‹ Urbain ChevreauChapitre 101 sur 371 · Lettre XXVI, pp. 123-1 iO · texte numérisé non relu

Lettre XXVI, pp. 123-1 iO

Ces prescriptions, un peu confuses, se terminent par ces mots, qui indiquent combien Clievreau sentait le vague de ses préceptes : « Vous trouverez de quoi vous satisfaire d'avantage dans les mémoires que je vous envoie, si vous n'êtes plus difficile que raisonnable. »

A M. DU Pelletier', il se plaint d'abord d'avoir été loué avec «plus de charité que de justice » et d'être réduit à se rendre tel que son ami le fait, «afin de mériter la gloire que celui-ci lui donne.» Puis, reprenant son thème favori, il vante le visage de celle qu'on veut lui faire aban donner, parce qu'elle ne sait aucun gré de ses bienfaits. Si le censeur de sa folie amoureuse en voyait l'objet, il deviendrait son rival et tâcherait de lui ôter par adresse, ce qu'il n'a pu encore acquérir par ses brigues.

Nous ne savons quelle est cette femme rigide signalée par Chevreau. Ce n'était sûrement pas Bélize, dont nous allons nous occuper- et à qui il a expédié cinq lettres.

Dans la première, il s'efforce de la détourner du théâtre, où elle veut entrer. Les spectacles « sont moins pour faire de belles actions que pour les représenter » et, de l'avis commun, le métier de comédienne est dangereux. Du reste, elle est « comme ces femmes malades, qui ternissent les plus belles choses. » Elle ferait mieux d'augmenter « le nombre des filles repenties. »

Dans la seconde, il lui reproche de ne pouvoir trouver o un secrétaire » sans « s'en faire un amant » et de l'empêcher, par suite, d'avoir aucune obligation de la passion que ce secrétaire lui exprime, « après avoir soulagé la sienne ». Si elle désire qu'il rei.'oive ses lettres, qu'elle les fasse écrire c( par des femmes ou par des eunuques. »

Après avoir malmené Bélize, Chevreau qui, sans doute, éprouvait pour elle un certain attachement, se montre jaloux des faveurs qu'elle accorde à un autre.

Ce même attachement lui fait [lardonner les fautes qu'elle avoue avoir commises, non par excès de bonté, comme elle le prétend, mais par manque de chasteté.

Il lui avait, en terminant recommandé de songer à son salut. Elle suivit son conseil; car, dans la lettre suivante, nous apprenons que sa

1. « Avocat en parlement », dit (Chevreau. Lellie XW, pp. 118-122, et XLI, pp. i 18-223.

2. Celle lîrlize, déjà rilêe, est sans doute celle .^ qui Voilure a consacré une élégie et une chanson (v. fEuriex ili- l'iiiliire, par .Vinédée lîoux). (Télait une co(|iii'lle. Les lellrcs que lui a envoyées Clievrcaii seclasseni ainsi : .XXll. |i|) l(tl-108 : .X.Xl.X, pp. l.'>2-161 ; .X.X.XII, pp. 167-171 ; .X.XXV, pp. 186-18U ; .X.X.Xl.X, pp. 2U7-iU.

chambre est devenue un oratoire et qu'un Religieux la visite souvent, lui parle à l'oreille, la touche comme un méilecin. Tout cela est suspect à Chevreau. Il craint que sa conversion ne soit pire que sa débauche. Après la Noblesse et le Tiers-Etat, il lui fallait le Clergé. Qu'elle aille (( voir si les sauvages sont plus parfaits que les autres hommes », au Canada par exemple. Pour lui, il ne se laissera plus tromper; sa patience est usée et il considère comme un de ses plus grands torts d'avoir été si longtemps son ami.

Cependant Bélize avait refusé de recevoir son adieu. Il lui écrit une dernière fois, pour lui signifier que cet adieu est irrévocable et la prier de s'épargner la honte, en lui écrivant, de se faire moquer d'elle'. C'est donc une rupture définitive, et, de fait, nous tic trouvons plus aucune correspondance entre eux. La mesure était comble. La longanimité de Chevreau s'épuisait à la fin. Sa conscience et son amour trompé lui interdisaient de continuer un pareil commerce.

