigué de la journée d'hier, de la nuit et de la chaleur du matin qui était bien forte, reposait ainsi un instant, quand un boulet de canon lui la main et la cuisse, on vient à son secours, il ne vent point qu'on hi mette d'appareil, il dit, croyant, comme l'on canonnait toujours, quels bataille n'était point encore finie.

»Point d'appareil, et je vais mourir, et je meurs content, si le Rai gagne la bataille, et peut détruire cette nation incendiaire, «

I l'a gagnée. «

1758, 26.— 31. Auguft. 165

‚Je meurs donc content,«!) et il tomba en faiblesse. Le Roi en me faisant ce récit si touchant de ce trait qui honore et l'officier et le régiment, avait les yeux mouillés de larmes. » Comme vous n'avez point de tentes, j'ai dit à Wobersnow de vous s recevoir dans la sienne, vous pouvez passer là une moins mauvaise nuit que la précédente.« Je remereiai fort de cette bonté, dont j'avais assez besoin; j'en profitai bien peu cependant, car, entré dans la tente vers minuit, tout fut alerte. Deux heures aprés, l'ennemi, qui était resté dans 8a position et 10sous les armes, toute la journée d'hier, commença ce jour vers les 2 ce 27 « heures du matin à défiler par la droite vers Wilkersdorf et Cammin, on 1758 les accompagna d'une canonnade épouvantable; le Roi, au point du jour, le suivit avec toute l'armée jusqu'au delà de Tamsel; mais comme le général Fermor avait déjà occupé les hauteurs de Cammin, qu'il les Is avait garnies de toute son artillerie, Sa Majesté ne put absolument rien entreprendre. Elle prit à Tamsel son quartier général. Pendant les cinq jours que nous restämes à Tamsel, je fus appelé 27. 28. : tous les soirs à 5 heures. Cette terre agréable, appartenante à une fa- ; 3 mille illustre et respectable du pays?), avait cruellement souffert du sé- 2e jour et du passage, ils avaient pille, violé et massacré des paysans et des paysannes: je vis encore devant le château une pauvre malheureuse que les Cosaques avaient violée, dépouillée et percée en plusieurs endroits de leurs piques. Etant le premier jour chez le Roi, il parcourut avec moi tous les appartemens du château.

25 » Voyez, mon cher, dans quel état ces canailles ont mis ces meubles des bons Wreech: comme ils ont brisé ces meubles et tout ce qu'ils n'ont pu emporter: ce qu'ils ont fait ici, ces barbares l'ont fait de même chez la plupart des psysans: avez-vous vu cette morte devant le jardin, tout cela ne fait-il pas dresser les cheveux de la tête, est-ce là faire la 30 guerre ? Les princes qui se servent de telles troupes, ne devraient-ils pas rougir de honte? ils sont coupables et responsables devant Dieu de toutes les horreurs qu'elles commettent.« Après avoir vu les appartemens du château, il passa un instant au jardin. que je trouvais assez dans le goût hollandais. En sortant. une 35 paysanne assez bien mise et déjà sur l'âge se mit aux pieds du Roi. s Relevez-vous, ma bonne, qu'est-ce que vous voulez ?«

1 Ce M de Berg fut transporté à Francfort, où il mourut 4 jours après Ia hataille, en répétant au chirurgien major du régiment, Kühler, les mêmes paroles qu'il avait dites au moment quil reçut le coup; il ajouta : Sept villages, la ville de

4 Küstrin en feu, sont-ce là des hommes? Mon Roi est vainqueur, je meurs. 2 La famille de Wreech.

ex

166 Memoiren von Heinrich be Eatt.

»Sire, je viens supplier Votre Majesté de donner à mon fils qui va bientôt se marier, une petite place qui lui donne son pain; si Elle m'accorde cette grâce, le Dieu qui est au ciel La bénira.c

»Ma pauvre bonne,« lui dit le Roi, »j'ai besoin que le ciel me hénisse, mais comment vous donner une place lorsque je ne suis pas sûr # de garder la mienne ’«

La paysanne se mit à pleurer.

»De quoi pleurez-vous ?« dit le Roi, qui peut-être croyait que ces pleurs eoulaient à cause de ce qu'il venait de dire de sa place, et sans attendre la réponse, la renvoie en lui disant: »Que votre fils fasse bra-ı vement des enfans à sa femme, et qu'il vienne à Potsdam quand la paix sera faite.«

Sa Majesté me rendit cette conversation que je n'avais pu comprendre. : »Convenez, mon cher, qu'il est plaisant de venir, dans ces instans-ei, 1 me demander quelque chose,«

» Mais, Sire, cette pauvre femme ne connaît pas votre position actnelle, elle compte sur votre bienveillance, et s'imagine qu'un Roi peut toujours en donner quelques marques dans tous les temps et dans tousles lieux.« »”

»Oh du diable, mon cher, cela ne va pas. Pour revenir aux barbares: d’après le rapport que m'a fait le général Bredow que j'ai détaché au champ de bataille avec 2 régimens de cavalerie, pour faire enterrer les morts et transporter les blessés et le canon que nous avons pris, je puis vous dire maintenant avec précision que l'ennemi a fait une pertecon-#. sidérable et telle que je ne l'avais pas imaginée ; outre cette perte — quil ne fixa pas au reste, j'ignore si ce fut par oubli — nous leur avons fait 3,000 prisonniers, six généraux, $4 officiers, nous avons pris 101 pièces de canon, une paire de timbales, 27 drapeaux, une grande partie de leur bagage et de leur eaisse militaire ; nous avons perdu en morts}, blessés, et égarés environ 5,000 hommes, et quelques pièces de canon dont Vennemi s'empara, lorsque mes viédases de mon aile gauche fuirent devant la cavalerie russe; cette cavalerie, au reste, ne vant pas grand chose, elle ne tiendra jamais devant la mienne; l'infanterie vant beaneoap mieux, elle sait se défendre; bien dirigée, on pourrait faire quelque avec elle; les généraux russes sont tels que le maréchal de Keith me les a peints, mauvais généraux, bonne infanterie pour tenir ferme, très

1) Le général Zieten fut du nombre des premiers, les généraux Forcade, Kabl-

den, Froideville au nombre des seconds. Les deux derniers moururent de leurs, blessures. +

1758, 27.— 31. Auguft. 167

novice encore dans les évolutions, cela ne sait pas bien se remuer: elle a tenu ferme et mes gueux de l'aile gauche m'ont abandonné, j'en suis tout honteux, je n'aurais pas cru la chose possible. « Ce langage du Roi me fit soupçonner que dans cette honte entrait sun peu d'amour propre qui avait mal calculé ou n'avait pas écouté les réflexions qu'on lui avait présentées. Je m'explique. Quand le Roi quitta la Silésie pour aller aux Russes, il demanda au maréchal de Keith ce que c'était que ces troupes russes.

‚Sire, ce sont de braves troupes qui se défendent bien, mais qui

iv sont mal menées.

» Bon, bons lui dit le Roi, »vous apprendrez que j'ai attaqué ces drôles, et qu'à la première attaque, je les aurai mis en fuite.«

» Sire, ces drôles-là ne fuient pas si aisément, et je crois devoir le dire à Votre Majesté avec cette vérité et cet intérêt que je Lui dois.

15 ‚Eh bien, vous verrez que ce ne sont pas ces mêmes Russes que vous Avez CONNUS.r

Après un tel langage, il fallait attaquer et mettre en fuite sans autre compliment, cependant après l'attaque et la fuite dans laquelle effectivement ils furent mis d'abord, ils tinrent bon jusqu'à 8 heures du soir,

met c'est, je crois, cette opiniâtreté à disputer du terrain et à se défendre, qui entrait un peu dans cette honte dont on parlait; comment en effet, après l'épreuve que l'on avait faite, soutenir au maréchal de Keith que ces drôles étaient gens à mettre d'abord en fuite, ou convenir qu'on n'avait pas aussi bien jugé que le Roi?

25 Cette réflexion que je viens de faire, est peut-être hasardee; ce qui me la rendrait probable, est le silence que le Roi garda avec le Maréchal sur la bataille et sur tout ce qui pouvait avoir quelque rapport aux Russes. Silence qui frappa d'étonnement le maréchal de Keith, ainsi qu'il me le dit lui-même, quand nous rejoignimes l'armée du mar-

30 grave Charles. Il ne désavoue pas que le Roi avait quelques raisons pour justifier un peu l'idée qu'il s'était formée: car de fait, les Russes avaient reculé d'abord dans l'attaque de notre avant-garde, et si les ponts n'avaient pas été brûlés. la bataille aurait été vite décidée, je parle ici d'après Sa Majesté.

35 Le Roi lut tous les jours, le matin et l'après-midi, son cher Lucrèce: c'était. comme il le disait, son bréviaire lorsqu'il avait de la tristesse: mais contre 8on ordinaire il ne me parla point les quatre premiers jours de la lecture qu'il faisait: enfin, le dernier jour:

»Vous me voyez.« me dit-il, »avec mon Lucrèce, cela vous prouvo

so que j'ai du chagrin: mener la vie d'un chevalier errant, courir les paya et les grands chemins. trouver sans cesse de nouveaux ennemis à com-

wer"

168 Memoiren von Heinrich be Eatt.

battre, ne pouvoir rien mettre à perfection, à cause de leur multitude: tout cela, mon ami, n’est guère réjouissant, ce ne sont point ces Russes que j'ai encore à ma portée qui me chipotent, je trouverai bien moyen de les chasser d'ici, mais ce sont d'autres ennemis dont je dois chercher à me défaire, je n'ai pas de temps à perdre pour aller à eux et les em- # pêcher de profiter de mon absence pour entreprendre quelque chose, comme je erois qu'ils en ont grande envie; c’est pour me distraire un peu de mes idées sombres, que je lis mon ami Lucrèce, et je dis comme lui: »Puissante Vénus, vous qui tenez entre vos bras le cruel dieu de la guerre, qui, épris de vos charmes, penche sur votre sein la tête redou-i table, daignez le fléchir, que les horreurs de la guerre fassent enfin, place aux douceurs de la paix, que le peuple prussien respire après tant de calamités, que leur chevalier errant puisse tranquillement retourner à son Potsdam, y goûter dans les bras de la philosophie un repos dont il est privé depuis si longtemps, y voir son cher compagnon d'in-1 fortunes cultiver les muses, une épouse aimable et jouir avee elle de toute la béatitude dont les pauvres mortels sont susceptibles.« Melle est ma nouvelle formule de prière, vous connaissez les deux que je fais assez souvent, elles ne sont pas si éloquentes que celle-ci, dites à présent mon cher, que je suis un indévot, que je ne prie point, et que je cours! grand risque d'être un jour tant soit peu grillé. «

Quoique vos prières, Sire, répétées assez souvent, ne me fassent pas croire à une grande ferveur de dévotion, je ne pense pas que vons ayez à craindre le grillage, si vous pouvez parvenir à dire sérieusement: »0 Dieu, aie pitié de moy âme, si j'en ai une.« — Votre Majesté le quelquefois, mais c’est du bout des lèvres.

Elle rit beaucoup :

»Mon ami, mon ami, comme je désespère de vous convertir, ne pérez pas de me faire changer de sentimens, mes principes très fort réfléchis sont inébranlables; ne eroyez-vons pas qu'ils sont tels? »

Je ne voulais pas répondre, mais je fus tant pressé qu'il fallut bien parler; ne voulant point entrer dans des raisons particulières de ce que je venais d'avancer, je me contentai de lui dire:

»Il me paraît que, si Votre Majesté était bien sûre de Son sentiment, et de Ses principes, Elle n'en parlerait pas si souvent.

Cette réponse, qui pouvait mener loin, finit à ma grande surprise la conversation. Le Roi en changea à l'instant l'objet.

»Savez-vous, mon cher, que j'aurai pourtant battu dans dix Français, Autrichiens et Russes; je ne crois pas qu'on puisse critiquer mes dispositions dans cette bataille — j'ai fait, je vous assure, qui était humainement possible, si mes coyons de la gauche

1758, 27. Anguft — 1. September. 169

tenu ferme, j'aurais renouvelé l'histoire de Leuthen. J'ai détaché les hassards de Zieten dans la Basse-Lusace et je les ai fait suivre par le prince François de Brunswick, qui conduit quelque infanterie. Demain matin. nous pourrions bien décamper d'ici et prendre congé de ceux que je n'ai pu détruire à la façon de l'Interdit. Bon soir. Occupez-vous un peu de ma prière à la Lucr&ce; à demain.«

On eut la nouvelle que les Russes avaient levé le camp de Cammin et qu'ils se retiraient vers la forêt de Massin, poursuivant leur marche par Vietz et Massin à Landsberg. Le Roi les poursuivit jusqu'à la forêt,

sans pouvoir atteindre l'arrière-garde; après que nos troupes eurent passé Blumberg, l’on découvrit un corps de Russes posté derrière les étangs et les marais qui sont dans la forêt, et qui avait garni les ponts et les avenues avec beaucoup d'artillerie dont on tira sur nos hussards, mais aussitôt quo notre infanterie fut arrivée et eut tiré quelques coups

‚de canon, ce corps russe abandonna son poste et continua sa marche. Le Roi prit son quartier et son camp à Blumberg. Je fus appelé le soir à 5 heures, ma séance fut très courte.

» Je n'ai rien pu avoir aujourd'hui de mes barbares que beaucoup

de leur malades et de leur piètre bagage, n'avez-vous pas été édifié de ‚la manière dont ils ont abim& ce pauvre village? ces canailles ne pouvant emporter les lits de mes infortunés paysans, les ont défaits, ont repandu les plumes dans le chemin et dans les chambres, et ces plumes ont servi de litière à leurs chevaux: vous m'avouerez que ce sont des horreurs, mais, mon cher, s'il n'y en avait pas encore de plus épouvan- ‚tables. on passerait sur celles qu'ils ont faites ici. Si Voltaire voyait tout ceci!.. comme il s écrierait : Ah barbares! ah brigands' inhumains que vous êtes, comment pouvez-vous espérer d'hériter le royaume des eienx! Je décoche d'ici le général Manteuffel avec 10 bataillons et 2 régimens de hussards pour poursuivre les Russes. Le comte Dohna comman- ‚dera le reste des troupes. Pour moi, toujours chevalier errant, je quitte demain ces contrées, pour courir à mes autres ennemis: les Autrichiens se sont avancés assez dans la Lusace, je m'y rends au plus vite. je me ferai joindro en chemin par mon margrave Charles. et je verrai pour lors ce qui me sera possible de faire: bon soir, demain après-midi je marche. je doute que je puisse vous voir ce jour. si cela n'est pas, bon voyage.s Le général de Seydlitz m'avait prié au café chez M. Mitchell, une

1. Ceci me parut plaisant, car je me rappelai quo c'était le Roi lui-même qui tenait ce langage à M. de Voltaire, à qui il lo prête. Voyes une des lettres du Roi à Voltaire dans ses mélanges de poésie et de littérature.

jer septembre à Blumberg

Le 2 soptembre

10 septembre

nn

170 Memoire von Heinrich be Catt.

grande partie de l'état major se rendit chez celui-ci pour voir le Général et lui faire des complimens sur la gloire qu'il avait de nouveau acquise dans la bataille.

