Quatrième partie
1760. Quartier de cantonnement et campagne.
Je fur appelé à 8 heures. je trouvai le Roi vecupé à arranger #04 ce 25 avi »: papiers et ses livres. Fay »Vous me voyez ici avec mes consolations: comme je compte faire Freiberg jei un assez long séjour, voici la besogne que je me suis taillée. je con-, nettes lerai ces livres à fond. et je barbouillerai ce papier que vous voyez lä.c ** ‚Et n'en voilà pas mal, Sire. un Bénédictin n'en employcrait pas u davantage dans le courant d'une année. « »Cela pourrait fort bien être.« [ avait arrangé dans cette suite les livres qu'il ge proposait de lire: le premier volume de ZLucrère. le second volume de la Munsere d'étudier les belles lettres, la Rhetorique et la Poetique d'Aristote, les Orassons fu- 5 nebres de Fléchier. le Petst Careme de Massillon, Racine Zaire: Alzıre. Ureste. Mérope et Brutus de Voltaire, Tacite, Contrains-les d'entrer de
310 Memoiren vom Heinrich de Cat.
Bayle, et les deux dernières campagnes de Turenne. Telle devait être sa lecture pendant ce quartier de cantonnement.
»Je nourrirai bien ici mon âme, car je prévois que dans cette campagne je n'aurai plus de momens à donner aux lettres et à la philosophie. Cette campagne sera vive, mon cher, elle sera terrible, quel en 5 sera le résultat? Zgnoramus, est-ce la du bon latin?«
» Très bon, Sire.c
» Je erois qu'un peu de repos sera trés bon aussi pour vous et pour moi, ainsi salut, demain à 5 heures. «
ce 26 avril Le Roi me parut assez content et tranquille dans les premiers ins- " RES tans que je fus chez lui.
» J'ai beaucoup troté dans la matinée, j'ai placé toutes mes troupes, comme elles doivent l'être, la plus grande partie est en eantonnement, | cela les ravigotera un peu; que n’ont-elles pas souffert pendant toutela | campagne précédente et surtont depuis novembre passé jusqu'à ect ins tant-ei! J'ai été vivement touché de leurs maux, et si ces braves gem souffrent tant pour moi, ne leur dois-je pas le sacrifice de mon | de mes aises?
» Dans la tournée de ce matin, j'ai rencontré un tout petit officier, | »Vous êtes bien jeune, lui ai-je dit, »vos oreilles sont-elles sêches*e Mon bout d'homme, sans se décontenancer, m'a répondu en me fixant- »Sire, je suis jeune, il est vrai, mais mon courage est vienx.« Uette réponse m'a plu, je erois que cela deviendra un bon sujet.«
Parlant ainsi, il en vit d'antres aussi jeunes qui jouaient cheval sous ses fenêtres comme le font les petits garçons,
»Venez vite, mon cher, approchez-vous, voyez ces petits polissons, quel enfantillage ! «
Alors il déclama ces vers :
Voilà done quels vengeurs s'arment pour ta querelle, Un vieillard, des enfans, à sagesse éternelle! Mais, si tu les soutiens, qui peut les ébranler? !) æ
Cette vue de jeunes officiers s'amusant ainsi le peina fort le idées tristes reparurent.
»Ce ne sont, mon ami, ni les fatigués ni le péril que jeerains, l'inexpérience de tant d'officiers que j'ai dû prendre tels qu'ils mais la difficulté de bien faire passer dans les têtes dont je servir, tous mes arrangemens et tontes mes vues? La faite dans cette campagne, me perd infailliblement, voyez ce contre moi : Soltykow et Loudon, à la tête de leurs armées:
1) Athalie, acte 3, seöne 7.
1760, 25.— 27. April. 311
en veulent à la Silésie, Daun, le prince de Würtemberg. celui de Denx- Ponts à la Saxe et à mon pauvre pays; si à ce nombre d'ennemis dont la moitié suffirait pour m'anéantir, vous ajoutez et les Suédois et les Tottleben et des flottes, dites-vous 8'il ge peut une position plus cruelle
5 que la mienne, si mes angoisses ne sont pas naturelles et si je n'ai pas toutes les raisons possibles de m'écrier : Mon Lieu, faites que ce calice passe loin de mot. «
Ce ton de conversation continua jusqu'au moment où je me retirai.