IL — Correspondance avec Le Fèvre, La Trémoille et Chapelain.

Pour plus d'homogénéité, après les Lettres Nouvelles, plaçons la Correspondance avec Le Fccre, La Trémoille et Chapelain. Elle est tirée de trois recueils distincts et va de I6S7 à 1663.

/. — Correspondance avec Le Fcvre (1657-1663)-.

Nous en dirons peu de choses ; car, si le Le Fèvre a inséré 43 lettres à Chevreau dans son Recueil, nous n'avons pas les réponses de celui-ci.

1. .V noter cette plii'ase fort rude : « Pour vous avoir autrefois aimée, il n'est pas juste (|ue je vous aime toujours ; autrement il faudrait ijue je voua aimns,':c encore, ipiand vous seriez devenue vieille ; (jue vos rides me {luniiiixseit/ un jour do la jalousie et que je hnixnsse vos yeux, quoi(iu'ils fussent de la couleur de vos lèvres », p. 209. Ces imparfaits du sulijimclif, aujourd'luii évités, faisaient sans doute alors moins mauvais effet, y)/"' rie Miiinlennn eu abusait et on les rencontre souvent chez les auteurs de cette époque.

2. Tnnneguy Le Févre, dont nous aurons souvent à parler, car il fut un des correspondants et des amis les plus assidus de Chevreau, naquit en ltil!i h Caen ot mourut le 12 septembre 1072 à Sauniur. C'est le père de M"* Dacler. Critique estimé, il fut professeur de grec à l'.icadémie protestante de Saumnr. Ses lettres parurent en deux parties «m livres intitulés ; Tmiy/iiilli Fahri e/iislnl;r. ijuantm plcr,rqtie ad eiiieinliilinnfiii xn-ipl<iru)n ri-lcnim périment. Le premier livre, paru en 1659, est dédié au suriuti'udant Fi/w/iiel ; le deuxième, de 1671, est dédié i\ M. de hamoUjimn, premier président au pailementde Paris,

Ces lellros, conformément à leur titre, sont consacrées surtout à 1b criti([ue et à la philologie, avec quelques mots d'éloges pour Chevreau, le marquis do Chandenier et leurs amis communs; à l'annonce de l'accouchement de M™" Le Fèvre ; à l'envoi de pièces de vers et à l'assurance d'une profonde amitié. Ecrites en latin, elles vont du 24 juin 1637 au 13 août 1CG3, Chevreau a dû recevoir la cinquante-quatrième de la deuxième partie à Venise; la soixantième de la première à Cassel ; les autres à Loudun.

//. — Correspondance avec La TrémoUle ( lOô'J iG62)^.

M. Imbert a publié en 1867. d'après des documents inédits', la Correspondance de La TrémoiUe. On y trouve un certain nombre de lettres du duc à Chevreau etde Chevreau à divers personnages ; car, au château de Thouars, restauré par Marie de la Tour d'Auvergne, femme du duc, se rencontraient Turennc, leduc et la duchesse de Longueville, les notabilités du Poitou et quelques savants. Hors de celte résidence princière, les hôtes de (( rhéro'ine deTliouars ' », conservaient, entre eux par écrit des relations, dont nous possédons un témoignage affaibli, mais précieux. Sur les 402 lettres publiées par M. Imbert, 9 seulement ont été écrites par Henry de la TrémoiUe; lesautresont été dicléesàdes secrétaires ' ; douze concernent notre écrivain, neuf sont envoyées par lui.

Des trois lettres adressées par le duc à Chevreau, la première, du 22 février 1650, est une invitation à venir au château de Thouars ; la deuxième, tlu 10 septembre 16C0, est un remerciement pour un exemplaire annoté de Maliicrbe'. Dans la troisième, le duc envoie

