‹ Urbain ChevreauChapitre 110 sur 371 · Eloge excessif, mais obligé, comme nous l'avons dit · texte numérisé non relu

Eloge excessif, mais obligé, comme nous l'avons dit

Il y a des pierres et des fleurs estimées à côté des diamants et des roses ; des écrivains à côté de Pétrarque ; des artistes à côté de Rapliaël ; des astres à côté du soleil. Les ouvrages les plus étendus n'étant pas les plus appréciés, Chevreau ne donnera que deux volumes', pour lesquels il attend ])lutôt la correction que les louanges. Ici encore modération dans' l'idée, recherche dans la phrase.

Il fournit ensuite des renseignements précis sur son but, la conduite de son héros '^ les considérations dont il a accompagné chaque action considérable, ainsi que l'ont fait Tite Live, Tacite, Hérodien, Commines et Guichardin ; le style, qui change avec les aventures et les personnages. Il a particulièrement insisté sur la peinture d'une forteresse qu'il trouve éminemment propre à charmer '. Quant à l'Histoire des Turcs, qu'on peut le blâmer d'y avoir fait entrer, ses amis y ont vu un hors d'oeuvre agréable et ne lui ont pas permis de l'enlever. Nous dirons à la suite de notre étude ce qu'il faut penser de tout cela. En tous cas, c'est avec un ton de légitime fierté, que l'auteur se présente à nous et que, tout en rendant hommage à ses prédécesseurs, il fait ressortir ses propres qualités.

L'Extrait du Privilège du lioy, au nom de Nicolas de Sercy, est daté du « vingt-huitième jour d'octobre 1643 ». L'Achevé d'imprimer est du 10 novembre ; l'ouvrage ne parut toutefois qu'en 1044. Il comprend deux parties de quatre livres chacune.

Analyse Première Partie Livre premier. — « Quelque temps auparavant que Charles, huitième roi de France se fit couronner, à Naples, roi de l'une et de

1. Ilrduction apprécialile par ce temps de récits sans fin. mais peut-être insuffisante pour nous, qui aimons en général les tableaux lapidcment brossés et les narrations ^^ves. Les deux volumes forment un total de lio9 pages, dont 568 pages pour le premier et 389 pour le second.

2. L'histoire de Scauderbcrg a fourni la matière de plusieurs ou\Tages. Elle a été racontée par Jacques de Lavardiu en 1397 et par Camille Paganel en lSo3. La première œuvre compte 13 livres à lignes très serrées; le deuxième en compte 7. Il y a en outre, sur Scanderberg, une Nouvelle par M'" de Lalloclieguilbem (1088-1721) ; un Uoraan par un Inconnu, en 2 vol., 1732 ; un Récit anglais d'une centaine de pages. 1721. Enfin de La Mothe fit jouer à Fontainebleau, devant leurs Majest<-s, en 17C3, le 22 octobre, une tragédie-ballet, .Scanderberg, en vers de mesures différentes. M. Bern.irdin s'est demandé si Racine n'avait pas pris dans le Scanderberg de Chevreau le sujet rie son Amosie aujourd'hui perdue. Impossible de décider.

3. La mode était alors aux peintures et aux portraits. On aimiiit aussi les Turf/iieries. depuis le succès de Vllinihiiii de M'" de Scudéry. Racine devait leur emprunter son linjiizcl. en 11)72. et Molière des .scènes de son /liiuri/ciiix f/eiilil/inmme, eu lfi7U. t'.ppeiiilaut Chevri-au n'a pas, comme ce dernier, ni comme Gomlierville dans son l'olexiiiiilre. introduit des phrases de luri' ou soi-disaiil tel. Le romande Scanderberg retrouve aujourd'hui un regain d'intérêt, dans ce fait que la Hulgarie s'est proclamée indépendante i^t (|ue Si-rbes, lîosniar|nes, ller/.égoviens et .Monténégrins aspirent eux aussi à une complète liberté.

l'autre Sicile, Scamante s'était retirée à Syracuse, pour attendre ce que le ciel ordonnerait de sa vie et pour y vivre dans un repos aussi tranquille que si elle eût été au milieu de quelque désert. » C'est ainsi que l'auteur commence son roman. Qui est cette Scamante poursuivie par le remords, pâle comme une statue et paraissant « vieille à vingt ans ? n Nous l'ignorons. Tour à tour elle étend ou croise les bras, en s'écriant : « Mari crédule, ami perfide, femme malheureuse » ou bien « Mari qui te déshonores, ami qui trahis, femme qui te venges, », mais le sens de ses paroles nous échappe. En revanche, le style est bien celui du temps'.