» Bon soir, il est 7 heures. je vais essayer si mon pauvre esprit
10 ponrra me fournir quelques idées sur les Amours d'un Suisse que j'ai esquissées à Freiberg; je crains quelquefois, mon ami, que ce pauvre esprit ne m'échappe, et cela arrivera, je vous le dis, si toute cette bagarre continue quelque temps encore: adieu, demain à 5 heures.
J'y fus à l'heure prescrite, le Roi finissait la pièce dont il m’avaitoe 27 av
15 parlé la veille. 60,
»Voici mes Amours suisses coulées à fond: vous voyez que j'ai assez travaillé, je les corrigerai encore, et vous les donnerez à votre Suisse: ce morceau no sera pas tout à fait mal, il pourra servir à le consoler et à le dedommager de la perte qu'il a faite de sa très belle; qu'en
20 pensez-vous?’«
‚Je crois, Sire. qu'il trouvera la pièce jolie, qu'elle l’amusera. qu'il sera sensible à la peine que vous avez prise de chanter ses amours malheureuses. mais — :
»Je ne veux point de vos mais. soyez sûr qu'il sera content.«
25 Le dédommagement que Sa Majesté avait promis, 8e réduisit à cette plaisanterie.
»Vous serez surpris peut-être que j'aie fini si tôt ces belles amours, mais je m'y suis mis une demi-heure avant mon diner, et j'ai continué aussitôt quil a été fini: quand j'ai à travailler. mes séances à table sont
so très courtes ct mes plats en très petit nombre. personne. je crois. pourrait vivre comme moi à si peu de frais: si j'étais dans une position à faire ee que je voudrais. je me ferais acheter un chapon et cette pauvre bête me nourrirait trois Jours : avec mes quatre plats. je ne suis pas si heureux que je le serais alors. vivant d'une manière plus simple.
35 Heurcux' ce mot est-il fait pour moi qui suis dans les convulsions de l'inquiétude? U l'est. ce mot. pour vous, mon ami, pour vous qui n'avez jamais éprouvé les coups de la fortune.«
‚Ne les ressens -je pas. Sire. puisque vous en souffrez si cruellement” mais tout ceci finira bien.
w »Vous avez donc toujours bon courage?«
‚res bon.:
312 Memoiren von Heinrich de Catt. ,
»Mais vous devez bien vous ennuyer avec moi qui vous. ponts sans cesse des idées si tristes! Quelle pénible vie je vous fais menerle
»Je ne pense nullement à moi, Sire, je ne m’oceupe que de Votre Majesté ot des espérances que j'ai pour cette campagne. «
»Farit Deus.« 5
Parlant ensuite de son enfance et de sa jeunesse, qu'il miavait pas même connu le bonheur dans cet âge qu'on appelle. heureux, il convint qu'à bien des égards il s'était attiré une foule de désagrémens.
»Ma vivacité, qui était extrême, m'a emporté souvent, je avoue, au delà des bornes, unde mala. Si, au reste, on s'était pris avee moilt d'une manière plus douce, peut-être serait-on parvenu à modérer cette à vivacité que je me reprochais moi-même dans le silence, et contre I quelle je travaillais de toutes mes forces; mais qu'il est difficile de diriger, de modérer ces premières impressions de la nature, lorsque par négligence ou par maladresse on leur a laissé prendre dans l'enfancet un peu trop d’empire.« |
A cette occasion, il fit ce conte-ci.