» Vous avez sauvé l'Etat, mon Général, c'est vous qui avez gagné ln bataille.« 5 »Moi, Messieurs, et vous badinez, c'est le Roi seul quil'a gagnée, je n'ai fait que ce que tout bon Prussien doit faire, je me suis bien battu, et mille se sont aussi bien battus que moi, ainsi Messieurs, trève aux eomplimens, je vous prie; mettons-nous seulement bien dans la tête el dans le cœur tout ce que nous devons au Roi et à la patrie; plus la si-W tuation de notre cher maître est critique par le nombre de ses ennemis, | plus nous devons tous sans exception redoubler d'efforts pour le bien servir, et tout ce qui sera bon Prussien, doit compter sa vie pour rien et en faire dans toutes les occasions le sacrifice à Sa Majesté, autrementil est un J.... Vive le Roi!« Tel fat le discours oratoire de ce grand général qui, selon l'aves u du Roi même, avait gagné la bataille.

L'après-midi, Sa Majesté partit de Blumberg et se rendit à Manschnow avec les bataillons de Wedell, Billerbeek, Rohr, les régimens Below, Forcade, Prince de Prusse, Asseburg, Kalekstein, les gardes corps, les gens-d’armes, les carabiniers, les rögimens de Seydlitz, Prinee de Prusse et prince Frédéric enirassiers, les dragons de Czettrits etde Normann.

Le 3, il poussa jusqu’à Müllrose.

Le 4, à Trebatsch, où le Roi envoya au Margrave l'ordre de le joindre à Sonnenwalde.

Le 5, à Lübben, où un bataillon de Wied resta pes y couvrir les ponts sur la Sprée.

Le 7, à Dobrilugk.

Le 8, à Elsterwerda, le Roi, qui avait voulu que l'armée du grave le joignit dans cet endroit, donna l'ordre, pendant que rs de tourner vers Grossenhayn.

Le 9, Sa Majesté, en passant l'après-diner par Grossenhayn 11 bataillons, 53 escadrons et les compagnies franches de Du M arriva le soir à Grossdübritz.

Le 10, à Hof-Lössnitz.

Pendant ces huit jours de marches forcées, je ne vis le Rei cinq fois et pour quelques instans. La princesse Amélie vint le à Müllrose.

»Qaurait été pour mois, me dit-il, »le premier plaisir que

1758, 1.— 10. September. 171

goûté depuis bien du temps, si ma bonne sœur !) n'avait pas rouvert la plaie de mon cœur par les détails qu'elle m'a donnés de la mort de ce cher frère qui sera à jamais l'objet de tous mes regrets; on l'a tué vraiment pour n'avoir pas voulu suivre l'avis de Mutzel, qui opinait pour des saignées réitérées; les autres têtes à perruque soutenaient que mon frère déjà trop faible succomberait à une nouvelle saignée: pourquoi notre vie, et une vie aussi chère que c'était celle de mon frère, doit-elle être la victime de l'ignorance, de l'opiniâtreté et de la morgue médecinale ? Les Esculapes bourreaux d'hommes ne sont pas les seuls coupables. ‘Îl en est d'autres qui sont bien plus criminels, ce sont ces drôles qui uont cessé d’aigrir l'esprit de mon cher frère, en me peignant à ses yeux des couleurs les plus odieuses: s’il est une justice dans ce monde, elle me vengera, elle vengera mon frère de toutes les menées diaboliques de ces créatures infernales. Pourquoi les a-t-il écoutées? sans elles. il vivrait peut-être encore. La bonté dans un prince est sans doute une grande vertu, mais si elle n'est pas jointe à une grande fermeté d'âme. si elle nons abandonne à tous les discours que des quidam veulent nous tenir, si elle nous livre sans examen à des liaisons dangereuses. si elle nous fait tout voir. tout sentir, tout entendre, ce que ceux )qui nous entourent, désirent que nous entendions ou que nous voyions — mon ami, mon ami. cette bonté-là devient pire que la tyrannie, ou, comme ce mot vous paraîtra odieux, pire que la plus grand dureté de cœur: mon digne frère était trop bon et trop facile, il ne considérait pas assez que ceux qui entourent les princes sont pour le plus grand nombre > dominés par l'intérêt ou par l'ambition, souvent par de très viles vucs: mon frère, incapable, par les belles qualités de son cœur, de tromper qui que ce soit, ne pouvait pas s’imaginer qu'on voulft le tromper luimême.

Je me suis, comme lui, laissé aller pendant le temps de ma jeunesse > à des liaisons faciles, je croyais comme lui que ceux que je me choisissais pour ma société, ne pouvaient pas me tromper. que tous lcurs discours ne tendaient qu'à mon plus grand avantage: j'avoue que je caressais cette idée, qui faisait une partie du bonheur de mon existence: mais mon cher, j'observais pourtant, et, dès que je remarquai que > j'étais bien loin de cette idée qui me flattait tant. j'observais avec plus de soin encore. je changeai ma méthode. je sentis que je ne devais me livrer qu'à bonnes enseignes, qu'il m'était important de convainere ccax qui m'entouraient ou qui pourraient m'entourer dans la suite. quil ny

I Il me parut que la Princesse avait touché bien des choses dans la converp sation ot parlé de bien du monde.

pre

172 Memoiren von Heinrich be Gatt.

aurait rien à gagner avec moi par des rapports, par des intrigues, que j'étais homme à voir par moi-même, et que je serais inébranlable dans les plans que je me ferais.

»Ai-je beaucoup gagné, mon cher, en apprenant à apprécier ainsi les hommes, en montrant que j'avais des e.. et que l'on n'en fe- 5 rait pas ce que l'on voudrait? Non, non, je n'ai rien gagné pour mon avantage propre, en voyant la fausseté des vertus humaines, mais je erois avoir beaucoup gagné pour le bien de l'Etat: de la fermeté, mor- | bleu, de braves et honnêtes gens autour d'un prince, sans quoi tout irn à vau-leau. Je suis bien sûr que mon frère, sur le trône, aurait étudiéln les hommes, qu'il ne se serait pas laissé mener, mais qu'il auraît eu cette fermeté que j'ai, et que j'aurai, Monsieur, jusqu'au dernier souffle de ma vie.« Sa Majesté, pendant la course, lisait le matin les Académiques de Cicéron, après avoir vaqué à ses affaires militaires; le soir, il me de ce qu'il avait lu dans la matinée, en m'observant que cette manière de rendre compte de ses lectures, était la meilleure manière de se les. rendre propres. Après l'exposé qu'il m'avait fait, il me lisait la suite du livre, e’est ainsi qu'ontre les Académiques, il lut dans le trajet le traité, de Cicéron Sur les biens et sur les maux. Un soir, il voulut la tragédie d'Andromagque, mais, après avoir lu les quatre premiers ver. il ferma le livre, en me disant :

»Ne suis-je pas un vieux fou de lire une tragédie, lorsque jen aurai vraisemblablement bientôt à en jouer d'une autre espèce: ah mon cher, si je pouvais avoir les cent bras de Briarée, que je ferais de bel: les choses! « Le soir de notre arrivée à Lübben, et au moment qu'il faisait In lecture, on lui apporta une lettre.

»Catt,« me dit-il, »voiei une lettre de mon cher Marquis, ilmefé licite du gain de ma bataille; il est encore à Hambourg, qu'il ne ; tera pas de si tôt sans doute, je connais mon d’Argens de trop longue main. Savez-vous, mon cher, ce qu'il fait dans cette ville » Non, Sire.c x » 11 y mange des huîtres et des pouparts, il vide les pharmacies pilules, il use tous les lavemens des apothicaires, et je parie l'heure que je vous parle, il est enfermé hermétiquement dans # chambre. en »Malgr& toutes ces petites faiblesses que je Ini prête, à 66 qu'il! et dont je le badine souvent, j'aime le Marquis d'une affection c'est un de ces êtres qui sait s'attacher dans un instant quelconques & at-il mérité toute ma confiance, je lui répondrai demain et jelui

1758, 10. September. 173

| ma formule de prière à la Lucrèce, il a une Babet qui le rend heuax, je ne lui souhaiterai pas comme je vous l'ai souhaité, une tendre jitie qui fasse le bonheur de sa vie. Ma prière finie, je recommandei mon cher Marquis à son lit, à son apothicaire et à la protection du sard qui règle et décide si arbitrairement les affaires de cet empire blanaire que nous avons l'honneur d’habiter; si ma tête est bien déain, je lui dirai toutes ces billevesées.

A Elsterwerda, où, comme je l'ai dit, on arriva le 8, le Roi se prona au jardin du château , et ordonna, lorsque j'arriverais, qu'on deit me dire de m'y rendre. Je trouvai le Roi occupé à tracer quelques nes avec 8A Canne.

» Vous me voyez, mon cher, dessinant avec un pinceau très delié elques allées de mon Sans-Souci, en parcourant ce Jardin, je me fais asion, il me semble que je suis dans les allées du palais chinois, que vais de là à ma colonnade, que je reviens sur mes pas et que je les rige vers l'orangerie et vers ma galerie — ah mon cher, quelquefois n illusion se dissipe, je me trouve dans un jardin qui n'est pas le en, mon Sans-Souci n'est pas à ma portée, peut-être, hélas, il ne sera as pour moi.«

Et en le regardant, je vois ses yeux humides; ce langage me acha, je voulus faire diversion aux idées tristes qui paraissaient l'ocper, en mettant la conversation sur une lettre du marquis d’Argens e J'avais reçue dans la matinée.

» Laissons cette lettre, mon cher, vous voulez, je le vois, m'arracher mes idées que vous croyez sombres, clles ne le sont point, laissez-lesyi telles qu'elles sont, je trouve plaisir à me rappeler l'image d’une ose qui nest plus pour moi.«

Alors se promenant, toujours regardant le gazon, il fut un bon quart heure sans dire mot; puis, rompant le silence:

eAllons dans les allées«, dit-il, »mieux entretenues que les autres, nous irons de là à notre ami Cicéron dont je vous lirai la fin de son au traité. cela vaudra au reste micux que de ruminer trop sur la vie ınquille que je voudrais mener et que je ne puis.«

En partant de cet endroit, il entendit un capitaine du bataillon nc de Du Verger commander à ses soldats de mettre le fusil sur l'éule, et un soldat répondre :

Bientôt, mon capitaine.

Je crus que cette façon de répondre si inouïe si peu analogue à tout vice. et surtout au service prussien, exeiterait l'indignation du Roi. is je me trompai, il dit simplement, en souriant, à un officier qui était les côtés:

"le 11 sep

tembre à Hofüssnitz

ce 12 sep- Le Roi marcha l'après-diner avec l'avant-garde, et la fit

tembre

Press do ñ Dresde

13 sop-

„uhr „deblaya les abattis et chassa ces Croates postés an Weissen-Hin

174 Memoiren von Heinrich be Eatt.

‚ll faut convenir que je dois employer de la bien grande canaille, que pourrait-on faire avec cette race qui n’est propre, je erois, qu'à des fonctions eosaques? mais si ees b . ..... s'avisent de piller ici, qu'on les assomme sans miséricorde.«

Je ne vis point le Roi, le 10, jour de son arrivée; et le lendemain s | je ne fus appelé que pour un instant. |

»Voici une nouvelle besogne qui va devenir sérieuse, nous marcherons demain pour gagner les hauteurs de Loschwitz et de Dürre-Bühlan, et pour observer de plus près le grand Maréchal; par cette position je couvrirai Dresde et toute la Saxe de ce côté de l'Elbe. Si nous nou tirons bien de tout ceci, je crois qu'il ne faudra pas pröcher la vanité mon armée et à mon peuple. Que de choses singulières, inouies même, dans cette guerre, quelles batailles gagnées, que de nations battues — en vérité, je vous le dis sans vanité, tout ceei est plus que les travaux d’Hereule. Si j'étais plus jeune, ou un peu moins vieux radoteur, quel de rudes coups je pourrais porter encore à mes ennemis, et à la maison de France surtout qui tracasse tant contre moi: mais ne nous targuons pas trop, Monsieur, voyons ce que nous pourrons encore effectuer. Si vous répondez à l'honnête Marquis, faites-lui mes amitiés, dites-Ini que je crois que Maupertuis avait raison, en soutenant que la somme maux l'emporte sur celle des biens, qu'au reste cela m'est assez puisque je n'ai presque plus rien à perdre, et que le peu d’instans qui me restent encore à vivre, ne m'inquiètent pas assez pour m'y intéresser au point de me bourrer, comme il le fait, de pillules de séné, de casse et de rhubarbe ; dites-lui, enfin, que s'il croit que tant de remèdes, sent prolonger son existence, qu'il s'en farcisse, parce que son existence m'intéresse; bon soir, nous nous verrons après-demain.«

devant la ville de Dresde, la droite à l’Elbe et la gauche vers le grand chemin de Radeberg. Il ne put pousser plus loin, puisque la nuit sm vint, comme on touchait aux fauxbourgs, et qu'un fort détachement) Croates occupait, près du Weissen-Hirsch, les abattis que le g Schmettau avait fait faire, lorsque le maréchal Daun s'était de Dresde. pr

L’avant-garde se mit en marche sur deux colonnes vers Se

Le maréchal Keith suivit avec l'armée aussi sur deux eo droite fnt assise sur le Triebenberg, couronné d'infanterie, le toncha Schullwitz et la gauche s’appuya au Käferberg, devant on fit des abattis considérables. L'infanterie forma la première. T seconde ligne, la cavalerie la troisième et la quatrième. Les!

1758, 10.— 13. September. 175

de Werner couvrirent le flanc gauche, ceux de Zieten camperent en réserve.

