Memoiren von Heinrich be Catt
que Dohna remit à Wedell le commandement de l'armée, paree quil avait les jambes très enflées et qu'il partit pour se faire guérir. Eh bien, que dit-on au quartier de notre malheureuse histoire? on la sait sans doute, car les mauvaises nouvelles ne se répandent que trop vite. Parlezmoi naturellement. « : vs
»Oui, Sire, on sait que le général de Wedell a perdu une bataille, et l'on plaint Votre Majesté.
Le Roi ne me dit mot là-dessus , il parla de gtomitrie! et me démontra le quarré de l'hypoténuse.
»Vons voyez que je sais encore un peu de ma géométrie, il est vrai) que je ne suis pas allé fort loin, puisque cela ne pouvait pas être fort ntile, mais j'ai appris de cette science autant qu'il m'envfallait pour me
‘rendre l'esprit juste et m’astreindre à une bonne manière de raisonner;
quelques propositions d'Enclide, bien conçues, bien observées, bien mé ditées, suffisent pour le but que j'avais. « Pendant ce séjour à Dürings-Vorwerk, Sa Majesté regut des lettres de Voltaire où il lui parlait de sa nièce fichée contre elle et de ee = d’autres en pensaient. Elle Ini répondit ainsi le 18: »Vous êtes en vérité une singulière créature ete. « f Ce jour, veille de son départ, je fus appelé deux fois. > »Je pars demain , ainsi le veut la fortune qui m'est si contraire, je ne sais ce que le sort décidera de moi: si vous ne devez plus me reviir, pensez quelquefois à un être qui a été le jouet du sort et qui vonsa voulu du bien.« Ce discours me toncha vivement, je répandis des larmes. t Le Roi s'en apergut.
» Je vous remercie, mon cher, de l'intérêt touchant que vons prene à mon sort. Il est vrai, ma position est cruelle, et je ne vois pas trop comment elle pourra s'améliorer; ne perdons pas courage, Let répétons sans cesse :
Daigne, daigne, mon Dieu, sur Kaunitz et sur elle — Al » Je vous écrirai quelquefois un mot et autant que mes affaires pour
ront me le permettre. « »Mais, Sire«, dis-je, »puisque Votre Majesté parle d’6erire, ne Elle pas me permettre de L'accompagner ?:
»Votre intention me suffit, mon cher, je vous assure, je vous tiens compte , mais la chose est impossible, je ne puis prendre qui qe ce soit; le digne Mitchell a voulu me suivre aussi, mais je ni, comme à vous que la chose ne pouvait être, et il s'est rendu à mes sons, Je vous laisse ici avec mon frère Henri, qui eommanders contre la toque toujours eramponnde à Marklissa; faites-Ini
1759, 25. Inli — 26. Auguft. 247
votre cour, vous trouverez en lui un prince bien éclairé et un cœur de roi: adieu, mon cher, portez-vous bien, priez pour moi, et que nous nous revoyions bientôt dans des temps plus prospères — voilà douze batailles que j'ai données et peut-être bientôt la treizième. «
> Le départ du Roi devait être un secret, et tout le monde le sait un jour avant. Je sortis, le cœur navré de tristesse et d'inquiétude. que de peines ne s'est pas données ce bon Roi, et qu'il va s’en donner encore: à combien de périls ne va-t-il pas être exposé de nouveau! Toutes ces idées ne m'endormirent sûrement pas.
) Le Roi partit dans la nuit avec une partie de son armée et se rendit à Sagan. où il trouva les troupes que le Prince y avait conduites pour
Le 29 juillet 1:59
le renforcer ; le Prince se rendit au quartier de Dürings-Vorwerk. où il *,Dirings
resta avec l'armée jusqu'au 26 août. On eut dans le quartier général
la bonne nouvelle que le Roi avait défait près de Guben l'arriére-garde ‘de Hadik que M. de Loudon avait laissé dans cet endroit avec 12.000
hommes, qu'il avait fait 2,000 prisonniers, pris 4 canons et 500 chariots.
On apprit ensuite que Sa Majesté s'était joint. le 5. près de Müllrose au
général de Wedell et que, renforcée des troupes que le général Finck lui
avait amené de la Saxe, elle avait passé pendant la nait l'Oder à Reit- »wein. ct qu'elle s'était campéc prés de Bischofssee.
(es nouvelles réjouirent le quartier général et l'armée, tous pensèrent qu'une bataille ne tarderait pas à ge donner. tons espérèrent d'heureux anccès. ri Sa Majesté ne se lairsait pas trop aller au désir de combattre les Russes. Tel était le langage général. Comme l'on ne recevait
pendant quelques jours aucune nouvelle du Roi. la crainte auceeda bien vite aux espérances flattenses que l'on avait conçues. ee fut bien encore lorxque plusicurs semaines s'écoulèrent sans qu'on eût le moindre avis de ee qui se passait dans l'armée du Roi —- on se livra à la crainte. chacun re forgea des monstres pour avoir le plaisir de les combattre. ‚ Plas le prince Henri. dont on observait l'air et les manières, sc montrait impénétrable. conservant toujours ce même visage. cette même tranquillite. plus on augmentait les désastres arrivés, et ce qui dans Île Prince aurait dû rassurer tont le monde. ce fat précisément ce qui l'alarma. ('ela me surprit d'antant plus que ce même monde avait avce raison dans les talens ct lex ressources du Prinee une confiance entière.
I va cn bataille très certainement. disait-on un jour, et cette bataille a été désastreuse : le Roi. disait-on un autre. a été tné, ler ennemis se porteront vers Berlin. tout sera perdu. Chaque jour enfantait de nouveaux désastres,
) Un général qui m'avait invité une après-midi à prendre dn cafe, me tint ce discours qui me frappa et m'indignu vivement.
4 août
5 avût
| da ‘ V 2
248 Meitiren Son Grinrié be Eat fr
» Nous ne savons rien de ce qui se passe, on nous cache tont, sfirement le Roi est battu, et pourquoi diable se presser si fort à donner bataille! Vous le verrez, nous serons tous exterminds, et il n'y aura pas grand mal, il est temps que cette fichue vie et nos maux finissent.
» Maïs mon général, quel langage me tenez-vous, et quelle idée est 5 la vôtre! si notre bon Roi est exterminé, si malheur arrivait à son digne frere, eroyez-vous done que la fichue vie dont vous parlez, et que tons vos maux finiraient? e’est alors que la vie deviendrait plus pénible encore et que les maux de plus d’une espèce s'accumuleraïent pour vons anéantir. « 0
Le général parut surpris de mon langage et un pen honteux de eelni qu'il m'avait tenu.
»Sürement, « me dit-il, » quelque malheur est arrivé, et pourquoi le Prince nous le eache-t-il! car il doit avoir des nonvelles,«
» C'est parce que le Prince est prudent et sage, qu'il eache les nou: 1. velles si elles sont fâcheuses, il connaît les hommes, la trempe de leurs âmes, et il a eu pent-être très souvent occasion d'observer avec peine que les mauvaises nouvelles abattaient trop l'armée, qu'on se livrait trop aisément à des craintes réelles ou prétendues, et que l'on passait trop légèrement de l'espérance à l'abattement. « -
»Si cela est,« reprit le général, »il faut done attendre.«
»O'est le parti le plus sage, « lui dis-je, comme le plus glorieux est celui de périr pour la cause de son prince et pour celle de la patrie. |
»Convenez ponrtant,« me dit-il enfin, »que pour les nonvelles, bien plus commode avec le Roi — si je ne sais ou ne puis savoir dire. tement ce qui s'est passé on ce qui doit se faire, je le demande à mon. palefrenier et j'apprends tout. « .
» Vous badinez, sûrement, mon général, si la chose était comme vos — la dites, vous me la eacheriez et vous vous la cacheriez à ear cette chose-ei n’honore pas eenx qui devraient de préférence être an. fait des opérations à faire, elle fait trop honneur à Messieurs les palefreniers qui se doutent d'être des gens aussi importans. « u
Ainsi finit cette conversation, qui m'a occupé desagr&ablement du temps de suite, ainsi que d'autres discours tenus dans ce quartier) Ditrings-Vorwerk, et qui me prouverent si bien qu'un grand était plus occupé de ses propres intérêts, que de ceux du Roi et d
je ne décide pas — ne devait-on pas s'attacher à ce prince qui tant d'efforts pour sauver l'Etat et qui se ménageait si pen? ne il pas, par le sacrifice de son repos et de sa vie, cet intérêt qui
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fusa pas à tout être qui souffre, füt-ce même par sa faute quil souffrit le malheur qu'il éprouve ?
Cet intérêt pour le Roi, pour sa famille, pour la patrie, était au reste le sentiment commun, je dois cet éloge à la majeure partie de ce
S que j'ai va, et que j'ai bien appris à connaître: j'ai vu cet enthousiasme pour le Roi, pour son frère, porté aussi loin que possible, j'ai va un attendrissement réel pour les malheurs qui arrivaient, j'ai vu éclater la Joie la plus vive pour les succès, pour les légers même, et une disposition toute naturelle et bien décidée de sacrifier sa vic pour la défense
10 de l'Etat.
> Que l'on pille nos terres. me disent un grand nombre d'officiers dans ce quartier-ci — ; qu'on pille nos terres, qu'on les saccage, qu'on les brûle, que l'on ne nous laisse pas le sol, que nous perdions même la vie. nous ferons avec joie tous ces sacrifices à notre grand Roi, à ron
15 auguste famille, pourvu que lui et elle soient heureux, selon l'étendue de nos souhaits.:
Tel a été souvent le langage que l'on ma tenu alors et que l'on m'a répété souvent dans des occasions prospères et malheureuses: chaque fois que j'entendais ce langage. je le rendais avec joie à Sa Majesté et
2 jen éprouvais une délicieuse. lorsque je la voyais s'attendrir au récit que je lui faisais.
Pendant le séjour que fit le Prince à Dürings-Vorwerk. j'eus l'honneur de lui faire quelquefois ma cour. A une politesse aisée et qui n'hamilio point, ce Prince joint des connaissances presque dans tous les
%genres, connaissances exactes, nettes et précises sur tous les objets dont il sentretient: c’est une tête très logique par des principes qu'il pose. par de bonnes définitions qu'il donne, il s'occupe bien plus à éclairer ct à éclaircir ce dont on dispute, qu'à embarrasser ceux avec qui il s'entretient. par des difficultés inutiles et par des subtilités méthaphysiques
% dont le Roi, son frère, était passé maître ès-arts, si j'ose me servir de ce terme. À ce mérite si solide. il joint tous les talens agréables.
Ce n'est pas à moi de parler de ses connaissances militaires et de len apprécier. ses opérations les feront assez connaître. elles annonceront ce génie qui voit les choses en grand. qui prévoit toutes les diffi-
IS eultés ct les pare. qui tire parti de tout et qui dans chaque occasion voit d’un sang-froid admirable tout ce qu'il a de mieux à faire.
Mais une des qualités de ce Prince dont je pais parler avec plus de connaissance de cause. est son humanité exaltée par les ennemis même: frappé toujours der désastres de la gucrre. touché du sort de tant de
le malheureuses victimes de la fureur, il s'est complu à les adoucir et à y remédier. j'ai vu avec attendrissemont les pauvres habitans de la cam-
+ 250 Memoiren von Seinri de Eat
= a et bon passage le louer et le bénir, me) périeur à ceux que les grands talens remportent. .2Twût Le prinee Henri partit le 27 de Schmottseiffen et bete le 28 [août} son camp à Bunzlau ; de là il marcha à Sprottau. Différentes eirconstanle 29 [noût] ces déterminérent Son Altesse Royale à se porter sur Sagan, son but était & d'empêcher le maréchal Daun, qui était à Triebel avec toutes ses forces, de s'approcher davantage des Russes et de leur donner des secours qu'ils demandaient sans cesso, quoiqu'ils eussent des forces supérieures. Ce mouvement remplit les vues du Prince, le Maréchal marcha à Sorau le 2 septembre. LL) Pour éloigner encore plus l’armée autrichienne et pour se rapprocher plus de l'Elbe où le général Finek avait contre li et l'armée de Tu YEmpire et le corps du général Hadik, le Prince partit le5 de Sagan et, Sagan" dans cinq marches très rapides, il arriva à Lauban, que les ennemis | ie abandonnerent pour se retirer à Görlitz derrière la Neisse. ILauban Il detacha à son arrivée le général de Stutterheim, qui s'emparade | Friedland, ruina les magasins et fit la garnison prisonnière de guerre. Le major Reitzenstein, hussard, détaché vers Gabel, donna sur un dé tachement d'infanterie, fit prisonniers trois officiers et quelques centaines de fantassins.
Par ces mouvemens du Prince, le maréchal Daun se wit oreë de revenir bien vite dans la Haute-Lusace; il arriva le 13 à Bautzen avee Bun ee; toute son armée. Le Prince décampa ce jour de Lauban, passa ln Queis M et établit son camp proche de Pfaffendorf à une lieue de Görlitz, ilse 12 ser- reposa le 11, et le 12 il s'établit près de Hermannsdorf à un quart delieues à mass de la ville; l'aile gauche de l'armée s’appuya au mont Moys, où le Tseptembre 1757 le lientenant-général de Winterfeldt fut blessé à mort: on resta dans cette position jusqu'au 23. Le Prince ayant appris que le. Maréchal s'était porté à Reichenbach, il décampa à 8 heures du soir ce même jour dans la vue de dérober au grand Maréchal le e qu'il voulait faire, il marcha toute la nuit, passa la Neisse "près Rothenburg, et, après un conseil de guerre qui dura deux continua sa marche, et dans la nuit du 24 au 25 il arriva & Klitten. général de Lentulus, qui eonduisait l'avant-garde de l’armee du Prinee apprit à Lohsa que le général Vela campait à Hoyerswerda corps de près de 5000 Croates; il en donna avis au Prince, qui ce 25 sep- belles dispositions surprit le général Vela et le fit prisom re presque toutes ses troupes; encore une heure de jour, rien de 130 ya wanrait échappé.
== gg Le général Vela arriva au châtean où il avait logé , In lieu lui dit en pleurant : »Ah, mon cher general, ma sur;
1759, 27. Auguft — 26. Oftober. 251
trême de vous voir ici. — La mienne ne l'est pas moins. Madame. qui diable aurait cru, après les avis que j'avais. que l'on m'avait donnés, que l'on viendrait m’attaquer ici. et qu'on prendrait si cruellement le change sur la marche du Prince — on le croit marchant en Silesie, et.
5 pour mon malheur. le voilà iei.« En effet. le maréchal Daun, ayant appris que le Prince était dé- .campé. erut qu'il avait marché en Silésie. et.. dans cette fausse supposition. il accourut à Görlitz. mais se voyant tourné et prévenu, il retourna à Bautzen, d'où il se rendit avec la plus grande rapidité à Dresde,
to où il passa l'Elbe le 30.
Après cette belle opération. le Prince partit le 23 de Hayerawcrda et prit ce jour son camp pres de Ruhland, le 29, il se rendit à Flsterwerda et le 2 octobre il campa près de Torgau; le 3, Son Altesse Royale passa l’Elbe et campa près de Belgern, le 1. elle prit le camp de Strehla
15 et se jaignit au corps du général Finck : l'armée impériale arriva le 6 et ne mit vis-à-vis le Prince dans le camp près d'Oschatz. les villages de Borne et de Schünnewitz étaient entre les deux armées. Pendant ce séjour à Strehla. on fut très alerte. tous les matins à 1 heures. on était déjà sous les armes jusqu'au réveil: la petite guerre qui eut lieu pen-
u dant ce campement à Strehla. fat toujours à notre avantage, rarement nos patrouilles revinrent sans avoir fait quelques prisonniers sur l'ennemi.
28 sep tembr:
29 sep tembri
2 octob 3 octub
Le 16. au soir. après la retraite. le Prince quitta Strehla et marcha 16 octob
en trois colonnes au camp de Torgau. Le maréchal Daun. ayant formé le
25 plan de couper au Prince les vivres qui nous venaient par l’Elbe. détacha pour cet effet le duc d’Aremberg avec un corps de 16,000 hommer: ce due. à la faveur des bois qui le couvraient. marcha avec tant de secret quon n'apprit que le 25. après midi. qu'il y avait près de Dommitzach vers l'Elbe un corps considérable de troupes. Le prince
3% Henri marcha aussitôt avec le corps du général Finck. on déhoucha par le village de Vogelsang. l'ennemi jeta force grenades royales pour mettre le village en feu mais nos canons tirerent avec tant de auecès que l'ennemi fut obligé de se retirer bien vite: la nuit qui survint empécha tonte opération ultérieure.
3 Le Prince alla reconnaitre le lendemain l'ennemi. qui avait pris une 26 octob
position très avantageuse derrière la ville de Dommitzsch. des ruisseaux. des marais et der bois coûronnaient ra droite.
Comme le camp fut trouvé inattaquable. le général Wunsch fat dé-
taché le même soir ponr Wittenberg et pour se joindre au général de
se Rebentisch. qui était parti de Düben dans l'intention de se rendre à
Bitterfeld. Les deux corps joints ensemble devaient attaquer le corps
252 ; Memoiren von Heinrich be Eatt.
du due.d’Aremberg par le chemin de Pretzsch. Tandis que le corps du général Finek attaquerait le front de l'ennemi, un autre corps, aux ordres du général de Wedell, s'était porté sur Trossin pour eonper la
29 octobre retraite à l'ennemi, l'attaque était décidée pour le 29 à 2 heures après
Snovembre
midi, mais l'ennemi décampa dans la nuit du 28 au 29. Vonlant prendre 5 son camp à Pretzsch, il rencontra les généraux Rebentisch et Wunsch, qui étaient en pleine marche. Le prince Henri marcha avee le corps du.
+ général Finck jusqu'à Pretzsch, et le Due, se voyant entre deux corps,
se retira avec toute la précipitation possible, en prenant le chemin de Düben ; une colonne prit par Schmiedeberg, qui ne put être atteinte pari" nos troupes qui étaient marchées sur Pretzseh, mais l'autre colonne de l'ennemi, après avoir été vivement canonnée par le général de Reben- | tisch, fut poursuivie dans sa marche, elle prit par Gräfenhaynehen, le général de Gemmingen forma son arrière-garde à Sackwitz, alorale général de Platen et le colonel de Gersdorf attaquèrent avec leurs rd gimens cette arriöre-garde ennemie et firent prisonniers le général de | Gemmingen, le colonel Haller, 22 antres officiers et 1,166 hommes Wennemi, dans cette affaire, perdit un grand nombre d’&quipages, einq chariots de munition, des mulets et des tentes.
Le Prince, retourné à Torgau, en repartit le 3 de novembre et, son camp à Belgern, et, le 6, à Strehla, et, le 7, à Dürschnitz. Les officiers intelligens qui suivirent avec attention tous les mouvemens du Prince depuis le moment qu'il prit le commandement de l'armée à DE rings-Vorwerk jusqu'à cet instant-ei, jugèrent tous que la conduite de ee Prince était un chef-d'œuvre d'habileté, qu'ils n'avaientrien de mieux#, à faire pour s’éclairer que de suivre ses opérations defensives, qui &galaient tout ce que l’histoire militaire pût offrir de supérieur pour les manœuvres et pour les ressources. Tel fut le langage general,
Le Roi le eonfirma, en me disant, lorsque j'eus l'honneur de le revoir.
»Mon frère a mené supérieurement sa barque: c’est à un mon cher.«
Ayant appris que Sa Majesté venait rejoindre l'armée, je medé eidai d'aller à sa rencontre, je me fis annoncer chez le Prince, qui eut la bonté de m’admettre à ses pieds, je lui rendis grâces de toutes les marques qu'il m'avait données de sa bienveillance pendant le que j'avais été à son armée; il me dit à ce sujet des choses teuses. Comme je lui parlai de mon dessein’d’aller au devant du | »Ne le faites pas,« me répondit-il, »la saison est très mauvaise, vous! une course pénible, et comme e Roi n'a pas ordonné que vous le gnissiez dans sa course, peut-être votre démarche ne lui sera-t-elle agréable.
1759, 29. Oltober — 12. November. 253
Malgré le désir pressant de revoir, je me rendis cependant aux idées de Son Altesse Royale, mais en sortant de chez elle, je trouvai à mon quartier un ordre de partir et de me rendre à Flsterwerda. Je me mis en route, je passai l'Elbe à Torgau et, le 11, je fus à Elsterwerda,
s où j'attendis le Roi.
Il arriva l'après-midi: au moment que j'entrai dans sa chambre, il vint à moi, m'embrassa, ct, les yeux mouillés de larmes, il me dit:
»Ah, mon ami, vous voyez un homme accablé par la douleur et par l'infortune, qui espère pourtant encore de se relever de l'une et de l'autre.«
10 Comme je pleurais à ce début, je ne pus proférer aucune parole: ma situation parut toucher Sa Majesté.
»Soyez tranquille,« me dit-elle, »vous me revuyez: peut-être ne serai-je plus si malheureux ; ne me trouvez-vous pas bien défait ?«
» Excessivement, Sire.:
15 » Et le moyen que cela ne soit pas, après tant de calamités et de souffrances” Elles ont été extrêmes, mon cher, extrêmes, je ne couçois pas encore comment j'ai pu y tenir, je vous l'ai dit un jour, il y a presque de la sttise à moi d'exister encore. Quand ma tête sera un peu plus calme, je vous parlerai de la chienne de vie que j'ai menée depuis
2% que je ne vous ai vu: à present, je suis si las, si anéanti, que je ne suis pas en état de joindre deux idées, je veux vous montrer cependant un petit échantillon de mes aventures. «
Il sortit un étui d'or, qui avait été aplati dans sa poche de côte des culottes, par une balle de cartouche: »voyez« me dit-il, comment cet
25 étui est fait, on n'en peut rien sortir, vous voyez que je n'ai pas été épargné. et mon habit!', Adieu, mon cher, adieu, je vais essayer de trouver dans mou lit un peu de repos dont ma pauvre tête a grand besoin, à demain.«
Je fus appelé vers les trois heures de l'après-midi.