»Un ministre d'Etat dont on avait assez mal morigéné la vivacité | dans sa jeunesse, passait en voiture sur le grand pont de Berlin. Voyant mon père, en voiture aussi avec un général, qui venait à Iui, erie 42,
son cocher: halte, halte. Le cocher ne s'étant pas arrêté assez tot, voilà mon Excellence qui saute de la voiture, jure comme un possédé et lat — son cocher en présence de mon père, qui fait arrêter. Le général qui À était avec lui, dit à l'Excellence. »Mais mon Dieu, que fait-Elle, Elle s'oublie, ne voit-Elle pas le Roi?« — »Je le vois bien, mais, mon 2 mais ce coquin, mais ce b...... pourquoi ne s'arrête-t-il pas, ode. sera rossé encore de la bonne manidre.« Mon père, quoique bien vif, bläma la vivacité de l'Excellence et déclama contre les parens quise donnaient si peu de peines pour calmer les fougues de la jeunesse qu'elles rendent toujours malheureuse. Voilà, mon cher, une-tonte petite! de morale, vous me permettrez de finir par elle et de vous 80 bon soir.«
Je ne rendrai pas compte iei de toutes les conversations que avec le Roi dans ce quartier de cantonnement, je me contenterai donner le précis de quelques-unes, et en entier la dernière qui notre départ de Sehlettau.
Le Roi, après avoir fini son Conte de l'amour d'un Suisse, corrigea les petites pièces qu'il avait faites à Grissau en 1758, 7 le siège de Schweidnitz : Les Tonneliers, une Epitre au colonell qui dirigeait le siège. Il reprit ensuite son Ode au due Brunswick ; il avait déjà revu cette pièce à Freiberg, ©
. 1760, April — uni. 313
et sil la retoucha encore. je crois qu’un peu d'humeur donna lieu à cette nouvelle revision. Le Roi, malgré tout ce qu'il disait aur les Français. sur leur esprit volage, sur leur peu d'envie de faire la paix, sur leur dévouement inouï à la maison d'Autriche, qui les menait, disait-il, à la leuse,
5 sc flattait cependant quelquefois qu'ils viendraient d'eux-mêmes à cette paix si désirée. Une lettre qu'il retat par un courrier, le convainquit que cette paix ne se ferait point; il prit de l'humeur, et, le lendemain, il revit sa pièce, pendant une semaine il ne s'occupa que d'elle. dans ces momens destinés aux corrections : il ajouta pluricurs strophes où il mit toute
to l'aigreur ct toute la force que son imagination lui fournit: mais ces strophes furent déchirées et brûlées quinze jours après; j'aurais été bien plus content de ce sacrifice qu'il fit de son travail, si une circonstance très déplaisante ne l'avait pas forcé à le faire. On se rappellera ce que j'ai dit sur l'envoi de cette ode!;. et sur le soupçon du Roi que Voltaire pré-
15 Indait à lui joner un tour de son métier: un matin. je reçois une lettre kans signature où il y avait une incluse pour le Roi. où on m'écrivait :
Voici. Monsieur. une lettre pour Sa Majesté, ayez la bonté de la remettre sans perdre de temps. Elle est importante. Sa Majesté kaura par d'autres canaux que cette lettre vous a été envoyée.
2 Je me hâtai de me rendre au quartier du Rei. il était déjà parti poar voir les postes de la cavalerie. j'attendis dans l'anti-chambre: une heure après. il arrive: en me voyant. il dit:
» Qu'est-ce qui vous amène ici de si bonne houre, mon cher. est-ce bonne ou mauvaise nouvelle ?«
25 ‚Je souhaite Sire, que ce soit bonne nouvelle cette lettre le Lui apprendra.
Il me fait entrer dans sa chambre. ouvre avec empressement. et. aprèx avoir lu. le visage en fen:
»Quelle f... . lettre m’apportez-vous läa?«
30 I la déchire et m'en donne les morceaux. »Ne m'apportez jamais plus de pareilles infamien.«
Je lui montrai la lettre que j'avais reçue. il 8’adoucit après l'avoir Inc. »1 faut convenir qu'il ya de grands faquins dans le monde! bon jour. revenez à 5 heures.« — —
3. Je moceupai bien désagréablement pendant tonte la journée de cette maudite épitre: quelle triste séance. me dirais-je sans cesse, que celle de ee soir! Si Sa Majesté s'était rendue à mes sollicitations de ne point envoyer à Voltaire cotte malheureuse ode. elle se serait épargné bien des inquiétudes. on n'en restera pas là — enfin je me formais mille