Tout à coup, en se retournant, elle aperçoit un homme. Il s'efforce de la consoler par ces mots pleins de recherche et d'apprêt : « Votre malheur est la matière de votre vertu, puisqu'elle est celle de votre constance et qu'il n'y a pas moins de gloire quelquefois à souffrir le mal qu'à l'éviter... Le malheur est de tous pays, etc.. » Comme ces consolations n'agissent guère, sans doute, sur l'âme de Scamante, Eléazar (c'est le nom de l'homme, qui ne nous a pas été plus présenté que sa compagne), lui raconte son histoire ; car « vous ne croirez pas, dit-il, être blessée, quand je vous découvrirai mes plaies. »

Fils d'Eléazar, roi de Bulgarie; emmené en captivité on ne sait où par Amurath, et nourri chez Mustapha, (( que Scanderberg fit depuis prisonnier de guerre », il était aimé d'une Amasie, que nous ne connaissons pas et que courtisait Mustapha. Une esclave grecque, amoureuse d'un esclave de sa nation, l'apprit à celui-ci qui, pour se racheter, prévint son maître. Mustapha essaya de poignarder son rival ; puis l'épargna pour ne pas se compromettre et offrit à Mahomet Amasie, qu'Eléazar avait crue morte, percée en voulant le défendre par le poignard de Mustapha. Obligé, malgré sa jalousie et ses inquiétudes à l'égard de son amante-, de partir pour la Natolie, Eléazar a été bientôt rejoint par elle ; mais il a dû l'abandonner malade à Dragonère et grand est son ennui qu'elle ne vienne pas, car ils ont failli être assassinés par trois esclaves', et il redoute un malheur.

1. Les « connaisseurs », dont Boursault, iléclareront, en 1G69 : n Agrippine... fière sans sujet ; Burrliiis, vertueux sans dessein ; Britannicus, amoureux sans jugement ; Narcisse, lâche sans prétexte ; Junie, constante sans Icrmeté, et Néron, cruel sans malice. »

2. 11 lui adresse, avant de partir, de longs etjfroids reproches, la trouvant trop sensible à l'honneur de se voir sultane favorite de Mahomet ; puis, chose étonnante, il lui recommande aussitôt de ne pas irriter ce dernier par ses mépris. Comme tous les amants, il est aussi prompt à se calmer qu"à se mettre en colère.

3. A propos de cette attaque, il est question de Jlustapha, tilessé par Amasie. Ce ne peut être l'amant d'Amasie, puisqu'il a déclaré plus haut qu'il ne poursui-

Tout cela est bien concerté pour exprimer un chagrin véritable. Toutefois, Scamante, charmée, veut savoir pourquoi Jussunbeg (c'est le même homme qu'Eléazar ') n'a pas témoigné plus de joie de voir qu'Amasie n'était pas morte et d'où vient que Mustapha l'épargnait, te consolait même, au lieu de le tuer. Elle désire connaître en outre ce qui obligea l'amant de l'esclave grecque, qui les avait trahis, à les assister. Eléazar répond complaisamment à toutes ces questions et termine, comme il a commencé, par des maximes banales sur l'impassibilité du sage, l'impossibilité d'échapper à l'affliction, etc.

Scamante, qui n'est assurément pas difficile, trouve ses raisons très fortes et ses consolations excellentes. Pour ne pas être en reste, elle démontre longuement que la mort est un bien et, comme Eléazar ne comprend pas qu'on se tue, quand on n'a pas perdu l'honneur, elle lui déclare obscurément que son mari Ziangar fut imprudent, elle-même infidèle et lui tend une lettre de ce dernier.

Dans cette lettre, Ziangar reproche doucement à Scamante son infidélité et termine d'une façon assez recherchée et obscure : « Je vous aime, Scamante, et je ne saurais vous ha'i'r ; votre éloignement m'est plus sensible que votre faute et, si vous n'êtes pas toute satisfaite, j'irai à Syracuse y prendre de votre main ce que je devais prendre de la mienne », c'est-à-dire la mort.

Pendant la lecture, Scamante se frappe de deux coups de poignard, refuse les secours d'Eléazar, puis demande au ciel le repos pour elle et le souvenir de son repentir pour Ziangar.

Survient un gentilhomme, qui veut venger sur Eléazar la mort de Scamante; mais celui-ci « le renverse par terre de deux coups d'épée ». Arrêté par trois hommes, qui sortent d'un petit bois voisin et dont l'un a voulu le tuer avec le poignard de Scamante, il est conduit aux magistrats. Ses soupirs semblent l'accuser.

