I: Il avait raconté cetto histoire à Landshut au Roi
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à Save vif pendant la marche, le Roi s’en ressentit, et fut obligé au moment
206 Demeiren von Heinrich be Catt.
quelque chose, mais j'en ai de plus importantes à faire, mes nouvelles m’apprennent que Daun est marché vers Dresde avec toute son armée, ainsi je vais courir à toute outrance avec la mienne pour secourir ete ville, de peur que malheur n'arrive. Demain nous irons à Schweidnitz; bon soir, dormez bien, si vous voyez Guichard, il vous raconter sans # doute le plaisant diner qu'il a fait. «
Il me le raconta en effet, en déclamant beaucoup contre Sa Majesté, qui dans eette occasion, comme dans presque toutes les antres, abnsait étrangement, disait-il, des privilèges de la royauté.
»Elle en sera punie, est-ce ainsi qu'on doit traiter un galantli homme qui se conduit si honnêtement? Pourquoi diable suis-je veus dans cette galère?
Je lui répétai à cette occasion tout ce que je lui avais dit à Grisses et à notre première marche, il me promit de ne plus se prêter à detels persiflages. !) AL
» Je n’ai voulu me montrer à personne, qu'à vous, & c'est À vons que je demande de quoi manger, mon estomae est aux abois, quel tour perfide il m'a joué!«
A la pointe du jour, on partit pour Schweidnitz, le froid fut bien
son arrivée de se mettre sur son lit. L'après-midi, je fus appelé, jele trouvai avec la fièvre, son visage était tont en feu, comme s'ilallaitsal lumer. d
»Je ne suis pas du tout bien, tâtez mon pouls.«
Ce pouls galopait bien vite, et sa tête, me disait-il, était tout barrassée. fr]
»Voilä une fièvre qui me vient bien mal à propos — mais je yat mener grand train cette coquine, je la réduirai par la faim, je ne mat gerai rien et je m'inonderai de thé, c'est là ma panacée, e m’entends assez en médecine, je me guérirai moi-même, je n'étais ps bien hier en me couchant, le froid que j'ai ressenti pendant la augmenté le malaise que j'éprouvais, M. Guichard dira que le punit du tour que je lui ai joué, le ciel se moque bien de lui et il s’embarrasse fort peu qui dine ou ne dine pas. Comme jiai à Zastrow?) pour plusieurs arrangemens à prendre, je le fais venir & instant, ce Zastrow est fort épris des prophéties et des parlera sans doute de ceux qu'il aura consultés, j'entendrai de bien |
1) I n'a guère tenu parole, les persiflages ont continué, ils sont sérieux même, et [il] s'en est attiré la plus grande partie. 2) Schweidnitz.
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les choses ou plutôt de grandes misères, comment peut-on prévoir l’avenir. je ne gais pas même ce qui en sera demain, ce soir même de ma petite fièvre; bon soir, et bonne nuit, vous saurez demain ce que les prophètes menteurs auront débité, à 3 heures donc. «
5 En entrant à 3 heures, je vis d'abord, au visage encore très enflammé, que le Roi n’était pas bien encore, il ne me laissa pas le temps de lui demander des nouvelles de sa santé. Il me parla d’abord de son commandant.