314 Memoiren von Heinzid) be Catt. .
idées désagréables jusqu'à l'instant que je me rendis chez le Roi, mais à ma grande surprise et à ma grande satisfaction, il ne dit pas le mot de l'aventure du matin, il fut même moins triste que les jours précédens, et il ne parla que de Voltaire; à quelques traits légers contre le poète, je m’apergus bien qu'il le soupçonnait d’avoir fait cette infüme satire et à de me l'avoir envoyée, il loua beaucoup son bean génie et finit ses éleges et sa séance par ce petit conte.
Voltaire faisant jouer une tragédie, erie de la coulisse où il était: ‚Du feu, du feu;« les acteurs, eroyant que cela les regardait, déclamaient plus fortement, et Voltaire eriait toujours du feu; à ces eris redoubhlés, M les acteurs s'évertuent plus encore, le singe Voltaire leur dit alors: 10h diable, Messieurs, ce n’est pas à vous que j'en veux, c'est une chauflerette que je demande.
Il m'avait déjà fait plusieurs fois ce conte.
La lecture du second volume de la Maniere d'étudier et d' d les belles lettres lui donna l'idée de travailler sur L'étude des aneienset \ des modernes, recommandée fortement à la jeunesse\), tel était le titre de | cette pièce.
»Je ne me propose point ici de décider sur le mérite des uns et des autres et qui l'emporte des deux, on n’a traité que trop longuement et trop de chaleur cette question qui pouvait être décidée en pen de mot, il est bien naturel que les modernes aient profité des anciens, aient étéples loin qu'eux danstous les genres des connaissances humaines; ainsi met tant de côté cette question très inutile, je me borne à recommander au jeunes gens la lecture assidue des anciens, afin que, les possédant & fond, ils puissent profiter avec plus d'utilité des modernes; rien n'étendh tage les connaissances, les vues et le gofit que ces comparaisons faites , et comment les bien faire, si on ne possède pas à fond les que les uns et les autres ont traités? J'ai tonjours observé que les sonnes qui s'étaient d’abord bien mises au fait des beaux rag l'antiquité et les avaient ensuite comparés avec les chefi em dernes, étaient foncièrement instruits, et que cette instruction a d'heureuses influences dans tout le cours des &tudes. « d
Le Roi s'élevait ensuite contre la manière d'étudier, contre de temps que l'on donnait aux auteurs de l'antiquité, eontreleper soin que l'on prenait d'en faire sentir les beautés et les dei les explications que l'on en donnait à la jeunesse, explications on ment trop littérales et triviales, et contre ces maîtres, la aueun goût, qui par incapacité n'étaient pas en état de faire
1) Voyez troisième partie [p. 284].
1760, Aprit — Imni. 315
les heaux endroits qu'ils faisaient expliquer. avec ceux des modernes qui avaient traité le même sujet.
Il raisonnait de même sur la manière fautive d'enseigner et d'étudier ceux-ci.