C'est ainsi que Sa Majesté m'expliqua le soir à Schünfeld, où fut le quartier général, la position qu'elle avait prise: elle ajouta qu'elle avait fait établir à Pillnitz deux ponts sur l'Elbe pour la communication avec l'armée du prince Ilenri son frère, et qu'un bataillon et un détachement de quelques centaines d'hommes de la garnison de Dresde, défendraient ces ponts-là.

sÏ n'y aura pas de ma faute, comme vous le voyez, si vous ne saisissez pas bien le peu que nous faisons; je ne saisis pas mal toutes les occasions de vous mettre en état de parler tout comme un autre de ce qui a rapport à nos hauts faits. Qu'avez-vous dit des sublimes décharges d'artillerie et de mousqueterie dont vos oreilles ont dû être hier assez etourdies? Monseigneur le grand Maréchal les a ordonnées pour la bataille de Zorndorf qu'il prétend que Fermor a gagnéo, mais mon cher, voulez-vous savoir la fin de toute cette fanfaronnade? La voici: comme il faut que le Maréchal pour le salut de son âme se bourre de messes, ainsi que mon bon marquis se fareit de pillules pour la conservation de son estomac. il a saisi avec zèle cette occasion de pouvoir satisfaire son goût dominant: peut-être aussi que M. Fermor fait jouer cette comédie pour éviter les désagrémens que lui aurait attiré l'humble aveu de sa défaite: mais avouez que tout cela est souverainement ridicule.«

Pendant les 13 jours que le Roi resta à Schönfeld, il ne s'occapa dans ces momens que lui laissaient les affaires militaires, qu'à composer de petites pièces contre ses ennemis.

Tant que je respirerai, mon cher, je me moquerai de ces gens qui sont si acharnés contre moi; si je ne puis les battre, du moins les déchirerai-je, et les ferai-je enrager autant qu'il me sera possible. ces êtres sans plumes à deux pieds sont pétris de sottises et de ridicules au delà de ce que vous pouvez imaginer, il n'est pas difficile, mon ami, de relever ce ridicule; j'en fais mon affaire, sans leur rien dire de choquant. je les accablerai d'éloges qu'ils ne méritent pas, et s'ils emploient tout pour me faire le plus de mal qu'ils peuvent, j'emploierai à mon tour, outre mon armée, mes plumes et mon encre pour leur lancer des traits qui les désolent et les désespèrent: ainsi, comme Hercule, je terrasserai cette Hydre d'ennemis renaissans qui s'élancent sans cesse eontre moi et mon payß.«

C'est dans cet esprit que Sa Majesté composa la Lettre d'un Suisse à us noble T’énitien. celle d'un Secrétaire du comte Kuunitz à un secrélatre da romte de Cobenzl, qu'il fit le canevas des Lettres de Phihrhu et l'ébauchc de la Zrftre de Madame de Pompadour à la Reine de Hongrie

176 Memoiren von Heimridh be Eat.

pour demander l'abolition du collège de chasteté. Toutes ces petites

pièces ont été imprimées. Le Roi n’en fit tirer que trois on quatre exem-

plaires dont il eut la bonté de m'en donner un, elles paraîtront dans un

volume avee celles que le Roi fera dans la suite, car il me ee qu'on west pas d'humeur à en rester à celles-ci.

Chaque soir, il me lisait ce qu'il avait fait.

»Eh bien, mon cher, le bien-aimé, la earogne apostolique et ls ee greeque, ne sont-elles pas bien menées, eroyez-vous qu'elles riront aux anges ?«

»Non, sans doute, Sire, mais elles riront moins encore, Majesté pouvait, ce qui serait bien mieux encore, battre leurs armées à plate couture.c

»Ne bat pas qui veut, Monsieur, retenez bien cela, mais peut écrire qui veut, et qui a un peu de génie.«

»Oui, Sire, mais cet homme de génie doit avoir, pour donner es rière à son imagination, au moins 200,000 hommes à ses ordres.ı

»Vous avez raison, mon ami, ainsi vous trouvez done cela bien fort et bien asséré.«

»'Trop fort, « dis-je.

»Trop fort, et du diable, je vois bien que malheur et eı d'autrui n’est que songe.«

»Vos embarras, Sire, ne sont sûrement point un songe pour mei, mais je voudrais que Votre Majesté s’en tirât plutôt à coups de em qu'à coups de plumes, qui ne décident pas comme les autres et peuvent éloigner peut-être ces coups de plumes pacifiques qui plus encore que le canon.c

»Ah! mon cher politique, vous me dites là de très belles choses. mais ne trouvez pas mauvais qu'en attendant vos coups de plumes! cifiques, puisque coup y a, que j'en décoche d'antipacifiques.«

Quand le prince Henri se rendit au quartier général, Sa me dit, le soir, que je devais lui faire ma cour, que je verrais un pr bien aimable, rempli de talens et de bravoure, et généreux roi; c'est ainsi qu'il me dépeignit son frère, en ajoutant :

»Ce que je vous dis de lui, est sans aucune prévention Il est tel que je vous le dépeins.«

J'eus l'honneur de lui rendre mes hommages, je maperçus qu’à l'égard de cette grande politesse qui sait rapprocher les les encourager, il la possédait supérieurement ; pour ses autres qu dont Sa Majesté m'avait entretenu, je m'en rapportai à som ce n'était pas à moi d'apprécier des qualités si brillantes dans ua que j'ens le bonheur de le voir.

1758, 13.— 24. September. 177

Voilà ce qui se passa, à peu près, d'étranger au militaire, pendant cette séance du Roi à Schönfeld; ce qu'il me dit de relatif à ses opérations dans le temps qu'elles se faisaient, fut, qu'ayant appris que les Suédois savancaient dans la Marche, il avait été obligé de détacher le ‚general de Wedell avec quelques bataillons et quelques escadrons qui devaient être renforcés en route.

» Ainsi, mon cher. il faut que je me tourne de tous les côtés et que je me dégarnissé, lorsque j'ai le plus besoin de mon monde — tout ceci est bien pénible, je fais tout ce qui est possible de faire — et mes efforts

aboutissent à un minimum, j'ai voulu avec des forces supérieures — c'était le 16, et il me le dit le soir — entamer le général Loudon, mon but était de faire sortir l'armée ennemie de son poste, qui aurait dû le soutenir et d'engager une affaire générale. Toute mon armée devait être prête à marcher au premier avis, mais comme les hommes pro- > posent et que les dieux disposent, ils ont disposé le général Loudon, quoique renforcé dans la nuit par 5 régimens, de se retirer à temps, et ils l'ont planté au Capellenberg près de Dürren-Fochs, et tout le fruit de mon beau plan a été six officiers et 360 galeux que nous avons pris: vous voyez que la fortune n'est pas pour de vieux radoteurs comme moi, elle me menace encore en dos par le siège de Neisse que l'on se prépare de faire, il me faudra courir encore de ce côté-là, et toujours courir, mon cher, tel est mon lot, tel est le calice qu'il faut qne je boive : demain nous marchons, le mouvement que je fais, et dont je suis content, n'étonnera pas peu le grand Maréchal, et les fafardıns de l'Empire. ; Venez, que je vous l'explique. Le grand Fabius, cramponné dans son camp inattaquable de Stolpen, tire ses vivres sur l'Elbe de ses magasins de Zittau, de la Silésie même par Bautzen, et n'a la moindre petite envie de se battre: tout cela ne fait pas mon affaire, je veux donc lui rendre difficile la communication avec ce dernier endroit et lui resserrer ‚les vivres. Je fais lover les ponts sur l’Elbe à Pillnitz; Retzow, de son camp d'Arnsdorf, marchera avec ses deux colonnes vers Hauswalde, et Werner occupera avant l'arrivée du dit les hauteurs qui sont au delà d'Hauswalde: votre serviteur suivra le général Retzow, et le maréchal Keith fera l'arrière-garde avec toute la droite, qui restera sous les armes ‚jasqu’ä ce que tous les impedimentum bells soient partis, il faut toujours cracher quelques mots de son latin, tmpedimentum, est-il bien ?«

»Si Votre Majesté mettait a, cela serait mieux.

» Eh bien, disons donc impedimenta et campons-nous sur les hauteurs d'Hauswalde et de Rammenau, tandis que le maréchal Keith prendra le camp d'Arnsdorf que le général Retzow a quitté.

Voilà tout mon plan, si je puis forcer mon Fabius à se battre dans

Yabislatienen a. d. Prruf. Ciaatéarhiven. XXII. 12

[16 septembre)

En

178 Memoiren vom Heinrid) be Eatt.

un endroit où il ni s'attend pas, je dirai avee mon ami Horace, ma tête s'élèvera jusque dans les cieux.

»Demain donc à Hauswalde, un peu de bonheur, mon cher, et nous pouvons avoir quelques lueurs d’embrasser nos dieux pénates.«

le 25 sop- Je ne fus point appelé, Sa Majesté fut occupée tonte la journée à 5

anenbre „faire expédier des lettres et des ordres, malgré un mal très violent, à ce que me dit son chirurgien, causé par une dent qui s'était cassée.

le 26 Les On mareha ce jour à Rammenau. Comme le maréclial de Keith avait

à tomes lEVÉ son camp d’Arnsdorf et joint Sa Majesté, toute l'armée changes de position et campa sur quatre lignes, dont la troisième et la quatrièmeit furent de cavalerie; les compagnies franches de Le Noble et de Du Verger oceupèrent le bois à la droite, d'autres compagnies celni à la gauche de l'armée, toute la droite fut masquée par un bois assez épais, où eampörent quelques bataillons; les hussards de Zieten couvrirentle | flane droit, les autres hussards le flanc gauche; c'est ainsi que le Roïts| m’expliqua la position de Rammenau.

Il séjourna onze jours dans cet endroit, depuis le 26 que nous yarrivâmes, jusqu'au 7 octobre que nous en partimes. Fort occupé de ses opérations militaires, livré souvent à des inquiétudes, il en fut distrait bien agréablement par une lettre qu'il reçut de Voltaire. Un soir queis je fus appelé de très bonne heure, il vint à ma rencontre, dans le vestibule, tenant un papier à la main.

»Mon ami, je viens de recevoir une lettre de Voltaire des Délices. Il me dit de bien belles choses ; quoique ma tête soit bien mal disposée, dans tout cette bagarre-ci, à lui en répondre de telles, je ferai de mon#s mieux, mais avant, il faut que je corrige mon Ode aux Français, qui le fera rire, je vous en r&ponds.«

Il me Int cette lettre qui causait tant de plaisir. M. de Voltaire écrivait en effet des choses bien flattenses , et témoignait le plus vif intérêt aux succès du grand homme. »

»Vons voyez, mon cher, que Voltaire ne m'oublie point, à présent notre correspondance renaitra et sera bien établie, avonez que cet homme éerit divinement bien; si son cœur égalait ses talens, quel homme mon ami, quel homme, et comme il nous humilierait tous !«

C'est ce cœur qui me faisait craindre l'envoi de l’ode si forte contre les Français et contre leur Roi; Sa Majesté m'avait dit de si &pouvantables choses de ce cœur pervers, que je ne pus partager toute la joie qu'elle” ressentait de cette lettre. Le parti que Voltaire pouvait en tirer contre elle, me décida de saisir un moment favorable pour faire au Roi d'humbles prières pour qu'il ne fit pas, dans ce moment-ei surtout, lenvei d'une telle pièce. Le moment se présenta, ct je le pris. Sa Majesté

1758, 13. September — 7. Oftober. 179

m'ayant fait, contre sa coutume, appeler dans la matinée : » Voici,« ditelle, » mon ode revue, corrigée et limée que rien n'y manque, vous sentez qu'il fant que Voltaire convienne que le Don-Quichotte du Nord (ce fat son expression) ne s'est pas négligé en poésie, et que le dieu des 5 vers veut bien l'inspirer parfois encore malgré l'éloignement où le Don- Quichotte se trouve de son ancien maître; or, oyez.« Il lat. »Eh bien, cela peut-il passer?« » Mais cette strophe, mais ce cœur de Voltaire qu'Elle craint, qu'Elle m'a dit si souvent être un cœur d'une perversité inonie, tout cela pourra- 10t-il passer ?:

» Et pourquoi ne passerait-il pas? Soyez sûr que Voltaire rira de cette sortie.« ‚De ce rire peut-être qui médite, comme Elle me l'a dit, une méchanceté ou une vengeance. « 15 s Mais enfin, que trouvez-vous de si fort, parlez-moi tout naturellement.c Je lui lis alors: | Je vois leur vil assemblage, !) Aussi vaillant au pillage, 29 Que lâche dans les combats. » Eh bien, se sont-ils montrés, ces Messieurs, fort courageux dans l'affaire de Rossbach ?« : Des troupes se laissent quelquefois intimider, on en a vu de braves se livrer, sans raison, à des terreurs paniques, Sire, cela pourrait 25 passer encore, mMaiß ce:

Quoi! Votre faible monarque, Jouet de la Pompadour, Flétri par plus d'une marque Des opprobres de l'amour, En Lui qui, détestant les peines, Au hasard remet les rênes De son empire aux abois, Cet esclave parle en maître, Ce Céladon sous un hêtre 35 Croit dicter le sort des rois.

‚Ah, Sire, puisque vous me permettez de parler avec franchise, cette sortie ne passera pas, sans qu'on en abuse, je le crains.« » Vous croyez donc que toute vérité n'est pas faite pour être communiquée à Voltaire?

40 ‚Elle peut mieux en juger que moi.« ° Eh bien, n'envoyons donc pas, ce b..... pourrait en effet abuser

1 Des Français.

Tr

180 Memoiren von Heinrich be Eatt.

de ma confiance; je lui enverrai tout simplement ma lettre, vous pouvez en prendre copie, afin que, si lui et vous me surviviez, vous 80ÿez mon témoin de ce que je Ini ai écrit, et annonciez ce qui en est à qui voudra l'entendre.«

Ma joie fat grande, je l'avoue, de ce que le Roi faisait à ma prière > le sacrifice d'un envoi !) qui lui aurait causé du chagrin.

»Cette journée n'a pas été mal remplie mon cher, cette après-midi une lettre à Voltaire et ee matin une longue course et bien de la fütigue.