»Si javais été susceptible hier d'être amusé, Zastrow m'aurait
‘amusé comme un roi, vous n'avez pas d'idée, mon cher, des pauvretés qu'il ma débitées. Il n'a pas vu moins de cinq prophètes de la plaine et des montagnes, il préfère ces derniers, qu'il croit mieux inspirés que les autres. Tous ont deviné, calculé les malheurs qui me sont arrivés, la perte de la bataille, celle si accablante que j'ai faite de ma tendre et
Ssi digne sœur, ils ont vu dans leurs calculs que la fin de ma campagne serait brillante et réparerait les maux que j'ai éprouvés: mais ces imbéciles ne guériront pas ceux de mon cœur. »Comment, Zastrow, pouvez-vous ajouter foi à de telles bilvesées, ne voyez-vous pas que ces animaux devinent après coup? vous avez de l'esprit, et vous vous lais-
'sez séduire par des drôles qui veulent escamoter votre argent! — »Je ne leur en donne, Sire, que lorsqu'ils ont rencontré juste. Ils devinent après coup. et, Sire, tout ce que j'ai eu l'honneur de Lui raconter, m'a été dit en mai et juillet. — Enfin, mon cher Zastrow m'a juré ses grands dieux que ces gens n'en imposaient point, qu'ils calculaient l'avenir, et
> qu'ils avaient d'autres moyens pour consulter sur cet avenir, des êtres trépassés depuis longtemps, qui, se rendant à leurs magies et à leurs invocations ou évocations, leur montraient comme dans un tableau tous les évènemens futurs: mon Zastrow est si infatué du pouvoir de ses prophètes qu'en vérité cela m'a fait pitié; j'ai mis tout en œuvre pour le
) ramener à la raison, mais l'imbécillité y revient-elle' j'appelle imbécillité ce penchant à croire aux sortilèges, aux prophètes et même aux songes. Comment y croire, lorsque tout dans la nature nous annonce que l'instant présent ne sait rien de celui qui doit le suivre: cet avenir qui. pour le bonheur des hommes, est enveloppé dans un épais nuage,
sera-t-il éclairci par des calculs, par des évocations dont la fourberie perce de toute part, et par toutes les ridicules singeries de ces sots qui exaltent leurs âmes et évoquent celles d'êtres qui ne sont plus; malheur aux particuliers, malheur surtout aux princes qui se laissent aller à de telles idées mensongères. on en veut, au fond, à l'argent des uns ou des
‘autres. l'on tend à les conduire par la lisière et à en disposer à sa fantaisie.«
ce 10 novembre à Schweid-
nitz, jour de repos
208 Memoiren von Heintid) be Catt. „m
Le Roi avait beaucoup parlé, et même trop; je vis à son air etä son ton que la fièvre avait augmenté, il le sentit, je dus tâter encore le pouls, qui battait avec une force et une rapidité extrême.
»Je vais me mettre sur mon lit et prendre une poudre, ayez la bonté de revenir pour un moment vers les 6 heures.« ;
A cette heure, je trouvai le Roi plus tranquille, il me montra ses mains toutes couvertes de taches rouges :
»Je me suis aperçu de cela, depuis votre d&part.«
» Je erois, Sire, que c’est là une bonne chose, Elle devrait se concher et prendre du thé, la chaleur fera sortir ce qui peut sortir encore.c u
»Il faut que tout sorte sans cela, mon cher, je n'ai pas le temps de me dorloter; demain, il faut, bon gré mal gré, que ma vieille figure soit à cheval de très bon matin, je n'ai pas de temps à perdre, il faut que je eoure en Don-Quichotte, pour parer à ce qu'on médite en Saxe contre le chevalier errant.« [3
Je m’avisai de lui dire qu'il devrait faire en voiture cette marehe de demain.
»En voiture, mon ami, eh, vous n'y pensez pas, me premez-vons pour une vieille femme, et que dirait mon armée, si elle voyait le beau Monsieur enfoncé et empaqueté dans sa voiture, quel exemple donnerais je à bien des officiers qui ont besoin d'être sauvés du mauvais exemple et qui, entraînés par le mien, se dorloteraient au moindre mal?
»L'armée sachant Votre Majesté malade, applaudirait aux soins qu'Elle prend pour Sa maladie.
»Vous vous trompez, Monsieur, primo, il ne faut pas qu'elle L goive que je suis malade, et secondo, on m’affublerait de ces sareasmes dont on aecommodait le pauvre meunier qui menait, avec son fils, leur âne à la foire.« d
»Si cela arrivait, Sire, vous pourriez dire aussi, avec La Fontaine;
Il en fit à su guise, et il fit bien,
»Si Votre Majesté était bien, je me garderais fort de parler de wie ture. «
»Non, non, mon cher, vous ne me persuaderez pas. Je ne me laisse pas mener, non, Monsieur, je ne me laisse pas mener par personnes
J'aurais bien désiré qu’elle finit, parce que je voyais qu s'échauffait, mais à ce mot de mener, je crus devoir dire un mot, et mot amena une nouvelle conversation qui fut assez singulière. «
»Moi prétendre mener Votre Majesté! Sire, je n'ai jamais pensé mener qui que ce soit, et je penserais bien moins à mener Mt Majesté. «
» Pourquoi ne le penseriez-vous pas, car tous ceux qui
1758, 10. November. 209
prince. tendent à le mener plus ou moins, les uns d'une façon, et les autres d'une autre, s'ils voient jour à cela, alors ils mènent mon prince grand train, ce n'est plus alors lui, mais les meneurs ou menins qui agissent, et les conséquences en sont tôt ou tard funestes et pour le
5 prinee lui-même et pour ceux auxquels il se doit : j'ai vu de bonne heure, mon cher. les conséquences fatales, l'histoire de tous les peuples et de tous les temps les a criées à mon oreille. et je me suis bien dit que personne ne me mènerait: pour tenir le plan que je me suis fait, pour ne m'en écarter jamais, j'ai senti qu'il me fallait acquérir des connaissances,
wet j'en ai acquises. j'ai senti qu'il fallait mettre à profit le temps. acquérir l'heureuse habitude du travail, et j'ai montré que je l'ai, que je sais voir par moi-même, que j'aime à voir par moi-même, que je me fais un plaisir et un devoir d'examiner tout par moi-même: non, mon eher. non. vous et personne ne me mènera.«