5 »Si dans l'étude des anciens et des modernes on suivait ectte marche, la seule bonne, l'intelligence nette, précise et élégante de l'auteur que l'on a en main. l'examen des beautés et des défauts de eet auteur-là, la comparaison de ce qu'on explique avec des ohjets du même genre traités supéricurement. cette marche produirait d'heu-
to reux effets. la jennesse serait mieux instruite, elle s'attacherait à la lecturc. elle en ferait son objet principal, son plaisir: au lieu qu'on voit maintenant cette jeunesse prendre un dégoût invincible pour les objets qu'on lui a mal enscignés, ou sur lesquels on l'a mal dirigee.«
A la suite de cela était un grand éloge de M. Rollin et des Jésuites, 15quil envisagcait comme les seuls bons maîtres pour l'éducation de la jeunesse : » Peut-être qu'un jour je montrerai par un établissement destiné à l'instruction de ma jeune noblesse que mes vues pour son instraction approchent assez de celles de ces grands précepteurs dont je viens de parler.« ')
% Tel est à pen près le précis de ce que le Roi avait écrit. Lecture assiduo des auteurs anciens, explication précise et élégante. et comparaison avec les modernes. voilà sur quoi toute la pièce roule. Après cette composition. le Roi fit cette petite pièce de vers que je transcris ici et qu'il me donna. Le marquis d’Argens avait écrit au Roi à Freiberg
25 que M. Gleditsch. académicien, avait juré ses grands dieux que M. de Maupertuis Ini avait apparu dans la salle de l'Académie à côté d'uno
endule et qu il l'avait vu pendant plusieurs instans de suite. que tout Berlin était cxtasié de cette apparition. à laquelle il croyait décidément. Le Roi se moqua- alors de M. Gleditsch. des Berlinois erédules et du 30 Marquis qui lui mandait de telles balivernes. En passant, il donna quelques coups de patte au président qu'on faisait revenir de F'autre monde. il fit «ur le champ. après la lecture de la lettre du Marquis. quelques vers — mais avant été interrompu. il les laissa ot peut-être ne s'en serait-il plus wwecnpe. si le Marquis n'était pas revenu à la charge sur les prophètes qui 35 annonçaient de grands évènemens: il reprit alors ces vers commencés. ct les finit.
Le Roi. au commencement de maï. reçut une lettre. lorsque j'étais
chez lui: après l'avoir lue. il vint à moi et, me serrant la main:
I Le Roi a réalisé ces vues par l'établissement de l'école militaire dont il a % jui-méme tracé le plan, quelques annéos après lu guerre.
316 Memoiren von Heinrich be Cat.
»Mon ami, mon ami, il faut reprendre courage, le sort | radoueir et disposé de me tirer de ce labyrinthe où ma perte. décidée ; quelle douce satisfaction, mon cher, de pouvoir enfin de ces brigands couronnés qui voulaient m'andantir!«
Je témoignai ma joie des bonnes nouvelles qu'il avait l'assurance qu'il avait de voir bientôt une fin aux malheurs éprouvés,
»Vons ne devineriez pas, mon cher, qui m’ouvre coûts porte demie,
»Non, Sire. « 2
»Ü'est In Porte, ce sont ces gens qu'on traite de barbares, ils sont point, s'ils l'étaient, mes ennemis seraient encore plus a qu'eux. Ne dites mot encore de tout ceei.« .
Hélas! ces jours couleurs de rose, comme il les appelait, dur peu, les jours sombres reparurent, le Roi s'était flatt& trop tôt: er malheur, on réalise les moindres lueurs d'espérance.
Telles furent ses lectures, ses corrections de quelques vers et ses compositions nouvelles, on voit de nouveau, par ee je viens de faire, comment ce Prince profitait de tous les inst: journée: la matinée à ses affaires militaires et politiques et à mée et les postes: l'après-diner à ses occupations littéraires, interrompues par des rapports qu'on lui faisait et auxquels il quait jamais de répondre.
»Jallonge les jours et ma vie,« disait-il, »et les momens trop courts pour ce que j'ai à faire, mais en allongeant ainsi n Jaugmente aussi la somme de mes maux, puisque je les sens dix-sept heures de suite par jour; comptez, Monsieur, je me: constamment entre 3 et 4 heures du matin, vous m'avez vn ou 9 heures aller chercher un repos que très souvent je n'ai pas les soucis se sont mis au lit avee moi, ah la chienne de vie, mon
Presque tout le temps de notre séjour à Schlettau, les conven du Roi furent l'image de la tristesse, quelquefois elles le fur gaieté, mais ces momens heureux, comme je viens de le dire, courte durée. - '
Je fus appelé ce jour à 2 heures et je restai jusqu'à 5,
»Mon cher, les dés en sont jetés, nous partons demain; vı périr. Quand je combine ma force avec celle de mes per je les vois avec 220,000 hommes, que je n'ai qu'à leur en opf tiers, et, encore, quelles troupes depuis les pertes que j'ai eroyez-vous que mon âme puisse être tranquille, et que je dant cette erise violente où je me trouve, respirer un peu Croyez-moi, mon cher, l'état où je me trouve est violent;
1760, 14. 15. Juni. 317
situation je suis emporté hors des règles de la prudence: il n’y a pré-
sentement pour moi aucun milieu dans cette horrible bagarre où je vais
entrer: vous le verrez, ou de grands revers ou de grands avantages
m'attendent, et après tant de malheurs que j'ai éprouvés, mon ami. 5 puis-je espérer des avantages ?«
:Sire, c'est parce que vous avez eu tant de désastres de suite, que j espère les grands avantages: rien n’est longtemps extröme, vos malbeurs extrêmes finiront.