N) »Anjourd hui, mon cher, je vaux un peu mieux qu'hier, mais la faiblesse de mes jambes est encore extrême: vous n'avez pas d'idée de tout ce que j'ai eu à souffrir depuis notre séparation. Qu'a-t-on dit de mes aventures? parlez-moi naturellement, vous m'obligerez.«
:On a été longtemps sans avoir de Ses nouvelles, on re flatta d'a-
35 bord, on craignit ensuite — on se dit à l'oreille avec l'attendrissement le plus vif qu'il y avait eu une affaire sérieuse, et que Votre Majesté y avait été blessée dangereusement.
Point de blessure dangereuse, mon cher, je n'ai eu qu'une contusion en protégeant la retraite : le régiment des pionniers fut pris der-
m) 1 Il avait été percé au pan et un avait raccommode le trou avec du fil blanc.
il novembre
à Elster werds
12 no-
vembr:
à Elster werds
254 Memoiren vom Heinrich be Cat. .
rière moi, et votre serviteur, qui se retira le dernier, aurait été pris lui-même, si Prittwitz n'eût attaqué avec ses hussards l'ennemi qui me poursnivait; j'ens par là le temps de repasser un défilé où je me trouvais assez embarrassé — mais que dit-on chez vous, quand enfin on apprit la désastreuse nouvelle de la bataille perdue? je erois qu'on n'a # pas peu raisonné sur moi et sur cette affaire, n'est-ce pas, parlez, je connais mes gens. « .
»Vos gens, Sire, au récit du malheur arrivé, en furent ru saisis et effrayés, j'ose l'assurer à Votre Majesté, Elle aurait été saisie Elle-même, si Elle eût entendu les propos tenus par la majeure partie. Lew saisissement et l’effroi se calmérent, quand on sut positivement qu'Elle se portait bien et qu'Elle n'avait eu qu'une contusion légère: c'est un grand malheur sans doute que eelui de la perte de cette bataille, mais notre Ri | vit et il réparera bien le désastre. Tel a été le langage de larmde.«
Le Roi me parut très affeeté de ee propos vrai que je Ini rendis. Ci
»Eh bien, mon ami, n'ai-je pas raison d'aimer cette armée et de m’exposer pour elle, puisqu'elle s'expose tant pour moil Mais, encore, | qu'a-t-on dit sur ee que j'avais donné cette bataille, des eanses de ee malheur arrivé, et à combien a-t-on fait monter la perte que nous avons faite % d
C'était ici un point délicat. Comme Sa Majesté me pressnit beaucoup de lui parler tout naturellement, je lui dis que bien des gens trot vaient qu'elle s'était trop pressée à donner cette bataille, qu'elle avait trop poussé l'ennemi, que, si elle s'était eontentee des grands nr | qu'elle avait eus d'abord, l'ennemi se serait retiré !) et que d semblablement ne serait pas venu fondre sur nous avec sa cavalerie, navait encore rien souffert. »Et quant à la perte que vous avez Sire, on l'a fait monter à passé 18,000 hommes tués et près de 12 blessés *). On dit que les Autrichiens et les Russes, qui ont eu m de blessés que Votre Majesté, n’ont eu que 4,000 hommes restés place. «
Le Roi me remereia beaucoup de ce que je lni avais parlé franchise.
„Vous connaissez assez ce monde-ei, et je vous Vai assez fait comnaitre d'ailleurs, mon cher, pour que vous ayez pu vous qu'il juge et décide le plus souvent sans connaissance de cause; je; que vous aurez plus de créance pour ce que je vous dirai; voile ls
1} L'ennemi qui se repliait par un ravin profond derrière Kunersdorf, continué sa fuite. 2) Le Roi avait mis en usage toutes les refsourées. esprit, ou plutôt de son génie, pour réparer la perte de deux batailles
1759, 12. Rovember. 255
ayant attiré à moi le plus de troupes qu'il m'avait été possible, vous sentez que je n’avais pas de temps à perdre pour tächer de battre les Russes: la Saxe sans défense, l'armée de l'Empire qui pouvait aisément pénétrer jusqu'à Berlin, le général Hadik qui avait occupé le camp de > Müllrose et qui pouvait aisément se porter vers la capitale, toutes ces considérations, mon cher, me forcèrent d'agir avec la plus grande célérité. Il n'est pas vrai que j'ai voulu pousser trop loin les avantages que J'avais sur l'ennemi, comme tout allait à souhait, je cherchai naturellement à profiter de la bonne volonté de mes troupes; nous avions ren- 10 versé entierement leur gauche. qui se replia par un ravin profond jusque derrière Kunersdorf, nos premiers bataillons qui poursuivaient l’ennemi par le ravin, se portèrent peut-être dans ce ravin avec trop d’ardeur et un peu de désordre, les autres bataillons, suivant de trop près et avec trop de rapidité, s'embarrassèrent, lorsque le prince de Würtemberg, im- 15 patient de ne rien faire, chargea mal à propos l'infanterie russe, fut repoussé, mit le désordre dans nos troupes, et Loudon, lächant sa cavalerie à droite et à gauche, mit la confusion dans nos troupes, qui s'enfairent dans le plus grand désordre. Vous pouvez vous imaginer, mon cher , la confusion et la consternation de mes troupes: au seul bruit des 2 Cosaques les bataillons formés sur un bon emplacement s'enfuirent assez loin sans qu'on pt parvenir à les arrêter: c'était fait de nous, mon ami, si les Russes et les Autrichiens, profitant de leurs avantages, avaient poursuivi mes pauvres troupes découragées, mais cuntens de s'applaudir de leurs succès et de leur bonne fortune, ils me donnèrent le temps de 3 me remettre: moi pauvre diable qui, le soir de l’action, n'avais pas 6 ,U00U hommes, en eus 25,000 au bout de quelques jours. Il est faux, suyezen bien sûr, que nous ayons eu, comme on vous l'a sottement dit, 20,000 hommes tués, blessés et prisonniers. Ma perte n'est allée qu'à 10,000 hommes en tout, mes ennemis y ont été pour 24,000, cela doit être, puis %qu'ils econvicnnent. Tont ceci a mieux tourné que je n'osais l'espérer: ainsi tout le mal comme tout le bien qu'on craint ou qu’on espère, narrive jamais. Je ne vous fatiguerai pas du récit de tous les moyens que j'ai mis en œuvre pour éloigner les Russes, pour les empêcher de faire le siège de (logau et pour les obliger de repasser en Pologne, cela serait 39 un pen long pour le moment, mais je vous lirai ce que J ai composé. vous verrez que je n'ai pas perdu mon temps. et vous m'en saurez d'autant plus de gré. que j'ai été assez malade après la perte de notre terrible bataille. Si tout n'est pas aussi bien que cela aurait pu l'être, prenezvous-en à cette maudite attaque de goutte qui m'a bien fait souffrir et te duut je me ressens encore.
» Eu passant l'Oder à Koeben et près de ee moulin que le général de
‚mb heures de suite, ne ferma pas l'œil de toute la nuit: il arriva tont ané-
256 Memoiren von Henri be Cat.
Sehulenburg rendit jadis fameux par la retraite qu'il fit devant Charles XI, je conçus l'idée d'éerire sur les talens militaires et sur le earaetere de ce prince, vous vous rappellerez que je vous ai toujours dit qu'on n'avait point de ee conquérant des idées assez nettes et assez
je crois l'avoir bien peint, je vais vous lire mon, pour parler à la d'Argens, # mourceau, je l'ai fait avec l'impartialité la plus serupuleuse. «
Je trouvai en effet la pièce bien écrite. et qu’elle rendait exactement ce que Sa Majesté m'avait dit plusieurs fois de ce prince.
»Vons voyez,« dit-elle, »que je n’ai pas fait eomme Voltaire, qui tantôt loue et tantôt bläme, selon que souffle le vent des circonstances erden l'intérêt; il n'a pas rongi de se contredire : ses contradictions sur ee Prince | seront une tache éternelle pour le gentilhomme historiographe de ln | chambre. |
»Quand j'aurai quelques momens, je retoucherai mon disc, je ferai tirer douze exemplaires et vous en aurez un: je pense que les mi-W litaires qui me liront. trouveront que j'ai bien fixé ee qu'on doit penser | d’un prince si extraordinaire ; mais savez-vous, Monsieur, que ‘je mai pas mal causé, et que devant partir demain, je dois me reposer un pen? Bon soir et bonne nuit.« |
La séance en effet n'avait pas été courte, je ne sortis qu'à 7 du soir.
Le Roi, peut-être trop échauffé d'avoir parlé la veille près de quatre
anti à ce nouveau quartier, et, après une demi-heure de séance à table, il donna les ordres pour la marche du lendemain et se mit au lit: je n’eus pas l'avantage de le voir ce jour-là. On arriva d'assez bonne heure dans cet endroit, où l'on prit le, que l'on dressa pour la première fois en ordre de bataille. Je fusappe à 5 heures du soir, je trouvai Sa Majesté occupée à corriger son ( les XIL. « »Cette petite pièce, mon cher, m'intéresse, et d'autant plus n'ayant rien lu, sur ce prince, d'impartial et d’exaet, je désire que ouvrage ait ces deux mérites, et il les aura, je vous en réponds. de hardiesse et trop peu de liaisons dans les opérations ont. prince; s'il eût toujours suivi le même plan dans ce qu'il fit premières campagnes, qui sont admirables, il aurait fait tout, aurait voulu.« »Mais, Sire, ne faut-il pas des coups hardis dans la guerre? gois bien que par là on peut s'exposer à des malheurs, mais il pourtant, ces coups. « » Oui, il les faut, mais on ne doit jamais, mon cher, les
1759, 12.— 15. Noveinber. 257
r l'idée de la faiblesse ou du manque de tête de l'ennemi. et, dans le 8 que le coup hardi manque. il faut s'arranger de façon que ce coup rdu ne fasse pas manquer le point capital.
» Quant à moi, mon ami, il me faut cet instant agir avec beaucoup
hardiesse. pour réparer tous les malheurs de cette campagne qui m'a
® si funeste — je médite un coup, s'il me réussit. comme je l'espère. us aurons tous lieu d'être contens, et la campagne suivante, s'il est t que je doive la faire, sera une bagatelle en comparaison de celle e je vais finir: mais ce moment-ci il ne faut pas faire des fautes, j'ai faire avec des gens qui savent bien camper et qui sont prudens: si à 8 avantages qu on ne peut leur disputer, ils avaient eu de la hardiesse. as d'esprit de combinaison et de celui de profiter de leur bonne forne. il y a longtemps, mon cher, qu'ils auraient pu finir la tragédie. ais il faut dire tout, quand un chef ne peut pas agir par lui-même, il ı pas grand succès à espérer, erperto credi roberto: voilà encore de on latin. et voici l'heure de Morphee. qui me traitera mieux peut-être ‘il ne l'a fait les nuits précédentes: nous séjournerons deux jours ici nous nous verrons. Bon soir, priez pour que mon coup dont je vous rlerai demain, me réussisse, bon soir. «
Je fus appelé ce jour à 4 heures, Sa Majesté me parut de très one humeur.
» Vons me voyez bien aujourd'hui, mon cher, c’est que j'ai dormi mme au roi: cela ne m'était pas arrivé depuis ma pitoyable histoire : Kunersdorf: voyez à quoi tient notre pauvre machine: un peu de re- 8, un peu de sommeil, un peu de santé fait toute notre philosophie, tre sommeil cat notre gaicté: si à cela so joignent quelques succès. us me reverrez tout à fait avec ina bonne humeur que vous avez ja- 8 trouvée si admirable. Mais voyez, mon cher, comme je suis modeste, ne demande pas aux dieux plusieurs succès, je n'en désire qu'un, cei de reprendre Dresde. Dresde en mon pouvoir assure mes quartiers hiver et me met à même de donner sans cesse aux Autrichiens de jalousie pour la Bohême: la toque bénite qui se complaît à se percher r de hautes montagnes. se mettra par là à l'abri de toute attaque. ivez-vous ce que je ferai? je le laisserai planté sur ses montagnes éries, et par de forts détachemens je le tournerai si bien que je ettrai à ses convois de vivres des obstacles insurmontables, et forcerai a toque à abandonner et Dresde et ses rochers escarpés. Pour rendre tout plus aisé encore. je ferai faire des incursions en Bohême. «
» J'en accepte l'augure — Sire. ce succès en amènera bien d'autres. le aura plus que ce qu'Elle desire.
» Dieu le veuille, « dit-il, »priez-le avec ferveur. votre prière vaudra
Yurilationen à. d. Bıeuf. Eteatsardiven. XXII. 17
15 novembre a Krögin
16 novombre à Krögin 17 mvembre à Limbach
18 novembre
258 Memoiren von Geinrid de Eat. +
mieux que la mienne; enfin, mon cher, si tout cela ne me réussit pas, il n'y aura sûrement pas de ma faute. Dans la guerre, on ne peut ni trop espérer, ni trop désespérer, un ineident qu'on n'a pu prévoir, dérange tout à fait le plan le mieux concerté. Maintenant je ne veux pas vous arrêter davantage, j'ai encore quelques autres lettres à écrire, bon soir & et bonne nuit.«
Le Roi, très oceupé ce jour, ne me fit point appeler, il se conchadei bonne heure, et le lendemain, de grand matin, il se mit en marche avee l'armée au camp près de Kobach; après avoir passé la Triebsche em trois colonnes, la colonne première alla par Roth-Schoemberg, Sehmiedewalde, Birkenhayn et Wilsdruf, la seconde colonne passa par Robsehlitz, Kotte= | witz, Lugenheim et Saxdorf, la troisième colonne traversa .Korbite, Meissen, Neustadt, Röhrsdorf et Klipphausen pour aller à Hündorf età | Kobach, l'armée eampa devant Wilsdruf, le quartier général fut devant Wilsdruf. Le général de Zieten fut envoyé à Kesselsdorf, le général: Wedell à Meissen, le general Dierieke à l’autre bord de la Triebsche et le général Finek à Dippoldiswalde et à Maxen.
Je fus ce jour pour un instant chez Sa Majesté, que je trouvai anéantie de la marche qu'elle avait faite ee jour.
»Ah, mon eher, je ne vaux plus rien, je me fais vieux et bien mes forces m'abandonnent, ma voix s'éteint. «
Il me récita la fin de l’oraison funèbre du prince de Condé, où Botsuet fait les tristes complaintes ; ce qu'il avait déjà fait plusieurs fois
»N’avez-vous rien entendu aujourd'hui sur ma marche et sur mes detachemens; les uns diront, tout cela est bien, le plus grand blämera mes manœuvres, on est fort ici pour la critique.«
»Non, Sire, je n’ai rien entendu, je n'ai vu personne. «
»Demain nous serons à Wilsdruf; si vous entendez quelque faites-moi le plaisir de me le dire, car parfois on apprend des dont on peut profiter. «
En appréciant ce langage, je erus entrevoir que Sa elle-même des inquiétudes sur les différens detachemens qu'elles faits.
Le Roi prit son quartier à Wilsdruf et fit eantonner Varmde da les villages; tons eeux que je vis à mon arrivée, déclamérent, contre le détachement que le Roi avait fait à Maxen. re
Finck est perdu, vous le verrez, il est inouï que Sa laisse leurrer par le maréchal Daun ; quoi, parce qu'il détache l'Empire dans les environs de Pirna et qu'il renvoie en Bob gages inutiles et ses malades, le Roi prend ees
préparatifs pour la retraite et détache Finck avee Er n
1759, 15.— 18. November. 259
être pris, lui et ses troupes. Le prince Henri désapprouve hautement la conduite du Roi son frère. il lui a fait les réprésentations les plus sérieuses, il Ini a présenté Finck et son corps au pouvoir de l'ennemi, que cela était inévitable: on dit même que la conversation a été très 5 vive et que le Prince s'est retiré aussi mécontent que possible et résolu de quitter l'armée: » Vous le voulez absolument, mon frère: à la bonne beure, mais si malheur arrive comme il arrivera sûrement, prenez-vous à vous-même des malheurs de l'Etat. Le Prince tout échauffé de cette conversation dit à quelques officiers: »J’ai parlé en vrai patriote et en te bon frère. on n'a pas voulu m'écouter : si du moins l’armée s'était placée an peu plus à la droite pour être à la portée de Dippoldiswalde. il n'y aurait pas tant à craindre. Tel fut le langage de presque tous les ofliciers de l'armée, je me décidai, au cas que le Roi me demandät ce que l'on disait, de le rendre tout naturellement. 15 A 4 heures. je fus appelé. je trouvai le Roi occupé de vers: à l'imitation de Voltaire il fit une parodie de l'Errlésiaste. » Vous me voyez jouter avec l'auteur de la Fenriade, il l’'emportera sur moi, mais au moins je m'essaic et je me distrais.« Il composa en ma présence plusieurs stances qu'il me Int ensuite. Met comme il me demandait mon sentiment, je lui fis remarquer, mais en donnant ma remarque pour un doute, qu'il y avait un hiatns dans un vers et un mot équivoque dans un autre.
»Vous avez raison mon cher, je vous remercie, qu'il est difficile de faire bien, quand la tête est remplie de mille choses, mais que voulez- 2 vous. ces barbouillages m’occupent et adoucissont mes idées chagrines!« Le Roi se leva et vit sa grande carte qu'il faisait toujours suspendre dans sa chambre; après avoir regardé quelque temps, il me dit: » Approchez, je veux vous montrer la position de Finck.« Le cœur me battait, j'allais lui rendre tous les discours que j'avais 3% entendus. mais réfléchissant promptement que je pourrais l'aigrir et que mon langage serait inutile après tout ce que le Prince avait dit. je me eontentai de parler de mon chef.
:Sire, me pardonnera-t-Elle, si moi très ignorant ose Lui étaler toute mon ignorance”? Elle rira sans doute.
35 » Eh bien, eh bien, que pensez-vous de cette position de Finck ’« »Sire, n'est-il pas à craindre que les ennemis, venant sur ses derrières. sous le prétexte de se retirer, ne l’enveloppent, que le maréchal Daun. qui vous peut tenir en échec avec 8a premiere ligne, ne détache la seconde pour attaquer votre général en queuc de concert avec l'armée % de l'Empire. qui tombera sur sa droite. et les Croates, qui attaqueront la gauche ?:
19 novembre
260 Memoiren von Heinrich be Catt.
Le Roi devait comprendre à mon langage que ce n'était pas celui d'un homme tout à fait ignorant, et que ce que je Ini disais, avait dû m'être dicté par des gens du métier, et devait me demander d'où je tenais toutes ces réflexions ; mais il n’en fit rien.
»Non, mon ami, non, vous n'avez rien à craindre; vous verrez que % ma toque bénite et ses consorts seront très charmés de retourner en Bohême pour s'y gratter les ...... à leur aise. Je vais vous relire encore mes stances.«
Je ne les écoutai pas avee plaisir, tant j'étais frappé et de ce que J'avais entendu et de ce que je voyais de la tranquillité du Roi; après aie lecture et quelques petites corrections, il me donna le bon soir et je me retirai.
Le quartier général fut plus inquiet ee jour qu'il ne l'avait étéln veille; un aide de camp qui sortit dans la matinée de chez le Roi, me
A Widra it qu'il lui avait paru inquiet; la critique alla grand train dans cette
avant-midi : Finck sera sûrement pris, pourquoi ne l'avoir pas laissa | Dippoldiswalde, les Autrichiens se seraient peut-être alors retirés d'enx-
mêmes, et on aurait pu leur faire une bonne affaire d’arriere-garde, en
ne l’entreprenant, au reste, que lorsqu'il n'aurait pu revenir sur ses pas; pourquoi n'avoir point écouté le Prince qui voit toujours les choses leur vrai point de vue, et toujours avee plus de sang-froid? Ces pour: \ quoi ne finissaient point; comme ils étaient le langage de toute armée, ils m'inquiétaient pour la position du Roi, pour son repos, et pour la eonservation de si braves troupes.
A cinq heures, je fus appelé, je trouvai le Roi occupé de ses de la veille.
» J'ai bien avancé, mon eher, après votre départ, j'éerivis encore une demi-heure, et me voiei à l'ouvrage depuis 2 heures et demie. Quelle heure est-il?«
»Cinq heures, Sire.«
» Ah, c'en est assez : je vais vous lire tout ee que j'ai fait; eh bien. que dites-vous de cela, n'avez-vous rien remarqué qui choque ww oreilles ?« .
» Rien, Sire.«
Mes pauvres oreilles étaient trop remplies de ce que j'avais du dans la matinée, pour être sensibles à l'harmonie des vers; que je n'avais presque rien entendu de cette composition, tant mon âme était angoissée, et plus je voyais le Roi tranquille et s'oceuper de ol étrangères à sa position, et plus je souffrais.
» Voyons encore notre Finek sur la carte. « -
I me le montra, et la position de l'ennemi,
1759, 18.— 20. November. 261
» Voilà, mon cher. la marche qu'il tiendra pour decamper: cela fait, je pourrai respirer plus à mon aise et m'occuper un peu de choses qui me re&jouissent. «
Je ne disais mot à tout cela.
5 » Vous me paraissez bien sérieux aujourd’hui?« me dit-il.
‚Je le suis, il est vrai, Sire, ou plutôt je suis triste, parce que l’on m'a fait craindre de toute part pour le corps du général Finck que l'on dit si aventuré.
»Comment aventuré' Ne craignez rien pour lui, et ne connaissez-
10 vous pas mes gens qui s'effrayent souvent de tout, et se complaisent à critiquer mal à propos mes démarches même les mieux réfléchics ?«
Je voulais repliquer, quand Sa Majesté me dit :
»J ai encore quelques ordres à donner, mon cher, ainsi bon soir, point d'inquiétude, dormez très tranquillement, adieu. «
15 J'appris dans cette matinée que le Roi, qui affectait tant de tranquillité et qui me la recommandait tant la veille, avait témoigné après mon départ beaucoup d'inquiétude sur la position de son général Finck ; au lieu d'ordre qu'il avait à donner, comme il me le disait, il s'occupa de sa parodie, mais il s'en occupa avec angoisse: au moindre bruit qu'il
æ entendait, il appelait un laquais pour demander ce que c'était que ce bruit, et sil n'était point venu des nouvelles. Plusieurs fois il se leva pour s'assurer par lui-même s'il n’y avait point d'officiers dans l'antichambre, et quand on lui disait qu'il n’y avait personne, »Je eroyais«, disait-il, savoir entendu parler un de mes aides de camp.«
25 On apprit que le général Kleist avait brûlé plusieurs magasins et des villages en représailles de ceux que les Autrichiens et les Russes avaient incendiés, et qu'il avait fait un assez grand nombre de prisonniers: cela n'était pas mal, mais ces avantages ne dédommageaient pas des inquiétudes réelles que l'on avait sur l'armée de Finck.