15 Je souris à ces mots.
»De quoi riez-vous ?«
:Sire, je ris de ce que vous croyez que j'ai eu et que je puis avoir l'idée de La mener. |
Comme le Roi me paraissait sourire. j'ajoutai :
7 ‚Je crois. au reste, qu'il est d'autant plus facile de mener un prince qui prétend que cela est très difficile ou impossible: avec cette forte prétention, on nest pas souvent sur ses gardes, et l'on est pris par où on ne 8 imaginait pas pouvoir l'être.
» Votre réflexion n est pas mal, mais ce que vous dites, n'arrive qu'à
2 des sots qui ne savent pas être sur les gardes et y être sans le faire apercevoir; au reste, n'allez pas vous imaginer qu'avec mon plan fixé de ne me laisser jamais mener, je me refuse aux bons conseils qu'on me donne: non, j'écoute ce qu'on me représente, si cela est mieux que ce que j'avais imaginé, Je l'avoue naturellement et je fais sentir que c'est
es aux bonnes raisons qu'on me donne et que je discute, et non à la persunne que je rends les armes. Conrludo que ni Catt. s'il en avait envie. ni qui que ce soit ne me mènera, et que lui et moi devons nous aller coucher: demain en marche. non en voiture, mais en écuyer qui va chercher les grandes aventures. «
KA En sortant, je rencontrai au bas de la montée M. de Zastrow. qui venait s'informer de la santé du Roi: je lui dis qu'il avait ane forte ébullition. que je lui avais représenté qu'il ne ferait pas mal d'aller en voiture. puisque les matinées étaient si fraiches. et que, sur ma representation que me dictait l'intérêt que je prenais à sa santé. il m'avait
# débité une très belle morale. et assuré qu'il ne se laisserait ınener par qui que ce suit.
Bubittarnenen a. t Preuß. Etaatsardınen. XXL. 14
210 Memoiren von Geinrid be Gatt.
» Je lui ai représenté la même chose que vous, Monsieur, et, comme à vous, il a répondu de même; me prenez-vous, a-t-il ajouté, pour une vieille p.....? Je crains que cette marche de demain ne lui fasse beaucoup de mal, et qu'il ne soit la victime de son opiniâtreté on peutêtre plutôt de son esprit de contradiction, ear si vous et moi lui avions # dit que le mouvement du cheval lui ferait du bien, pent-être se seraitil décidé d'aller en voiture.
»J'en doute, Monsieur le Commandant, mais au reste, vous devez connaître le Roi mieux que moi, je suis iei encore bien neuf.
»Si je le connais. Il m'a fait appeler hier après m'avoir ordonnéit quelques arrangemens qui devaient se faire, il m'a parlé au long de ce qu'il appelle mes prophètes, il a voulu savoir ce qu'ils pensaient des | situation, je le lui ai dit, il s'est moqué d'eux et de moi, et tout en sen moquant, il revenait toujours à eux, et à ce que je croyais de leurs prophéties; je le lui disais et il me paraissait qu'il avalait assez bien lai pillule, quand elle était un peu dorée. «
ce 11 no- Le Roi, informé des desseins de l'ennemi sur Dresde, Torgau et à HR Wittenberg, continua sa marche avee une rapidité étonnante; quoique malade, il fut à cheval à la pointe du jour, et à la tête de l'avant-garde, le froid était extrême, le margrave Charles que j'eus l'honneur de ren. contrer dans la marche, se plaignit beaucoup du froid, et pleignait plus encore le Roi qui, dans l'état où il se trouvait, courait risque de faire une maladie sérieuse. Sa Majesté, en arrivant à Rohnstock, fut obligée de se mettre au lit, la fièvre était forte, l'ébullition était rentrée, au tête était si embarrassée qu'elle ne pouvait, me dit-elle, s'occuper de que ce soit; je la conjurai de nouveau de se mettre dans sa voiture, # elle marchait le lendemain.