Ici se termine le premier livre, qui ne laisse rien présager de ce qui va suivre et dans lequel le principal personnage même ne figure que de nom.

vrait 1rs fugitifs que le lendemain et qu'il ignore même la direelion prise par eux. Par mégarde, sans doute, Chevreau a donné ce nom au seul esclave qui se sauve, les deux autres étant tués parliléazar. Il y a là un passage liien ohscur sur le rôle de cet esclave qui, déclaré grec, se trouve être linigarion et sauve les fugitifs, après les avoir trahis. On ne sait pas non plus comment Eléazar et Amasic ont pu se rejoindre et avoir un vaisseau.

1. Le nom de .lussunbeg se trouve jiour la première fois à la page i.> et n'est donni^ qu'à la pagt," î8 comme celui du narrateur qui, depuis sculenicul, a pris le nom de son pore Eléazar.

Livre second. — « On travaillait au procès d'Eléazar », lorsque arrive Callisthène, qui est, sans qu'on nous ait nullement prévenu, le serviteur d'Eléazar et qui cherchait son maître. Il le délivre. Après avoir justifié sa conduite auprès du peuple à l'égard de Scamante, Eléazar reparait devant les magistrats, qui l'avaient condamné au supplice, mais qui l'absolvent maintenant et, au bout de six jours, il part' pour voir Amasie tombée aux mains des ennemis. En route, il répète, pour l'édification du lecteur, ce que Callisthène est censé lui avoir raconté des événements qui ont suivi leur séparation ; puis il apprend à son serviteur, ce qu'il avait oublié de nous dire, que les magistrats, après avoir voulu le. faire mourir, l'ont absout, grâce à la lettre de Scamante qu'il avait encore et au témoignage du gentilhomme blessé par lui en venant chercher la réponse promise. Dans la lettre, Scamante annonçait elle-même son intention de mourir, en termes aussi peu naturels que ceux dont son mari avait fait usage'.

Au moment où Callisthène fait entendre à son maître ses protestations de dévouement, paraît un pyrarère, c'est à dire un vaisseau de pirates, ainsi qu'on nous l'apprend à la page suivante. En essayant de lui échapper, on rencontre le navire de Mustapha. Eléazar est défait ; mais le vainqueur consent à ce qu'Amasie appartienne à qui elle voudra. Pour cette bonne parole Amasie l'embrasse, au grand chagrin d'Eléazar, qui lui reproche son infidélité. Apprenant que le vainqueur est, non pas son rival, mais Scanderberg, il lui fait de plates excuses et tous se dirigent sur Venise, « pour ce qu'il importait à Scanderberg d'y aller ». C'est partout le même vague, les mêmes surprises étranges, la même absence de logique dans la succession des événements.

Durant la traversée. Amasie, Eléazar et Scanderberg dissertent, copieusement comme toujours, sur l'essence et la nature de l'amour, sujet favori des romans à cette époque. Puis Scanderberg explique comment il a enlevé Amasie à Mustapha. Cette explication aurait dû, il nous semble, précéder la dissertation amoureuse. Mais peu importe : l'amour alors primait tout.

Arrivé à Venise, Scanderberg prononce devant le Sénat une harangue, qui ne compte pas moins de dix-huit pages. Il y flatte habilement les sénateurs qui l'ont déjà aidé, rappelle la cruauté d'Amurath et de Mahomet, étale sa misère. Par contre, il fait ressortir ses services,

1. Il ne faut pas oublier, pour rintelligence de ce qui suit, qu'il part sur le navire lourni par Ferdinand, roi de Naples.

2 Elle lui répondait, en effet : « Je vais prendre de ma main ce que je devais avoir reçu de la vôtre », c'est-à-dire la mort Elle n'était ni plus claire, ni moins subtile que lui pour exprimer la même chose.

l'ambition des Turcs et l'intérêt pour Venise d'éloigner des Barbares qui ont tout réduit en cendres sur leur passage, enfin ses trente-deux victoires. Les sénateurs lui donnent dix vaisseaux et lui en promettent autant dans huit mois, si Mahomet a le dessous.