3 Je fus appelé à 1 heures, je trouvai le Roi dans une agitation extreme. chaque fois que l'on ouvrait la porte, le feu lui montait au visage.
„Ah voici, mon cher, une mauvaise nouvelle, je nc suis plus heureux. mon temps a passé, je dois m'attendre à tous les malheurs.«
35 Et ce que l'on venait annoncer, était qu'il n'y avait point de nouvelles.
»Ce qui me rassure un peu« me dit-il, (car il m'avoua ce moment qu'il avait de grandes inquiétudes pour Finck) »c'est que j'ai détaché le général Hülsen avec 8,000 hommes pour déloger Brentano de Dippol-
40 diswalde où il a marché, et pour assurer la communication de l'armée avec les troupes de Maxen. Qu'est-ce que tout ceci deviendra, mon
ce 20 nc
vembre
à Wilsdn
262 Memeiren von Heinrich be Catt.
cher? Si l'on pouvait exalter son âme et lire dans ce sombre avenir, cela pourrait être quelquefois utile.«
»Sire, mais je crois fermement qu'en général ce serait un grand malheur de prévoir tout ce qui pourrait arriver.«
» Vous avez raison, et, malgré votre raison, je désire cet instant de à savoir ce qui en est et sera de cette canonnade que l'on a entendue, et je le désire au delà de tout ce que je pourrais vous dire; j'ai envoyé bien du monde pour avoir des rapports de ce qui se passe, personne ne vient, peut-être en aurai-je dans la nuit, peut-être que non, et je me coucherai dans cette incertitude, ah quelle vie, mon cher, que la mi-M enne! Je vous en fais mener une, mon cher, qui est assez triste.«
» Elle l’est et elle le sera toujours, Sire, tant que je ne verrai pas Votre Majesté aussi heureuse que je le désire, je ne m'occupe que d’Elle, c’est une vérité à laquelle je La supplie de eroire.«
» Vous êtes bien bon, Catt. Si je me tire de tout ceci, vous n'aurez li pas perdu vos peines.«
Le Roi allait souvent à sa carte.
»Si on entreprend quelque chose sur Finck, il a bien des moyens de se retourner; voyez,« me dit-il, »les positions, voyez les chemins qu'il peut prendre; le grand point est que mes généraux ne perdent pas la töte.«
» J'espère, Sire, qu'ils ne la perdront pas, ce n’est pas la première fois qu'ils attaquent ou qu'ils se défendent, ils sont dans l'habitude de faire bien l’un et l'autre.
»Nous verrons, mon eher, à demain, et, sur ce, je vous souhaîte les bon soir, et que vous goûtiez plus de repos que je n'en aurai, car je vous le dis encore, j'ai de grandes inquiétudes, plus pour l'honneur des armes, que pour une perte de troupes qui pourraient être prises: Phonneur et l'opinion font tout. «
ce 21 no Ce jour fut un jour de douleur pour toute l'armée et pour tont com Be qui était au quartier général et surtout pour le bon Roi. La canonnade à Wilsänf de la veille, des pelotons de gens habillés de bleu que l'on voyait des postes avancés défiler vers Dresde, redoublérent les angoisses que l'on avait sur le corps du général Finck, et quand, vers les 4 heures de l'après-midi arrivèrent deux paysans pour annoncer que tout le du général avait été pris, la consternation fut universelle. Appeléà. 4 heures et demie, je trouvai, dans l’antichambre du Roi, son aide de camp général de Krusemarek et toute la suite; à la vue des deux paysans et de la contenance de tous les officiers qui étaient là, je m) =
»Mon Dieu, malheur est arrivé, le corps est pris, et notre
que fait-il? {
1759, 20. 21. November. . 263
‚Il ne sait rien encore, me répondit-on, personne de nous ose lui annoncer cette désastreuse nouvelle.
„Mais, pour l'amour du ciel, Messieurs, que faites-vous! Dans cette position si cruelle, tout retard est précieux à l'ennemi et nuisible à notre
5 Roi, qu'avez-vous à risquer >:
> Mais vous connaissez notre maître. «
> Eh bien, je risquerai moi, je lui apprendrai, avec la douleur la plus poignante, cette cruelle nouvelle, il lui importe qu'il la sache le plus tôt possible, il n'y a pas de moment à perdre. |
10 Je dis au laquais de garde de m'annoncer, et j'entrai tout de suite. Le Roi, occupé de ses vers, ne s’apergut pas. j'étais là, quel saisissement n éprouvais-je pas! que de réflexions je faisais et que d'angoisses dans mon äme! Enfin, après un demi-quart d'heure. le Roi, ayant fini sa strophe, me regarda :
15 » Ah, vous voilà, mon cher, n'avez-vous rien appris ?«
> Oui, Sire, mais des choses tristes.
» Quoi, mon cher, quoi, mon cher ?« et il changea de visage.
»Sire, on a vu beaucoup de troupes habillées de bleu défiler vers Dresde.:
20 » Mais, juste ciel, a-t-on bien vu?«
» Oui, Sire, il y a ici, dans l'antichambre, avec son aide de camp général, deux paysans qui sont venus dans l'instant annoncer ce que j'ai l'honneur de Lui dire.
Le Roi court à la porte, l'ouvre, et appelle lui-même le général et
25 les paysans.
» Qu'est-ce donc que tout cela, qu'avez-vous ?«
Les paysans très tranquilles se grattent la tête et, en se la grattant, . disaient : : Majesté, nous avons vu votre cavalerie mettre pied à terre, et vos soldats tous pris par l'ennemi: et ce qui m'a paru bien drôle:, dit
30 un paysan, tout en continuant à se gratter, » c'était de voir cette cavalerie descendre de cheval.«''
Le Roi renvoya les paysans et l'aide de camp général: seul avec moi, il parcourut à grands pas la chambre, pendant quelques minutes, puis m'embrassant et sa main sur mon épaule, il s'écria :
35 »Alı. mon ami, quel coup, mon Dieu, quel coup' Cela est-il pos-
1 Le Roi perdit dans cette malheureuse affaire 18 bataillons, pas complets, il est vrai, ‘35 escadrons, 66 canons, beaucoup de drapeaux, d'étendards et de timbales. et neuf généraux : le licutenant-général Finck, les généraux .majors de Rebentisch. de Mosel, de Lindstedt, de Wunsch, de Bredow, de Platow, de Fasolt,
40 de (rersdorff. l'out le bagage fut conservé.
ce 22 novembre à Wilsdrut
264 * Memoiren von Heinrich be Eatt. N
sible! Serais-je venu en Saxe pour y apporter tout mon malheur, c'est un coup affreux, je ne le puis croire. « II appela de nouveau le général de Krusemarck, son aide de eamp. »Mais, mon cher, cela est-il possible, mes généraux ont-ils done tous perdu la tête, n’ont-ils pas dû se retirer à temps? n'avaïent-ils pas 5 | des chemins par où ils pouvaient se retirer? Le diable les a-t-il tous aveuglés, cela est si horrible que je ne puis le croire encore.« » La chose est certaine « dit le général, »j'en suis pénétré de la douleur la plus vive.« a » Jugez de la mienne, cher Krusemark, jugez-en, je vous prie« 1 Le Général pleurait, je pleurais aussi; quelle scène, bon Dieu, le Roi donna un ordre au Général et le renvoya, il continuait de Jeep à grands pas sa chambre, s'écriant de temps en temps: »La chose, mon cher, serait-elle possible ?« Puis il vit sa carte un moment, et venant à moi en me mettant en-1 core la main sur l'épaule:
» Voilà, mon cher, un de ces coups de la fortune dont il lui restait de m’aceabler, mais il ne faut pas perdre ici la tête, il fant être ferme, et je le serai — oui mon cher, je le serai, en dépit de toutes les toques bénites, j'ai dans l'instant mille choses à faire pour lesquelles vous nes pouvez m'aider, je vais prier mon bon frère de passer chez moi, et nous verrons ensemble comment nous nous tirerons de cette diabolique histoire; bon soir, mon cher, si j'étais le seul malhe ‚ je me eonsolerais. « = Quelle agitation au quartier général et à l'armée , quand on fut suré de cette nouvelle désastreuse. Le temps du bonheur est fini, disait on assez unanimement, nous n'avons qu'à nous attendre à une foule de révers; qu'on oubliait bien dans cet instant tant de victoires gagnées et tout ce dont le Roi était capable pour remédier aux maux, pour r&parer les pertes et les défaites! Quand on revit le Roi après la perte de la bataille de Kunersdorf, j'entendis de toute part ce langages » Now n'avons rien à craindre aussi longtemps que ce grand homme sera notre tête, on peut le vaincre, mais on ne peut l'accabler, il toujours dans la beauté de son génie toutes les ressources pour nous sauver,« et maintenant on ne voit qu'une perte et réelle.
Je fus appelé ce jour à 3 heures et je restai jusqu'à 9; quelles douloureuse ! x »Quelle horrible nuit, Catt, j'ai passée, j'ai done apporté en le malheur qui me perséeute ; au moment de finir la campagne çon assez brillante, de voir l'ennemi abandonner Dresde et
1759, 21. 22. November. 265
pertes dans sa retraite, faire reposer mes pauvres troupes qui ont tant eu à souffrir, il faut que j'essuic l'affront le plus inouï; cette idée me poursuit sans cesse, il est des instans où je ne saurais mimaginer la réalité. «
5 J'essayai vainement de faire diversion à ses idées, mais elles se présentaient toujours à son âme étonnée de cette infamie.
» Voyez mon ami, comme j'ai été malheureux' traité durement par mon père, enfermé trois mois seul dans une chambre, où j'ai eu bien des avanies à essuyer, où je n’avais pour toutes ressources que Bossuet.
10 sur les Vartantes, et Basnage, malheureux de toutes les manières pendant cette guerre, je n’ai vu que des instans, à Rheinsberg, l’image du bonheur: j'ai maintenant des momens d’impatience et d'indignation que je m'efforce de contenir, je suis comme un forçat qu'on a enchaîné et qui se débat pour rompre ses liens. «
15 C'est ainsi qu'il m'exprimait sa douleur, en se promenant avec moi dans la chambre: il s’assit devant la table et, prenant un papier, il me montra quelques vers quil avait voulu faire; je dis qu'il avait voulu, car aucun n était fini: cette vue, en me prouvant l'agitation de son âme, émut et attrista vivement la mienne.
% » Pour me distraire, mon cher, j'ai barbouillé tout ceci, mais il n'y a pas moyen de faire quelque chose qui ait tant soit peu le sens commun.«
‚Dans la position actuelle, je congois aisément qu'il est impossible de faire de bons vers, mais en en faisant quels qu'ils soient, Elle adoucit
2 par là du moins pour quelques instans Ses idées chagrines. «
» Vous avez raison, mon cher, je vais essayer. «
Elle fit en ma presence une strophe qui n'était pas mal.
»Non, cela ne va pas, et de quoi diable me mäld-je'«
Il sc leva, et fut à sa carte qu'il considéra longtemps.
30 » Voyez mon cher, ce que mes gens auraient pu faire, sils avaient eu le moindre sens commun: ils pouvaient sc retirer par Giesshtibel en Bohème, et de là gagner la Saxc par Einsiedel, par Asch ou par le Basberg: ils pouvaient prendre le chemin de Glashütte, qui conduit à Freiberg par Frauenberg: ils pouvaient sauver la majeure partie, mais mes
35b...., moins touchés de leur honneur et de leur réputation que de leur bagage. ont eu l'infamie de mettre bas les armes: vu ma situation, la perte est considérable, mais l’honneur, mon cher, l'honneur est une perte immense et ne se répare pas, il faut des siècles pour effacer cette perte et cette tache ignominieuse. J’appelle à mon secours raison, philo-
%e sophie, mais tout cela ne m'aide point, tout cela ne change point le sort: heureux, mon cher, heureux, je vous l'ai dit souvent :
266 Memoiren von Heinrich be Eat.
Qui satisfait de son humble fortune, Libre du joug superbe où je suis attaché, Vit dans l'état obseur où les Dieux l'ont caché.
»Mais que de tristes momens je vous fais passer, mon ami: je devais renfermer en moi-même toutes mes inquiétudes, mais on aime A en- à tretenir de ses maux ceux qu’on croit y être sensibles.«
»Si je le suis, Sire! ah que ne ferais-je pas pour les adoueirl«
»Je vous crois, mon cher, et cela me touche; il est tard, je vous ai tenu bien longtemps, je ne veux plus abuser de votre complaisance; bon soir, cependant encore nn mot, je ne sais, le cœur me dit que demain ilı pourrait bien y avoir quelque affaire, si je pouvais être heureux, si je pouvais battre la toque, que cela serait delicieux, mon cher, et me ravigoterait, Malgré les fatigues de mes troupes et les inquiétudes qu'elles | ont eues, je suis sûr qu’elles sont très disposées à se battre, bon soir.«
ce 23 no- Dans la matinée, le maréchal Daun, pour éprouver sans doute lait
ST contenance de nos troupes , s'avança à la tête de son avant-garde jus |
AWikdrf qu'aux postes avancés de l'armée du Roi, mais le Maréchal retourna bien vite dans son camp, quand il vit notre armée en ordre de bataille et très disposée à le recevoir: le tout se réduisit à une eanonnade qui fut très vive. En parcourant la première ligne, j'entendis un eri g ral, je demandai au comte de Henckel, très digne officier du régiment. Prince de Prusse, ce que c'était que ces discours tumultueux ne tenait.
»Ce sont des discours d'allégresse « me dit-il, »ee son des dé de combattre. Qu'ils viennent ces gens, qu'ils viennent, nous les rı 3 en bons Prussiens, tout doit se décider aujourd’hui, nous Pe notre revanche, vaincre on mourir pour notre Fritz. «
Vaincre ou mourir, c'était le eri général.
Je n'oublierai jamais ce spectacle attendrissant si honorable l'armée et tous les sentimens qu'il exeita dans mon cœur,
Les Autrichiens, qui avaient chassé nos postes avancés, rent une quantité de billets dans lesquels ils avaient déeritW: Finck; ces billets, bien loin d'intimider les troupes, les Ê contraire du désir de venger l’affront que le Général avait Mes a
Sa Majesté me fit appeler à 11 heures, après qu'elle se fut ren à son quartier, ’
»Quavez-vous dit, mon cher, de la toque benite? Le gr ral, enflé de ses succès, s’est imaginé qu'il ne nous trou bien préparé à le recevoir; il a eru peut-êtré que comme j'aurais décampé lächement; mais le bon homme a compté sans peut-être que cet hiver même je lui donnerai encore ben du
“ie
1759, 22. 23. Rovember. 267
tordre. mais je ne suis pas actuellement bien, mon cher, j'ai de nouveau quelques ressentimens de goutte. il ne me manquerait plus que cela pour m'achever, je traiterai cependant et ma goutte et tous mes maux comme vous savez que je les traite, je piquerai ma bête pour quelle
5 aille, coûte que coûte: la ménagerais-je, mon cher, lorsque je vois tant de braves gens se sacrifier pour moi et pour la patrie!«
Je lui rendis compte de ce que j'avais entendu dans les lignes ct que m'avait expliqué le comte de Henckel. Des larmes &coulerent de ses yeux.
10 » Eh bien, aurais-je bonne grâce de m épargner ? je me ferais hacher en pièces. si par ce sacrifice je pouvais donner la paix à tant de gens qui ont tant combattu pour elle. Après diner, à 3 heures; jai encore l'ordre à donner et une lettre à faire.
A mon retour de chez le Roi, je trouvai chez moi un officier qui
15 m'attendait: Savez-vous mon ami, que Sa Majesté, après avoir entretenu assez longtemps le prince Henri son frère. le soir de la triste nouvelle. il lui écrivit après qu'il l'eut quitté : » Pat au ciel, mon cher frère, que j'eusse eu encore pendant sept ou huit jours la goutte bien serrée, avant que de vous rejoindre, ce revers ne me serait pas arrivé.
20 » Non, je ne sais rien de cette lettre, si elle est telle que vous me la dites, le Roi a eu raison de former ce vœu-Ilà, il aurait moins souffert de ses accès qu'il souffrira de son désastre et de la honte attachée à la perte qu'il a faite. «
A 3 heures l'après-midi je me rendis chez le Roi, comme il me l'a-
25 vait ordonné : je le trouvai occupé encore de ses vers.
» Voici ce que j'ai fait depuis que vous m'avez quitté. je vais vous le lire, cela n'est pas bien, ou plutôt cela est très mal, mais que puis-je faire dans ma position '«
‚Vous distraire, Sire, par quoi que ce puisse être, tout sera bien
3 lorsque vous serez parvenu à éloigner un peu vos idées chagrines.«
»Eloigner, mon cher, la chose est bien difficile, je vois toujours Finck au bout de ma plume.«
Les vers valaient mieux que ceux des premiers jours, mais on voyait bien en tout qu'il ne composait que pour essayer de calmer le cha-
35 grin qu'il éprouvait : après la lecture qu'il me fit de ges vers. il apostropha le général Finck et quelques autres généraux avec une véhémence qui me fit bien voir tout ce qu'il renfermait dans son cœur: mais il me fit l'éloge du général Wunsch.
»Voilà un hommes. dit-il, »lui seul n'a pas perdu la tête. il a voulu
“se faire jour avec la cavalerie, et les indignes l'ont empêché de faire ce bel acte de valeur.«
268 Memoiren von Seinrid de Eatt.
Pour éloigner ces idées chagrines, je voulus ramener à la} je présentai même la difficulté de jouter avec Voltaire sw ces petites pièces de vers de société, je lui en citai unes, m'imaginant que, peut-être, il s'essayerait sur ces jimaginai mal, Finek revint sur la scène, et sans doute il tenu encore longtemps sur ce triste sujet, si on n'avait pas annoncé un officier qui venait de la part du général de Hülsen. II me souhaits | le bon soir.
»Dormez mieux que moi; à demain.«
Je fus appelé vers les six heures, ma séance fut très courte, qu'on souffrait d'une colique hémorrhoïdale.
»Je suis bien mal à mon aise, mon cher, tout se réunit pour me tourmenter. «
Le Roi ne m’entretint, dans ce peu de momens que je fus avec lui, que de son plan de retraite, dont il m'avait déjà parlé quelquefois , mais! pas si en détail qu'il le fit ce moment.
»Et, mon ami, si je puis sortir un jour de tout cet &ponvantahle tracas , voici comme j'aimerais passer le reste des jours que le sort destine : je me réserverais une province dont les revenus monteraient 100,000 &eus par an, je me choisirais quelques amis honnêtes, éelai complaisans, mais sans adulation ; j'éloignerais de toutes mes forces | ambitieux et les intriguans, je ne voudrais point être trop près d'une ville, parce qu'il y aurait toujours de la royauté et des respeets; je ferai cette loi inviolable que chacun fût libre, que l’on parlât, que l'on avec moi en ami, et sûrement j'en serais un tendre, coulant et fidi Tout étranger, homme sociable, de mœurs, d'esprit et connn serait reçu chez moi à bras ouverts, mais j'éloignerais avee grand tous ceux qu'y attirerait la simple et sotte curiosité. Mon diner
leur laisserais quelque chose après ma mort, pour qu'ils se #0 quelquefois de moi; c'est ainsi, mon ami, que je semerais de qi fleurs le peu de chemin qu'il me reste à faire. «
Il me cita ces vers de Chaulieu
Ainsi sans chagrin, sans noirceur, ete. a
Ilme montra le dessin qu'il avait fait dans la matinée de la m qu'il voudrait avoir pour Ini et pour les six amis qui seraient, ı à demeurer. Il avait fait une petite aile pour les passagers de qui se proposeraient de séjourner quelques jours chez Int.
»Adieu, mon cher, je vais me mettre au lit, pensez joli plan de retraite. Bon soir.«
1759, 23.— 25. November. 269
Je fus ce jour à 7 heures du soir chez Sa Majesté, que je trouvai ce 25 no quitte de sa colique et occupée de sa pièce. ie
»Enfin, mon cher, voyez ma pièce sur Salomon expédiée ct assez À Wilsère bien corrigée; je finis par une chute que je ne crois pas, mais puisque
5 tout le monde le croit, il est de la décence ct de l'honnêteté de ne pas dire autrement.«
Ces mots de décence et d’honnêteté me plurent, et je souris en les entendant.
» De quoi riez-vous, mon cher ?«
10 > De voir Votre Majesté si complaisante pour la façon de penser des autres qui n'est pas la sienne.«
» Mais dites-moi, où et quand avez-vous entendu que je n'ai pas des égards pour les objets de croyance des autres, surtout lorsqu'ils fondent sur ces objets leur espérance et leur bunheur ?«
15 Je ne voulus pas dire, quantes et toutes les fois que j'avais remarqué le contraire. je me contentai de l'assurer que sa façon de penser était la raison même et qu'en effet il serait cruel, comme elle le disait, de tourmenter quelqu'un sur les objets de 8a créance. sans lui pouvoir présenter d'autres idées plus consolantes.
æ *Vous avez raison, mon cher, croycez-vous que ma pièce soit assez bonne pour être envoyée au patriarche ?«
‘Oui, dis-je , »si Elle la revoit encore dans des momens plus tranquilles.«
»0h, je ne me presserai pas, je vous assure, je ne me suis que trop
25 hâté à lui mander que je reprendrais Dresde, et je me mords les doigts de l'avoir fait, si j'avais attendu quelques jours. il n'aurait par ma lettre, qui me peine plus que je ne saurais vous le dire: ce vieux singe ricanera et se moquera de moi et de mon aventure.«
‚Il en sera peut-être touché, Sire. :
% « Touché, vous connaissez bien ce b..... -lä.«
Ceci le ramena à son désastre.