» Je marcherai, mais je ne serai point en voiture, sûrement pas, ji ordonné du thé, je transpirerai, et demain vous me verrez tout comme un autre, il est vrai que le froid a été bien vif ce matin, je n'en ai senti de pareil. Il ne s'agit pas dans ce moment-ei de se dorloter, je dois tout faire pour bien réparer ma perte du 14, cela jusqu'ici new pas mal, si ce qui me reste à faire, me réussit bien, ce sera le meilleur remède pour guërir et mon ébullition et ma fievre.«
ce 12 no- Sans être, comme il l'avait dit, tout comme un autre, le Roi fut are pendant mieux que la veille, l'ébullition avait reparu, en arrivant le 13 [no- Schönau, il se mit au lit, transpira beaucoup, et partit le 13 pour Löwen nel berg, où il s&journa, »A présent je suis tout à fait bien, il ne fallait qu'un pen de ee 14 [no- à ma vieille machine, elle l'a eue, et la voilà prête à faire zembre] demain mon frère Henri me rejoindra à Lauban, ce sera pour moi
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jour de fête, je me reposerai un jour, et de là. sans m'arrêter. j'irai à le 15 In Dresde, à moins que la fortune ennemie ne me joue quelque tour de su vembro facon: comme le diable n'est pas toujours à la porte d'un pauvre homme. j'espère que cette fortune ne me fermera pas la porte de Dresde.
5 Il me lat le 14 et le 15 à Lauban l'oraison funèbre de Turenne par Fléchier, il en récita de mémoire des pages entières, en me disant de le suivre avec le livre, pour voir s'il manquait à quelque chose: il répeta à deux reprises l'endroit où l'orateur dépeint une armée. et cet autre où il dit: » Déjà prenait l'essor, pour s'élever vers les montagnes.
lu cette aigle qui d'abord avait effrayé nos provinces. ı
Le Roi marcha à Görlitz. il passa la Neisse. il trouva un grand re- re 16 no
tranchement sur les hauteurs en deçà de la ville, les ennemis l'avaient N Genis fait pour défendre les avenues de Lauban, ils l'abandonnèrent aussitôt qu ils eurent la nouvelle du retour du Roi.
15 Pendant ces trois jours, Sa Majesté ne fut occupée les soirées qu'à re 17 [n . . x vembre lire des oraisons funèbres de Fléchier. à Maltit: ce 18 [n
» Cette lecture me retrace la perte que j'ai faite de cette tendre saur np re qui n est plus pour moi. tout ce qui m'en rappelle le souvenir, m'intéresse, à Bautze si vous voulez me faire plaisir, parlez m'en souvent. «
20 Elle répandait des larmes. en me tenant ce langage.
» Eu marche de Maltitz ici. j'ai vu mon camp d'Hocbkirchen. je m y suis arrêté quelque temps pour bien examiner le terrain, j'ai réfléchi sur tout ce qui 8 est passé et sur ce que l'on aurait pu faire dans cette triste journée. ces réflexions dont je tirerai parti. soyez-en sûr, ont mis du
23 sombre dans mon âme. ce sombre a bien augmenté. en pensant aux braves gens qui ont perdu la vie dans cet endroit funeste. Je me suis fait montrer le lieu où le maréchal Keith a perdu la vie. et où l'on a déposé ses tristes restes — j'ai ordonné à son aide de camp de ('veceji de les faire transporter à Berlin pour l'y faire enterrer avec honneur :
30 si je suis assez heureux pour revoir cette ville. je lui ferai faire. à ce digne Maréchal. une statue. qui sera érigée dans la place Guillaume : faites-moi souvenir à Dresde d'écrire une lettre à Milord Marishal — quel coup ç'aura été pour lui!«
Je vis bien que ce passage par Hochkirchen avait rappelé une foule
35 d'idées tristes. ces idées ont duré bien longtemps après.