» Je n'y vois guère de possibilité, mon cher, j'ai espéré quelque
to temps que le Croissant ferait quelque chose en ma faveur, mais le Croissant est sourd à mes prières. Tout se tait, et la mer ct les vents ct Neptune: : voilà les Anglais qui restent tranquillement dans la Tamise avec leur flottes nombreuses et qui n’envoient point encore en Allemagne le renfort qu'ils devaient y faire passer. Tout tourne contre moi, et 15 vous pouvez espérer cncore?«
» Oui. Sire, je ne crains point tous ces malheurs qu Elle envisage. le nombre des troupes ne décide pas toujours des succès, et n'en décide pas ordinairement un jour d'affaire: je compte infiniment sur votre génie et sur la fermeté de votre âme, et puis, Sire. je le répète, rien n'est
%longtemps extröme.«
» Je vous admire, mon cher, avec vos espérances, mais je vous le dis encore, ne vous attendez à rien de bon, je vous annonce comme Cassandre les infortunes de Troie, je les ai annoncées au bon Marquis, qui a comme vous des espérances. Bon Dieu, des espérances! bon soir,
2 demain nous marchons, et vous verrez que la pièce ne tardera pas à commencer: je me recommande à vos espérances ct à vos prières.«
Le Roi me fit appeler à 4 heures du matin. ce 15 juin
»Comme je ne pourrai pas vous voir ce soir, j'ai voulu vous dire , 1760. un mot avant que je me mette en mer, voilà done mon vaisseau qui va
© errer peut-être au gré de l'impétueux Éole: ce qu'il y a de bien sûr, mon ami, c'est que le pilote est bien ballotté par ses idées. J'ai la Silésie et la Saxe à défendre, vais-je à la défense de la première, je laisse mes troupes ici à la merci d'un essaim nombreux de troupes ennemics: resté-je en Saxe, que nai-je pas à craindre pour ma Silésie' De deux S maux je choisis le moindro, et je marche pour la Silésie, en manœuvrant de manière à courir le moindre risque possible: convenez que ces brigands d’empereur, de rois, de princes et ces coquines d'impératriccs me donnent bien de la tablature ct me rendent la vie horriblement amère. Si, à mon tour, je pouvais la rendre telle à tous ces b..... ® eonronnes qui me persécutent — ah, Catt, quel plaisir délicieux! car. quoique ceci ne soit pas dans votre aystème d'orthodoxie, croyez que la
ce 15 juinle général de Laey était vis-à-vis avec un corps considérable de trona inpes. Le Roi prit son quartier à Proschwitz, et je ne fus point appelé. ce 16 juin
art ju très fatigué, il avait couru longtemps à cheval dans la matinée. ,
318 1 Memoiren von Heinrich be Gatt.