» Plus je pense à ce coup, mon cher, moins j'en puis revenir. il s'est fait presque au même endroit où j'ai pris les Saxons, je vous l'ai dit, et je vous le répète, je ne puis plus être heureux — je suis presque sûr, il
35 est vrai que je me tirerai de ce mauvais pas, qu'à quelque chose près je conserverai, malgré tant d'échecs, tout le terrain que j'ai eu au commencement de la campagne, mais qu'est-ce que tout cela au prix de ce que j'ai perdu par la manœuvre indigne de ce maudit Finek: elle répandra pour jamais la plus grande amertume sur mon existenee : adieu.
4 mon cher, je vais, avant de me coucher. lire mon livre de consolation, le troisième chant de Lucrèce, c'est, vous le savez, ma lecture favorite dans
270 Memoiren von Geinrid be Gatt.
mes momens de revers et de tristesse: cet homme-là m'aide, ainsi que mon Mare-Antonin: bon soir. « ce 26 no- Ces deux jours, je ne fus appelé que pour le voir une minute dans 59 son lit, où il souffrait beaucoup de douleurs de goutte, mais une forte Im. transpiration le remit si bien que le jour suivant il n’&prouvait aneune 5 vembre] douleur.
ce 28 [no- Je erois, mon cher, que le diable s'en mêle pour me faire souffrir; sub], eet instant-ci j'ai plus besoin que jamais d'un peu de santé, et me voilà. à chaque instant souffrant toujours quelque nouvelle chose. Passe, si tout eeei, même quelque chose de pis, me fût survenu avant mon arrivéeln à Elsterwerda, je n'aurais dit mot, mais à présent que j'ai besoin d'agir et de bien agir, je me plains des douleurs physiques que j'épronve, mon cher, j'en ai de morales plus qu'il ne m'en faut. »J'ai corrigé un peu ee matin mon Salomon, il est bien loin de celui de Voltaire, n'est-ce pas Li »Il ne serait pas étonnant, Sire, que eela fût; Voltaire a tonte ln tranquillité possible pour composer et Votre Majesté ne l'a pas, ileom | pose pour le publie et Elle écrit pour se distraire. « } Vous avez raison, Catt, mais à tout ce que vous dites, il faut ajonter le grand point, il a le génie des vers et je ne Vai pas, je ne suis qu'ins pauvre dilettant qui a grand besoin d’indulgenee; au reste, la strophe où ce
Lion mort ne vaut pas
Le moucheron qui respire, est ce qu'il y a de mieux; cette idée si vraie est supérieurement bien# rendue: tout le reste est assez faible; j'espère avoir bientôt une lettre de Ini.«
»J'en ai une de lui à M. Haller avee la réponse; le publie, Sire, # fort goûté celle-ci. «
»Donnez, donnez-les-moi, que je lise l'une et l'antre.«
Le Roi lut couramment la lettre de Voltaire, mais il lut celle de Haller, comme il lisait ordinairement ee qu'il ne voulait pas approuver c'est-à-dire d'une manière décousue, partageant les phrases, ne nulle attention aux points et aux virgules. Je jugeais par cette qu'il donnerait la réponse mauvaise, et je jugeai mal.
»Quelle belle réponse, et que de bonnes leçons il donne drille. Voyez ee qu'est ce vieux singe, il pousse les hauts eris qu'un certain quidam déelame contre la religion, lui qui a vomi: reurs contre elle; que de patelinage dans sa lettre, ah mon cher, € bien dommage qu'un si beau génie ait un caractère si abominable; savez peut-être qu'ofrant un jour son cœur à Crébillon ou à
1759, 25. Rovember — 3. Dezember. 271
crois: »Fi.« lui répondit celui-ci, vous me donnez la plus mauvaise partie de vous-même. A propos de mon homme, savez-vous, comment il a fait chez moi son Jugement sur les savans? Le libraire qui imprimait L’essai sur la vie de Louis XIV, se plaignit amèrement de ce que le se- S cond volume n'était pas aussi étendu que le premier. Voltaire voulut éluder ces plaintes. Ces canailles de libraires ne sont jamais contens, ils veulent toujours tromper les pauvres auteurs. Le libraire sachant sans doute par expérience que certain auteur ne trompait pas mal non plus. insista pour que le second tome fût plus volumineux: alors mon
10 Voltaire fit à la hâte son Jugement et écrivit ce qu'il savait et ne savait pas. Mais, mon cher, je crois qu'il est tard, bon soir et bonne nuit.« Il était dix heures.
Le Roi me fit appeler à 5 heures de l'après-midi. > Vous m'avez retenu hier très honnêtement; savez-vous qu'il était
15 dix heures? aujourd'hui j'aurai montre sur table, je dois partir demain de grand matin pour Freiberg, j'irai renforcer Hülsen et prendre avec lui des arrangemens pour la sûreté de mes troupes; dans quelques jours, je retournerai, j'espère vous retrouver bien portant. Je vous laisse au milieu de gens cffrayés qui vous peindront en noir notre situation ac-
ætuelle: elle n'est pas des meilleures, il est vrai, mais elle n'est pas désespérée. ainsi mon cher, tenez-vous-en à ec que je vous dis, et avec votre bon sens appréciez les craintes, les déclamations et les critiques: on n’a pas mal fait de ces dernières depuis notre malheureuse aventure. et l'on n'en fera pas mal encore.
25 Il passa de là à la question sur le meilleur des mondes, qui n'était pas. disait-il, celui que nous habitons, et à limmatérialité de l'âme. Comme tout cela aurait pu mener loin, et qu'on en avait déjà si souvent parlé et souvent sans s'entendre, je laissai perorer sans mot dire.
» Je le vois bien, mon cher. vous ne voulez pas acquérir, sur ces
% points, des idèes nettes et prècises, pour n'être pas dans le cas de changer d'opinion, ainsi je vous abandonne à votre urthodoxie, en vous priant de me permettre de vous dire que, lorsque je serai détruit, je suis très sûr que rien ne m'inquiétera plus; et vous, en loyal Calviniste, imaginez des plaisirs et des peines après que vous ne serez plus dans cette
as belle planète où nous végétons pour souffrir: mais comme je vons parle en vain, je vous souhaite une bonne nuit: au plaisir de vous revoir ici le 3 ou le 4, adieu.
Le Roi, de retour dans la matinée, me fit appeler à 6 heures. »Je n'ai pas mal travaillé, mon ami, pendant cette couple de jours que j'ai été absent. J'ai trouvé une position admirable pour le corps de troupes qui doit rester la: suivez-moi sur ma carte. la Mulde, qui coule
ce 29 nc
vembre
à Wilsrére
ce 3 dé.
cembre
à Wilsèru
272 Memoiren von Heinrich be Gatt.
entre des rochers, couvre le front de l'armée, on ne peut passer eette rivière que sur trois ponts de pierre derrière lesquels j'ai fait poster force infanterie pour les défendre, et pour que rien ne manque pour bien recevoir l'ennemi, ces ponts même seront chargés de bois mêlés avee des matières combustibles; vous voyez, mon cher, que j'ai pensé 5 à tout, j'ai pourvu aussi à la sûreté de Torgau, je ne crains rien de ce côté-là, et vous verrez que je me tirerai encore de tout ceci, mieux que je n'aurais pu me limaginer; peut-être même pourrai-je entreprendre quelque chose, et pour cet effet j'ai prié le prince Ferdinand de m'envoyer quelques secours avee le Prince héréditaire. Fort de ces troupesis hanovriennes et de mon neveu, je tenterai quelque chose, si elle est humainement possible.«
Il me fit à cette occasion un bel éloge du Prince héréditaire.
»A tous les talens possibles, à la plus grande valeur, aux vues les plus étendues, il joint un cœur excellent et une politesse enchanteresse; 15. ne croyez pas, mon cher, que le vif attachement que j'ai pour Ini, m'a veugle sur son sujet, je vous le peins tel qu'il est: tous ceux qui le connaissent, le voient du même œil que moi, et vous en jugerez vonsmême, quand vous aurez l'avantage de le voir et de l'entendre. À
»Eh bien, mon ami, qu'avez-vous fait pendant mon absencete
» J'ai lu et j'ai écrit, Sire.«
» Vous a-t-on bien étourdi par des déclamations?«
»Je n’en ai entendu aucune; quoiqu'on sente que la position dans laquelle Votre Majesté se trouve, ne soit pas des meilleures, on convient qu'Elle a fait tout pour la rendre passable, et l'on espère qu'Elle parera les malheurs précédens, et qu'Elle foreera bon gré mal gr& Ses ennemis à faire la paix.ı >
»Oh, pour le coup, on me fait trop d'honneur et on va un pe tropvite en besogne, au reste, fasse le ciel que l'on rencontre juste. Que vous! dit votre Calvin avec lequel je vous laissai la veille de mon départie
» Rien Sire, je n'ai pas pensé du tout à lui, j'ai mes principes, m'y tiens et je ne lis que très rarement tout ce qui est controverses
» Eh bien, mon cher, j'ai mieux fait que vous, je suis plus ou religieux que vous ne l’ötes; sachez que dans des instans de que j'ai eus à Freiberg, j'ai lu un sermon de Saurin: Que te Ephraim, ta piété est comme la rosée du matin, cette pièce est rieurement bien écrite. «
» Voilà qui est exemplaire, Sire, je crois toujours , l'honneur de le Lui dire, qu'un jour Votre Majesté sera, sinon du moins très eroyante. «
» Vous badinez, mon ami.«
1759, 3. Dezember. 273
»Non, Sire, je ne badine point; la croyance Lui viendra sans qu'Elle s'y attende, un instant de calme. de dégoût, de revers, peut faire de Votre Majesté un modèle de dévotion.
Il rit beaucoup de mon idée.
5 »Savez-vous. mon cher, que peu s'en faut que vous ne me persuadiez d’etre Chretien?«
Comme il me citait ce passage, je lui répondis :
> Plût au Ciel qu'il ne s'en fallût de peu. ou plutôt qu'il ne s'en fallüt de rien.
10 »Cela viendra un jour , comme vous tenez ferme à vos idées: mais, mon cher, à propos du sermon que j'ai lu, tous les prédicateurs ne devraient-ils pas s'appliquer à ne prêcher que la morale et à la prêcher aussi bien que l’a fait Saurin? Au lieu de morale, mes pédans vous parlent de dogmes et de mystères qu'on ne peut saisir, et laissent pour
Iseux cette divine morale qu'on ne saurait trop répéter aux hommes: ne devraient-ils pas faire des descriptions terribles de l'enfer pour effrayer salutairement? Quand Massillon tonnait dans son sermon sur l'avenue du Christ, tout son auditoire ne fut-il pas épouvanté, et combien d'auditeurs ne renoncèrent pas à jamais. ce jour. au siècle et à ses convoi-
Xtises? Lisez, mon cher, ce sermon admirable, qui se trouve dans son Petit Cardme.«
‚Je Vai lu, Sire, et je l'ai admiré comme Elle. «
» Savez-vous pourquoi en général nous avons de si pauvres prédieateurs? c'est qu on y destine assez ordinairement des gens qui n'ont
25 aucune disposition pour cette fonction honorable, c'est qu'on étudie mal, que l'on ne se remplit pas la tête de la lecture de vos saintes écritures. c'est qu'on ne fait pas de cette lecture son affaire principale. c'est enfin parce que ces êtres destinés à l'Eglise ne voient pas le bon monde. ne suivent pas assez les hommes et les passions qui les agitent: une
36 lecture bien réfléchie peut mettre sur les voics de cette connaissance du monde. mais il faut voir ce monde tel qu'il est, rectifier ses lectures sur les observations que l'on a faites et sur sa propre experience. Ni je voulais. mon ami. je vous ferais toute une pièce sur ce sujet: peut-être qa un jour, en relisant mon Saurin qui me plait, et plein de ces belles
RS images quil présente, je ferai un discours sur les prédicateurs et la prédication qui vous étonnera peut-être: mais avec mes prédications, ditesmoi, je vous prie, l'heure qu'il est?«
» Près de 11 heures, Sire.«
» Près de 11 heures, c'en est trop, mon ami, vous êtes un séducteur.«
le Le séducteur n'avait pourtant dit que très peu de choses dans cette sance.
Yarırlarıewen a. d. Preut. Ctaatéarhiwn. XXII. 1S
274 Memoiren von Heinrich) be Eat.
»Avee vous, il faut toujours avoir montre sur table, vous ne my rat traperez plus. «
J'étais charmé de ces longueurs, je voyais que le Roi était moins triste que ei-devant, et que c'était beaucoup de ne pas s'oceuper sans cesse de cette fatale histoire de Maxen. ‚ a
»Bon soir, bon soir, une autre fois ne me laissez pas m'oublier, comme vous l'avez fait cette fois-ci, c’est Calvin qui a amené tout mon
bavardage; adieu. «
Sr Allant au camp, dans la matinée, voir le eomte de Henckel, que Wildrur j'aimais pour ses talens, pour sa bravoure et pour son amour
pour la patrie, je rencontrai des officiers de ma connaissance qui noneerent à leur façon un nouveau malheur. .
»On s'est imaginé que le général Beck marchait vers Torgan, ét! voilà qui a entouré le général Diericke posté près de Meissen sur rive droite du fleuve et qui le eanonne ; ce brave homme, n'ayant son pont de communication sur l’Elbe, fait passer tout ce qu'il son corps sur de mauvais bâteaux, mais comme on n'a pas em d'en rassembler un grand nombre, quand on fut obligé de lever le à cause des glaces, vous verrez que la majeure partie de son corps prise. Il est bien étrange qu'on n'ait pas paré ce coup qu'on prévu, qu'on eraignait, et sur lequel on avait eu des nouvelles. Ce gl néral est un brave et galant homme, dans sa position qui est triste, fera sûrement tout ce qui sera possible de faire, on n'aurait ne lui-là à Maxen.« »Mais la nouvelle que vous m'apprenez, est-elle bien süretı »'Très sûre, vous entendrez demain que ce corps a été pris.« { Ce discours m’affligea, au lieu d'aller chez le comte, je r mes pas, pour être à portée de Sa Majesté au cas qu'elle me fit et je fis bien, ear une heure après j'eus l'ordre de me rendre ch „Vous me voyez toujours dans de nouvelles angoisses et exposé à des pertes, voilà Diericke perdu, et perdu par Ia plus fatalité du monde seule, j'essuie de pareils coups de cette fort tresse, voilà un gel qui survient, on est obligé de lever um pen munication que j'avais fait faire, et il ne se trouve que très teaux pour aller à son secours, je suis bien sûr qu'il qu'il pourra, car c'est la bravoure même, il ne perdra tête, comme on la perdu si barbarement à Maxen; ah, mon l'ai dit et je ne me lasserai pas de vous le dire, heurenx qui pos, et content d'une petite fortune; mon sort n’est-il pas döplon me tire assez bien des Russes, je reviens avec de belles. tout cela s'évanouit de la façon la plus désastreuse : ah,
1759, 3. 4. Dezember. 275
te joues bien des faibles mortels: faites-moi le plaisir, Catt. de revenir cette après-midi vers les 1 heures. «
J'arrive: comme le Roi me demandait si je n'avais rien appris. on annonça un officier qui apportait une lettre.
5 »Qu'il entre, je crains sûrement ce sera une mauvaise nouvelle. «
Ce n'était qu'un rapport du général Hülsen: le Roi lui répondit tout
de suite et congédia l'officier.
»Voyez quelle diabolique position est la mienne; ouvre-t-on la porte. me remet-on une lettre, voilà tout mon sang qui galope à la iutete. et dans ces instans, je ne suis bon à rien: plus je réfléchis sur cette diabolique vie, plus je trouve admirable mon plan de retraite: ce plan adoucit mes ennuis: vivre en paix avec des êtres éclairés et honnêtes. quel plaisir, mon ami' Si Voltaire venait me voir dans ma retraite paisible et il y viendrait rarement) je l'empêcherais bien de faire des tra-
15 casscries que je déteste. point de vanité chez moi. point d'orgueil. point
d'ambition. point de tabouret, chacun aurait son fauteuil, que dites-vous de tout ceci * ‚Que je le trouve admirable, Sire. mais ce beau plan ne se réalisera jamais.
2 Comment jamais? me croyez-vous incapable d'une résolution ferme et généreuse. trouvez-vous un plaisir délicieux dans la chienne de vie que je mène ?«
‚Je trouve votre vie actuelle, Sire, bien déplorable, elle m'affecte, elle me peine bien vivement, je erois Votre Majesté très capable de ré-
25 solution vigoureuse, Elle en a donné mille preuves, ainsi que d’une fermeté qui étonne. mais. Sire. si vous avez des avantages brillans, si. en battant complètement toutes les toques quelconques, vous voyez jour à faire une paix avantageuse, tous ces succès n'inflûeront-ils point sur la resolution qu'Elle prend de descendre d'un trône qu Elle aura assuré
2 par tant de travaux pénibles avec vos troupes ?:
»Si. mon cher. vous pouviez me mener bien loin, mais c'est précisément quil serait doux, après avoir assuré le sort de l'État. de vivre pour moi-même. et peut-on vivre pour soi. quand on a une charge pésible à supporter” Ne vous imaginez pas que tout soit rose. même dans
23 Ja plus grande prospérité d'un règne les épines y poussent de toute part.«
Qui sait où aurait mené cette conversation, ou, si l'on veut, cette petite comédie, si on n'avait pas annoncé un aide de camp envoyé à Meissen et qui en revenait: le Roi me congedia, en me disant de faire entrer son aide de camp: ainsi je ne pus savoir sil était porteur de
8@ bonnes ou de mauvaises nouvelles. je l’attendis une demi-heure. mais le Roi le retiut très longtemps. ce qui me fit mal augurer.
un Ma
276 Memotren vom Heinrich be Eatt.
décembre J'appris en me levant, par un officier qui vint prendre le café chez Hs moi, que le général Dierieke avait fait passer à Meissen sa cavalerie et
quelques troupes, qu'ayant voulu dans la nuit passer lui-même, il avait été fait prisonnier avec le reste de son corps, que la perte montaità 1,400 hommes, et qu'un assez grand nombre qui ne voulut pointserendre, 5 s'était jeté dans le fleuve et s'y était noyé.
»Voilä« me dit-il, une affaire encore bien fâcheuse; mon Dieu, que je plains notre bon Roi, qu’il sera désolé de cette aventure! «
Ces tristes aventures, venant coup sur coup, m’affligörent vivement et me firent craindre pour la santé du Roi; comment tenir contre desm revers si multipliés! Jusqu'à l'instant que je fus appelé chez le Roi, à 5 heures du soir, je m'oceupai sans cesse de ces idées chagrines, eten | le voyant, ces idées le devinrent bien plus encore.
»Encore un maudit coup de la fortune, mon ami, elle ne se lasse pas de me perséeuter, mais je ne me lasserai aussi pas de Ini tenir 15 car ceci passe la raillerie; me voilà bien dans le bourbier, autant quil est possible d'y être, que de malheurs, et que j'ai besoin dans ma tion de philosophie et de moraliser ayee gens qui savent prendre un pen“ à cœur les infortunes des autres! Si, au reste, je vous parais r un peu plus tranquille qu'à l'ordinaire, (et il parlait aussi plus tr quillement que ces jours passés) ne vous y trompez pas, mon ami, el l'effort impuissant d'un fier infortuné qui feint d'être content.
La mort est l'espoir le seul bien qui me reste.
»Diericke s'est au moins défendu en brave homme, il ne s'estpst rendu avee déshonneur comme l'a fait mon viedase à Maxen; que perde trois bataillons, l'honneur des armes n'est pas perdu, et cela ad la perte faite — je la réparerai, mais le coup arrivé ne pent redressé dans l'opinion publique ; l'animal m'écrivait pour me ce que l'ennemi allait en Bohême, et il ne se doutait pas que cet marehait et le tournait pour lui faire mettre bas les armes lächet& dont il n'y a point d’exemple.«
J'étais tenté de rappeler au Roi ce grand corps de troupes la bataille d’Hochstaedt dans le village de Blenheim, mais qu'il ferait encore de nouvelles sorties contre ce pauvre gé s'était vu détaché là bien malgré lui et qui se perdit au fond » résolution trop téméraire, je m’arrötai et je lui présentai de je crus propres à éloigner celles qui l'affectaient tant; comme tait chaque matin des douleurs d'une goutte vague, je le priai pliquer ce que c'était que cette maudite goutte. Mon idee r Roi m’entretint pendant une bonne heure de la goutte, de ee sionnait et de la manière de la traiter, il se moqua des vifs
1759, 5. 6. Dezember. 277
prevenir la goutte et pour en rendre le retour moins frequent: pendant cette dissertation, il ne fut plus question de Maxen. et ce fut autant de gagné pour les idées chagrines.
»]l ne s'agit pas de trop causer maintenant. je dois partir demain s pour Freiberg et je vais essayer si Morphée voudra de moi. « ‚Aurai-je l'honneur de La suivre * » Non, mon ami, cela ne se peut pas pour le moment, j'ai mille arrangemens à prendre pour mon armée, j'ai quelques courses à faire pour m assurer de tous mes postes. au milieu de tout ce tracas je ne pourrais 10 paa profiter de vous: dès que j'aurai expédié le plus pressant. je vous ferai venir: tâchez de vous amuser, s'il est possible. ne vous laissez pas étourdir par mille déclamations que l'on fera sur nos malheurs. tenezvous-en à ce que je vous dis, rien n’est désespéré encore. un peu de fermeté et une bonne contenance remettra tout, je plains mes pauvres 15troupes qui auront bien à souffrir de cet hiver qui s annonce rigoureuscment, portez-vous bien et priez pour moi.« Le Roi partit ce jour à 5 heures du matin, s'imaginerait-on que 6 décemt la plupart de ceux qui le virent monter en voiture. tirèrent de très, 1759 mauvais augures de ce qu'il dut attendre quelques instans. parce "reiten 20 que des courroies s'étaient défaites, et qu'un harnais n'avait pas été bien mis. Tant il est vrai que la crainte. que les malheurs rendent assez superstitieux ces êtres qui n'ont point d'idées fixes de ce qui s'offre à leurs regards.