Je fus appelé de bonne heure dans l'après-midi de notre arrivée à ce 19nc Pulsnitz. ‘mb
» Demain. nous serons à Dresde. je vais avee mon frère Henri et avec les N bataillons qu'il a amenés à mon secours. Le grand Maréchal
wa eu la complaisance de lever son camp de Nostitz la nuit du 15 au 16, de se retirer à (iiesshübel et de faire rentrer la cavalerie en Bohême :
212 Densiren von Heinrich be Catt.
voilà done mes ennemis qui sont allés au diable, et c’est l'effet de ma prière: Daigne daigne, mon Dieu, sur Kaunitz et sur elle. Oh Daun, ee west point une surprise, ce ne sont point des milliers d’hommes qui ont mordu la poussière, ce ne sont point des étendards enlevés, un camp ensanglanté et abandonné, qui font la victoire; vois Fabius, vois, quelles ont 5 été les suites de tes exploits, j'ai volé, en te cachant mes mouvemens, au secours de Neisse dont j'ai fait lever le siège , j'ai volé avec plus de rapidité encore au secours de Dresde pour te prier de t'en éloigner, et tu t'es rendu à mes prières, les Deux-Ponts, ton ami, ton fameux Hadik ont délaissé Leipzig et Torgau, et tous ensemble vous m'avez remis en io possession de cette Saxe que j'avais au commencement de mes travaux: soyez les bénis d’entre les hommes! Mais raillerie à part, mon cher, il me semble que je n'ai pas tout à fait mal réparé cette maudite surprise, mais ne nous targuons pas trop, le ciel se plait à humilier la jaetanee, soyons modestes, car qui sait encore ce que nons aurons à souffrir; jeu suis prêt à tout, ma boite est toujours avee moi; avant de m'en servir, comptez que je n'épargnerai ni soins, ni travaux, ni ma vie.«
ve 20 no- Si le Roi, pendant les trois semaines qu'il resta à Dresde, se repos Ho "un peu des fatigues extrêmes de cette campagne, il goûta peu ce ealme à Dre
de l'âme si nécessaire pour réparer les forces du corps épuisées par tant de travaux; je le vis toujours triste, toujours oceupé de sa sœur, la margrave de Baireuth, toujours inquiet pour ses futurs contingens dans les quels il ne voyait nulle fin à ses peines.
Le soir de son arrivée, il me fit appeler à 5 heures.
»Vous me voyez, mon cher, tantôt dans les cabanes des pauvres, tin-# tôt dans les palais des rois, où est-on le plus heureux? Hélas, ce Wet pas ici.
Pour moi qui d'un poids équitable Ai pesé des faibles mortels
Et les biens et les maux réels,
Qui sais qu'un bonheur véritable
Ne dépendit jamais des lieux,
Que le palais le plus pompeux Souvent renferme un misérable,
Et qu'un désert peut être aimable Pour quiconque peut être heureux. !)«
En récitant ces deux derniers vers, je vis ses yeux mouillés de larmes.
» Pour nous restaurer un peu, je vais vous lire Alhalie.«
A la fin du premier acte, il s'arrêta.
1} Gresset, La Chartreuse,
1758, 19. 20. November. 213
»Je ne puis me tenir sur ces chaises royales, elles sont on elles me paraissent si hautes que la tête me tourne. je crois tomber à chaque instant à droite ou à gauche. «
Il se fit apporter 8a chaise basse dont il se servait en campagne.
» Les hommes en général, mes confrères et moi en particulier, sommes de grandes dupes de nous mettre tant en frais pour des meubles incommodes: ma chaise vaut mieux que tous ces beaux fauteuils, et elle ne me coûte que trois écus.«
I continua la lecture. et après avoir fini la pièce, »Je crois. dit-il, “que jamais tragédie n'a été lue dans ces appartemens: quand mon grand frère reviendra ici. il serait bien étonné. si ces murailles répétaient cette tragédie que je viens de lire, celles que je me propose encore de lire et les vers que je veux apprendre. Savez-vous à quoi samuse mon très cher grand frère ? il fait venir ses bouffons, donne à l'un deux bons souffleta. à l'autre un coup de pied au derrière, tous s'écrient: »ahi, ai. cela me fait bien mal. Alors mon grand frère pousse des éclats de rire. et tout ésoufflé des soufflets et des coups de pied donnés. il renvoie très content ces gentils bouffons: ceux qui veulent gouverner le pays, ont grand soin. eomme très bien s'entend. d'entretenir mon très eher frère dans ee» nobles amusemens. Le digne ministre a de l'esprit et du talent, je ne sais nil a beaucoup lu, et s'il a plus parcouru ra bibliothèque que sa garde-robe. main je sais que sa collection de livres est immense: nos gens en ont un peu diminué le nombre. cela n'est pas bien. quoique Monsieur le Comte m'ait fait et cherche encore à me faire tout le mal possible. je ne suis point pour ces grapillages, Dieu sait en quelles mains cette belle hibliothèqne sera tombée. «
Je restai ee premier jour jusqu'à $ heures.