Scanderberg s'en contente et, avec ses troupes, heureuses de le suivre, navigue vers Naples, « pour voir si Ferdinand ferait un plus grand effort que les Vénitiens ». Une tempête l'oblige à relâcher « dedans Nisibie ». A son arrivée, il est entouré par le peuple, qui le conduit au gouverneur, Darsème', avec ses compagnons. Celui-ci, joyeux de la taille et de la mine de Scanderberg, lui raconte son ennui. Un neveu de Scanderberg est mort en Turquie, laissant une fille qui, pour échapper à la brutalité d'un bassa amoureux, s'est sauvée sur un vaisseau « jusques en Candie». Unie à un gentilhomme nommé Salmas, (( dont le père est mort gouverneur de l'île depuis quatre années », elle m'a chassé de la forteresse. Ils veulent retourner en Albanie ; mais, comme Salmas est devenu impopulaire, 11 m'a sommé de protéger son départ, sinon il mettrait le feu dans la place. C'est par crainte du feu que les habitants vous ont conduit ici pour l'emmener. Scanderberg accepte. Or, il se trouve que la princesse est l'esclave grecque, qui a tenté de recouvrer sa liberté par la mort d'Amasie. Elle a disparu et les deux soldats qui l'accompagnaient, viennent déclarer qu'à la vue de Jussunbeg et d'Amasie, elle s'est précipitée du haut des murs.

Sur les exhortations de Scanderberg, Salmas devient un fidèle serviteur de Darsème, auquel il succède peu après et défend la liberté contre les corsaires jusqu'à sa mort.

La mer s'étant calmée, Scanderberg part pour Naples avec Amasie et plusieurs autres compagnons qu'on ne nomme pas.

Livre troisième. — Amasie sollicite Scanderberg « de leur faire savoir tout ce qui s'est passé en Epire et de leur raconter son histoire », dénaturée par l'ignorance ou l'envie. Scanderberg y consent, à condition de rapporter « simplement les choses », sans les sièges, ni les batailles et en les « ombrant » par modestie, déclaration qui, d'ailleurs, nous semble peu modeste et n'empêche nullement le style d'être prolixe, affecté, peu naturel par endroits.

Histoire de Scanderberg. — (( Je suis fils de Jean Castriot, prince d'Epire, et de Voisane, fille du roi des Triballes, comme vous le savez. L'ambitieux Amurath, petit-fils de Bajazet I^f, attaqua mon père et en

1. Le nom du gouverneur n'est donné que dix-huit pages plus loin.

exigea ses quatre enfants en otage. Il nous fit instruire dans sa religion et me donna le nom de Scanderberg, c'est à dire d'Alexandre le Grand. Quand je fus plus âgé, il me fit sanghiac, la seconde dignité après celle debassa et me donna cinq mille chevaux pour passer en Asie. Mon père mourut alors' ainsi que ma mère et les Turcs envahirent l'Epire qui m'appartenait. Voisane en mourut ; Amurath fit empoisonner mes frères et, pour me perdre, m'envoya contre Hunyade. Je vainquis celui-ci facilement. Vladislas, roi de Hongrie et de Pologne, prend alors son parti et Amurath m'expédie à sa rencontre. Mais, abandonnant Amurath, je pénètre dans Croye, grâce à de fausses lettres arrachées à son chancelier et je deviens roi, sans avoir prévariqué, à mon avis, « en ne gardant pas la foi que je devais à ma patrie ». Je bats successivement Ali bassa et Férize, envoyés d'Amurath ; je fais prisonnier Mustapha, et Amurath lui-même, maître de Stéligrade grâce à la défection des Dibriens, m'ayant demandé les plus belles places d'Epirc avec le reste de la Macédoine, je lui répondis en ces termes :

Scanderberg, roi des Epirotes et des Albanais, A Amurath, empereur des Turcs, a Vous m'écrivez que vous haïssez mortellement les ingrats. » Vous devez vous haïr vous-même, après votre conduite à

1. Ce récit occupe, cent pages, en y comprenant, Iiien entendu, la lettre de Scanderberg au sultan Amurath, qui a trois pages. Le fond en est hislorique. Voici, en effet, ce que l'histoire dit de notre héros :

« Georges Castriot naquit en 14Ui. Son père, .lean Castriot, roi d'.VIhanie, le livra en otage au sultan Amurat II ou Mourad II, avec ses trois frères, Repose, Stanise et Constantin. Le sultan fit périr les trois jeunes princes par le poison, mais fit élever Georges avec soin. Profilant du désordre qui suivit la première victoire de Hunyade, près d'Hermanstadt, le futur Alexandre Seii/neur (c'est ce que signifie Scanderberg), forga, un poignard sur la gorge, le secrétaire du sultan à lui signer un ordre enjoignant au gouverneur turc de Croïa de lui rendre la place. II reconquiert rapidement l'héritage paternel et les dynastes de l'Epire le proclament chef à Alessio (Ljesch). Il enferme dans les gorges et extermine les iO.CKW hommes du vizir Ali Pacha (li43), taille en pièces .Monstapha et Mourad II lui-même qui , après s'être emparé de Stétigrade et de Diljra, est ohligé de lever précipitamment le siège de Croïa, poursuivi par son ennemi (1450). Mourad mort, Scanderticrg, un moment en péril sous Mahomet II par la trahison de son neveu Ilamza, fait la paix avec les Turcs en 1461 ; délivre Ferdinand d'.\ragon, assiégé dans Bari ; hat encore Mahomet sous les murs de Cro'ia (1465) et meurt à Alessio en 1467, après avoir gagné vingt-deux batailles. II laissait un fils, Jean, qui, dépouillé par les Turcs, ne conserva que les villes de Truni, Siponte et Saint-Jean-le-ftond, données par Ferdinand. »