Sa Majesté prit avec elle les gardes du corps, les gens-d'armes, 25le régiment de Seydlitz et 6 bataillons. Le margrave Charles et le lieutenant-général de Wedell eurent le commandement des troupes de l'armée de Wilsdruf. qui fut cantonnée dans les villages les plus voisins du camp. Pendant mon séjour à Wilsdruf. et dans l’absence da Roi. je revis ce que j'avais écrit dans cette campagne. et les observation 30 qu j'avais faites. je fus assez souvent au camp voir mes connaissances, et je n'en revenais jamais sans attendrissement. Qui n'aurait pas été touché. en effet. à la vue de ces troupes qui avaient tant souffert. campées et baraquées assez mal dans la saison la plus rigoureuse: le froid était extreme et ces braves gens s’amusaient autour de leurs tentes et dinaient 35 quil prit envie au maréchal Daun de venir les attaquer. Notre opiniàtrete. ou plutôt notre inflexibilité à tenir bon et à résister aux injures du froid. forcèrent l'ennemi à agir de même. Les tentes restèrent ton- Jours tendues. six bataillons faisaient chaque jour la garde du camp, et chaque jour ils étaient relevés par d'autres. ee Le soir, je voyais ce qui était resté à Wilsdruf, et ce qui minterensa, fut qu'au licu des déclamations auxquelles on était assez enclin, on
278 Memoiren von Heinrich be Eatt.
chereha de toutes les manières possibles, si non à justifier entièrement le Roi sur ce corps envoyé à Maxen, du moins à faire valoir les raisons qu'il avait d'éloigner les Autrichiens de Dresde et de la Saxe par de forts détachemens, sontenus, au reste, par toute l'armée. Comme il était à craindre, disait-on, que le général Beck ne se portät vers Torgau pour 5 en brûler le pont, au cas qu'il ne püt s'emparer de la ville, on pour pousser à Berlin, dont il connaissait tout ce qui y était pour l'armée, le Roi a paré habilement, par les détachemens faits, à tout ee qu'on avait à craindre de ces côtés-la.
En parlant des batailles de Kolin et de Kunersdorf, un officier très 1e instruit et très au fait en général de tont ce qui se passait, me dit que, | dans cette première bataille, Sa Majesté prit son premier bataillon des | gardes, pour qu’il se fit une idée de ce qu'était une bataille gagnée, et | qu’elle fut étonnamment affligée quand elle apprit que ee beau bataillon que l'on avait engagé dans l'affaire et qui avait combattu avec la plnsti grande valeur, avait été presqu'entièrement ruiné. Il me dit ensuite qu'à l'affaire de Kunersdorf, lorsque. M. de Bülow, trés habile officier, y était arrivé pour annoncer à Sa Majesté la victoire que le prince … Ferdinand, dont il était aide de camp, avait remportée sur les Français le premier août, Sa Majesté le pria de voir cette bataille, pour quil wi® et qu'il püt dire à son Prince comme elle avait battu les Russes: l'aide de camp fut blessé et ent, de plus, le chagrin d'annoncer une très marvaise nouvelle.
Le même officier m'assura que ce que j'avais entendu dire din général qui demandait des cartes à un libraire, était très vrai, et se fâcha sur la question qu'il lui fit: >» Mon général vent-il des cartes particulières ou des cartes générales? — »Quelle question me faites vous là? Je suis général, ainsi qu'il me faut des cartes générales:e
»Je n'aurais pas eru la chose,« me dit l'officier, »si je miss entendu, ajoutait-il, de mes propres oreilles.«
Un soir, causant avec ce même officier, je le mis sur ln LE Prague, et encore sur celle de Kolin. L
» Quant à la premiere«, me dit-il, »j'ai lu dans les tablettes du; réchal Schwerin, la campagne de 1757, qu'il ne voulait point de 11 faut aller droit aux magasins de Königgrätz, se rendre en a aller à Neustadt et y signer là la paix: si on denne une batille qu'elle nous soit favorable, une partie des troupes battues se sam dans Prague, qu'il faudra tenir bien bloquée; si l'ennemi a la ville, on tombera dessus et on enverra en avant de la "ea brûler les villages sur son passage, et par là tont sera fini. en arrivant devant Prague, dit au Maréchal qu'il fallait attaquer |
1759, 6. Dezember. 279
postes. »Sire,« dit le Maréchal, »je ne crois point cette bataille néeessaire, d'ailleurs je connais le terrain, il est très difficile. — » Bon. bon, répondit le Roi, on chassera cette canaïille.«s — Votre Majesté veut donc absolument les attaquer? Eh bien, marchons.« Il va avec 5 21 bataillons qui sont repoussés, il se met, l'épée à la main, à la tête de son régiment, il est tué, enveloppe dans un drapeau qu'il avait saisi et qui lui sert de drap mortuaire, ainsi périt ce grand homme dont le Roi retrouvera difficilement le pareil. Quant à la bataille de Kolin, vous savez sans doute les causes qui la firent perdre, et comme l'on vit mal-
10 heureusement par cette journée que F'on n'était pas invincible, comme on croyait l'être : mais vous ne savez pas peut-être quelques anecdotes dont vous serez bien aise d'êtro au fait.
Grant je l'ai connu comme général, très galant homme, cet très habile vint chez un aide de camp du prince Henri. lui annoncer la triste
15 défaite : celui-ci la rendit au Prince qui sanglota au récit de cette perte: le Prince se rendit chez son frère Ferdinand. qui pleura aussi beaucoup, tout était en pleurs: on donne l'ordre de s’assembler pour consulter sur la retraite, le prince Ferdinand ne disait mot et ne faisait que pleurer. ‚Il ne s'agit pas de pleurer. il faut prendre un parti généreux, et voici
zuce qu'il y a à faire. Dans cet instant le Roi arrive. Le Prince va audevant de lui. le Roi le prend par la main, la lui serre : » Ah mon frere«, et il passe outre. il se rend à sa tente, le Prince le suit, on s'attendrit beaucoup, il Jui dit : » Mon frère, il faut faire un plan de retraite. — » J'en suis incapable à présent.« dit le Roi, »mais demain.s — Mon
25 frère. la chose est sérieuse. elle est pressante, demain sera trop tard peut-Ctre.: — »Eh bien. mon frère, faites-le.« — Le voici. Sire.« — ll sera bon sans doute-. dit le Roi. Le lendemain. on annonça au Roi l'aide de camp du Prince, on le fit entrer. »Sire. le Prince demande Ai, en partant, il ne serait pas bon de faire battre la marche et déployer.
39 - »Oui.« dit le Roi. "que mon frère fasse ce qu'il vondra. tout sera bien fait.«- On partit ainsi que le Prince l'avait désiré, on attaqua vivement le maréchal de Keith. on le eanonna dans ses tentes et il passa ontre.:
Tout ce que vous rapportez là est-il bien sûr ?« Ausni sûr que chose possible.
3; Comme mon ami me paraissait ansez au fait de ce qui se faisait, que le Roi m'en avait parlé même comme d'un officier à talent. je le mis sar la bataille de Kunersdorf à laquelle il avait assisté.
Faites-moi l'amitié. lui dis-je. » de ıne dire tont ce qne vous savez et avez vu de cette bataille.
Lo ‚Volentiers: dit-il. il me raconta ainsi la choc.
Le Roi qui avait prévu tous les malheurs qui allaient arriver, fit ve-
280 Memeiten von Heinrich be Eatt.
nir, comme vous le savez, le prince Henri son frère pour joindre son corps à celui de Wedell, battu. Le prince prit le commandement de l'armée que le Roi avait laissé en Silésie. On attaquait Hadik en ronte, et Von fut trompé sur London, qui gagna une marche sur leRoi. Sa Majesté, par toutes les raisons possibles, devait hasarder une bataille, malgré tout 3 ee que l'on a dit qu'il s'était trop pressé à combattre, il n'avait pas de moment à perdre. Il attaqua les Russes, maîtres de Francfort, et qui s'étaient postés de façon que leur droite était appuyée au cimetière des juifs, un ruisseau marécageux coulait à leur droite, dans leur centre, ils avaient des hauteurs et à un demi-mille le village de Kunersdorf; le Rei 18 profita d'une faute qu'ils avaient faite, de n'avoir point d’abattis à leur droite, il fit avancer le corps de Finck sur les hauteurs de Reitwein, pendant qu'il les tournait, il se forma à la faveur des broussailles: alors laffaire sengagea par une canonnade épouvantable, les canons deFinck balayent leur ligne, on pousse tout, on emporte les batteries ennemies, tout va à souhait, on était déja à 300 pas du cimetière des juifs, quandtoutà eoup on entendit crier: cavalerie, cavalerie ; la cavalerie avance, attaque sans l'ordre du Roi, celle de l'ennemi n'avait point paru encore, notre cavalerie attaquant les retranchemens, et repoussée par un feu terrible de mitraille, elle se sauve, et en se sauvant, elle eulbute notre il qui tout ébranlée se sauve aussi, Loudon profite de ce désordre, s'avanee et finit l'affaire. Si notre cavalerie, après que l'infanterie se fut remiseet eut recommencé l'attaque, eût pu tenir une demi-heure seulement, labs taille était décidément gagnée et c'en était fait de l’armée des Russes et du secours des Autrichiens. Ils nous firent 4,000 prisonniers, nons rent 176 pièces de canon, nous perdimes 12,000 hommes tant tués que blessés, ceux-ei le furent légèrement. Sa Majesté, à la fin de cette malheureuse affaire, se retira avec 6 bataillons et en couyrit la capitales #. l'ennemi avait su agir, c'en était fait de notre grand Roi; mais les pl grands maux, comme les plus grands biens, n'arrivent jamais; rien des) beau et de si instructif que les opérations du Roi après la perte de bataille ; ses manœuvres pour se remettre et pour éloigner lesRı un chef-d'œuvre militaire; ah mon ami, si par trop de précip n'avait pas, en arrivant en Saxe, perdu les fruits de ces belles op le long de l'Oder, quelle belle fin de campagne ! et quelle gloire même après avoir tant perdu avec les Russes.
»Sa trop grande confiance, son trop de mépris pour un enné fond n'est du tout point à mépriser, l'ont perdu, et je vous je ne vois pas trop encore comment il pourra se tirer de tont gré les ressources de son beau génie. «
Ainsi je passais plusieurs de mes soirées avec cet ami et,
1759, 6.— 18. Dezember. | 281
connaissances, en m eutretenant avec eux d’une foule d'objets sur lesquels je pourrai revenir peut-être encore, quand. à 10 heures le soir du 1$. j'eus l'ordre du Roi de venir le joindre à Freiberg.
J'arrivai à 2 heures après midi, tout anéanti du froid. qui fut ex-
5 trême : l'officier de garde me dit en entrant: »Sa Majesté a ordonné qu'au moment que vous arriveriez, vous deviez vous rendre chez elle. J'y fus.
»Ah bon jour, mon cher, je suis charmé de vous revoir.«
Après quelques questions gracieuses sur ma sauté, elle me demanda comme j avais passé mon temps. et comme j'avais laissé les esprits dans
10 l'endroit que je venais de quitter.
J'ai lu. Sire. j'ai écrit. j'ai été quelquefois au camp enseveli dans les neiges. et les esprits sont tout remplis de zèle pour Votre Majesté, et pleins de confiance en Elle.
» Mes pauvres soldats, que je les plains, les miens ici ne sont pan
15 mieux. je vous assure: je crains bien que là-bas et ici ils n'aient heaucoup à souffrir, ct pendant longtemps, de ce froid si rigoureux. Que de tracas j ai eus. mon ami. depuis que je n'ai eu le plaisir de vous voir. que de lettres barbouillées. que d’arrangemens pour l’armée. que de choses à prévoir, cela passe la raillerie : malgré tout cela. j'ai saisi quel-
2) ques instans pour composer un discours sur le sujet dont je vous ai parlé à Freiberg. voici mon mourceau, il n'est pas fort long. je vais vous le lire : Plan d'instruction pour ceux que l’on destine à l’état ecclésiastique.
Voici ee que Jai pu retenir de cette pièce dans cette seule lecture qu'il men fit.! Tl débuta par établir que les Jésuites étaient les neuls
25 qui sentendaient le mieux à l'instruction des jeunes gens qu'on leur confiait. que leur manière de suivre les jeunes gens, de les observer. de saisir ce dont ils pourraient être capables. pour lex pousser dans le genre pour lequel ils annongaient du talent. était une manière de #'y prendre que l'on ne saurait trop louer et recommander: que. cela étant ainsi. ceux
# qui sont préposés à veiller sur les écoles. devaient recommander cette maniere-la. qu'ils la devaient exiger der maitres et les engager à donner un précinx des observations qu'ils auraient faites sur les disciples. soit jour le cœur soit pour les disporitions de l'esprit. Quand le maitre aura décidé. disait-il. que tels et tels sujets sont propres pour l'état ecele-
35 sjanxtique . il faut ler exhorter à se remplir l'âme du contenu de la Bible.
I Cette piece fut brûlée, ainsi qu'une autre sur la manicre d'étudier les anciens et les modernes et dont je parlerai. lo même soir que le feu consuws la première composition des mémoires de mon temps, tous ces manuacrits qui étaient sur une table à l'exception d'un cahier de ces mémoires que le Roi avait heureusement fait
#0 tomber sur le parqnet, en se levant de sa table pour assister au souper. le fou occasionné par une bougie qui tomba sur ls table, sans que le laquais s'en aperçüût.
18 décambre
à Freibe
282 Memoiren vom Heinrich be Cat.
leur représenter que ce doit être là leur lecture favorite, qu'ils doivent y revenir sans cesse pour en saisir la beauté, l'esprit, et pour apprendre à expliquer, à concilier les écritures saintes par elles-mêmes ; on doit les rendre forts sur la critique de la Bible, leur donner souvent des sujets pour s'exercer, et leur faire comparer leur manière de traiter ces sujets 5 avec celle des habiles maîtres qui les onttraités, mais on doit bien prendre garde que ces sujets soient plutôt pris dans la morale que dans les dogmes. La morale, disait-il, est le tout de l’homme, aimer Dieu et le prochain de tout son cœur, est le sommaire de toute la loi, mais pour bien traiter cette morale, pour la traiter d'une manière utile, pour présenter I tous les motifs déterminans, pour faire l'impression la plus vive, pour altérer et pour confondre, il faut s’observer et s'étudier soignensement soimême, et étudier et observer aussi le monde; pour cet effet, il faut bien voir ce monde; les livres qui en parlent, ne suffisent pas, il faut y joindre le livre du monde; dans celui-ci, on y voit les hommes tels qu'ils sont: I dans les autres, on les y voit, comme ils ne sont point, mais comme ils devraient l'être: les directeurs des études pourraient donner à leurs dieciples des règles pour bien observer ce monde, mais commentlesdonner! | ee sont gens pour l'ordinaire qui n'ont vu et qui ne connaissent que leur cabinet. Il ne faut, pour le bien voir, qu'un peu de bon sens, et se mettre dans la tête que, pour le bien voir, il faut beaucoup voir et entendre et parler peu. Il faut enfin leur faire lire et relire les bons autenrs de l'antiquité, les sermons des meilleurs prédicateurs de toutes les religions, leur présenter souvent ces passages fameux qui ont enlevé tont un anditoire. Il cita enfin un assez grand nombre de morceaux de Saurin, de Bossuet, de Fléchier, de Masearon, de Bourdalone et de Massillon, et de saint Chrysostome, en disant en deux mots comment ces pas sages avaient mérité l'approbation qu'on y avait donnée.
Je rends assez mal sans doute le précis de cette pièce que le Hoi lut avec assez de rapidité; si j'en parle, c'est pour montrer comment Prince profitait de tous les instans pour composer quelque piece sur des sujets qui lui venaient dans l'esprit et qu'il ne perdait pas de vues
Surpris singulièrement de ce qu'il avait cité des passages de Cire sostome, je lui demandai s'il avait fait acheter ici ce grand saint.
»Acheter?« me dit-il, »je suis très sûr qu'on ne connaît poïntfei nom même du bon homme; ce que j'ai cité de lui dans ma pieee théalog® comique, est une commémorance, passez-moi ce grand et bean term; de la lecture que j'en ai faite dans mon bien heureux Rheinsberg«
»A Rheinsberg, Sire?«
»Oui là, et bien là, et je ne l'ai pas revu depuis, comme vous! vez vous l'imaginer.« -
1759, 18.—19. Dezember. 283
‚Quelle heureuse et sûre mémoire, Sire.«
»C'est que je l'ai bien exercée dans mes jeunes ans, et quand on lit avec cette tranquillité et cette gaicté de l'âme dont hélas je jouissais alors, on n'oublie rien de ce qu'on lit — à présent je n'eu dirais pas au-
5tant, mon ami, je perds peu à peu cette faculté, et qui sait, si cette vie continue, Bi je conserverai mon gros bon sens. «
‚Il ne paraît pas que Votre Majesté perde Sa mémoire; pour:le bon sens. il ne se perdra jamais.
»N'en dites pas trop, mon cher: avec la vie que je mène, avec les
to chagrins qui me pressent de toutes parts, on ne peut rien assurer — mais, mon cher, je vous arrête trop, vous n'avez peut-être pas diné, quelle heure est-il ?«
» Passé 5 heures.
» Cela est fort, allez, allez. mon cher, vous reposer: demain je vous
15 montrerai ce que jai travaillé encore, je crois que vous serez content de ce que j'ai fait. vu ma chienne de position: bon soir et bonne nuïit.«
Je fus appelé à cinq heures du soir: cette heure fut fixée jusqu'au 19 dé- 29, que Sa Majesté se rendit à Pretzschendorf, dans la vue de tenter ‘3e quelque chose sur les Autrichiens, aidé du Prince héréditaire, qui devait * Freibe
“arriver sur la fin du mois dans cette ville.
Pendant ces dix jours, Sa Majesté s'occupa dans la matinée de ses affaires militaires et donna aux lettres toute l'après-nridi, mais ces momeus quil leur donnait, étaient souvent interrompus par des rapports qui venaient très fréquemment.
25 Il me lut une épiître à sa sœur Amélie sur le hasard.
» C'est ma pièce favorite. j'y travaille depuis bien du temps. je veux que rien n'y manque, ot qu'il 8 y trouve. 8 il est possible, ce moelleux de Racine: vous trouverez cela un peu vain, non cher, mais en sc proposant un grand modèle. il ne faut pas désespérer d'en approcher.«
4 Il me lut ensuite à différentes reprises, ce soir même, des vers quil avait faits immédiatement après la fatale affaire de Maxen.
» Mon ami. l'honneur dont j'ai suivi les fières maximes. m'a peutêtre entrainé dans maints pièges, mais
Trop peu fait pour goûter un remede timide.
45 J'ai su lui préférer un conseil généreux.
Suivant ce principe pour guide, Il me semblait moins odieux S'il fallait ètre malheureux, Sons le bras qui me persécute, 4 Qu'une audace intrépide a signalé ma chute.' Que de brüler à petit feu.
I Je fis remarquer ici une faute, que l'on ne corrigen pas.
ce 28 décembre à Freiberg
284 Memoiren von Heinrich be Gatt.
Dans une de mes séances, il me Int l'épitre à sa sœur de Baireuth, qu'il avait déjà corrigée à Breslau l'an 1758, et celle à Milord Marishal, qu'il avait retonchée avec assez de soin pendant le temps de mon absence. Après m'avoir ln ces deux pièces, il me parla de ceux de sa sœur qui en étaient le sujet. ;
»La mort de cette sœur chérie et eelle de mon brave Maréchal se présentent sans cesse à mon âme affligée de ces deux pertes et affectée par tant de revers; cette sœur que j'adorais, et qui était une amie comme on n’en trouve plus, ce digne Keith, qui m'aurait été si utile, tout cela est perdu pour moi, mon ami; ce Maréchal, à beaueonp d'at-1 tachement et de zèle pour ma personne, joignit beaucoup de droitureet | d'amabilité dans le commerce; également propre à la politique et Ale | guerre, il aurait brille à la tête des armées et dans le cabinet des rois.«
Ainsi le Roi me répétait ce qu'il m'avait dit sur le maréchal de Keith. J'ai eu le bonheur de voir bien des fois cet habile homme; quand! dans nos conversations il était question du Roi, il m'en parlait avee le plus grand enthousiasme. Il est très sûr qu'un grand homme ne peut | être bien apprécié que par un grand homme, ils se pénètrent quement, ils entrevoient les raisons de leurs démarches et les suites qui en doivent résulter, si des accidens inattendus ne viennent pas à In ini-2 verse; aussi n'ai-je jamais été surpris, quand j'ai vu que la majeure u partie des officiers n'entrevoyaient dans le Maréchal de Keith que beau- | coup de bonhomie. >
Le Roi, pendant ce court séjour qu'il fit à Freiberg, ontre cette camposition et ces corrections de ses pièces dont je viens de parler, toutes les oraisons de Cicéron et deux volumes des lettres à Attieu Quelquefois il m'entretenait pendant une heure de ce premier onvragts en me faisant le précis des oraisons qui l'intéressaient le plus : de Mar cellus, du poète Archias, de Milon, des Catilinaires.
»Voyez«, me disait-il toujours, »si je ne sais pas bien mon © il est bien des magister de profession qui ne le savent pas moi, et qui peut-être n'en ont pas si bien saisi l'esprit et les b
La veille de son départ, je fus appelé à 3 heures; comme je été tous les jours à 5, ce changement d'heures me fit craindre fût arrivé quelque histoire fächense, car je commençais aussi & sur bien des choses, en voyant à chaque instant des craintes sur s'était passé, et sur ce qui pouvait se passer encore; je ne me fr pas tout à fait. Je trouvai le Roi sur sa grande chaise, eı sa pelisse.