Le Roi ne sortit qu'une seule fois pendant le séjoar qu'il fit à Dresde: voiei un petit détail de la vie qu'il y menait et de sea occupations. Levé de grand matin. il expédia ser affaires militaires, et. après les avoir arrangées, il se mit à retoucher sa relation qu'il avait faite de la bataille d'Hochkirehen. 11 composa trois cahiers anr cette guerre. qu'il eut In bonté de me lire, ainsi qu'un avant-propos pour la guerre de 12, dont il corrigea quelques endroits:
» J'ai fait cet avant-propor,« dit-il, »en 16, pour l'histoire de mes premiéres campagnes: j'ai tâché de bien faire et d'écarter. en écrivant. tout eaprit de parti. vous verrez. si nous revoyons jamais Potsdam. que j'ai écrit avec cette impartialité intéressante qu'un historien ne doit jamain perdre de vue. J'ai commencé. comme vous l'avez vu dans mes trois eabiers. à suivre cette règle. et je ne m'en départirai pas dans la suite, sil we reste du temps et la faculté de composer. Je me fais vieux,
214 Memoiren vom Heinrich de Eat.
mon cher, les forces commencent à m'abandonner, et je sens que mon âme perd de son énergie; comment bien faire ee que l'on voudrait qui
+ füt bien, et qui peut, s'il est tel, servir à l'utilité de mon successeur, c'est pour lui seul, mon cher, que j'écris : il verra les raisons qui m'ont fait agir, les fautes que j'ai faites, je ne les déguise et ne les excuse 5 point, et les moyens que j'ai employés pour les réparer. Il y trouvera aussi celles de mes ennemis, et comment ils auraient pu y remédier — j'en parle naturellement, je rends aussi jnstice à leur conduite habile, je l'annonce avee candeur comme pourront le faire ceux de leur parti — j'indique quelquefois comment ils auraient pu tirer plus de parti contre in moi de leurs avantages et de leurs succès. Vous sentez bien, mon cher, par ce que je viens de vous dire, que mes mémoires faits et à faire sur le métier auquel un sort rigoureux me condamne, sont pour celui seul qui me suceedera, pour ceux de ma famille auxquels il voudra les commu niquer, et pour quelques officiers qu'il voudra former de préférence. 15 J'espère qu'en me lisant, mon successeur et ma famille seront un pen contens de moi, et qu'en faveur de mes intentions, qui ont été pures et bien patriotes, ils me passeront les fautes que j'ai faites, et auront pour mes travaux quelque reconnaissance ; c’est tout ce que j'ai eu en vue en composant ces mémoires destinés aux archives, d'où on les tirera pour | l'usage de la patrie.« |
Ce langage me pénétra par ce ton de modestie si naturelle qui vn si bien aux véritablement grands hommes, et qui ajoute à leur grandeur même, et par cette affection si tendre qu'il a constamment témoïgnée pour sa famille. Ses diners à Dresde furent toujours de quelques cou-#. verts et bien vite expédiés immédiatement après les repas, il se remit à l'ouvrage. Il composa une pièce contenant des réflexions sur quelques changemens à introduire dans la façon de faire la guerre.
»Je destine, mon cher, ce petit mourceau, pour parler à ln d’Argens, à mon ami Fouqué; dès que je serai à Breslau, mon premier soin) sera de la retoucher, quand elle sera passable, je la lui enverrai en lu demandant ses remarques. Je pense qu'il ne trouvera pas tont à fit mal ce fruit de ma dernière campagne, qu'il y verra quelques bons ar tieles sur le choix des camps, sur les précautions à prendre dans les. marches et sur les dispositions à faire un jour de bataille. Lartde guerre a ses élémens et ses principes fixes, il faut en acquérir la théorie, et se la mettre bien dans la cervelle: sans cette théorie on n'ira jamais bien loin. Jadis ce n’était pas la façon de penser, on s'imaginait que in théorie du métier des armes était au moins inutile, je dis au meins, car quelques-uns ont déliré au point de croire qu'elle nuisait plus qu! servait; c'était sans doute le comble de lineptie; mais, dans ces
1758, Rovember, Dezember. 215
ci. tout a changé de face, l'on est convaincu qu'une connaissance nette et profonde de la théorie du métier est indispensable pour espérer des succés flatteurs, que la guerre est une étude et la paix un exercice.