Après sa mort r.\lhanie était retombée dans l'anarchie, disputée entre les chefs de clan, le sultan et Venise (Cf. Histoire générale sous la direclion de M. Lavisse, t. II, p. 847 et suiv.). Il avait, durant vingt-trois ans, repoussé les attaques des Turcs, qui se disputèrent ses ossements pour les porter au cou en guise d'amulettes. On verra par la suite ce que Chevreau ajoute à la donnée historique déjà fort romanesque. Le père de Scanderberg mourut en 1432. Quant à Hunyade Jean, « le chevalier blanc de Valachie », comme l'appelle Commines, il fut avec Mathias Corvin, son fils, le héros de la guerre soutenue par les Transylvains et les Hongrois en général contre les Turcs. Né en 1400, il mourut en 1450. Son fils, le plus grand des rois de Hongrie, garda le pouvoir de 1458 à 1490.

l'égard de mes frères. Vous avez épargné les habitants de Stétigrade : c'est bien, u quoique, après beaucoup de méchancetés, la clémence soit une cruauté lassée. » Mais j'ai rendu également des services aux vôtres. En ce qui touche aux villes que vous réclamez, sachez que « vous n'aurez jamais de terre dans l'Epire que ce qu'il en faudra pour la sépulture de vos gens et pour la vôtre. » Malgré la forme un peu recherchée de cette lettre, le ton est noble et lier. Ecoutez la suite du récit.

Furieux, Amurath assiège Croye ; puis monte à l'assaut de la ville '. Mais moi, qui m'étais posté sur le mont de Tuméniste à quatre milles de là, je tombe sur ses derrières à trois ou quatre reprises différentes ; enfin on force la nuit les lignes des Turcs. Amurath meurt à cette nouvelle et l'on transporte son corps à Burse en Bithynie, où il est enterré pompeusement « au sépulcre de ses ancêtres. » Mahomet lève le siège, pour retourner à Andrinoiiled prendre l'investiture de l'Empire » et empêcher les désordres. Il fait mourir deux autres enfants d'Amurath. De mon côté, l'armée ennemie achevée, je reviens à Croye, où je félicite le gouverneur Uranocontes de sa fidélité. Je reçois à mon tour les félicitations de Vladislas, de Philippe de Bourgogne, d'Alphonse d'Aragon et l'on se livre à la joie.

C'est alors que je revis Arianite-, (( cette incomparable merveille, cet exemple de constance et de modestie, cet objet de mes désirs et de ma pensée », la fille d'.\rianitès, (( à qui tous les princes d'Epire cèdent l'avantage de la noblesse, à qui je dois la plus belle partie de mon sceptre ». Je l'aimai et elle m'aima. Après être resté un an sans la voir, je la persuadai, sinon avec grâce, du moins avec bonheur ^ Mais elle tomba malade, le Turc entra en Epire et le mariage fut différé. Deux fois les ennemis furent taillés en pièces et nous fîmes beaucoup de butin. Mes deux neveux, Amèse et Golêmo se signalèrent par leur valeur. Pourtant le dernier, conduit par l'ambition et l'orgueil, se vendit à Mahomet « pour m'usurper un trône dont mon tombeau devait être le premier degré'. » Je le défis, lui pardonnai et lui rendis ses dignités premières. Se fiant à mon indulgence, Amèse se fit proclamer roi d'Epire ; je le vainquis et, unissant la miséricorde à la justice, je l'envoyai prisonnier à Croye, puis à Naples, d'où je le rappelai à la morl d'Alphonse. Les promesses et les prières des Grands, d'Arianite

1. Croye, patrie de Scanderbei-g est la ville aotiiellp de i:i'OÏa ou Ak-Seraï (Albanie), capitale des Mirdites.

2. C'est la première fois qu'il est queslion de cette princesse accomplie.

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