»Mon ami, cela ne va pas bien, j'ai des ressentimens de je dois nécessairement partir demain.«
1759, 19.— 29. Dezember. 285
‚Mais. Sire. pour l'amour de Dieu. pourquoi vous exposer à une attaque décidée qui vous empêchera d'agir. qui ne vous permettra pas même de donner des ordres”:
» Bon, bon. mon ami, j'agirai, je donnerai des ordres. voudriez-
3 vous que, dans ces circonstances, je m'écoutasse comme notre Marquis ?«
‚Je ne dis pas. Sire, de vous écouter comme ce Marquis. vous u'en viendrez jamais là, mais je prie Votre Majesté de différer Son départ, car si Elle prend décidément la goutte, que fera-t-Elle dans un village ?:
10 » Tout comme dans une ville. j'aurai la fièvre. je souffrirai, je crierai parfois. mes pattes grossiront, et je serai, après cela, tout comme vous. je vais me coucher, transpirer, et, si le sort ne s'en mêle, demain matin à 5 beurcs je serai loin d'ici: bon soir, dites-vous bien que celui qui s écoute le plus, souffre aussi le plus, et si vous écrivez au Marquis.
15 dites-lui cette bonne maxime. en lui marquant comment je suis: bon soir encore, amusez-vous, 8i vous le pouvez, c'est ce qu'il y a de micux à faire. Si je vois Jour à faire le coup que je médite. je reviendrai bien vite ici. si non. je pourrai peut-être vous faire venir où je vain demain: bon soir.«
2 Je quittai le Roi très inquiet sur sa santé, mais ayant fait demander de très grand matin comment le Roi se portait, on me dit qu'il jouait de la flûte. en attendant sa voiture, qu'il avait étonnamment transpiré dans la nuit et qu'il ne se plaignait de rien. Il arriva avant-midi à Pretzschendorf, ayant laissé derrière la Mulde les troupes du Prinee
35 héréditaire pour défendré ses derrières. H marcha à Dippoldiswalde avec 8c8 propres troupes, il chassa tous les detachemens de l'ennemi des bords de la Wilde-Weisseritz, de Frauenberg et de Pretzschendorf et il fit cantonuer là ses troupes. L'attaque de Dippoldiswalde fut jugée impraticable. parce que sur les mouvemens qu'avait faits le Roi, le ma-
% réchal Daun y avait envoyé des secours considérables. et qu'ensuite le seul chemin qu'on aurait pu prendre pour tourner le général Maquire qui commandait à Dippoldiswalde, était inaccessible, par l'attention qu'eut ce général de placerçforce bataillons au défilé qu'on devait franchir pour gagner la hauteur.
35 Voilà ce que nous apprimes à Freiberg, où l'on avait bien des inqaiétudes sur le coup qu'on savait que le Roi voulait porter à l'ennemi. Pourvu, disait-on. avant qu'on eût des nouvelles de sa marche, pourvu qu'il n’entreprenne rien avec précipitation. pourvu qu'il n'aille pas renonveler la triste scène de Maxen — car il est piqué, s'il voit le moindre
wjour à attaquer. il le fera. et le ressentiment qu'il a de l'affront essuyé lui présentera comme possible ee qui est l'impossibilité méme. Ainsi
ce 29 de cembre
à Pretz-
acheudoi
760 en partie, quand, avee assez de bruit, vint un chasseur m)
286 Demsiren von Heine be Ga.
parlait presque tout le monde, mais quand on apprit que le rigueur de la saison et l'impossibilité de faire passer de du canon par tous les chemins comblés par la neige et par lesquels il fallait aller à l'ennemi, s'était déterminé à rester à Pretzschendorf pour enlever tous les fourrages de la contrée et consumer tous les vivres, alors tous ceux qui avaient tant craint et tant douté de la prudence da | Roi dans cette circonstance si délicate, élevérent jusqu'aux nues sa prudence, sa tranquillité, et sa généreuse résolution de sacrifier Le sentiment au bien de ses troupes, comme si le Roi aurait eu jamais | l'idée de les sacrifier, ses braves troupes, pour le plaisir de les perdre. #! Ces jugemens sur le Roi, tantôt favorables et tantôt défavorables, m'ont paru le plus ordinairement des jugemens très fort pröeipites; le plus souvent, on ne savait pas vraiment ce qu'on voulait ou ee que l'on me | voulait pas, ce que l'on pouvait craindre ou espérer. J'avais dit à plusieurs de mes connaissances, en entendant leurs discours: »Soyez tranquilles, je vous en conjure, le Roi est . affecté des malheurs qu'il a éprouvés, il voit trop bien toutes les 4 eultés qu'il aura à vaincre, pour vouloir s’exposer à de plus gras heurs encore. Il me l'a dit à Wilsdruf, il me Pa répété iei: le malheur qui m'arrivera, le moindre échec que j'essuie, je suis mon cher, et je le suis sans ressource.
Ce langage vrai aurait dû un peu calmer les craintes, si € vaient pas été extrêmes; tout discours était inutile, il fallait et on les ent, quand on sut, comme je l'ai dit, que l'on se fixait schendorf. S'imaginerait-on, cependant, que ces craintes
me rendre tout de suite auprès du Roi. J'étais, à l'arrivée du ‚chez le chevalier Mitchell. »J’entrevois«, me dit-il, » la raison pour on vous mande; comme l'on sait que le Roi passe ses soirées à: tenir avee vous, il veut qu'on eroie que son plan est de quelque temps dans ce maudit village où il perdra sa santé ment, s'il y prolonge son séjour.e Comme le chevalier po bien deviné la raison de mon appel, je la dis à mes cette raison les tranquillisa. Je partis tout de suite, et à 5 hei midi j'arrivai dûment gêlé à Ober-Pretzschendorf. Le Roime appeler.
«Vous me tronvez ici, mon ami, dans un maudit endroit, ji tenter quelque chose, mais cela était impossible ; soyez sür que, vu le moindre jour à faire un coup avec quelque succès, je w pas manqué; le terrain impraticable, le temps affreux, les mens et les batteries des ennemis perchés sur la cime des rot
1759, 29. Dezember — 1760, 8. Januar. 287
ma fait mettre force eau dans mon vin. je resterai ici jusqu’au 12, pour manger tout ce qu'il y à à manger, afin que l'ennemi ne puisse pas tenir dans ces environs de gros corps pendant l'hiver. Vous me pardonnerez bien. si dans ces momens d'un froid si rigoureux j'ai pris la liberté
; grande de vous faire venir ici: j'étais bien aise de vous revoir, et d’ailleurs. à vous le dire franchement, j'ai voulu faire imaginer que je pourrais bien rester encore longtemps iei. N’a-t-un pas un peu craint chez vous à Freiberg ?«
Un peu. Sire, mais la crainte n'a pas été de longue durée.
) »]1 y aurait eu à craindre. si j'eusse voulu m'opiniâtrer à chasser ce que j'avais devant moi. Avez-vous vu mon neveu, le Prince héréditaire ?«
Non. Sire. comme je me suis rendu ici à l'instant de mon arrivée. je wai pu avoir l'honneur de lui faire ma cour. > »Voyez-le ce soir encore, quand vous sortirez de chez moi. Je suis tout enchanté de lui, de ses talens, de la douceur de son commerce, de son ardeur pour le militaire et de toutes les grandes vues qu'il a. il nous zurpassera tous, quelques vieux soudats que nous s0ÿons: je ne vous parle point ainsi parce quil est mon neveu, mais parce que c'est la nvérité méme, tous ceux qui le verront ct qui sauront apprécier le mérite. vous tiendront sûrement le même langage. Mon neveu a pris avec lai un officier d'un très grand mérite, c'est ce même Bülow qui venaut w'apporter une nouvelle !) de la part du prince Ferdinand. le jour même* que je donnais la bataille de Kunersdorf, y fut malheurvusement blensé. Adieu. mon cher, à demain plus au long. vous serez bien aise de vous reposer après votre froide et longue course. mais voyez pourtant mon neveu. avant que d'aller habiter votre chaumière, qui sera à peu près come celle-ci. «
Je me tis anuoncer chez le Prince. qui me reçut avec beaucoup de bunte: je sortis de chez lui, charmé de sa conversation intéressante. de sa politesse qui n'humilie point. de tout ce qu'il me dit du Roi et de son vif attachement pour lui : » J'espère que, pendant mon séjour a Freiberg. j'aurai souvent. Monsieur. le plaisir de vous y voir et de vous y entreteuir. nous parlerous d'un onele que j'adore. de toutes les belles choses qu'il a faites. et de ce que vous avez vu de cet homme unique: la meilleare chose que nous ayous à lui souhaiter. c'est qu'il vive selon nos vœux avec sa santé, tout ira bien.
Je vis ensuite un instant les aides de camp que Sa Majesté avait
I Duu avantage remporté. 2 Il arriva quelques jours avant. le Roi le pria ide rester pour voir comme il battrait les Russes.
9 janvier à Protzsebendorf
288 Memoiren von Heinrich be Catt.
pris avec elle, on parla du Prinee, ils se réunirent tons à le combler d’eloges et à le trouver bien au-dessus de tout ce qu'on disait et pensait de lui. »Mais que dites-vons de notre maudit séjour ici, et Dieu sait combien nous y resterons encore: vous n'avez pas d'idée de tout ce que nous avons souffert et du froid et de nos eraintes que le Roi voudrait 5 entreprendre quelque chose, mais Dieu soit béni qu'il a trouvé Vattaque impossible. « |
‘Quand tous les vivres seront consumés, Messieurs, nons partirons. «
» Et sur eette bonne idée, je vous souhaite le bon soir.« W
La neige était tombée pendant la nuit en si grande abondance que mon domestique ne put pas sortir le matin pour faire une commission que je lui avais donnée; il fallut attendre le passage de quelques pay- | sans, pour deblayer la neige qui barrait la porte, et cette operation ne | fut finie que vers les 9 heures; je me rendis à 11 au quartier général ls où j'eus l'honneur de faire encore ma eour au Prince héréditaire. Tout | ce qui était dans ce quartier, gémissait de devoir rester dans un endroit | si triste et pendant un temps si déplorable. =
»Vos plaintes«, leur dis-je, »Messieurs, ne vons aideront point, essayons de nous égayer et de passer agréablement ce peu d' nous avons encore à passer ici.t
Je m’avisai de faire une chanson sur l'air d'une anglaise que Ion dansait beaucoup à Freiberg, je eomparais le séjour de Pretzsehendort, avee celui de Freiberg et je faisais allusion aux petites allures de um Messieurs et de quelques belles de la ville. Cette chanson !) fit son, on la ehanta tonte la journée, le Prince, qui nous entendait chanter, trouvait que nous faisions très bien d'égayer ainsi nos tristes. cette bagatelle suffit pour rendre supportable la fin de notre séjour.
Je fus appelé à 5 heures du soir. 0.
»Que dites-vous, mon ami, de cette belle saison, ne la u pas charmante ?«
» Très charmante, Sire, rien de si agréable que cette neiges
» Ah, du diable, mais prenez patience, dans une couple de nous serons à Freiberg, qui vaudra mieux que ceei.«
»Pour nous r&eonforter, Sire, et pour avoir cette patience, Sire, vous recommandez, j'ai fait une petite chanson, que vos aides. et moi chantons à qui mieux mieux.« €
»Montrez-la-moi:« +
1) On ne cessa de la chanter pendant tout le quartier d'hiver et In campagne.
1760, 8.— 11. Januar. 289
Je la montrai.
»Cela est bien,« dit-il. »ainsi on peut s’&gayer à peu de frais: eh jjien. puisque vous me communiquez vos compositions. je vais vous nontrer aussi ce que j'ai fait ici, non pour amuser mes aides de camp, nais pour faire passer à votre serviteur un temps qui lui paraît honnêtevent penible.«
Il me lut une épitre qu'il avait adressée au marquis d’Argens, sur *# que celui-ci avait écrit qu'un homme s'érigeait à Berlin en prophète t qu'il avait nombre de sectateurs: cette épitre commençait ainsi :
On rechercha toujours des sciences secrètes —
» Cela n'est-il pas passable dans ma situation, et pendant ce temps le frimas? Si au reste vous trouvez que tout cela est froid, prenez-vous- :n à mon peu de génie et à la neige.«
‚ Tout cela, Sire, est très passable, et vous n'avez nullement besoin le vous plaindre et de la neige et de votre génie.
Voilà du galbanum, Monsieur, donné dans un endroit où l'on n'en ı sûrement jamais donné. J'ai fait encore d’autres misères que je vous montrerai demain, je veux vous lire mon Zpitre sur le hasard que j'ai :neoure Corrigée. je veux qu'elle soit à l'abri des critiques des d'Olivet présens et futurs.«
‚Le grand Voltaire, dis-je, »n’a jamais prétendu davantage.
Vous voulez donc dire. mon cher, que mes prétentions sont trop
ırten?«
Non. Sire, ce n’est pas mon idée, je veux dire que, pour faire bien
e chose. il faut former de grandes prétentions sur cette chose-la.«
» Quoique j'aie assez griffonne, je n'ai pas mal lu ici: j'ai coulé à d. mon cher, Zurrère, la Nuture des Dieur, \es Tusrulanes. et la pete. quoique bonne logique de Messieurs de Port-Royal: je doute que ais ou ait tant lu dans ce village le plus triste de tous les villages
übles. Avez-vous vu mon cher neveu?«
Oui. Sire, je lui ai fait ma cour hier et aujourd'hui.
» Vous ne sauriez le voir trop souvent, convenez qu'il est très
ble. «
Supérieurement. Sire.:
Mais son cœur. mon ami, ses talens militaires, cette belle et noble
on. sa valeur, voilà ee dont vous ne pouvez pas encore bien juger
eu. mon cher. je souffre uu peu de la colique, j'irai me coucher,
ut pas tomber malade dans ce fichu village-ci.« ndant les deux jours que nous passämes encore à Pretzschendorf, 10 et 11 ste me fit appeler pour quelques instans : elle était souffrante et eo rt pou. elle me lut de temps à autre de ses anciennes poésies. AFreis,
‚onen 6. d. Pıruf. Staatéardiven. XXII. 19
3 FEB à Freiberg; il me fit appeler à 5 heures du soir.
290 Memoiren von Heinrich de Catt. |
faites, disait-elle, dans ces heureux instans de la paix et quille. É— »Enfin mon amie, me dit-elle la veille du départ, » Dieu soit loué, nous partons demain. Quoique tous les lieux me soient assez égaux, piisque je sais m’oeenper partout, j'avoue eependaut que je serai eharmd s d'être à Freiberg; je serai au moins un peu plus à mon aise, n'êtes-vous pas surpris de mon expression d'aise, qui n’est pas faite pour moi? mais que d'affaires de toutes les sortes m’attendent là, mon ami, que de tracas, que d'écritures, que de soneis et de ehagrins à conp sûr m’attendent! enfin, nous ne perdrons pas courage, adieu, mon ami, émain à] r berg, empaquetez-vous bien. « u ] La joie de tout le quartier fut extrême, quand on mt décidément que l’on partait. À Le Roi partit de grand matin de Pretzschendorf et nos
»Me voici enfin un peu à mon aise; vous savez, au resté, que je ne le cherche pas trop, cependant je suis content de me voir un peu » établi que je ne l'ai été jusqu'ici, je loge iei chez le bou et sa femme sont de braves gens, ils m'ont offert à mon arrivée qui était dans leur maison; en général, les Saxons sont de il faut l'avouer; figurez-vous, mon cher, que, malgré ce que je! et cela est fort, ils se eotisent pour fournir de l'argent à leur est beau et grand, un prince, à ces traits de générosité, doit sen et se glorifier de les avoir pour sujets.«
Sur ce que je lui dis que la Saxe était bien abimée, et aux abois, pour peu que la guerre continuât —
» Oui, elle l'est, et elle le sera bien encore cette année, je pas épargnée, j'ai été sévère, j'en conviens, mais si ces gens, plus tranquilles, s'ils ne s'étaient pas avisés d'informer l'ennemi me regardait, je n'aurais pas tant exigé, je vous assure; il est sont bien malheureux.
»Voyez, comme je me suis arrangé, ce tout ici, les livres: lerai à fond pendant mon séjour ici, et voilà mes matériaux p bouiller, griffonner, effacer, je me suis, comme vous le voyez, de besogne, il me faut tout cela pour faire diversion aux jd& tunes et rafraîchir ma pauvre tête tonte remplie de mes | campagne prochaine, ee sera là ma principale tâche dans ce et cette tâche remettra eouei-couei mon armée, elle ne sera pas elle suffirait senle pour oceuper un homme tout entier.
»Je vous l'avais bien dit que, malgré tous mes désastr serverai, à Dresde et à Péenemünde près, tout le
1760, 10.— 12. Januar. 291
veeupe l'hiver précédent. et que ma situation ne serait pas si déplorable que j'avais lieu de le craindre après l'infamie de ce maudit Maxen.
Voyez. mon ami, que de revers j'ai essuy& cette campagne, tout ma constamment manqué. j'ai tout lieu d'espérer de bien étriller le général de Ville. je pars de Landshut. et de Ville, instruit de ma marche par des canailles de prêtres, se retire. sans que je puisse rien entreprendre : je m'attends que la sainte toque m'attaquera dans mon camp de Reichheunersdorf, et il me laisse là tout tranquille: je crains que l'ennemi n'aille eu Lusace. et il y va, j'espère que Dohna arrêtera les Russes, ct il ne les arrête pas. et il ne fait que des couyonnades : j'envoie Wedell pour remettre les affaires, il les embrouille plus encore et se fait battre d'auc manière inouie. je vais aux Russes. et mes espérances les plus belles sont cruellement trompées, je suis battu moi-même, et la goutte m attaque d'une façon cruelle: je reviens en Saxe avec le plan de chasser les Autrichiens de Dresde, et mon plau est renversé par des manœuvres les plus indignes et les plus invoncevables: je place Diericke vers Meissen pour attaquer l'arrière-garde des Autrichiens au cas qu'ils veuillent passer lÉlbe . et mon brave général, par un de ces coups du hasard qu'on ne peut prévoir, est enlevé lui-même avec quelques bataillons. Est-il un enchainement de malheurs comme celui-là, et serait-il étonnant. mon eher. si je suceombais sous toux les coups de ce sort qui me perséeute ? Pas le moindre petit évènement heureux pendant tout ee temps de tribulation.«
‚Mais. Sire. dans ces momens d'infortunes dont vous me parlez. vous avez eu quelques bonnes nouvelles, celle d'une victoire remportée par le prince Ferdinand. du beau eoup qu'a fait le prince [Henri älloyerswerda. de la prise de Münster. de Québec. du gain de la bataille de la Vilaine.
»('est quelque chose, et l'aurait été, mon ami, plus éncore. si moi paavre diable avais pu réussir en quelque point — croyez-moi, une fatalité noux pousse vers le bonheur ou le malheur. bon gré mal gré que nous cnayons malgré tous les plans de notre prudence et de notre 8agesse . on dirait que son but eat de nous convaincre que notre raison ent une bête. Voyez den traces de cette fatalité dans un fait que je me rappelle. La générale de Polentz. sortie un jour de son château. et après avoir fait un quart de mille, le voit en feu par un coup de tonnerre. qui le rédait en cendres: elle apprend que, dans ane autre terre. la foudre avait tué une de ses filles. et que, quelques jours après, la seule fille qui lui gestait. était perie d'une maniere aussi tragique : n'est-ce pas là Vhirtoire de Job. mon cher’ et de cette fatalité dont je vous parle — quels
292 Memoiren von Heinrich be Eatt.
noms donnez-vous à ce sort qui nous mène et tons les événemens avec nous ?« 2
. »Je le nomme, Sire, providence, je me rappelle, qu'un jour à Breslau, en me parlant de l'affaire d’Hochkirchen, et comment les évènemens étaient souvent contraires à nos vues les mieux concertées, qu/Elle me 5 dit qu'une providence sage les dirige tous, et si on n'admet pas cette providence, il est impossible de raisonner sur quoi que ce puisse être, et l'on se jette dans une foule d’absurdit&s plus grossières les unes que les autres.
Le Roi, à ces mots, dit: "
»Je erois qu'il est tard, nous avons besoin l'un et l’autre de nous reposer, bon soir à demain.«
Telle fut ma première séance A Freiberg, je ne me propose point de donner le pr&eis de toutes les suivantes, à moins que je n'y trouve des traits qui pourraient servir à peindre la façon de penser du Roi; je me eontenterai de parler de ses occupations dans plus d'un genre, et de ce qui est arrivé de plus intéressant pendant son séjour en cette ville.
Levé chaque jour à 6 heures, il lisait ses lettres et dietait à ses secrétaires les réponses qu'il y avait à faire; il s'entretenait ensuite ares quelques officiers et leur donnait ses ordres pour ce qui l'armée, eela durait ordinairement jusqu'à 9; à eette heure-là, il jonait de la flûte, et, tout en jouant, me disait-il souvent, il s'occupait des affaires militaires et politiques; à 10 heures, il écrivait de nouvelles petites pièces, ou eorrigeait les anciennes; ee travail fini, à 11%, hen res, il donnait encore quelques ordres, et, à midi,il se mettait à table à 1}, le diner fut expédié; très rarement, pendant ce quartier, lit de ces séances à table qu'il aimait tant à faire, quand il était content et tranquille. Vers les 2 heures, il reprenait ses écritures, jusquà 4; à cette heure il lisait jusqu'à 5, et me faisait appeler. J'avais Ihm neur de Venfendre jusqu'à 7, tantôt me parlant de belles-lettres, tôt de métaphysique et de religion, quelquefois me faisant des contes m’entretenant de ses affaires, de sa position future, de celle dem cœur, et assez souvent me parlant de ses officiers et des gens de Jetiret qui avaient été à son service. A 7 heures, quelquefois & 8, qu'il était disposé à causer, il lisait jusqu'à 10, et si, au lien de ture, il se mettait à écrire, il lui arrivait souvent de ne finir quil ou minuit. C’est ainsi que le Roi disposa de ses momens, et les em ploya tout comme je viens de le dire; il ne sortit qu'une seule fois de ses appartemens et ce fut pour aller à Wilsdruf, où il se rendit!