»Si mes ennemis lisaient mon petit mourceau!‘. ils pourraient en
stirer parti contre moi. me croyez-vous assez de bonhomie pour le leur communiquer ?«
‚Non. Sire, je ne Lui en crois pas tant. mais Ses propres officiers pourraient profiter de cet ouvrage. «
»Si le général Fouqué le leur communiquait — à lui permis, sil
tu prend ses précautions. et sil choisit bien ceux qui ont envie de s'instruire et de se pousser. «
Sa Majesté, après avoir écrit depuis le diner jusqu à 5 heures et demie du soir, m'ordonnait de me rendre à 6 auprès d'elle: je restais ordinairement jusqu à 10, pendant ce temps elle lisait une tragédie et
15 une oraison funèbre de Fléchier et de Bossuet: lisant un jour celle du prince de Condé. où est ce passage :
Avec cette prodigieuse compréhension de tout le détail et du plan universel de la guerre, on le voit toujours attentif à ce qui survient. et tire d'un déserteur, d'un transfuge, d'un prisonnier. d'un pas-
w sant, ce quil vent dire. ce qu'il veut taire, ce quil sait et, pour ainsi dire, ce qu'il ne sait pas. tant il est sûr dans ses conséquences, 868 partis lui rapportent jusqu'aux moindres choses — on l'éveille à chaque moment. car il tenait encore pour maxime qu'un habile capitaine peut bien être vaincu, mais qu'il ne lui est pas permis d'être surpris.
25 Aussi lui devons-nous cette louange, qu'il ne l'a jamais été. à quelqu'heure et quelque côté que viennent les ennemis, ils le trouvent toujours sur ses gardes. toujours prêt à fondre sur eux et à prendre ses avantages.
Le Roi. en lisant. dis-je. ce passage de suite, s'arrêta à ces mots
30 prendre res avantages. relut à voix basse tout le passage, puis le Int à
haute voix et, quand il fut à ces mots: un habile capitaine peut bien être caincu. mais ıl ne lus est pas permis d’étre surpris —
# Ah. mon ami.« dit-il. »cela est vrai, mais passons là-dessus, je n ai pas en pourtant à llochkirehen tout le tort possible: quoi qu'il en soit.
35e est une malheureuse pierre dans mon jardin.«
Le lendemain du jour qu'il lut cette oraison funèbre. il la relnt encore. en convenant qu'un capitaine ne devait pas être surpris, mais en faisant ses petites remarques. comme il les appelait. ce qu'il n'avait pan
1 Les ennemis en prenant Glatz et les papiers du général Fonqué, ont pris ce 40 mourceau qu ils unt fait imprimer.
fait précédemment, et en se moquant de loratenr, qui fait tenir an grand. Condé ce langage: de da maine que jen Be nor SkEe EEE ces vérités, continuait-il avec une douceur ravissante (svoyez mon 6. prêtres) se démélant et s'éclaircissant dans mon esprit, oui = Dieu comme il est, face à face, facie ad faciem. »Est-ce que Condé a &
pu tenir un tel langage? cette douceur ravissante! comme cela est beau et suave! cette tirade dépare tonte la pièce où d'ailleurs il y a des beantés: ne trouvez-vous pas que Monsieur de Condom radote en ainsi radoter le prince?« > Monsieur Bossuet a rapporté un fait, Sire; tous ceux qui ont éeritis sur ce prince, l'ont représenté comme ayant de la religion, ils ont dit qu'il en parlait souvent, et d'un ton de eonvietion qui ne laissait aucun doute sur ses principes. « » Mais savait-il du latin, et ce facie ad faciem peut-il être de nit » Je ne sais si le Prince savait ou non du latin, mais l'orateur eite le passage latin que le grand Condé peut-être disait en français, « »Mais ne eroyez-vons pas qu'il assure que son mourant répétaiten latin, et, admirez ces mots, avee un goût merveilleux? Répéter desmots latins avec un goût merveilleux, n'est-ce pas là le comble du ridienles de la pédanterie théologique : Ecoque bonus dormitat Bossuetus,«) à La dernière soirée que le Roi passa à Dresde, il Int l'épitre quil avait faite pour la Margrave — il s'attendrit beancoup, et me fit de tristes complaintes.