»Comme London s'opiniâtrait à rester sur les hauteurs de Giessmans-1ù dorf, il m'importait de l'en déloger pour ôter à l'ennemi toute/communication avec Bautzen; pour cela faire, on a reconnu hier les chemins par lesquels il fallait passer pour marcher au seigneur London; j'ai fait marcher le prince de Würtemberg avec un régiment de hussards, trois de dragons, un régiment et trois bataillons d'infanterie, il a dirigé sas marche par Burka pour gagner le flanc droit de l'ennemi, suivez-moi bien. Le prince Maurice, avec un régiment de hussards, un d'infanterie et cinq bataillons, a marché à droite de Giessmansdorf, pour tourner ee village et se porter à la hauteur que l'ennemi occupait. Et moi, aveeles hussards de Zieten, deux régimens d'infanterie et quatre bataillons, Js marché rectd à Giessmansdorf: mais mon London, ayant eu avis sus doute de nos marches, s’est retiré dès les 4 heures du matin, et de tonte ma besogne et de mes bonnes dispositions, je n'ai eu que sept piètres dragons d'une garde de camp que nous avons fait prisonniers: tout eela m'aurait donné de l'humeur, si je ne savais malheureusement pas pars une longue et triste expérience qu'on ne fait jamais tout ce que Von veut. Monsieur de Loudon s'est posté sur les montagnes derrière Bischofswerda, que nous avons occupés après que l'ennemi a abandonné cette ville.«

Le Roi s’occupa, pendant le peu de jours que nous restämes encor! à Rammenau, à corriger les petites pièces qu'il avait faites à Schönfeld, et son Ode aur Germains, il me lut presque tout son livre de poésies dont il n'avait fait imprimer que quelques exemplaires.

» J'ai fait ces poésies pour m'occuper et pour me distraire, elles ne sont que pour moi et que pour quelques amis auxquels j'en ferai la ture; j'ai eu la maladresse d’en donner un exemplaire à Voltaire, iles. vrai qu’il me l’a renvoyé après les ordres que je lui en avais fait donner

1) I l'envoya cependant à mon insu, comme je le dirai dans In suite, et il en est. bien du chagrin; ce fut dans les commencemens de mai, qu'il fit cette belle ex pédition.

1758, 26. September — 7. Oftober. 181

par Freytag, mais Dieu sait si le bigre n'en aura pas fait tirer copie, il est homme à jouer de ces tonrs-là.«

À cette occasion, je lui dis que toutes les gazettes avaient publié la manière violente et indigne dont M. Freytag s'était conduit envers

5 M. de Voltaire.

» Je le sais,« me dit Sa Majesté »je sais que Voltaire a poussé les hauts cris, qu'il a jeté feu et flamme contre moi, dans toutes les petites cours où il a passé, toutes les horreurs dont il m'a affublé me sont connues. j en ai ri, mais soyez sûr que ce butor de Freytag a outre-passé

0 mes ordres. Je Ini avais recommandé simplement de me faire ravoir mon livre de poésies, et ce rustre l'a demandé avec une dureté que j'ai désapprouvée — je sais les égards qn'on doit aux gens de lettres qui se distinguent, comment en aurais-je manqué envers un homme qui les surpasse tous! Voltaire en a menti par la gorge quand il a mis sur mon

s compte les indignités qn'on lui a faites à Francfort. Il m'en a boudé furieusement, et, malgré toutes ses cajoleries, je ne m'y fie pas trop encore.«

Cette alternative de confiance et de défiance qui reparaissait souvent, quand il s'agissait de Voltaire et de plusieurs autres, m'a toujours

» singulièrement frappé : laissé au calme de la raison, le Roi se défait des tours dont M. de Voltaire était capable, mais se laissant aller à son imagination excitée et flattée par de brillantes images et par les louanges délicates qu'on lui présentait, il se livrait sans réserve au Patriarche de da littérature)

IS Le Roi marcha ce jour sur deux colonnes à Bautzen et y passa la ce 7 ortob: Spree, à laquelle il appuya de la droite de son armée, la gauche toucha ; 1758 le village de Burka, le prince de Würtemberg, campé devant Bautzen, marcha à notre arrivée par Purschwitz à Weissenberg, où il joignit le général Retzow, qui fit camper tout ce corps entre cette ville et Krischa.

7 M. de Daun marcha dans cette journée vers Kittlitz et campa, la droite appuyée à la Lübau etla gauche à la haute montagne qui est visà-vis de Hochkirchen, M. de Loudon occupa la montagne qu'on nomme Lehnerberg, et, quand l'arrière-garde l'eut joint. il prit son camp entre Postewitz et Schirgiswalde. M. d’Esterhaszy avec des troupes légères

15 prit possession du Stromberg devant la droite de l'armée, et le prince de Durlach, parti d'Unwürde. passa la Löbau et marcha à Rosenhayn.

Voilà ce que mes ennemis et moi avons fait hier« me dit le Roi le lendemain de notre arrivée à Bautzen, »je fus si fatigué en arrivant ici et je souffris si cruellement des maux de dents, que je ne voulus pas vous

JO 1 Voltaire, expression du Roi.

10 oetobre à Bornes motikircien

182 Memoiren von Heinrich be Gatt.

faire venir pour vous ennuyer avec un pauvre souffrant. Pröparez-vons, mon cher, tout s'apprête pour une bonne fin de campagne, soit par les manœuvres que je ferai, soit par une bataille qui se donnera et qui ne sera pas de paille; si j'avais encore un peu de mon ancien bonheur, ah, qu'il me viendrait bien à point: mais ce bonheur m'a abandonné, et, # après tout, comment dans cet embrouillement et dans cette fermentation | des affaires deviner au fond quelle sera l'issue de cette campagne! Un | évènement favorable peut changer en bien ma situation pénible, mais aussi nn revers peut m’aceabler, je dois cependant me préparer à tout | évènement, je dois me fortifier dans mon stoieisme, m’abandenner ane | torrent des vicissitudes qui emportent, et marcher demain pour voir si

ce torrent nous amënera au port.«

Cette lueur de confiance dans des instans, cette inquiétude dans d'autres sur les hasards de ce maudit brelan, (comme il l'appelait) puisqu'il jouait un si gros jeu, agitaient tour-à-tour l'esprit du Roi, disposés dans ce moment-ci, et plus que je ne l'avais encore observé, 4 se faire des idées noires sur les risques qu'il avait à courir.

Cette situation dans laquelle je le voyais souvent, me peinait, et quand le Roi s'apercevait que j'en étais trop affecté:

»Ne désespérons jamais« me disait-il, »tout peut aller encore, etjes vous préviendrai, quand j'aurai de bonnes raisons de croire que tont ira selon nos vœux. «

Le Roi marcha à Hochkirehen sur quatre colonnes, dans un moment de brouillard fort épais; quand ce brouillard fut dissipé, on vit que "l'armée ennemie campait vis-à-vis de ce village, la droite tonchant® Nostitz et s'étendant jusqu’à la rivière de Löbau, le centre ocenpantle Spittelberg, montagne qui commande toutes celles des environs: la gauche s'appuyant à la hauteur de Plotzen et s'enfonçant dans les bois.

En arrivant à la hauteur d’Hochkirchen, nos hussards de Vavantgarde attaquörent un poste de l'ennemi et prirent un officier et trente-# huit euirassiers. Le Roi prit son camp, la droite d'infanterie débords le village de Hochkirehen, qu'oceupérent six bataillons; les dragons de Czettritz eouvrirent le flane droit, les compagnies franches ocenpérent M un petit bois de bruyères qui était devant ce flane, les hussards de Zieten campérent à côté, des gardes de cavalerie furent placées au delà de ces postes avancés pour observer la plaine de Steindürfel et de Meschwitz.

Le front de notre camp, depuis le village de Hochkirehen jusqu la gauche, était convert par un ravin profond où coule un rnisseau dont les bords sont assez escarpés: deux bataillons oceupèrent les villages de Kuppritz et de Niethen, qui sont dans ce ravin, devant lesquels on des gardes de cavalerie.

1758, 7.— 10. Oftober. 183

La gauche de l’armée campa sur la hauteur qui est entre Niethen et Lauske, et les chasseurs y prirent poste. Les précipices qui sont entre Rodewitz et Tschorna, couvrirent le flanc de cette aile, quatre régimens de cavalerie furent mis en première ligne, et les autres cam-

5 pérent dans la seconde. Le général Puttkammer se plaça à la gauche de l'armée près de Lauske, avec 5 escadrons qu'il y avait conduit du corps de Retzow. L'on établit une batterie de 30 pièces de canon devant la gauche, et une de 20 à la droite, l'on distribua, le long de la première ligne, le reste de l'artillerie. Le corps de M. de Retzow était

10 campé comme je l'ai dit entre Weissenberg et Krischa.

Le maréchal de Keith suivit le 11 et joignit Sa Majesté avec les régimens Lattorff, Forcade, les dragons de Krockow, 5 escadrons de Zieten. et les bagages de l'armée. !)

Le prince de Hesse resta à Bautzen avec 3 régimens et 5 escadrons

15 de hussards, pour couvrir la boulangerie établie dans cette ville.

Comme la droite de l'armée ennemie appnyée à la Löbau, n'était pas tout-à-fait hors d’insulte, puisqne le terrain du bord opposé était plus élevé que celui où elle campait, le maréchal Daun détacha 4 bataillons de grenadiers à Glossen, qui est de l’autre côté de la rivière, et fit mettre

20 ce village en état d'une bonne défense. Le général Loudon, qui avait campé à Klein-Postewitz. s'approcha de l'armée, il mit son infanterie sur la hautour de Wuischke et la cavalerie derrière Rachlau, ses tronpes légères occupèrent les villages de Klein-Tschorna, de Plotzen, de Lehn, de Kohlwese et de Sornssig, ainsi que les bois qui étaient à leur flane

3 gauche.

Le quartier général du Roi fut à Rodewitz; ainsi fut la position des deux armées, comme Sa Majesté me l'expliqua en me montrant les lieux sur la carte, Elle me fit bien répéter ma leçon, je l'écrivis même, et la lai montrai. Si je la rends ici, cette leçon, telle qu'elle me fut donnée,

3 c'est pour qu'en suivant ces positions respectives, on juge mieux de ce qui en a été la suite, je n'entrerai dans aucun détail de cette suite qni nous fut défavorable, c'est assez et peut-être trop d'avoir essayé, d'après mon oracle, à décrire la bataille de Zorndorf, pour entreprendre encore la description de celle d’Hochkirchen: je me bornerai à marquer quel-

35 ques détails de cette affaire, tels que me les a donnés le Roi, mais avant de les donner, je reviens à notre arrivée à Rodewitz.

Je fus appelé le soir à 6 heures, je trouvai Sa Majesté occupée à faire le précis d'une épitre à sa sœur, la margrave de Baireuth. Elle

1: Le régiment Lattorff occupa Pommrits, celui de Forcade campa à la droite, ww et les dragons de Krockow derrière la gauche de la seconde ligne.

lo 10 0.

184 Memoiren von Heinrich de Catt.

avait reçu depuis quelques jours de tristes nouvelles sur la santé de cette | princesse. Ces nouvelles l'inquiétaient beaucoup, elle cherchait, en lui écrivant, à soulager sa douleur. | »Vous me voyez tout triste, mon ami, et dans de grandes angoisses | sur l'état de ma sœur, je m'occupe d'elle dans cet instant, j'ai fait un # eroquis d'une épitre pour elle, je veux la travailler avec soin pendant le temps de notre séjour dans ce quartier-ei. Cette sœur m'est infiniment chère, si j'avais le malheur de la perdre, rien ne m’attacherait plus à la vie; c'est à elle, je crois vous l'avoir dit, que je dois en grande partie le peu que je vaux, c’est elle qui m'a fait souvent rentrer en moi-i même pour modérer des vivacités de tempérament qui souvent allaient trop loin. Elle m'a animé au travail, elle m'a fait sentir que tout homme, tout prince, et surtout un prince qui est appelé au gouvernement, doit contracter de bonne heure l'habitude du travail, qu'il doit employer tous ses talens et toutes ses forces pour acquérir des connaissances 80-15 lides, pour se mettre par leur moyen en état de bien gouverner; elle me peignait ces princes indolens, voluptueux et peu éclairés, ne voulant et ne pouvant rien faire par eux-mêmes, sans cesse à la merci de com qui les entourent, faisant toujours par leurs conseils et leurs impulsions des maux irréparables — et accablés, quoique bons d’ailleurs, du mépris et de la haine publique, » Comment pouvez-vous, mon eher fréreyume disait-elle un jour que j'avais les arrêts dans ma chambre, »si vous ne eultivez pas avec ardeur les talens que la nature vous a départis, travailler avec suceës au bonheur et à la tranquillité des sujets que vom gouvérnerez un jour par des réglemens sages et par des établissemens® utiles, et quel plaisir pour vous, mon cher frère, quand vous aurez rempli les devoirs si beaux de la couronne lorsqu'on s'en aequitte bien, de pouvoir consacrer aux muses at aux arts dont je vous recommande d'acquérir la connaissance, ces instans que ces devoirs nous permettront. C'est elle enfin, mon ami, qui, après m'avoir inspiré ce goût dominant de m'appliquer et de m'instruire, de conduire les choses par moi-même, sans être forcé de me laisser mener par d'autres, m'a constamment sontenu dans mes chagrins domestiques, et en a allégé le poids par des … marques d'une amitié étonnante ; jugez, d'après ce que je viens de vous dire, mon cher, si la vie pourra m'être agréable, en perdant une qui m'est si chère ; ah, si pour sauver cette sœur qui peut-être n'est plus, dans cet instant que je vous parle, si pour prolonger des jours qui me sont si précieux, je devais me dévouer à la mort, que tôt on tard mille accidens amènent, avec quel plaisir touchant je ferais le sacrifice de ma triste vie!« Et il pleurait, en me tenant ce langage; j'essayai, en entrant

1758, 10.— 13. Oktober. 185

tristesse qui m'affectait beaucoup, d'y faire quelque diversion, mais ne pus réussir, les pleurs coulèrent toujours, il voulut me lire le pré- ; de son £pitre, mais, obligé de l'interrompre souvent, il me renvoya en e disant : |

» Pourquoi mon cher, vous fatiguer par mes idées tristes? bon soir, nez demain à 5 heures, et vous me trouverez bien avancé dans mon itre.«

En effet, il avait bien avancé, car il ne restait plus qu'une dixaine ces 11 ct12

vers à faire, il me lut à plusieurs reprises 8a composition, et corrigea 'elques expressions amphiboliques.