1} Sur lu fin de janvier.
1760, Januar — April. 293
l'avis qu'on lui avait donné que l'ennemi se préparait à attaquer le Prince son frère: cette attaque prétendue n'eut point lieu, le Roi revint le deuxième jour de son départ.
Le Roi. qui dans sa seconde course de Wilsdruf à Freiberg avait Qurtier
5 corrigé son Epitre sur le hasard adressée à la princesse Amélie. pièce Freibers faite depuis longtemps, la recorrigea à Ober-Pretzschendorf. et cnfin il mit ici la dernière main !‘: il s'intéressait fort pour cette épitre.
»Sürement Voltaire la trouvera pleine de vérité. de pensées fortes. et je crois assez bien rendues.«
u Apres la correction de cette pièce. le Roi passh à celle d'une ode au prince Ferdinand de Brunswick. qu'il avait faite à (Grüasau le 6 avril 1758.
»J'ai voulu,« me dit-il. quand il eut bien corrigé. »mettre plus de force. en me resserrant davantage: ne croyez-vous pas qu'elle fera
3 *ensation telle qu'elle est actuellement? Le patriarche n'a eu que la première eaquisse. s'il voit celle-ci, » Pouf, dira-t-il, au milieu de tant d'oceupations et de tracas. ce polisson fait encore d'assez bons vers: pourvu que mon drôle ne fasse pas encore un mauvais usage des autrer pièces que je lui ai envoyées.«
2 Quoique le Roi eût eu du chagrin de cette csquisse. comme il l'appelait. et qu'il avait envoyée à Voltaire, il se complaisait à me lire et relire cette strophe-et :
Quoi! votre faible monarque, Jouet de la Pompadour. °:
25 Flétri de plus d'une marque Des chaînes d'un vil amour,‘ Lui qui, détestant les peines, Au hasard remet les rènes De son royaume aux ahois,
0 Cet esclave parle en maître,
Ce Céladon sous un hetre Croit dicter lo sort des rois.
Le Roi avant fini cette correction de l'ode au due Ferdinand. il fit celle de son épitre chérie à «a sœur de Baireuth. il avait commencé $ cette épitre. comme je erois l'avoir dit. quelques jours après la bataille
1 Dans l'édition des Œuvres Posthumes. on a mis pour date de cette piece A Ober- Pretzschendorf, le < janvier 1760. 2 I y avait d'abord Quoi' votre faible monarque, Jouct d'un indigne amour, » Flétri de plus d'une marque Des fers de la Pompadour.
‘Des opprobres de l'amour |p. 179).
294 Memoiren von Heinrich be Eat.
de Kolin, il Vavait finie la veille de celle d’Hochkirehen, différentes reprises à Breslau pendant le quartier d'hiver en 58, reprise dans d'autres temps encore, ik y mit enfin la dernière main dans ee #&jour-ei, en voiei le commencement :
O doux et cher espoir du reste de mes jours, 3
… © sœur, dont l'amitié, si fertile !) en secours, Partage mes chagrins, de mes douleurs s'attriste Et d'un bras secourable au sein des maux m'assiste.
En me lisant ces quatre vers, il répandit des larmes qui continuérent à couler pendant tout le temps qu'il mit à lire Vepitre. — I mew redit, après avoir fini, tout ce qu'il m'avait dit tant de fois sur cette sœur si tendrement chérie. — — — Le Roi corrigea ensuite l’épitre à Milord Marishal qu'il avait faite A Breslau le 16 février 1759. {
Il mit plusieurs jours à la correction de cette pièce, dont il me donnait toujours les brouillons ?); quelquefois sur la demande que j'en faisais 1 il me permettait même de tirer pour moi une eopie de ces pièces eorrigées, bien sûr sans doute que je n’abuserais pas de la confiance quil | me témoignait; il me disait assez souvent
»Si, en relisant parfois chez vous mes sornettes, vous trouvez n'est échappé des fautes, ayez la bonté de m'en avertir, vous rez fort, un auteur se prévient d'ordinaire pour les objets de ses travanı, et, dans cette tendre prévention, il n'aperçoit pas leurs faihlesses, ins s'en donte pas même. A présent, basta, mon ami, voilà mes correction finies, je vais m'occuper maintenant d'une ode que jadresserai à mon cher neveu, le Prince héréditaire.« Le basta du Roi n'eut pas lien, fut cette fois forcé à recorriger ce qu'il ne simaginait pas être dans cas de faire.
Sur la fin de janvier je reçus cette lettre anonyme :
Il vient de paraître une édition furtive des poésies du phil de Sans-Souei, la méchanceté la plus noire a beaucoup de part doute à cette publication; comme tout cela intéresse le Roi, son
à lui faire part de ce que j'ai l'honneur de vous dire; vous. être sûr de la nouvelle que je vous annonce, dans quatre aurez le livre même,
1) Le Roi avait mis fertil; je- dis que cola n'allait pas, qu'il fallait comme erep au lieu de erêpe : couvrant d'un crep. 2) Dans l'incendie & B en 1778, je perdis la plupart de ces brouillons et des pièces copiées et Jon faisais la comparaison et j'avais trouvé que les premières co esquisses valaient mieux ordinairement que ces mêmes pièces revues ot perdis malheureusement aussi à ce feu bien des pièces ner
je m'étais proposé de travailler pendant la enmpagne,
1760, Sannar — April. 295
Comme on m'assurait que dans quatre jours j aurais le livre, j'attendir ce jour pour communiquer au Roi l'avis que j'avais reçu et lui remettre le livre même: je crus par là sauver à ce Prince quelques instanx désagréables. persuadé qu'il n'en aurait que trop. lorsqu'il verrait
lui-même ce dont il était question. Au bout de quatre jours, effeetivement. je reçus le livre, je ne pensai point à le pareourir. le soir je fur chez le Roi comme à l'ordinaire, je le trouvai de très bonne humeur. il vint à moi d'un air ouvert et riant:
» Mon ami. j'ai bien lu aujourd'hui et je suis content comme un roi,
10 qu'avez-vous fait aujourd'hui, quelle nouvelle ?«
Je rouffris vivement d'être forcé de troubler ce eontentement dont il me parlait:
‚Sire. je n'ai pas de bonnes nouvelles à annoncer aujourd'hui à Votre Majesté. et cela m'attriste, Elle vorra par ee livre qui vient de
Ib paraitre de quoi il s'agit.
A cette vue, il #ceria:
»Mes poésies. mer poésies — ct quel est le diable incarné qui les a publiées et m'a joué ce tour si infäme!« Et dans quelques momens : »Mon ami. cela est affreux! mes poésies, où les b .... les ont-ils eues.
# quel infernal coquin ?«
Ce fut son début: son indignation et son chagrin me parurent extrémen: »le coquins répétait-il sans cesse: dans le premier moment de colère. il me disait:
“Le duc de Nivernois m'a joué ce tour-là. cela est d'autant plus
25 adieux et infime que le Duc sait très bien que je l'ai toujours aimé. estimé et distingué de tout ee qu'ils ont en France: mais non. mon eher, ce n'est pas lui. il est trop honnête. il pense trop bien. je lui fain réparation du soupçon qui s'est élevé dans mon äme: vous le verrez, vous le verrez. ce sera Voltaire : il n'y a que ce coquin-là eapable de me
w jouer un tel tour, je connais à fond mon dröle.«e — —
»None. me dit-il. après quelques momens de réflexion. »non. il n'est pas l'auteur de cette infamic : quelque méchant qu'il soit. il est incapable de jouer up tour aussi perfide. «
Ses soupçons tomberent ensuite sur Darget. sur un de ser aides de
15 camp à qui il avait donné ses poésies. ct ils tombèrent enfin sur le eapitaine de Bonneville.
» Oui. oui. c'est lui. lui-même. je n'en puis douter, ce faquin me la
payera.« Jamais je ne vis tant d'inquiétudes.
bo » Moi qui n'ai fait mer poésies que pour me délasser, que pour m'é-
gaser seul aux dépens de ceux qui me faisaient du mal. et qu'il faut
296 Memoiren von Heinrich be Eatt.
qu'elles deviennent publiques dans le moment le plus critique de mon existence! Si j'avais pu soupçonner cette publicité, j'aurais brûlé mon livre et tons mes cahiers; ee que dit un roi en bien et en mal, ne #efface jamais. «
Comme je n'avais point encore lu ce livre, que je n'en avaisanenne à idée, je dis au Roi :
» Mais, Sire, quel tort peut Lui faire la publication de cet onvraget,
» Quel tort? et n'avez-vous pas vu, mon cher, mes tirades sur l’Angleterre, la Russie et autres: voilà ee qu'il y a de diabolique pour le moment présent, et voilà ce qu'il faut que je change au plus vite.« LL
Non, Sire, je n'ai lu aucune de ces tirades dont Elle me fait l'honneur de me parler, car je n'ai aucune connaissance de Son ouvrage
»Mais vous me l'avez apporté! «
» Cela est vrai, Sire, mais il est vrai aussi que je n'ai pas même ot= vert le livre.« »
»Voilä certes une grande discrétion: eh bien, je vais vous lire cs malheureux vers qui font mes inquiétudes.«
Il me les lut.
»Vous voyez bien maintenant que, par de fortes raisons de politique, j'ai sujet de n'être pas tranquille, et de me hâter à donner une autre édition, où je ferai les corrections nécessaires, en me pressant je ferai tomber cette édition que j'appelerai très fautive, et j'empécherai certaines gens de crier. Ces corrections ne sont nécessaires que ponr les politiques — sans ces bigres-là, oh du diable, et je retoucherais mon ouyrage.« 3
Le Roi passa la nuit d'une manière très inquiète et très agitée en. se levant, il se vit avee la tête et le visage très enflé, il s'était plainte se couchant d'un instant d’une vive douleur que Ini eausait une dent gâtée: en me rendant le lendemain à l'heure marqnée, je Majesté la tête enveloppée de façon qu'on ne voyait que le bout e nez et ses yeux presque à moitié fermés; dans eet état, qui me fort, il travaillait aux corrections dont il m'avait parlé la veille.
»Ah, vous voilà, mon cher, dans quel état me trouvez-vous passé une nuit cruelle, ma pauvre tête, pleine d'affaires et doit s'oceuper encore de ces maudits vers que je dois changer, combien j'ai déjà travaillé, mon ami. «
I avait refait plus de cent cinquante vers, je dis ce nombre pa qu'il les avait notés en marge. Cette correction pénible et oceupa le Roi jusqu'au 19 de février, il avait fait, de plus, très! une petite préface où il se plaignait de l'édition fantive méchanceté.
1760, Januar — April. 297
»Si l'on agit ainsi,« disait-il. »avec le bois vert, que ne fera-t-on pas au hois scc!«
Il mit à la tête de son ouvrage corrigé une ode contre la calomnie et quelques stances paraphrasées de 1’ Erelesiaste.
»Sainte capucinade«, me dit-il. »que j'ai faite uniquement pour calmer les cris furicux des zélateurs insensés qui soulèvent tout le monde et le soulèvent aussi contre moi.«
Le Roi m'ordonna d'envoyer le tout au marquis d'Argens, en le suppliant de choisir un imprimeur et de lui recommander de s'expédier aussi vite que possible : toute la pacotille partit ce 19.
Le bon Marquis sadressa à Néaulme. libraire imprimeur de Hollande. qui se trouvait alors à Berlin. Il accepta d'abord la proposition du Marquis. puis, mené par sa femme. qui voyait sottement des embarras et des désagrémens pour son mari dans la publication de cet ouvrage. il écrivit au Marquis qu il ne pouvait pas s'en charger : le Marquis m'écrivit que Néaulme ne voulait pas de ce livre de poésies, qu'il avait pensé à Voss. libraire à Berlin, qui serait bien aise de soigner cette impression, et que je devais demander l'approbation de Sa Majesté. Je rendis compte de ce que l'on m'avait écrit, le Roi se fâcha et fut de “trés mauvaise humour.
» Quelles sottes difficultés me fait-on là, et que de temps l'on perd pour savoir si un tel ou un autre imprimera mon ouvrage! et que diable m'importe que ce soit là Néaulme ou Voss qui imprime. pourvu que l'on se dépéche: le Marquis ne devait-il pas comprendre que c'était le temps quil fallait gagner, ct non le perdre en discussions inutiles avec eette p.... Eerivez done ce soir encore. je vous prie, au Marquis. pour que l'on imprime pour l'amour du ciel, et que l'on se hâte: je lui écrirai aussi un ınot que vous pouvez insérer dans votre lettre : bon soir. mon ani. écrivez vite. cen fichues gens me désolent. Dites encore au Marquis qu'il m'envoie mon Charles XII. il devrait être imprimé depuis longtempx. que ces Berlinois sont lents, mon cher. adicu.«
Le Roi. en corrigeant ces pièces dont je viens de parler. mettait sur an chiffon de papier, dans des instans qu'il mangeait. encore lea idées qui lui venaient sur de nouveaux sujets qu'il se proposait de travailler.
11 commença sc# compositions par une ode au prince héréditaire de Brunswick : ectte pièce fut finie à la fin de janvier.
»Ce sera là. mon ami, ma pièce favorite. puisque mon cher neven en est l'objet: je la laisserai reposer quelque temps sur ma table pour la ’reprendre ensuite ctla corriger. alors je lirai mon morecau. et je m'apercevrai de la moindre faute : c'est la bonne méthode: si l'on revoit le sujet
298 Memoiren von Heinrich be Eat.
que Von a traité, la tête encore remplie de ce sujet-lA, on ne pas des fautes, « Quoiqu'il sentit que c'était la bonne manière de laisser un pour le revoir à tête reposée, il reprit son ode le lendemain, In corrigen et me dit de l'envoyer au Marquis; ce que je fi le jour même, en es priant, lorsqu'il röpondrait à Sa Majesté, de lui faire remarquer uégligences, deux ou trois vers amphiboliques, un frère à parmi quelques vers durs, celui-ci qui l'était le plus de tous: — Je puis au moins prévoir par mes heureux présages. 2 Après eette ode, le Roi eomposa la Relation de Plähila‘) de l'empereur de la Chine en Europe, traduit du Chinois. A Cologne chez Pierre Marteau 1760, petit-in-12.
Il envoya au Marquis cette petite pièce avec ce titre, Los imprimer, en Ini recommandant qu'on n’en tirät que six exe y joignit une épitre qui commence ainsi :
Marquis, je vais Sur vos brisées,
Tantôt Suisse, Tantôt Chinois. 4
»Croyez-vons, mon cher, qu'on me reconnaitra dans cet 0 » Je n’en doute pas, Sire, ex ungue leonem. « » Les dévots vont diablement criailler, j'en suis sûr, il n'en tant pour qu'ils elabaudent, oli pour cela je m'en fiche. Le sain vous le verrez, me donnera Vabsolution, malgré de légers coups que je Iui donne, si je parviens à bien rosser ses chers amis, «— Une lettre que le marquis d'Argens écrivit au Roi, où il Ini dor beaucoup de louange, Sa Majesté y répondit en vers dans une commence ainsi :
Non, jamais courtisan, au langage flatteur, N'a d'un encens plus fin su nourrir son idole. Il me la lut à deux reprises.
» Vous voyez, mon cher, que je ne reste pas en arrière ayetmé amis et mes ennemis: en bon ehrétien je devrais tendre à cenxgauche lorsqu'ils me frappent la droite, mais tout en admiramt le des injures, je ne me sens pas assez de force pour tolérer le m
relation, et la firent envisager comme bien plus dangereuse que 8 wapprit cela, et qu'on l'avait assez désigné dans ses extraits, comm disait-il, lo doigt dessus.
1760, Januar — April. 299
Le Roi compora ensuite cette épitre. en écrivant à Voltaire qui lui
avait dit des horreurs contre Maupertuis:
Laissez en paix la froide cendre Et los mänes de Mauportuis.
> » Cet homme«. dit-il, »est cent fois plus méchant encore que cer mätins qui se disputent un os dans les rues. ils oublient leur haine quand ils se sont vengés, mais Voltaire n'oublie jamais. ne pardonne jamais, c'est une étrange perfide créature, il est dangereux de l'irriter, il mord mème sans qu'on l'irrite.«
) Un officier suisse, nommé M. de Holland, avait quitté le service de la Hollande. sur les presaantes sollicitations que M. de Hellen !! lui fit, ponr entrer dans celui du Roi en qualité d'artilleur: habile dans son métier et bon mathématicien. il avait plu au Roi. qui lui promit de lui faire un sort qui ne lui laisserait aucun regret : malgré ces belles pro-
> MERRER, que l'on ne remplit par assez tôt à son gré, et comptant plus zur une promine quil avait laissée en Hollande. il me pria de demander à Sa Majesté la permission d'aller épouser la belle. Quoique le moment ne fût pas favorable. j'en parlai au Roi, qui refnsa: je saisis un moment de gaieté où je vis le Roi. pour revenir à la charge, il aceorda la de-
vmande du major. mais sous la condition que ce mariage ne se ferait qu'à la fin de la gacrre: je rendis compte au major du consentement et de la condition. il trouva celle-ci très à sa place. mais la promise. riche héritiere, trouvant que la paix pourrait être bien éloignée encore. trop peutétre pour ser désirs. courtiséc par un autre adorateur qui était là tout prêt. se donna à Ini et remereia le pauvre major. qui dut prendre la chose en patience. Je racontai au Roi cette mésaventurc. » Comment l'a-t-il prise ?« Très bien, Sire et avec d'autant plus de résignation qu'il fonde aur Votre Majesté toutes ses capérances. « ; » Je le dédommagerai de sa perte.« Je donnai an major ectte bonne nouvelle.
Le Roi fit à ce sujet un croquis dont il me montra le eommencement qui ert ainsi:
Dans ces heaux jours où ronaît la nature, » Où l'air pesant de ses frimas sépure :
Voilà une pièce pour votre major. je la finirai dans nos quartiers de eantonnement?, je la corrigerai et recorrigerai alors pour qu'elle soit digne de lui: à present j'ai encore deux ou trois mourceaur que je veux finir avant de quitter ces lienx-ei. «
) I Ce M. de llellen était notre envoyé à la Haye. 2: Il la finit en effet en mai a Schlettau et we la donna pour la remettre.
300 Memoiren von Heinich be Gatt.
Après s'être égayé un peu aux dépens du major, le Roi fit une ode aux Germains:
O malheureux Germains! vos guerres intestines, Vos troubles, vos fureurs, annoncent vos ruines.
C'est la seule pièce où le Roi fit le moins de rature et de cor- 5 reetions.
»Je l'ai faite presque toute d'une saignée,« dit-il, »j'ötais tout;plein de mon sujet, je la erois assez bonne, assez Racinienne, et pleine d'idées nouvelles. «
M. d’Alembert écrivit au Roi que l’on avait défendn en Francelt l'Encyclopédie, et qu'on y voulait brûler ses ouvrages: le marquis d'Argens qui fit parvenir cette lettre au Roi, eonfirma le premier artiele, et, au lien de vouloir brûler les ouvrages du philosophe, il écrivit qu'on les avait brûlés. Pour consoler M. d’Alembert de cette opération ineendiaire, le Roi lui fit cette épitre, en lui disant dans un billet éerit den main propre que l'incendie, bien loin de faire tort à ses onvrages, les rendrait, et lui, encore plus célèbres, quoiqu'ils eussent pu se passer de cette opération-là pour parvenir à la plus grande célébrité; voii le. commencement de cette épitre: -
Un sénat de Midas, en étole, en soutane, A proserit, nous dit-on, vos immortels écrits.
Depuis le retour du Roi à Elsterwerda et avant l'affaire de Maxen, Voltaire avait souvent écrit au Roi, pour Ini recommander la paix ke Roi lui répondit qu'il ne demandait pas mieux que cela, le patriarébé répliqua que la chose serait faisable, qu'il y voyait quelque jour,‘ qu'il s'y employerait en passant par un certain canal dont il Ini ai un jour. Le Roi sur ces lettres conçut quelqu'espérance, quoiquil tourns en ridieule le patriarche et ses lettres.
»11 a la manie des négociations, comme il a celle d'être riche, veut jouer le rôle de Prior envoyé de Londres en France, il se et se croit fait pour la représentation: ce vieux fou ne sait paset s'aperçoit pas que jamais homme fut moins que lui pour négocier
Cependant le Roi répondait en vers à Voltaire, il Ini adressa épitre politique
C'est done vous qui eroyez m'exhorter à la paix: Elle a fait de tout temps le but de mes souhaîts. ')
I ui en fit une autre, où, après lui avoir dit qu'il s'était convertit
lauriers dans la carrière des lettres, il finissait par ces vers-eis
- 1) Variantes Vous voulez aujourd'hui m'exhorter à la paix: Elle est depuis longtemps l'objet de mes souhaits.
1760, Januar — April. 301
Malgré tant d'ouvrages bien faits, Avec l'Europe je croirais, Si par une habile manœuvre Vos soins nous ramenaient la paix, Que ce serait votre chef-d'œuvre.
Le patriarche ne fut pas en reste avec le Roi, il répondit bien vite, faisant un très bel éloge des vers qu'il avait reçus, et le Roi, flatté réablement, ne perdit pas un instant pour faire encore une épitre au te négociateur :
De l'art de César et du vôtre J'étais trop amoureux dans ma jeune saison — il finit De borner mes faibles mérites Aux soins do secourir la veuve et l'orphelin.!;
Les lettres se succédaient assez vite sur ces belles négociations, taire écrivait encore que par les instances d'une belle dame, quoique inaudiere. et la bonne amie d'un certain due, d'un certain ministre. il tait décidé à envoyer à celui-ci ce que le Roi venait de lui écrire. et il ue pouvait s empêcher de joiudre à sa lettre la réponse que le Due i avait faite. Sa Majesté ne sourit ni à la lettre du poète, ni à lu rénse d'un certain ministre, elle persifla l'une et l'autre, et ce persiflage ait un peu plus quaigre-donx.