»Croiriez-vous que dans l'idée de me distraire un peu, jai eus fantaisie d'aller voir mon pauvre Potsdam, cette fantaisie était eœur plein d'amertume et qui ne sait souvent ce qu'il desire ounedé… sire pas; un moment de réflexion m'a rendu à moi-même — j'ai senti que ce n'était pas Potsdam qu'il s'agissait de voir, mais Breslau, of notre quartier d'hiver, qu'il sera triste pour moi ee quartier! Je par demain, vous pourrez me suivre avec mes aides de camp; pour moi, j vais seul avec mes soucis et ma tristesse. Le chagrin monte en en et galope avec Ini, quelle fichue compagnie, mon cher, bon arrivez à bon port.« > Le Roi arriva le 14 à Breslau, sa suite, qui ne put faire tant de ligenee, n'y fut que le 16: dès que Sa Majesté apprit par le que j'étais arrivé, elle m'ordonna de venir vers les 6 heures fièvre de fluxion que j'avais prise en route et-qui augmenta ä m rivée, m'empêcha de sortir et me forga de rester à mon quartier, 2 janvier. Elle ent la bonté d'envoyer deux fois chaque jour son 5
1) Je rends ce latin tel qu'il l'a prononcé.
1756, Rovember, Degember. 217
pour savoir ce que je faisais. — Elle m'écrivit trois jours après mon arrivée :
J'ai déjà bien travaillé depuis que je suis ici, ma pièce à Fouqué est déjà revue ct corrigée, et je m'occupe maintenant de mon bon 5 Milord Marishal et de son frère. il me faut des sujets tristes. ceux-là seuls me conviennent: ménagez-vous.
Tonte l'armée entra alors en quartiers d'hiver, les troupes aux ordres da prince Henri firent le cordon en Saxe dans le cercle des montagnes depuis Plauen et Reichenbach jusqu'à Pirna, la cavalerie que le Roi
iwavait prise avec lui le 1S, lorsqu'il marcha à Dresde, resta le long de l'Elster et en partie dans la basse Lusace: le général Wedell prit ses quartiers avec son corps dans les principautés d'Anhalt et dans le comté de Reuss, le général Zicten commanda dans les montagnes de la Silésie et v fit sa chaîne, le général Fouqué demeura aux environs de Leoh-
15schütz et couvrit la haute Silésie, les autres troupes furent placées dans le pays. Colberg. Corel, Neisse. Dresde, Torgau et Leipzig délivrées aurai vite qu elles furent assiégées, le Sonnenstein même abandonné par les ennemis. le Roi, restant maitre de la Silesie. de la Saxe et de la Pomeranie : telle fut la fin d'une campagne dans laquelle le Roi. comme
20 dans les précédentes. montra à FEurope étonnée toutes ler rersourcer d'un génie supérieur, une fermeté inehranlable et une activité qui surpasse l'imagination.
Ma main est trop faible pour tracer ler opérations du Roi, et pour fixer les éloges qu'elles méritent, je ne puis que les admirer.
25 Ces marches. ces camps. ces batailles gagnées et perdues. et plus que tour ces ohjets. la vuc d'un prince luttant contre une multitude d'ennemis et de dangérs. sans cesse occupé. sans cesse entrainé dans la variété des affaires de tout genre. s'élevant par une supériorité de raison au-dessus de tout ce qu'il faisait. réparant ses malheurs avec une fneilité
:tineoncevable. profitant de ses avantages. toujours sensible aux perten de l'amitié. joignant à tous les talens celui d'intéresaer et de plaire. daignant s'entretenir avee moi avec une bonté encourageante souvent sur toux les objets qui concernaient sa situation actuelle. et lex peines de son cœur. les écarts de ce cœur. ainsi que les travers de l'esprit qui
% paraissaient quelquefois : tout ee spectacle si touchant ct si nouveau pour moi. m'a entrainé trop loin. peut-être. dans le compte que je viens de rendre: j'ose me flatter que le lecteur. entrant dans ma position. me pardonnera si j'ai rapporté tant de faits et tant de choren. et si. dans la nonveauté qu'elles avaient pour moi. j'ai eru qu'elles pourraient intéres-
so ser. comme ils m'affectaient lorsqu'ils s'offraient A mes regards.
Q aussi remplie et aussi triste qu’elle l'avait été à ces deux égards à
Ureslau.
218 Memoiren von Heinrich be Gatt.