Vous avez raison, mon cher, ces expressions ne sont pas bien, d'ailırs tout vers qui a besoin de commentaire pour être saisi, à coup sûr vaut rien: je veux que cette pièce soit bien finie, elle le sera pour le ntiment, mon cœur vous en répond; pour la lecture des vers, c'est une tre chose, je devrais soigner plus cet article; quand je serai content | mon épitre, je l’enverrai au seigneur Arouet, vous conviendrez l'elle ne donnera à ce bélitre aucune prise contre moi.«

Le lendemain, il ne me parla que de son épitre qu'il avait finie, il à la relut plusieurs fois, en me répétant plusieurs choses qu'il m'avait tes de sa sœur le jour de notre arrivée: il ajouta, à ces répétitions, ie, frappé des conseils de la Margrave, il s'était bien mis dans la tête de : se laisser jamais mener par qui que ce pât être, comme étant la chose plus fatale, et pour le prince qu'on mène, et pour les sujets qui en sont ajours la victime. A cette occasion, il me cita ces vers (je crois de ıinault! en les changeant!) un pen:

Le moyen de simaginer Qu'une femme me guide et qu'un homme me mène ?

Le jour, veille de la bataille, mérite surtout quelque attention: je ndrai, comme je l'ai fait jusqu'ici avec vérité et avec un peu d’etendue, conversation de Sa Majesté pendant les deux heures qne je fus avec e. Après m'avoir fait la lecture de son épitre dont elle parut fort ntente. après m avoir réitéré 808 inquiétudes au sujet de la Margrave. e me tint ce propos :

° Voyant que l'armée du Maréchal est dans un poste à ne pouvoir n entreprendre contre elle, que la position de la mienne, à tout endre, n'est pas des plus sûres, je serais marché dans la nuit. si ce nt j'ai besoin pour ma marche, m'était arrivé aujourd'hui de Bautzen.

1 Le vers est:

Le moyen de s'imanginer Qu'une femme le fuie ou qu'un homme le mène ?

octobre

ce 12 ortobre

1758, le

13 octobre

186 Memoiren von Heinrich be Catt.

mais M. le Landgrave me lambine, et peut-être me fera-t-il manquer un coup que je médite. Il me promet tout pour demain, jusqu'à des lanternes, mais, mon cher, demain dans la nuit nous marcherons, et voiei ce que j'ai arrangé; je passerai la Löbau à Weissenberg et Gröditz, je ferai attaquer le moulin Holzmühle, où il y a toute une horde de Cro- 5 | ates, je me porterai vers Schöps pour prendre un camp dans le flane droit de l'ennemi; dans le même temps Retzow marchera par Seifersdorf, et attaquera le prince de Durlach campé à Reichenbach. Paree | mouvement de mon armée, le Prince sera coupé de l'illnstre Daun, qui ne pourra plus rester dans son camp de Kittlitz, car il devra eraindrew pour la communication avec Zittau, d'où il tire sa subsistance. Jai déjà fait bien des préparatifs, et pour que tout soit bien exécuté, ÿai mis par écrit mes dispositions qui ne sont pas mal.« Et il me les lut, en me montrant, sur la carte, les endroits par lesquels il passerait.

»Ma position, des détachemens considérables que j'ai été obligé de faire, le coup que j'ai en vue, tout me fait désirer mon départ d'ici, dautant plus que ces démonstrations de défense que font ces gens vis-à-vis de nous, ne me plaisent pas. N’avez-vous rien entendu dire de notre camp, parlez-moi franchement ?« Y »Sire«, lui dis-je avec cette franchise qu'il souhaitait, »on trouve que la position de Son armée est dangereuse, que l'ennemi domine votre camp, que le terrain n'est pas propre à se former. « Il ne répondit pas le mot à cela, il revint encore à son &pitre, et, s'apercevant qu'il était déjà tard, il me souhaita une bonne nuit. = » Je veux être demain à cheval de très bonne heure.« ce 14 oc- Malheureusement, le Roi dut y être plus tôt qu'il ne le pensait. en Entre 4 et 5 heures, l'ennemi parut avec un grand corps de Croates, Ya soutenu par de l'infanterie réglée , et fit reenler les gardes de camp de See cavalerie que nous avions sur notre flanc droit, les hussards de et les compagnies franches postées dans des broussailles à la droite da camp: les bataillons de cette droite eurent à peine le temps de semettre sous les armes que l'ennemi se présenta. Tel fut le début de cette bataille meurtrière qui dura depuis 4 heures du matin jusqu'à 9. Le Rois toujours exposé au feu du canon et souvent à celui de la dont le cheval qu'il montait fut blessé, y donna des preuves d'une fermeté inébranlable et de ce sang-froid qui l'a tant distingus dans d'autres occasions. I] fit la retraite, en présence de l'ennemi wiete rieux, avec une telle contenance et avec un ordre si admirable que Vennemi n’osa pas le suivre.

Il resta entre Pommritz et Hochkirchen, et, quoique renforcé

1758, 13. 14. Oftober. 187

ates ses troupes qui n'avaient pas donné, il ne quitta pas cette place, contentant de ce qu'il avait fait, et l'envisageant sans doute comme ı avantage dont il ne s'était pas trop flatté; ce qu'il y a de certain, ‘st que le Maréchal avait fait construire des batteries de 20 pièces de non sur le Stromberg, sur la hauteur où la gauche avait campé, et sur lle dont descendit le corps du général Loudon, pour en protéger la traite dans le cas qu'il fût forcé de la faire. Les gens du métier donront les détails de cette surprise et de cette bataille, ils feront conätre la bravoure déterminée que toutes nos troupes sans exception arquérent dans cette attaque inattendue !}, les ressources infinies du yi et l'art avec lequel il sut en imposer à l'ennemi, par des manœuvres Imirables; ainsi je ne begayerai point sur ces objets, comme j'ai eu la aladresse de le faire sur la bataille de Zorndorf, entraîné par an speccle qui était tout nouveau pour moi.

Quand l'affaire commença, je fus éveillé par le laquais qui avait é, la nuit, de garde chez Sa Majesté. ?)

» Levez-vous, Monsieur, on tiraille beaucoup à notre droite, l'affaire arrait devenir sérieuse. «

Mais gagné par le sommeil, je me rendormis, et ce ne fat que passé s 5 heures, que les gens du château tout effrayés entrerent dans ma ambre. criant :

» Levez-vous, Monsieur, pour l'amour de Dieu, levez-vous il y a baille. «

Je fus vite prêt: en descendant et voulant passer par la cour, je

vis toute remplie d’Autrichiens soit déserteurs ou prisonniers que n avait faits: comme ils ne vinrent point à moi, je montai à cheval : sachant pas trop où aller: heureusement à quelques centaines de #. je rencontrai M. de Wodtke, lieutenant de dragons, qui avait çu un coup de feu à la jointure du pied qui le faisait beaucoup uffrir.

‚Vous ne pouvez pas joindre le Roi, Monsieur, suivez-moi, nous riverons peut-être à bon port, à la faveur du corps du prince de Würmberg ou de celui du général Retzow qui s'’avance.. Nous gagnämes eme le gros de nos troupes qui se retiraient, et, quelque temps après, vis avec une douleur que je ne saurais dépeindre, le Roi qui venait | pas, sur un cheval tout en sang d'un coup de feu qu'il avait reçu au itrail, il en monta un autre et courut pour donner des ordres à la ca-

ı Ils diront qu'il n'y eut pas un seul régiment qui ne fit reculer, pendant quele temps, tout ce qui se trouva d’ennemis vis-à-vis de lui. 2; Je logeuis ausous d'elle.

188 Memoiren von Heinrich) be Eat.

valerie rangée sur deux lignes, dans de grands intervalles, dans la pleine entre Kreekwitz et Belgern.

Tous les bagages de l'armée et la plus grande partie des blessés prirent le chemin de Doberschütz, et l'infanterie les suivit dans le plus grand ordre. 0

Après cette malheureuse affaire, l'armée campa à une lieue dn champ de bataille, sur les hauteurs du Spitzberg qui sont derrière Kreekwitz, Purschwitz, Klein-Bautzen et Preititz, un ruisseau qui traverse tous ces villages, couvrait le front du eamp; la ville de Bautzen était à une demi-liene de la droite de l'armée, et la gauche était couverte par les marais et les étangs qui sont entre Malschwitz et Preititz et qui eommuniquent avec ceux de Belgern. Le quartier général fut à Dobersehiitz,

que couvrait le régiment de Lattorff. |

Suite du Je fus appelé ce malheureux jour à 3 heures de l'aprés-diner, 2 1 Fr âme saisie de tristesse redoutait ce premier moment où je verrais lei

L’ennemi reprit son eamp de Kittlitz, une brigade d'infanterie, le corps des carabiniers et des grenadiers, campèrent sur le sous don bataille.

Une heure après notre arrivée au quartier général, il s'y pau une scène qui aurait été plaisante dans une autre circonstance et si elle n'avait pas indigné le Roi : il écrivait des lettres dans sa chambre, lors qu'un officier de la garde, tont ému, y entra, et dit :

»Sire, l'ennemi paraît dans le village.

A ces mots, le Roi sort avee impétuosité, crie: »Mon chevali« Tonte la suite crie de même, ce fut une alarme générale dans tout le quartier, le Roi s'avançant, avant que son cheval arrive, demande aux premiers hussards: »Æinder,!) qu'est-ce que c'est ?« Point de réponse, ils 5 leurs courses en pleine carrière, alors il fait barrer par sa garde le che min aux autres hussards qui suivaient.

»Que Diable veut dire tout ce tapage?«

Un hussard lui dit : »Eh, Votre Majesté, mes camarades qniconrent devant nous, ont pris quelques oies aux paysans qui se sont mis 4! comme des canailles, voilà tout ce que c'est.

La colère du Roi fut extrême, il apostropha très énergiquementiet l'officier de la garde qui avait donné cette fausse alarme, et tons qui dans cet instant s'offrirent à sa vue. Il rentra dans sa f appeler l'officier, et lui dit tout ce qn'il est possible d'imaginer pour milier un homme. L'officier me rendit toute cette tirade, qu'on, mieux imaginer que rendre.

1) Enfans. à

1758, 14. Oftober. 189

j'entrai dans sa chambre avec une émotion extrême, il vint à moi

in air assez ouvert, et, d'un ton tranquille, il me dit ces vers de Afı- "date, !; en me fixant d'une façon toute singulière :

Enfin, après un an, tu me revois?), Arbate,

Qui, de Vienne toujours balançant le destin,

Tenait entr'elle et moi l'univers incertain.

Je suis vaincu) Daunus‘!) a saisi l'avantage

D'une nuit qui laissait peu de place au courage :

Mes soldats presque nus, dans l'ombre intimidés,

Les rangs, de toutes parts, mal pris et mal gardés,

Le désordre partout redoublant les alarmes,

Nous-mêmes contre nous tournant nos propres armes,

Les cris que les rochers renvoyaient plus affreux,

Enfin toute l'horreur d'un combat ténébreux :

Que pouvait la valeur) dans ce trouble funeste!

Les uns sont morts, mon cher, j'ai sauvé tout le reste.

Cette déclamation me rassura et me tranquillisa un peu: après une use de quelques minutes, il dit:

» Mon ami, je suis nn pauvre vaincu, c'est là un terrible malheur i m'arrive; ah que les vues de la prudence et de l'expérience sont rnées, et que cet avenir est couvert d'un voile épais; voilà une destre, une surprise qu'il faut réparer, nous pouvons dire avec vérité mme François I” : Tout a été perdu hors l'honneur. Mes troupes se nt battues avec courage, et moi, certainement, je ne me suis pas argne.e«

A ce mot, je commengai à parler, car jusqu'alors, il ne m'avait pas issé l'instant de dire quelque chose —

»Oui. Sire, Elle ne s'est pas ménagée, toute la suite, toute Son arée convient que Votre Majesté s’est même trop exposée — que deendrions-nous, si notre père nous manquait! C'est là, Sire, le langage ı soldat, celui des officiers, qui ont tremblé pour vous.

Et cela était vrai. Je vis des larmes mouiller ses joues.

°Ce que vous me dites, me touche: pourquoi, mon cher, ne m'exserais-je pas pour tous ces braves gens qui sacrifient leurs vies pour vi. le péril était trop grand pour que je ne le partageasse pas. Il ıgissait de la plus maudite histoire qui me soit jamais arrivée, et il Ilait bien payer de ma tête et de ma personne pour sauver les mal- ‘areux débris du naufrage.«

‚C'est parce que cette tête est nécessaire, Sire, pour sauver du nauge. quil faut la ménager. «

à — ge

1. Mihridate, acte 2, scène 3. 2) Il s'arrêta et son ton fut fort ému. 3 1 rröta, fat plus ému encore. 4, Pompee. 5 I soupira à ces mots.

190 Memoiren won Heinrid) be Eatt,

»Bon, bon, si ce n’est moi, ce sera mon frère.«

On annonça au Roi des généraux.

» Voilà des officiers auxquels je dois donner des ordres. Si vons ne vous ennuyez pas avec un pauvre malheureux, je vous prierais de repasser encore chez moi quelques instans.« 3

Je sortis à 5 heures, je fus appelé de nouveau, le Roi me parut pins triste et plus abattu que le premier moment que je le vis.

»Mon cher maréchal Keith n’est plus, c’est une perte réelle pour ls société et pour l'armée; que dira le bon Milord de la perte d'un frère qu'il chérissait tant! Des que je serai plus à moi, je Ini éerirai ponrin l'assurer que je partage sa douleur, comme si c'était la mienne propre, | et je célèbrerai en vers notre perte commune. Je ne saurais vous dire combien j'ai de raisons particulières de regretter ce pauvre Maréchal, j'en ai aussi beaucoup de donner au prince François de Brunswick des regrets sincères. Il a été tué d'un boulet de canon; à des talens, il joignait une bravoure décidée, cette bravoure est héréditaire dans la fümille. Que de braves gens je perds, mon ami, et que je déteste ee métier auquel m'a condamné l’aveugle hasard de ma naissance; mais j'ai sur moi de quoi faire finir la pièce, quand elle me deviendra insupportable.«

Sans doute j'eus un air, à un tel langage, qui frappa le Pate me dit:

»Seigneur, vous changez de visage !«

I défait son col, tire de dessous sa chemise un ruban, auquel te nait une petite boîte d'or ovale qui reposait sur sa poitrine.

»Voilà, mon ami, tout ce qu'il faut pour mettre fin à la im gédie. «

DI ouvre la petite boîte, où étaient dix-huit pillules, Leo = comptämes.