» Les gens sont foux,« dit-elle. »ils resteront tels jusqu'à la fin den cles, je n'ai jamais ajouté la moindre foi aux buvarderics du poete rior-Voltaire, et je u'ai rien espéré de bon de ce Choiseul Lorrain. 3 à deux cabales à Versailles, l'une veut la paix, mais le certain inistre ami de la minaudière veut la guerre, il a tant qu'il a trouvé le oyen de prévaloir sur les autres, et vous verrez, souvenez-vous de ce ie je vous dis, que les apparences de la paix sont plus éloignées que ais.
Cependant le Roi avait dit, il n'y avait que peu de jours.
» Vous verrez que les Français seront obligés de faire la paix, leurs nances sont épuisécs, leur commerce ruiné, la paix se fera, je my teuds. et ce sera toujours beaucoup de gagne.«
Cette lettre de Voltaire au Roi et la réponse du Duc au poète. firent aitre l'idée de cette épitre au patriarche :
Peuples charınans, aimables foux, Qui parlez de la paix sans songer à la foudre.
1 Voltaire lisait à tous ceux qui venaient chez lui. tout ce qu'il recevait du vi, eten le lisant, il changenit souvent bien de choses ou les disait nutremeut ion ne les lui avait écrites, en liant cette pièce. il dit, à l'article marqué. /e reure Vorphelin »Pouf, pouf, il fait tant qu il peut des unes et des autres, belle maniere : secourir. :
Le Roi termina ses compositions et en prose et en vers par épitre: | Enfin le triste hiver précipite ses pus, Il fuit, enveloppé de ses sombres frimas.
»Ainsi, mon eher, je prends congé de ee rude hiver que nous avous 3 essuyé ici, et de ce séjour où, Dieu sait, j'y ai eu d'angoisses.e Il semble par le détail que je viens de donner des corr des compositions que fit le Roi dans ce quartier d'hiver,-qu'il ne Jui rester aueun instant pour lire: cependant il en trouva et il les bien, en se fixant, comme je l'ai dit au commencement de notre e à Freiberg, des momens pour des lectures qu'il faisait seul. si En voici la note. Il commença par celle de Pierre de Provence, tt de Barbe-bleue.
gs
»Vous ne devineriez jamais ce que j'ai lu,e dit-il le soir qu'il cette lecture. “
»Non, Sire.«
» Pierre de Provence, Barbe-bleue; ne suis-je pas un vienx m'amuser avec de semblables billevesées? je suis comme Mall qui désirait pouvoir s'amuser avee des hochets, et je dis avec La’
Si Peau d'âne m'était conté, J'y prendrais un plaisir extrême.
»Helas, mon ami, j'ai besoin de toutes les ressources pour à soutenir mon malheur présent et éloigner les songes d'un a me sera peut-être funeste. En lisant mon Barbe-bleue, j'ai fait, au r Monsieur, des réflexions très sérieuses dont j'ai tenn note; si viens à cette paix si désirée, j'étendrai ces réflexions et j'en fe singulier, le plus étonnant, le plus orthodoxe, le plus édifiant sieur, le plus ridicule de tous les ouvrages du dix-huitieme
Cette belle lecture faite, le Roi lut les livres suivans, dans que je les indiquerai. Le Spectateur, le Mentor moderne, le thrope. |
1 Je n'étais fait une fête de relire ces livres, ils m) L trömement à mon Rheinsberg, et ils me deplaisent; tant l'âge, om px être la position d'un homme, change sa façon de voir les les goûter « 2).
Il me fit le cadeau de ces trois ouvrages : Vürgidé par Fontaines, Horace par Sanadon, selon l'édition qu'il en ay:
1) Le Roi en effet tint parole, il commença, corrigen, laissa, reprit à reprises cet ouvrage qui, à dire vrai, no l'honore point, fl le finit I
primer après la guerre de 1778, au grand regret des honnêtes gens: 2) Ua relu le Spectateur en 1762 à Breslau, ot il lui a plu.
1760, Januar — April. 303
un volume dans l'imprimerie royale, et / korme par Pellegrin, les œuvres d’Ovide en 2 voll., aussi de son imprimerie, Racine, ses tragédies, Voltaire. ses tragédies et quatre volumes de ses mélanges: Gresset, le V’er- Vert, la Chartreuse, U Epitre au Père Bougeant, et son Epitre A sa sœur 5 sur Ra convalescence. Les annales de T Empire, les mémoires de Feuquières, les deux dernières campagnes de Turenne, lesquelles il estimait fort, et ce qu'il avait sons sa main sur le prince Eugene, ouvrage, disaitil. qui pouvait être bien mieux fait. Il finit ses lectures, comme il les avait commencées, par une lecture légère, disait-il, par celle des contes
19 d'Hamilton et par les mémoires du comte de Grammont, qui sont à la suite de ces jolis contes.
Telles furent les corrections, les compositions et les lectures du Roi pendant son séjour à Freiberg. Les oceupations littéraires ne lui firent jamais perdre un instant de vue l'affaire essentielle de son armée, celui
15 de réparer les pertes que l’on avait faites. tous les préparatifs pour une nouvelle campagne. et les moyens de mettre fin par des négociatiuns à
une guerre si désantreuse. Que de lettres écrites pendant ce quartier d'hiver au prince Ferdinand. à ses ministres dans les cours étrangères. aux généraux qui commandaient des corps, aux ministres des
% provinces. aux gouverneurs, aux commiandans des forteresses, aux chefs des régimens. à tous les préposés des vivres et à tout l'attirail nécosfaire pour une campagne. Cette correspondance fut immense, seule elle aurait pu remplir tous les momens d'un homme qui n'aurait été occupé que d'elle.
35 Le Roi, presque tout le temps de son séjour à Freiberg, v fut sombre. fort triste et de très mauvaise humeur: quelquefois, lorsqu'il entrevoyait quelques lucurs d'espérance. il se livrait à #4 gaieté uaturelle. il composait des pièces badines. faisait des contes, et disait:
»Ce sont là, mon ami, des chansons avec lesquelles je berce ınon
3% pauvre petit enfant pour l'empêcher de erier, pour adoucir les douleurs qu'il ressent. et pour l'endormir s'il est possible. «
Mais ces momens heureux pour lui, et qui m'enchantaient. étaient de bien courte durée.
» Je suis comme le cygne. dont la voix n'est jamais plus mélodicuse
ss que lorsqu'il tend à sa fin: je sens, mon cher, et je vois Fapproche de linstaut de ma chute, j'opposerai, SOyez-en sûr, le courage le plus stoique aux revers que je vois suspendus sur ma tête. Quelle horreur. ri je devais survivre à ia nation et à moi-même'c
Le Roi son père, la Reine 8a mère, le prince de Prasse. la margrave
de Baireuth ne présentaient suecessivement à son esprit pour augmenter la trintense quil éprouvait: il me répétait avec attendrinsement ce qu'il
23 avril à Preiberg
304 Memoiren von Heinrich be Eatt.
m'avait dit si souvent sur leur sujet, et chaque fois qu'il en parlait, il me disait toujours:
»Mon pauvre ami, je vous rendrai tout aussi mélancolique et hypocondre que je le suis.«
Un jour que le marquis d'Argens lui annonçait la mort d'un de ses 5 cuisiniers, que l’on avait coupe rasibus:
»Liseze, me dit-il, »ce que le Marquis me mande et ce que je viens de lni répondre ; ne me trouvez-vous pas bien fou de penser à remplacer ce cuisinier très mauvais sujet dans cet instant si critique où j'ignore tout à fait si je verrai la fin de cette malheureuse guerre et s'il me restera lt assez d'argent pour payer ceux que j'engage ?«
Tel fut le ton de presque toutes ses conversations, mais il fut bien plus triste encore les deux derniers jours que l'on resta dans eette ville.
Le Roi fit empaqueter dans la matinée ses livres et ses papiers, cela fit croire à tout le monde qu'il partirait ce jour-là même, et il n'en fat rien. J’eus l'ordre de me rendre ehez lui à 1 heure, immédiatement après son diner, qui ne dura que quelques minutes.
»Je ne suis pas bien«, dit-il, »du tout pas bien, je ne sais ce qui me manque; ineapable de lire et d'écrire, j'ai fait empaqueter toutes mes sur nettes; le moyen d'être bien avec la funeste idée que je succomberai ou tard? Vous avez vu, mon eher, que j'ai mené iei, au pied de la lettre, la vie d'un Bénédictin, que je me suis comme enseveli avee mes livres etmes écritures et que le plus souvent j'ai fait avec eux mes tristes repas: j'ai éprouvé dans ces instans de lecture et de composition toute la pn sance de leur ressources; mais, mais, tout cela n'aide plus à rien. la campagne qui va s'ouvrir, les grands coups qui vont se porter, et, 4 tant de revers que j'ai essuyés, n’ai-je pas lieu de craindre d'en de plus terribles encore? Tout ce que je puis faire, est de mettre œuvre pour prévenir ces revers, s’il est possible, et de me ferrer à. pour les soutenir s'ils arrivent. Je ne m'épargnerai sûrement: sauver ma nation, je sacrifierai volontiers ma vie, qui est bien nible et cruelle; quel pauvre sacrifice, au fond, je lui ferais, mon
A ces diseonrs si sombres, je lui opposai la beauté de son. lui ferait trouver suffisamment de ressources pour s'opposer à ennemis, sa fermeté d'âme, j'opposais même la crainte qu'ilan succomber tôt ou tard : J'espère, Sire, que la catastrophe qu'El warrivera pas, parce qu'Elle la eraint et que tout ira mieux s'imagine, ou moins mal qu'Elle le pense, «
» Ah voilà une idée plaisante, et comment ajustez-vous eela? di le-moi, je vous prie,«
‚Je crois, Sire, avoir eu l'honneur de présenter à Vati
1760, 23. April. 305 :
observation que j'avais faite, que tont allait ordinairement bien, quand Elle eraignait le eontraire, et que les succès ne répondaient que rarcment aux idées qu'Elle s'en faisait, à Ses espérances, en un mot.:
Je ne voulais pas dire : à Sa trop grande confiance, qui le portait
5 quelquefois à traiter les ennemis trop en bagatelle.
» Mais il faut citer des faits.«
Je lui eitai Olmütz. Votre Majesté me dit un soir à Schmirsitz: A présent j'entreprendrai le siège, tendez votre lit, dormez tranquillement. vous verrez que je prendrai la ville sans coup férir.
10 »Vero. Puis.«
> La veille de la bataille de Zorndorf, logée à Dammtihle, demain. dit-Elle, j'attaque les Oursomans, je les étrillerai de la bonne façon et sans beaucoup de perte. |
» Passe encore cela, en avez-vous d'autres ”?«
15 A Hochkirchen, Elle croyait que les Autrichiens iraient d'eux-mêmes en Bohême et qu’Elle les forcerait d'y retourner, s'ils s’opiniätraient à rester dans la Lusace.
«Vous rappelez là, mon cher, un triste souvenir, mais vous ne me dites rien au sujet de mos craintes.«
2 ‚Elle craignit fort, après cette affaire, pour Neisse et pour la Saxe, et la Saxe et Ncisse Lui restèrent: Elle craignit que toute la barque ne périt après Kunersdorf, et la barque vogue encore et elle voguera encore longtemps.
Le Roi sourit à mon idée, me présenta lui-même tous les cas de
% cette campagne qui pouvaient justifier mon observation; il me parla même à ma grande surprise de l'affaire de Maxen, et il tira cette conelusion :
» Donc. pour avoir un peu de bonheur, il faut douter, craindre ct se défier des évènemens : si tout cela est nécessaire aux succès, ah. mon
20 ami, combien je dois à présent m'en promettre !«
Cette conversation finit à 4 heures.
» J'ai quelques ordres encore à donner pour la marche que nous devons fairc: si la conversation d'un malheureux ne vous est pas trop à charge, faites-moi le plaisir de revenir à 6 heurces.«
25 Je revins, le Roi n'avait plus ce malaise dont il se plaignait, mais aa conversation n'en fut pas moins sérieuse et triste.
Apres m'avoir entretenu quelques momens du Prince héréditaire. da plaisir quil avait eu de le revoir, du chagrin que son départ lui avait causé.!, de toutes les idées tristes qui dans cette occasion s'étaient de
« 1 Il partit en mars de Freiberg.
Yurtlationen a. d. Preuß. Ztaaisardbiven. XXL. 20
+ 306 Demoiren von Heinrich be Gait.
nouveau présentées à son esprit, des talens et de la bonté du cœur dece Prince, il finit en me disant, les yeux mouillés de larmes :
»Qui sait, si nous nous reverrons jamais !«
Cette exelamation me toueha, comme elle était l'expression d'ane âme tristement affectée; j'essayai, en parlant même du Prince hérédi- s taire, de faire diversion à ce sombre que j'observais, je parlai de l'ode qu'il lui avait adressée, du soin avec lequel il l'avait travaillée, de l'approbation qu'elle aurait, quand elle serait connue.
»Elle n’est pas mal,« dit-il, »vu ma position inouïe, mais de quoi cela m'aide-t-il? les circonstances n'en sont pas moins pour moi ora-ı0 geuses et terribles, je n’en enrage pas moins de mon infortune et de ma vie trop malheureuse, il suffit que je désire une chose pour qu'elle m'échappe, vous voyez dans le Tantale de la fable l'image des tourmens | que j'éprouve; j'ai désiré sincèrement la paix, j'ai fait ce qui est hu- | mainement possible pour l'avoir, j'ai frappé et on a frappé pour moi an toutes les portes, et toutes les portes ont été fermées; quelquefois j'ai ern bonnement qu’elle allait me sourire, et au moment où je eroyais In tenir, que je me disais, la voilà, enfin la voilà — la perfide m'échappe: voyez, mon cher, par ce tableau que je vous présente, s'il est un être plus malheureux que moi; j'espère que la mort d’un de mes illustres# confrères amènera quelques changemens qui pourront m'être favorables, et à mon grand étonnement, à celui même de toute l'Europe, rien ne se change, et me voilà pour mes espérances. J'envoie à Turin Cocceji, entendu et habile, pour essayer si l'on pourrait engager le roi de Sardaigne à faire une diversion en Lombardie, diversion qui aurait oeeupes ou le roi de France ou l'Impératrice-Reine, et mon essai est inutiles voilà, mon cher, une suite d’infortunes réservées à moi seul, e'estlile lot fatal que j'ai tiré dans la grande loterie de ce meilleur des mondes). lot d'autant plus fatal qu'il faut que je le garde et que je mlen contente Cependant, mon ami, si cela en vient à une catastrophe, je ne serai pa la dupe, eroyez-moi, du sort cruel qui me poursuit, je finirai Ia piee comme elle doit se finir. « n
A ces mots, il me déclama encore ces vers que j'avais tendus :
Quand on a tout perdu, quand on n'a plus d'espoir, La vie est un opprobre, et la mort un devoir.
Mettant alors sa main sur mon épaule : »J'abuse, mon ami, »de votre complaisance, je le sens, vous avez espéré avee moi der mens agréables, et, par l'intérêt que vous prenez à ma polie e vous en ai fait passer que de bien tristes.«
1760, 23. 24. April. 307
La réponse que je lui fis, et qui fut celle d'un cœur qui lui était dévone, m'attira une embrassade.
»Soyez toujours le même, et dans quel cas que je puisse être. vous u'aurez pas lieu de regretter les momens que vous m'avez donnés : pré-
» parons-nous à tout évènement. et livrons-nous au torrent des vicisai-
tudes qui nous roulent et nous entrainent: bon wir et bonne nuit. à demaiu pour la dernière fois dans cette chambre où j'ai passé des momens bien cruels: je crois qu'il est tard ?e
‚Dix heures. Sire.:
10 »Que de bavardages je vous ai fait. adieu.«
Je fus appelé à 4 heures, je trouvai le Roi vceupe à écrire. ce 24 av » Vous me voyez rétrécissant des vers que j'ai envoyés le mois passé | ass au bon Marquis, ils rendent assez bien mes idées sur la manière de finir une tragédie. — —
15 »Vons savez, mon cher. qne depuis le moment où je vous montrai a Doberschütz !; ma petite boîte consolatrice, je n'ai pas changé d'idée: elle est fixe. elle restera fixe, survivrais-je à ma ruine totale ? cette idée me fait horreur! Non, non, mon ami, cela n'arrivera pas: mon honnête Marquis ne conçoit pas tout cela. il croit, parce que je fais des vers. que
2 mon âme est tranquille. mais je les fais pour me distraire de la douleur qui m'accable. pour me procurer quelques instans de sécurité: c'est moins pour moi, mon cher, soyez-en très sûr, que je souffre ct que je trouve ma position cruelle. c'est pour les malheurs que je vois prêts à fondre sur la patrie, je vous l'avoue, cette funeste idée qui se présente
25 sans cesse à mon esprit, ébranle tout à fait ma constance.
» D'Argens espère, comme vous, que je me tirerai de tout ceci, mais
il ne combine pas, comme vous êtes à même de le faire, mes forces et mes ressources avec celles de tant d'ennemis que je trouverai sur mou chemin. et qu'il faudra combattre: croyez-moi, Catt, la perspective est an cruclle. je la vois dans toute son étendue. et comment, après avoir été si longtemps le jouet de la fortune, pourrais-je ne pas craindre les coups qu'elle me réserve encore? mais c'est assez de jérémiades. elles n'aboutissent à rien, il faut agir. se fortifier contre les coups du sort, et tenir bon autant que possible. J'ai rétabli autant que J'ai pu Îles régimens
3, perdus à Maxen et à l'affaire de Diericke, mais quels régimens, mon eber! ils ne sont que pour la montre, J'ai dû prendre ct paysans saxons et deserteurs, ct ce que j'ai pu trouver d'officiers pour conduire ce ramas d'hommes. Malgré ces inconvéniens, j'agirai avec vigueur, mais avec cette cireonspection qu'exigent l'état actuel de mes troupes ct le nombre
4 I Apres la bataille d Hochkirchen
‘hs à
25 avril
308 Memoiren von Heinrich) de Gatt.
de mes ennemis plus fort encore cette campagne que les précédentes; je me suis aidé de deux régimens de dragons que j'ai rappelés de l'armée du prince Ferdinand, pour renforcer ma cavalerie. Demain, après midi, nous mettrons à la voile, et puis, vogue la galère; j'ai encore quelques arrangemens à faire, ainsi je ne vous arröterai pas davantage, peut-être 5 vous ferai-je venir pour un instant demain dans la matinée; si cela m'est pas, je vous souhaite le bon soir et une heureuse arrivée à Schlettau, où je prendrai mon quartier; ne m’oubliez pas dans vos prières, je pense qu'elles seront ferventes ; adieu.«
Je fus appelé à neuf heures du matin, le Roi avait dépaqueté sesù
senti livres.
à Froibei
Ps
quartiers généraux
Pe lettau,
»J'ai expédié toutes mes affaires, « dit le Roi, set voulant profiter * de quelques instans, j'ai dépaqneté mes livres, vous me voyez oeeupe à parcourir quelques endroits de mon ouvrage illégitime. « 1} 4 »Iégitime, Sire? “5 »Oui, ou bâtard, si vous le voulez. « Il me Int les morceaux de ses Poésies diverses qu'il avait changés, en me demandant, sur chaque ehangement fait, s'il me paraissait naturel, et si le publie eroirait que l'édition qu'il faisait publier, fût en effetlédi- | tion légitime. « »
» Je le erois, Sire.« »N'est-ce pas là faire une grande coquette d'une femme très honnête?« »Oui, Votre Majesté s'entend au mieux à faire de telles métamorphoses. « s »Mais cette métamorphose-là m'a bien coûté des peines, et la raison qui m'a forcé de la faire, m'a causé et me cause encore des inquiétudes: car me voilà, malgré moi, un poète démasqué aux yeux de tonte la gent scientifique; et j'enrage vraiment de l'être, que ne dira-t-on pas de moi, et que de maudites et chétives pièces ne fera-t-on point passer sons! nom? Les coquins qui ont publié mes poésies, m'ont joué à tous les égards possibles le tour le plus infernal, mais ce n'est pas maintenant, ce qui doit m’ocenper, il s'agit de se tirer d'affaire; dans ma position présente, si à la fin de cette campagne qui sera bien pénible, mon cher, je suis encore sur pied, j'espère alors que je sauverai ma barque qu'enfin je pourrai un peu respirer. Que eroyez-vous de tont ceti} & pérez-vous toujours ?« , »Oni, Sire, j'espère. « » Vous êtes en vérité un être tout à fait singuliers
1) De ses Poésies diverses.
1760, 24. 25. April. 309
vez-vous espérer? vous reposez-vous, comme notre bon Marquis, sur ces propheties que l'on débite et qui nous sont toutes favorables, nr'écrit-il.
> Non, Sire, je ne crois nullement à toutes les propheties modernes, je suis assuré que le Marquis n'y croit pas plus que moi.
5 »Oh du diable, il y croit.
» Eh bien donc, Monsieur, qu'est-ce qui vous rend si confiant ?«
‚Ce qu'Elle m'a fait l'honneur de me dire souvent dans ce quartierei, qu'Élle irait cxtrêmeinent bride en main avec les ennemis, qu’Elle s'occuperait plus que jamais de ne leur donner aucune prise, qu'Elle
to profiterait de toutes les fautes qu'ils pourraient faire, comme gens qui ne doivent pas être traités en bagatelle — ce fut, Sire, votre langage. et ce langage me rassure: le grand point est que Votre Majesté veille sur Sa santé. et no 8 occupe pas, comme Elle la fait jusqu'ici. de tant d'idées chagrines. «
15 »Certes, voilà. je crois un tout petit scrmon que vous me faites: et le moyen de n'avoir pas d'idées chagrines dans ma position présente ? Indiquez-le-moi, si vous le connaissez: mon idée chagrine est l'état de ma patrie, je sacrifierai tout pour la sauver, l'incertitude si je la sauverai où non, voilà ce qui me tourmente, voilà ce dont parfois jeenrage, et
que de fois dans la journée, mon cher! j'ai donné mon existence au diable. «