1. Honry de TrémoiUe, duc de Tlioimrs et de Ldiidiin, né en t.'iOS. épousa en 1610 Marie de Le Tour d'Auvergne, i^u'ur de Turcnne, et niuurut le 21 janvier \(û't. Son fils. Itcnry-Cliarle? de La TrémoiUe, prinee de Tarenle, (tli20-l()72) passa une partie de sa jeunesse en Hollande, et épousa, eu l<ii8, une allemande sent imen laie, Amélie ou Emelic de Hesse-t)assel, tille de (iuillaume V, « la lionne Tarenle », dit M"* de S'vigné, sa voisine aux Koeliers. Ktle mourut eu IG'J3, à t'rancfort. Leur fils, riuirles-lielgique-Hollande de La Trém<dlle, nunirut en ITO'.I. 11 était veuf depuis deux ans de Madeleine de ta'é([ui, qu'il avait épousé-e en 107;) (v. /.es- La Trciiiuille pendant cinij siiTles, Nantes, Km. Griniaud, t. IV, p. vi-.\, et l'e.xcellenle Nidiee liir'giapliicpie placée par M. Imberl avant la corrcspondanee du due. pp. IW-.'i'.l).

2. V. Mi-niinres (le la SnnOlê des anliijiiaires de l'Uuesl. I. X.X.XI, 18ti7, p. RM).

3. Surnom donné à la duchesse de La TrémoiUe par les protestants.

i. Notamment au chanoine Lehlanc. « Les f(-uiltels ^ftKKÎlO ; :il',)-S20; 38l-;t82 ont été enlevés, peut-éire par le due lui-même », dit M. Imberl (p. 3i>). On y trouve des pièces étrangères au ilue, mais ipii lui semblaient importantes ou curieuses et ([ne, pour cela, il avait fait transcrire.

5. M. Imbert ne donne le texte ni de la première ni de la deuxième lettre (V. pp. 100 et 153), trouvant celles-ci « moins digues d'attention >i (p. 38j.

à son corrcspoiulaut l'assiiraïu'c de son amidù. Au milieu de ses douleurs, les soins de Chevreau lui ont procuré un soulagement. Il se fie au temps et surtout en la miséricorde de Dieu pour le rétablir. Pas de date ; il est probable cependant qu'elle est du mois (ie juin KiGl '.

Dans un Ijillct qui l'accompagne, le duc vante « l'invention, la netteté, la force et la douceur» de la Lettre que lui a envoyée Chevreau. Celui-ci la lui avait fait parvenir sans doute avec une autre, citée auparavant -, dans laquelle il lui témoignait sa joie de le savoir guéri. Voici la copie exacte de cet ainiable jeu d'esprit. 11 permettra d'apprécier l'ingéniosité et la délicatesse de notre écrivain, en même temi)s que de saisir la différence de la lettre au billet ', le second généralement plus naturel, plus dégagé et plus vif que la première.

C'est la lettre même i[ui est censée écrire et qui se plaint d'être remplacée par le billet. Elle est adressée sans doute à la Ducuiîsse de la

TnÉMOILLE.

« Madame,

« Souffrez, s'il vous plaît, que je vous écrive après vous avoir fait si souvent écrire et que je me plaigne à vous, comme à la personne du monde qui me traite le plus délicatement etqui ne craint pasquel(|ucfois de me confier son secret. Peu de gens ignorent de quel usage je suis dans le commerce de la vie civile et, sans vanité, je crois pouvoir dire qu'une lettre de noblesse, d'abolition, do crédit, d'avis ou de change, n'est pas une lettre à mépriser. Je sais même qu'en d'autres occasions on me rend justice, quand on s'écrie que je suis belle, admirable ; qu'en certains temps, il y en a qui m'attendent avec une impatience que je n'oserais vous exprimer ; qui protestent sincèrement qu'ils donneraient tout pour m'avoir et qui aimeraient autant mourir que de me perdre après m'avoir vue. 11 est vrai que mon pouvoir est plus borné de ce côté-là qu'il ne l'était autrefois ; qu'en beaucoup de lieux, le Billet, qui s'est mis en règne, m'a ôté jusqu'à mon nom, après avoir montré ((ue j'étais tropformalistc et trop difficile; qu'il n'était rien de plus commode, de plus libre, ni de plus aisé que lui et que, ne manquant point de

1. Car la lellro suivante est du .'! juillet cl, auparavant, la dcruièrc datée est du 27 mai (n" lOi et 107). Cependant il n'y a là qu'une [iroliabililé. les lettres n'étant pas rigoureusement classées, dans le regislee, d'après l'ordre clironologii|iM'. Elle occupe les pages l'.W et 199 avec le n° 100.

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