» Ces pillules«, dit-il, »sont d'opium, la dose est très stat s'en aller vers ces sombres bords d'où l'on ne revient plus.«

Après l'exhibition d'une telle pièce, il la suspendit à son col, et fit tomber sur sa poitrine. -

»A présent, mon cher, vous voudrez bien m'aider à col, car je suis assez maladroit pour ne pas savoir faire cela, et veux pas que personne d'autre soit au fait de ma petite

J'attachai le col.

»Tout cecie, dit-il, »ne paraît pas trop orthodoxe, ni vos maximes ealvinistes, mais vous n'êtes pas à ma place, ainsi pouvez pas trop bien juger de la nécessité de ma petite boîtes viendrez cependant, depuis que vous me connaissez, que dans

1758, 14. 15. Oftober. 191

ion dans laquelle je me trouve, il faut plus que de la fermeté et de la ıstance pour me soutenir, et ce plus, suis-je assez osé, mon cher, ar l'espérer? Je vous le dis tout rondement, si nouveau malheur m’ar- 'e, je ne survis certainement pas à la ruine et à la désolation de ma trie. Telle est ma façon de penser, n'allez pas vous imaginer que st un Sertorius ou un Caton que je me propose de prendre pour mole, l'Etat. et non la gloire me décidera, et puis, mon cher, si j'avais cruel malheur d'être pris dans une bataille, voudriez-vous que je rvécusse à cette abominable humiliation? Non, non, mon ami, je me chargerais alors du fardeau d'une vie importune. Et vous, mon cher, us, tout orthodoxe que vous êtes, vous conviendrez que

Quand on a tout perdu, quand on n’a plus d'espoir,

La vie est un opprobre et la mort un devoir.

»C'est ce qui me rend ma boîte chère, mes ennemis seraient bien s, S'ils la découvraient. «

Le Roi ne me laissa pas le temps de dire un mot sur ce discours "il venait de me tenir, il me congédia en me souhaitant une nuit plus inquille que la sienne.

» Demain matin, je vous ferai peut-être appeler, et je vous dirai ce e nous avons à espérer ou à craindre, bon soir.«

Cette conversation, qui dura de 5 heures à 8, m’occupa singulière- ‘nt: la nuit que je passai fut aussi inquiète que celle du Monarque, ‚p agité et de trop de manières pour gofiter le repos dont il me parut oir besoin.

J'eus occasion de parler dans la matinée à plusieurs officiers en- ce 15 ocıdus qui m'entretinrent de la funeste bataille. Le camp était sûrement ‘°° 1768 fectueux à beaucoup d'égards, me dirent-ils, il n'y avait pas moyen

8 y défendre; on nous a assuré que, quelques jours avant la bataille, maréchal Keith, que nous regrettons sincèrement, avait fait au Roi 8 représentations sur le danger de ce camp, qu'il lui avait communiqué 3 doutes sur toutes les démonstrations de défense, abattis, redoutes, tteries plus nombreuses encore, que l'ennemi faisait, démonstrations i annoncaient. selon lui, une attaque prochaine, et que le Roi n'avait 8 écouté ces bonnes représentations-là: ces Messieurs me dirent qu'il tait pas surprenant, au reste, que les mouvemens de l'ennemi pour us attaquer, nous eussent été inconnus, puisque la nuit fut très obire. que la marche se fit dans un terrain couvert, que nos patrouilles purent pas percer, à cause des Croates qui, occupant tous les bois, syuaient la manœuvre de leur armée, et qui, de plus, coupant des res pendant toute cette nuit obscure, empêchèrent par le bruit qu'ils saient, en les coupant, d'entendre le charringe de l'artillerie. lÎls

192 Memoiren voit Heinrich be Eatt.

m'assurèrent, ensuite, que par le brouillard extrêmement épais qui ne se dissipa que vers les 8 heures, mêlé avec la fumée de la poudre et celle | de Hochkirchen en flammes, il était presque impossible de parer à toutes les manœuvres de l'ennemi, car on ne pouvait pas voir à 15 pas de dis- | tance; que cependant, malgré tous ces inconvéniens et les avantages de à l'ennemi, on l'aurait certainement repoussé, si l'on avait pu opposer à la fois 7 ou 8 bataillons à l'infanterie qui attaqua le village, mais que nos regimens, qui, voulant toujours soutenir ce poste, s'engagenient l'an après l'autre à mesure qu'ils arrivaient, devaient être nécessaire ment battus en détail, comme malheureusement ils l'ont été, après eu toujours cependant quelques avantages dans le commencement de leurs attaques.

»Voilà bien des si,« leur répondis-je; »avee eux on pourrait faire bien de belles choses.«

Dis se réunirent tous enfin à faire le plus grand éloge de la fermetéls, de la présence d'esprit du Roi et de la bravoure des troupes. Notre. perte a été au delà de 5,800 hommes tués ou prisonniers, celle de Tr nemi n’a pas du être moindre.

Je ne fus point appelé le, matin, comme le Roi me l'avait fait es pérer, mais le soir vers les 7 heures: il me parut excessivement abatit

»Je n'ai pas fermé l'œil de toute la nuit: au moment que je m'as soupissais, mille idées chagrines se présentaient pour m’arracher au sommeil dont j'avais un si grand besoin; dans l'abattement où j'étais & me levant, j'ai dû travailler comme un Basque toute cette grande jour mon travail n’a fini que cet instant-ci. Je ne puis encore, comme croyais hier, vous dire quelque chose de positif sur notre positi tuelle; ce que j'entrevois, et ce qui doit vous l'assurer, c'est que nous tirerons de tout ceci; si mon attente est malheureusement tı mon cher, ma boîte est toute prête.«

Et il mit alors sa main sur sa poitrine.

» Jadis je portais cette boîte dans une poche de mes culottes ayant fait la réflexion que ceux qui m'auraient pris, seraient assez canailles pour me fouiller, je fis faire à ma boîte un petit: où j'ai passé mon cordon qui de mon cou descend sur ma poitrine, © vous l'avez vu; ce serait bien le diable, si on la déterrait Ik, je qu'on ne me mettrait pas nu comme la main, je ne saurais vous dir mon ami, combien cette boîte me tranquillise. Rep k prisonnier de ces gens-là et à leur merci, quelle horreur! nom, äme n'est point faite pour le déshonneur et les avanies, Con mon ami, que ma carrière est pourtant bien dure et cruelle, et lot que j'ai tiré dans la grande loterie, est un lot bien fatal, mals i

1758, 15. 16. Oftober. 193

le garder, s'en contenter et faire humainement ce qui est possible pour faire changer la chance, et puis, mon ami, il est bon que les rois soient comme tous les autres hommes, éprouvés quelquefois par l'infortune. La vanité et l'orgueil peuvent, comme la fièvre, mener un homme bien 5 grand train, je vous avoue que je ne’ conçois pas bien encore comme nous avons été surpris, cela n'a pu Be faire que par l'extrême négligence de nos postes: quoique ces malheurs n'arrivent que tous les cent ans, ce n'en est pas moins une tache dont je ne me consolerai que lorsque je l'aurai supérieurement bien effacée; mais laissons là cet objet de lo douleur, et allons essayer si le sommeil nous sera plus propice, bonne puit. demain nous en saurons peut-être plus. « Sa Majesté me fit appeler ce matin à 7 heures; lorsque j'entrai, elle vint à moi:

» À présent, Monsieur, je puis vous dire, et je puis le dire au très 15 fameux maréchal, ce qu'on disait à Hannibal : > Grand Daun, vous savez vaincre, mais vous ne savez pas profiter de votre victoire, la bataille que vous m'avez livrée et que vous avez gagnée dans l'obscurité la plus profonde, est une bataille inutile, vous avez sacrifié en vain une foule de malheureux qui vous demanderont compte de leur sang répandu, vous l'avez sur votre conscience. Badinage à part, mon cher, je me tirerai de tout ceci, le Maréchal ne tirera aucun profit quelconque de son avantage, je vois le moyen de faire échouer tous ses projets et de finir, | œouci couei, cette campagne si pénible. Malgré cette lueur d'espérance qui me ravigote, j'ai bien pleuré ce matin mon cher Maréchal — je le regrette au delà de ce que je pourrais vous dire, il avait de grandes vues, et ce qu'il voyait, il le voyait supérieurement bien — et il m'était voué avec le plus grand zèle et avec le plus grand désintéressement possible: comment pourrai-je réparer cette triste perte! Quelques jours avant la bataille, il m'a donné encore des preuves réelles de son attachexo ment: qu'il faut qu'il ait été tué, et que moi qui me suis si souvent exposé dans tant de batailles (et je crois qu'on me rendra cette justice) n'ai jamais été que légèrement atteint, ne trouvez-vous pas cela fort extraordinaire? À présent, je vais monter à cheval et voir mon camp; ee soir vers les 6 heures, revenez pour quelques momens. « 2 J'y fus, non à 6, mais immédiatement après son diner, qui ne dura qu'an quart d'heure.

» Mon chere, me dit-il, les larmes aux yeux, »lisez cette lettre. « Le marquis d'Adhémar, grand-maitre de la cour de la margrave de Baireuth. annonçait que cette princesse était très mal, et d'une faiblesse o& faire craindre pour ses jours : je rendis au Roi la lettre. »Ah mon cher, c'est une lettre préparatoire. sûrement cette chère Pubilarionen a. d. Preuß. Staatéardiven. XXL. 13

ce 16 octobre 175

194 Memoiren von Heinrich de Eatt.

sœur n’est plus, je l'ai regue, cette fatale lettre, au retour de ma course que j'ai faite au camp, et, pour comble de douleur, j'ai dû composer mon visage pour que eeux que j'avais invités ne s'aperçussent pas de La tristesse qui me dominait; presque tous mes gens s'effrayent, quand ils croient voir du noir sur ma physionomie, ils simaginent d'abord que £ les affaires de l'Etat sont désespérées.

Alors il me récita ces vers d'Iphigénie!); Juste ciel! c'est ainsi qu'assurant ta vengeance, Tu romps tous les ressorts de ma vaine prudence, Encor, si je pouvais, libre dans mon malheur, Par des larmes au moins soulager ma douleur!

Triste destin des rois! esclaves que nous sommes Et des rigueurs du sort et des discours des hommes, Nous nous voyons sans cesse assiégés de témoins — Et les plus malheureux osent pleurer le moins. Li

Il me redit encore, après d’être arrêté un moment à la fin du vers :

»Sürement cette tendre sœur n’est plus, que eroyez-vous, mon amil

qu’elle n'est plus?« Et il pleurait beaucoup. »Parlez mon cher, sûrement elle net» plus; ne me flattez pas.« «

»Sire, ce grand malheur est possible et parce que l’on éerit à Votre Majesté, j'ai tout lien de craindre qu'Elle devra faire nsage de toute St philosophie et de cette fermeté d'âme qui La met si fort au-dessus des aatres hommes. «

»11 faut plus que de la fermeté pour soutenir de telles pertes, eher; j'en ai assez pour réparer tout le malheur du 14, laissez veniriti. mon frère, et vous verrez que Daun ne tirera aucun avantage du eo qu'il nous a porté, mais comment réparerai-je la perte que tout mannoñce, comment recouvrerai-je cette sœur —cette digne, cette sœur, qui m'a tant chéri, et dès ma plus tendre jeunesse; en mon épitre à cette sœur, en lui peignant toute l’ardeur de mon amitiés devais-je eroire qu'elle me serait sitôt ravie! Tous les mallieus veulent-ils done fondre sur moi! Que je vous plains, mon ami, de devoir être sans cesse spectateur d'évènemens qui renaissent à instant pour me tourmenter, et que je vous fais mener une vie triste. « “u

»Sûrement elle est triste par cela même que je vois Votre dans la douleur, je m'estimerais heureux, si je pouvais contribuer Aa

soulager. «

1) Iphigénie, nete 1°', seöne 5.

1758, 16. 17. Oftober. 195

Après bien des pleurs répandues et des discours analogues à 8a siation, il me renvoya en me priant de ne pas m'éloigner trop du quarer général, puisqu'il pourrait peut-être me faire appeler à tout moment.

Ayant eu bien de la peine à m'endormir, je dormais enfin profon- le 17 oc- “ment, quand, à 2 heures dans la nuit, un laquais du Roi vint m'or- tobre 1758 »nner de venir aussitôt que je serais habillé; j'imaginai bien ce qui yuvait occasionner cet ordre, et le laquais me le confirma.

‚Une estafette a apporté, me dit-il, »la nouvelle de la mort de la argrave de Baireuth, le Roi s'est levé tout de suite, il est occupé mainnant à écrire des lettres. «

J'arrive et je le trouve sanglotant, je fus là en 8a présence queltes minutes sans quil püt me dire un mot.

Enfin s'écria-t-il : »Ma sœur est perdue pour moi, sans retour, mon ler, je ne la reverrai jamais, voilà le coup le plus horrible qui pft ‘être porté. ainsi je perds mère, frère, sœur, tout ce qui m'est cher,

fais ces pertes coup sur coup, une perte en accompagne toujours une tre, !) bientôt, hélas, je n'aurai plus d'amis, de parens, la mort'm'enre tout, ma vie est bien malheureuse. «

La situation déchirante dans laquelle je voyais Sa Majgsté, pénétra on âme, je lui dis tout ce que dans des momens pareils on peut dire ur calmer la douleur, en entrant dans celle qu'il éprouvait, dans les isons quil avait de s'affliger et de regretter une sœur si tendrement érie. j en appelais à sa philosophie dont il m'avait vanté les secours ns de certaines occasions, quoique dans d'autres il m'eût parlé de sa rfaite insuffisance, j'en appelais à cette fermeté et à ce courage sur quel tout le monde avait les yeux et qu'il admirait: mais le Roi, touars livré à sa douleur, toujours en pleurs, ne me répondait que par jelques monosyllabes, priant le ciel d'avoir pitié de lui et de sa siation.

Renvoyé chez moi vers les 5 heures, j'écrivis au Roi cette lettre et

l'envoyai tout de suite.

» Je conviens que les malheurs de Votre Majesté sont extrêmes, et que la perte qu Elle a faite d'une sœur si chérie, est le coup le plus fatal qui püt Lui arriver: j'ai si bien vu toute l'étendue des sentimens qu' Elle avait pour celle qui sera l'objet de Ses éternels regrets, j'ai pleuré vivement les maux qu'Elle éprouve, et je les pleure encore comme les miens propres. Mais, Sire, rien n’est longtemps extrême,

1 Après la bataille de Kolin, il apprend la nouvelle de la mort de sa mère: en 'ant le siège d'Olmtitz ou près de le lever, celle du prince de Prusse, son frère, et le de la Margrave quelques jours après la surprise d'Iluchkirchen.