vengeance est une douce chose; mais comment me flatter, dans ma position, de pouvoir tâter de ee morceau délicieux? Sur ce, je vous #00 | haite le bon jour; à ee soir, si la chose est possible.« | On passa ce jour l'Elbe à Zehren et l'on joignit à l'autre rivedu fleuve le prince de Holstein et le général comte de Finekenstein, qui s avaient ramené les deux régimens de dragons de l'armée des alliés Toute l'infanterie fut mise, le soir, en ordre de bataille et en trois lignes proche du village de Zadel et fut toute la nuit sous les armes, parceque
Je fus ce jour chez le Roi à 5 heures de l'après-midi; je le romrai
»Mon cher, je deviens furieusement rosse, ne le trouvez-vous pas, je ne puis presque pas me remuer. « A
» On peut être fatigué, Sire, sans être rosse, j'ai vu de Ses camp qui ne galopaient pas mal.«
» Voulez-vous dire, qui n'étaient pas mal rosses, ou fatigués Votre phrase est équivoque.« ‘
»Je veux dire fatigués.
»Mes aides de camp, du moins quelques-uns, sont un pen la moindre fatigue les peine, je erois bien qu'ils donnent tout ce Irelan au diable; pour moi, je le donne à cent mille, et vous, à eombien donnez-vous ?«
»A aucun, Sire.«
»Quoi, vous ne le donnez pas pour moi?
» Je plains très sineèrement Votre Majesté de Sa situation si pénible, et comme le diable n'a rien à faire dans tont ce brelan, je ne peux le lui donner; Elle fera bien sans lui tourner la chance du gro qu'Elle jone.« 6
»Toujours des espérances, mon eher !«
»Oni, Sire, ne me les ôtez pas, je vous en supplie, et, ce qui m téresse plus encore, qu'Elle ne les perde pas Elle-möme.«
On apporta eet instant une lettre du général de Hülsen, à le Roi fit tout de suite réponse.
»Hülsen est à Meissen vis-à-vis de moi, et pour ln de son corps et de mon armée, j'ai fait établir des ponts sur
Il me fit le dessein sur du papier, de ces deux ponts-là, et
1) »On les appelle«, dit-il, »en Hollande Hibrüken, on les fait de d bätenux liés nux mâts, au bord et an gouvernail, on bn i= et de planches que deux divisions peuvent très bien se tenir .
1760, 15.—18, Juni. 319
sur lesquels nous avions passé le jour précédent; on apporta encore au Roi des dépêches.
» Vous voyez qu'on ne me laisse pas un instant tranquille, il faut que je réponde à tout ce fatras, ainsi bon soir et bonne nuit: à demain 5 à 5 heures.«
Ma séance fut très courte; sans cesse on annonçait au Roi des of- ce 17 17 im
ficiers de hussards et on lui apportait des lettres. Vous voyez comme on me tourmente, mais il en fant passer par la. je ne me refuserai, mon ami, à aucun soin, à aucune peine, quelque fatutiguante qu'elle paisse être, à ancun danger, je me prêterai à tout, si seulement ce destin qui m'a tant ballotté, voulait m'être un instant favorable pour rosser bravement mes ennemis si acharnés à ma perte: peut-être demain verrez-vous le prélude de nos combats — peut-être qu'il ÿ aura bien dese...... de moins dans le monde: adieu, allez- 15 vous reposer, nous décamperons d'ici à 3 heures du matin, je ne vous dis pas si je vous verrai demain ou non, car je vous jure mes grands dieux que je ne sais pas, comme le docte Maupertuis, exalter mon âme. Bon soir.« Comme j'allais sortir, un amena un paysan.
> » Restez encore un moment, je veux parler à ce drôle. »{l faut que tu ailles ce soir au camp des Autrichiens et que tu m'en apportes des nouvelles. « » Non. Votre Majesté, je ne veux pas y aller, je serais pendu. »Eh bien. si tu n'y vas pas, je ferai brûler ta maison. « 2 ‚Votre Majesté peut faire ce qu'Elle voudra, mais je ne veux pas être pendu. et Elle ne peut pas disposer de ma vie pour Son plaisir. su as raison. « Le Roi le renvoya, en m'expliquant la couversation que je n'avais pu comprendre.
bep »Voilä«, dit-il, sun drôle bien ferme et bien résolu: il n'a pas, au reste. tout à fait tort, c'est un chien de plaisir que celui d'être pendu, pour le coup. bon soir.