196 Memoiren von Heinrich be Eat.

la grandeur d'âme de Votre Majesté, tout un peuple qui La hérit,

toute une armée qui L’adore, une Providence qui dirige tous les &vd-

nemens de la vie par les vues les plus sages et les plus utiles, tout

cela sera pour Elle, je l'espère, un sujet de Fois Non, mon

cher Roi ne sera pas toujours malheureux. « >

Un quart d'heure après l'envoi de ma lettre, je fus appelé de nouveau; en entrant il vint à moi et m'embrassa, ses larmes qui mouillaient mes joues, me saisirent vivement, il s’apergut de mon émotion:

» Je vous rends grâces de votre lettre«, dit-il, »mais hélas, rien ne peut m'aider dans cet instant si douloureux, ne condamnez pas mes pleurs, en fut-il de plus légitimes ?«

» Ah, Sire, que je suis loin de les condamner —

»Si tous les maux qui m'arrivent (et il en vint alors à un point de ma lettre) sont dirigés par une Providence, comme cela peut être, il fant espérer qu’elle aura pitié de moi, et il ya bien apparence qu'il y en une, le eroyez-vous?«

»Très fortement, Sire, je crois, de même, que c’est la seule idée propre à nous faire soutenir le poids si pénible souvent de la wie.v

»Mais croyez aussi qu'une boîte dont on peut disposer, est encore une bonne consolation. «

Tels furent ces premiers momens après la bataille perdue, th triste nouvelle de la mort de la Margrave. Je les ai tracés fidèlement pour moi qui voulais avoir une idée nette de l'âme et du cœur dece prince si extraordinaire, et je les rapporte avec la même fidélité pour eeux qui seront curieux de le connaître dans les différentes pénibles où il s'est trouvé.

Je fus appelé le soir encore vers les 3 heures, je restai jusquä 7,

ces18et19 ainsi que le 18 et le 19. Comme la conversation roula toujours sur ia perte qu'on venait de faire, et que l'on me dit à ce triste égard toute que l’on m'avait déjà dit, je n'en donnerai pas les détails, quoique j'aie écrit dans le moment ces conversations pour les comparer avec les pr& cédentes, mais ce que je ne veux pas passer sous silence, c'est que, pet” dant les quatre premiers jours depuis la triste nouvelle que le Roi avait reçue, il avait fait fermer les contrevents de sa chambre, pendant pres que toute la journée, de sorte qu'à peine pouvais-je distinguer Sa Ma jesté; une fois on entr'ouvrit plus le eontrevent, puisqu'elle voulait une lettre à je ne sais quelle de ses sœurs.

ce LS Le prince Henri, qui sur l'ordre du Roi était parti du camp de

tobre 1758 ig, 1) arriva avee huit bataillons et cinq eseadrons de hussards;

1} Le 18.

1758, 17.— 21. Oftober. 197

un bon renfort, et par les troupes et surtout par le ohef qui les amenait. L’entrevue entre le Roi et le Prince dut être bien touchante, puisque Sa Majesté me dit le soir :

»Ah, mon cher, que nous avons pleuré, mon frère et moi, sur nos

5 pertes communes, nous avons tâché de nous consoler mutuellement; l'arrivée de ce bon frère me sera d'un grand secours, j'ai tout lieu d’esperer que les affaires de l'Etat iront bien; pour celles du cœur, elles resteront irréparables: ma boîte, mon ami, ma boîte.« Et il me répéta, cet instant, ce qu'il m'avait dit le jour qu'il me la montra.

10 Le Roi qui, depuis la bataille perdue, n'avait pas fait mention de troupes, de camps et de marches, commença ce soir à parler sur ces objets.

» J'ai changé mon ordre de bataille et j'ai mis en seconde ligne les régimens qui ont le plus souffert dans la malheureuse journée: le grand

15 Maréchal a quitté son camp de Kittlitz et s'est rapproché de nous, sa droite ‘voyez la carte) touche la Schwedenschanze et sa gauche s’appuie au défilé de Jenkwitz, toute sa première ligne occupe la chaîne des hauteurs qui sont entre les deux points d'appui, et fait cette courbe retirée. Le général Loudon, pour prolonger la gauche de l'armée, est

2 perché sur les hauteurs qui touchent le village de Jenkwitz et s'étendent vers Ober-Keyna. Le Maréchal fortifie son camp outre mesure par des retranchemens et par des redoutes, farcit de canons toutes les hauteurs et ses deux ailes — que c'est une bénédiction, mais ce cher Maréchal sera trompé dans quelques jours, je vous en réponds: quoique je pa-

% raisse tranquille, j'agis cependant beaucoup, par les détachemens que j'ordonne pour repousser les Suédois et pour renvoyer les Russes: les nouvelles que je reçois de ces Cosaques barbares, font dresser les cheveux à la tête, ils mettent tout à feu et à sang dans mon pauvre pays, leur marche est sans cesse ensanglantée par toutes les horreurs imagi-

3e nables; j'espère que la justice divine me vengera, un jour ou l'autre, de ces chefs qui ordonnent ou qui permettent de pareilles abominations. «

— — — Le Roi me parut ce soir bien plus triste que le précédent, il voulut lire une oraison funèbre de Fléchiet, mais à peine eut-il lu une page qu'il laissa son livre.

35 » Je ne puis continuer, car de fait, je ne sais ce que je lis, mon esprit n'est pas disposé à faire une lecture suivie, j'ai cssayé dans la matinée, je n ai pu même lire quelques-unes de mes rapsodies que je voulais parcourir pour faire diversion aux idées chagrines qui me pèsent et m'importunent. »

© D se passa cet instant une chose assez singulière. Sa Majesté, en me parlant de ses idées chagrines, entend que quelqu'un s'entretenait assez

ce 21 0x tobre 17

198 Memoiren von Heinrich be Cat.

prés du eontrevent de sa fenêtre qui était presque fermée. Elle ouvre tout doucement la fenêtre, et écoute pendant un bon quart d'heure, et referme ladite fenêtre avec assez de bruit. Quelques instans après, elle me demanda si je n'avais rien entendu dire de la perte que nous avions faite dans l'affaire du 14. 3

»Rien, Sire.c

»Cependant on est assez porté pour sinstruire à raisonner sur ce qui s'est fait un tel jour, sur ce l'on aurait pu faire, et sur ce qui a précédé une bataille, et cela n'est pas mal, car nos idées s'éclaireissent et s'étendent en les communiquant. — Il serait surprenant que vous n'eussiez rien 10 entendu sur notre surprise. «

» J'ai eu l'honneur de Lui dire à Rodewitz ce que j'avais entendu sur le camp pris, et depuis on n’a cessé de parler (ce qui est vrai) de la fermeté de Votre Majesté, de Ses manœuvres pour sauver le reste de l'armée, et du courage de Ses troupes.c #

Le Roi fit une petite mine et me souhaita le bon soir.

»A demain à la même heure! «

En entrant chez moi, j'y trouvai le capitaine de M......, aide de camp, qui m'y attendait.

»Dites-moi, je vous conjure, ce que c'était que cette fenêtre fermées. avec tant de force.c

Je lui racontai ce qui s'était passé, et le capitaine, à son tour, me rendit compte de la conversation avec un de ses amis.

» Appuyé contre le mur près de ce maudit eontrevent, je parlais ainsi à mon ami qui me demandait la vraie raison pourquoi j'avais été aus arrêts, et ce que le Roi m'avait dit au camp d’Hochkirchen. Sa Majesté m'ayant ordonné, dans nos précédentes marches, de prendre un camp, j'exéeutai ses ordres; comme elle cherchait depuis quelque temps une occasion de me chapitrer, elle prit celle de mon camp et me dit est égard des choses bien humiliantes: »Votre camp est détestable et contre! toutes les règles du sens le plus commune, furent ses expressions les plus modérées, je fus aux arrêts et j'y restai jusqu'à notre arrivée à Hochkirchen. Le Roi m'ordofñna de le suivre, lorsqu'il prit son beau camp, ü et, quand sa besogne fut faite, »Voilä, M. de M......e, me dit-il, avee“ ce ton ironique que vous lui connaissez, »voilà, comme il faut r un camp, apprenez à ne pas traiter les choses en bagatelles, et des chuses surtout d'une si grande importance que l'est celle d'un camp bien om mal choisi, le diable vous emportera, si une autre fois vous ne faites pas avee, attention ce que j'attends de vous.« Cela n'était pas doux, mon ami cette leçon était bien ridicule, et d'autant plus que de tous les can pris et à prendre celui d’Hochkirchen était le plus mal imagind; #

1758, 21. 23. Oftober. 199 une chose encore bien plaisante, est la réponse qu'il fit au général Seydlitz: ce général le prie de faire retirer son infanterie sacrifiée inutilement : » Mais. lui dit le Roi, »si je la retire, je perdrai la bataille.«e »Eh bien«, répartit Seydlitz, que Votre Majesté la gagne ;c et il pique des deux pour

s rejoindre la cavalerie. Voilà, Monsieur, ce que j'ai dit à mon ami — quelle imprudence, j'en conviens, j'ai été aussi imprudent que mon maitre qui m'a surpris, mais pourquoi diable veut-il tout voir et tout entendre , quelle fatale curiosité! Si Sa Sacrée Majesté a entendu ma conversation, elle ne me le pardonnera jamais. —

ju » Peut-être n'aura-t-Elle pas tout entendu. «

> Tant pis, Monsieur, j'aimerais mieux qu'elle n'eût pas perdu un mot, si elle n'a entendu que mal et à demi, son imagination travaillera sur ce demi, et elle en fera un tout qui ne finira point.!) Si le Sire vous paraît directement ou indirectement faire quelque allusion à ma conver-

15 sation. faites-moi l'amitié de m'instruire de ce qu'il vous aura dit. «

Je le lui promis.

Le Roi, que je trouvai assez bien, du moins beaucoup mieux que je le 230 nel'avais vu tout le temps de notre séjour à Doberschütz, ne me fit appeler tobre 1° dans la matinée que pour me dire que nous partirions sur le soir, que

20 je devais mettre ordre à mon petit équipage, et que, s'il réussissait dans ce qu'il avait médité, j'aurais occasion de me réjouir et d’Eclaireir ce sombre quil m'avait communiqué depuis quelque temps:

»Ces obscurités de l'âme sont les fruits de ma malheureuse étoile, ne dites rien de notre départ, je ne le ferai connaître que cette après-

25 midi, il m'importe, comme vous le verrez, que ma marche soit tenue secrète.

» Comme le général Harsch a investi Neisse, qu'il se prépare à en faire le siège, il faut que j'aillo au secours de cette place, et, puis, ici il n'y a ni fourrage, ni vivres. Mon projet n'est pas si facile que vous

30 pourriez l'imaginer, je dois gagner Görlitz avant le grand Daun, qui n'en est qu à une marche, et, par les détours que je dois faire, j'en suis à deux très fortes et très pénibles: Daun a établi partout des postes, et je dois tromper la vigilance de l'illustrissime: pour la tromper avec succés. j'ai fait bien des démonstrations, elles désorienteront peut-être,

35 mais ne présumons pas trop: demain vous verrez ce qui en sera. A dix

1; L'aide de camp se trompa; pendant le quartier d'hiver me dit-il lui-même : J'aurais cru que le Roi me bouderait jusqu'à la fin des siècles, mais j'en ai été quitte par une punition singulière; il m'a lu un petit écrit qu'il a fait contre les satiriques, et tout en me lisant, il m'a donné des légers coups de pattes, j'ai bien vu

40 que ma conversation était entrée pour beaucoup dans le but du compositeur, mais je n'ai fait semblant de rien, et me le suis tenu pour dit.:

nn.

200 Memoiren von Heinrich be Gatt.

heures, l'armée se mettra en marche sur deux colonnes, mon frère Henri fera l'arrière-garde: bon jour, à demain, s’il est possible, préparez-vons à une diabolique marche. « co 24 00- Je ne vis Sa Majesté qu'à l'instant où elle descendait de cheval, à one était près de 5 heures. 5

»Quelle marche mon cher, quelle marche; demain nous deeampe- | rons, car le seigneur par excellence qui a ouvert ses grands yeux, à voir ce que je veux, il se portera à Görlitz et j'aurai l'honneur de le prévenir; je vais me coucher, car j'ai plus sommeil que faim, nous ayons pris un officier et cent et quelques galeux qui ne nous attendaient pas. | L'ennemi s’est sûrement imaginé que mon armée se porterait à Sprem- | berg, puisqu'il voyait ou savait que la marche du train des vivres était dirigé en arrière à Kummerau, mais il ouvrira ses yeux quand il nons aura vu passer à côté du Schafberg. Si nous rencontrons M. Daun dans les plaines de Görlitz, il pourra bien y avoir demain, quelques e.....5 de moins dans le monde; bon soir.«

Görlitz A 5 heures du soir, je fus appelé, le Roi examinait sa grande carte:

1758 »Mon cher, il y a eu très peu de e..... de perdue, mais en revanche nous avons gagné celles de huit officiers et de 418 hommes que nous avons fait prisonniers, du corps des carabiniers et des grenadier® à cheval; or, à deux pièces par tête, comptez, si tous les ont, combien cela fait in summa.

»J'ai marché sur trois colonnes et j'ai fait l'avant-garde avec huit bataillons, tous les dragons et tous les hussards de l'armée; mon aile droite s'appuie à Gierbigsdorf, ma gauche touche Görlitz, voyez mas position (il me la montrait sur la carte). J'ai fait dresser mes fours, dent cents quintaux de farine que l'ennemi a eu la bonté de nous abandonner, ne feront pas mal pour cet instant; demain je vous en dirai plus, jesnis u si las, mais si las, qu'à peine (et cela était) je puis tenir mes yeux om verts; jngez combien ceux de mon entendement sont bouches, à heure, dormez bien et tranquillement, puisque nous avons vaineu em marche. «

ces 26, 27, »La nuit passées dit le Roi, lorsque je fus ce jour, 26, à 3 heures, ne est la seule nuit où j'ai un peu reposé depuis la triste perte que ai. 3 Génis faite; aussi suis-je tout un autre homme, je puis penser du moins um peu de suite, et je puis vous dire en confidence, et d'un sens bien rassis,

que les affaires de l'Etat ne sont plus à présent désespérées, mais mon.

ami, celles de mon cœur le sont. J'espère que mon armée trouvera que.

j'ai assez bien réparé ma sottise du 14. Si Retzow avait occupé, ’

le poste qne je Ini avais dit de prendre, si mes gneux de

franes avaient été plus vigilans, si le Landgrave n'avait pas vonln €

1758, 23 — 30. Oftober. 201

gner les portes des granges, s'il les avait brûlées pour faire cuire mon pain, je n'aurais pas été le 14 à Rodewitz, et si et si — mais ne croyez pas que je veuille me justifier, j'ai fait des fautes et des sottises, Dieu veuille que ce soient les dernières,, et comme il est d'un mortel d'en 5 faire, ö Dieu, donne-moi, si cela doit être, l'esprit de les réparer avec éclat: voilà presque une prière à la Chauvet-Calvin. Je le prierais bien encore que toutes les sottises cessassent de part et d'autre, et que chaeun s'en fût tranquillement chez soi, il est grand temps que ces horreurs finissent. Comme tous les peuples sont tourmentés, comme l'on tour- 10 mente cette pauvre Saxe, comme on la soupresse de toute part, ses prétendus amis ne la pressent pas mal, j'ai appris ce matin de mon hôte que les Autrichiens, en parlant de ces bons Saxons leurs amis, ne les appellent autrement que les canailles de luthériens. (Cela n'est pas trop édifiant; au mal que l'on a fait à ses amis, on ne doit pas ajouter 15 celui d'en parler avec ce ton de mépris qu'ils ne méritent pas. «

Le Roi, fortement occupé par ces deux marches et par différens arrangemens quelles demandaient, me parut moins affecté et moins triste, il ne m'avait parlé que fort légèrement de sa perte, et sa conversation, sans être gaie et animée, n'avait pas cette teinte de sombre,

2% comme à Doberschütz, mais ce sombre reparut les trois derniers jours de notre séjour à Gürlitz; ce ne fut, tout ce temps, que regrets sur sa perte, que plaintes de son malheureux sort, que moyen de s'en délivrer par la boîte, si ce sort continuait de se trop appesantir sur lui; j’essayai vainement de lui présenter d'autres idées, il les repoussait toutes, aussi

25 entrai-je dans les siennes, en l’assurant que j'entrais vivement dans la douleur quil éprouvait. Mon langage paraissait le tranquilliser.

Ayant appris qu'un habitant de Görlitz, fort à son aise, avait fait construire un modèle du saint sépulcre, j'allai voir ce monument: cet habitant avait fait trois voyages dans ce pays de la Palestine jadis si

30 célébre dans la croisade. Au retour de 8a première course, il s'aperçut qu'il n avait pas bien pris quelques dimensions, il repartit bien vite pour les prendre : à son arrivée à Görlitz, il eut des doutes encore, et il fit son troisième voyage pour les éclaircir, il mo parut dans l'explication qu'on me donna que plusieurs points concernant ce monument. étaient fort

35 douteux.

On partit de grand matin de Görlitz, l'infanterie passa la Neisse sur les ponts de chevalets, et la cavalerie par des gués; après ce passage, on forma deux colonnes: le Roi avec les troupes qui avaient passés la rivière la veille, marcha par Schönborn et Nieder-Geilsdorf vers

“Lichtenau, il conduisit cette première colonne : la seconde marcha par Hermsdorf, Lauterbach, Pfaffendorf, Ober-Geilsdorf et Schreibersdorf.

202 Memoiren von Heinrich be Eatt. | u Le prinee Henri commanda l’arrière-garde, et cette arriöre-garde suivit la premiere colonne.

Le général Vela la poursuivit et la canonna beaueoup; lorsqu'elle défila par Schönborn, le Prince fit placer de l'artillerie de Vautre eût du village, les troupes franchirent le défilé et allumerent les maisons 5 qui le bordent des deux côtés; continuant sa marche par Geilsdorf, il fut arrêté par un défilé par lequel la cavalerie de la première colonne passait encore, cela donna lieu aux Croates de se glisser dans les bois qui bordent le chemin que le Prince devait prendre, ils fusillörent avee les derniers bataillons de l’arrière-garde, et cela dura jusqu'à ee que lew prince Henri eût passé Geilsdorf, qu'on alluma aussi pour couvrir la retraite. Le Roi fit camper l’armée sur les hauteurs qui sont derrière Geilsdorf, la droite appuyée à un bois occupé par les compagnies franches et les chasseurs, le village de Lichtenau fut au centre de l'armée, qu'oceupérent un régiment et six bataillons de la seconde ligne. Tal gauche fut assise sur une hauteur converte de bois où furent postés d'autres compagnies franches, Les hussards de Werner campèrent devant cette aile, et ceux de Puttkammer sur le Galgenberg, le train des vivres parqua près de Lauban. Voilà tout ce que me dit le Roi le soir de son arrivée. A.

31 octobre Le lendemain, il ne me parla que de sa marche, des mouvemenset de la bonne défense qu'avait faite son frère, et d'une sottise &norme da général de ses gardes, M. de Bardeleben, qui, n'ayant pas occupé à. temps une hauteur que le gros bon sens lui présentait, avait exposéles. troupes !) à une tiraillerie, où l'on avait perdu une centaine d’ quelques officiers; le général Bülow fut blessé dans cette affaire dar rière-garde. k

»Comme mon fröre a bravement canonné les ennemis, il est äprt sumer qu'ils auront perdu bien plus que nous. «

On avait rapporté à Sa Majesté que le capitaine Zetmar des sards de Zieten avait tué Loudon d'un coup de pistolet. e

»Cela ne serait pas tant mal,« dit-Elle, »mais je n'en crois rien. Loudon n'aura pas été assez mal avisé pour aller faire le eonp pistolet avec un hussard, quoique d’ailleurs, aussi brave qu'il est gent, il est vrai que dans l'action, à ce qu'on m'a assuré, il 8 outre mesure, mais c’est à savoir si cela est; au reste, tout cela fort &gal.«

ca 1er LS Le Roi résolut de marcher lui-même à Neïsse avec 28

1) Le Roi n'a pu souffrir depuis ce général, qui a quitté ensuite pour service de Hosse. “

1758, 30. Oftober — 6. November. 203

65 escadrons pour en faire lever le siège et de laisser le prince Henri dans les montagnes de la Silésie avec presque autant de troupes, pour observer le maréchal Daun et l'empêcher de suivre à Neisse. Dans cette idee, il marcha, le 1°, à la pointe du jour et se rendit à Löwenberg, où je ne fus pas appelé: le 2, à Pombsen, Sa Majesté me fit ordonner de ce 2 novenir à 4 heures. 1758 » J'ai reçu à mon arrivée une lettre de Voltaire: quoiqu'elle ait au- * Fombsen gmenté ma douleur, elle m'a fait cependant plaisir, les malheureux aiment qu'on les entretienne de ce qui les afflige: lisez sa lettre, je vous > prie, et que je l'entende. « M. de Voltaire témoignait de vifs regrets de la mort de la Margrave, dont il faisait un bel éloge, et des maux du Roi quil croyait malade: le Roi pleurait pendant que je lisais cette lettre, qu'il trouvait touchante.

5 » Voici la r&ponse,« me dit-il, en pleurant encore, »que j'ai déja faite à ce bon Voltaire qui partage si vivement mon afflietion.e — — — Cette séance fut bien triste, celles qui suivirent ne le furent pas moins.

L'armée arriva le 3 à Jauernick, ayant fait treize milles en trois © te jours, elle séjourna le 4; pendant ces deux jours, dans cet endroit, le pa Jauernick Roi lat la moitié de l'oraison funèbre de Turenne par Fléchier, faisant sans cesse des applications tristes à ce qui pouvait linteresser. Le 5, il le 5 esp marcha à Girlsdorf'}, cette marche fut de 4 milles; quoique le général à Girlsderr Harsch eût cessé ses canonnades sur Neisse, qu'il eût même renvoyé ‚son artillerie, Sa Majesté résolut de marcher à lui, dans l'idée qu'il aurait peut-être envie de nous attendre et de nous livrer bataille; le soir. elle me fit appeler un instant, elle finit l'oraison funèbre qu'elle avait commencée la veille.

Je fus appelé d'assez bonne heure, la marche que l'on avait faite le 6 no- | dés le point du jour, avait été assez pénible. Le Roi cependant ne parut mm point fatigué. Hosen » J'apprends de tous côtés que M. de Harsch s'est retiré hier de Neisse. et qu'il est allé se camper entre Woitz et Giessmansdorf, où l’a joint le corps du général Wied détaché de l'armée du Maréchal: malgré ‚ee grand renfort qu'il a reçu, M. Harsch a dédaigné de m'attendre ct de se mesurer avec moi, il s’est contenté de laisser seulement la tranchée occupée: mon brave Treskow, ayant appris cela, a fait une sortie hier, à 2 heures après midi, et leur a pris bel et bien le colonel marquis de Gravisi avec 7 officiers et près de 500 hommes, une centaine d'autres

1, Renforcé de 30 pièces de 12, qu'il avait fait venir de Schweidnits.

204 Memoiren von Heinrich be Gatt.

qui ont profité de l'occasion pour déserter et qui ont pris le chemin de la ville. Il vient de me faire dire que ce jour, à 6 heures du matin, les redoutes et la tranchée avaient été abandonnées, et que M. de Harsch, après avoir fait allumer le dépôt des faseines, avait passé la Neïsse à Glumpinglau, qu'il en avait brûlé les ponts, et qu'il était marché à Zie- 5 genhals. | »Ainsi, mon cher, voilà un siège levé, nous y trouverons sfirement | bien des brimborions dans les ouvrages que le digne Harsch nous abandonne :

Livre en mes faibles mains mes puissans ennemis, LL Confonds dans ses conseils une reine cruelle,

Daigne, daigne, mon Dieu, sur Kaunitz et sur elle

Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur,

De la chûte des rois funeste avant-coureur.

»Trouvez-vous mon ami, que je récite ma prière avec cette onetion qui la fait exaucer? eroyez-vous que je la dise de bonne foi?«

»Je n’en doute point, Sire, si l'on priait toujours avec cette ferveur que Votre Majesté le fait dans cet instant, on obtiendrait bien plus sonvent que l'on demande. «

»Eh bien, vous m'entendrez souvent dire avec Ia'möme ferveur: Daigne, daigne, mon Dien ete. Demain, je vais à Neisse bien escortd,) si je n’en reviens pas trop tard, je vous ferai venir; bon soir et bon re pos, nous serons en sûreté dans ce village, car il n’y pas moins de I bataillons qui y cantonnent. «

7 no- Le Roi revint très tard de Neisse, je ne fus point appelé, il se vembro an Jit un moment après son arrivée et repartit le lendemain avee ce 8no- l'armée, qui marcha sur deux colonnes. Je fus à 4 heures chez Ss vembre ay »

à Girlsdort Majesté.

2 J'ai été très fatigué, hier, de ma petite échappée à Neisse, monsang était si fort agité que je n'ai pu fermer l'œil; pour m'amuserm j'ai prié M. Guichard de me faire l'honneur de diner avee moi, et ai fait une toute petite niche. M. Guichard,« lui dis-je, »notre été assez bonne aujourd'hui, sans doute, vous aurez comme moi gra appétit — » Oui, Sire, j'ai d'autant plus appétit, qu'hier avee si gra monde qu'il y avait à Gross-Nossen, on ne pouvait rien avoir même de l'argent, ainsi je suis presqu'à jeun.« — » Un moment de patienee, } le Capitaine, et nous nous dédommagerons. ««

On apporte la soupe, le Roi en sert au capitaine, comme celnie prenait une cuilliere : »A propos, M. le Capitaine, dites-moi um

1) Il prit les dragons de Würtemberg, de Krockow et les hussards de le prince de Würtemberg commanda cette escorte de cavalerie.

1758, 6.— 8. November. 205

te histoire de la fille de chambre à Londres que vous sauvätes des bles qui voulaient la violer !\, ce fait est intéressant. «

» Le capitaine commence non sans regarder sa soupe, je finis la enne, les assiettes sont ôtées, et l'on apporte le premier service; je nne au Capitaine une portion bien congrue, en le priant de continuer n histoire qui m'enchantait; j'écoute et je mange, tandis que M. Guiard roulait de grands yeux sur son assiette qu'on enlève comme la emiere; lorsque j’eus fini de manger, la plaisanterie se répète au send service, et, celui-ci fini comme le précédent, je remerciai le capiine de sa complaisance, je l’assurai que d’arracher une pauvre innonte à un viol qu'elle avait tout lieu de redouter, valait bien mieux que as les diners possibles; que la belle action qu'il avait faite mériterait ètre chantée; que si j'avais un jour l'esprit plus libre, je lui ferais, ns un diner, le plan d’une tragédie dont M. le Capitaine serait le prinal personnage. » Vous voulez badiner, Sire, mais je vous assure qu'on fait des tragédies sur des sujets moins intéressans que celui dont j'ai l'honneur de lui faire le récit. — Comme mon capitaine croit pouir entrer dans une tragédie, il y entrera, ce Monsieur, je vous en rémds. mais il faut que j'aie la tête bien libre: ne trouvez-vous pas ce ner plaisant?«

‚Il l'a pu l'être pour Votre Majesté. «

» L'aura-t-il été pour M. Guichard?

» J'en doute, Sire.: —

» Pourquoi en doutez-voug?«

Comme j'étais bien aise de saisir cette occasion de faire connaître ı Roi que de tels badinages me peineraient extrêmement, s'il voulait ı jour m'en faire, je lui r&pondis:

» Mais, Sire, si M. Guichard s'est mis dans l'esprit qu'il ne peut ablument avoir quelque part dans l'estime de Votre Majesté, puisqu’Elle

persifle de cette manière, je doute qu'il ait pu dans ce cas trouver diner bien plaisant. Si c'est un bonheur, et le plus grand bonheur ssible, de mériter l'estime d'un prince qu'on sert par attachement, c'est comble de l'infortune de ne pouvoir l'obtenir, quand on a fait tout yur s'en rendre digne.

Le Roi qui m'écouta tranquillement et avec bonté, ne répondit point, changea de discours, en me disant :

s À propos, ce qui ne l'était guère, savez-vous que l'ennemi nous laissé devant Neisse 100,000 bombes, grenades, boulets, avec tous les tils de siège, et qu'il nous vient sans cesse de leurs deserteurs? c'est

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