Voici celle description
« Elle (Cléopàtre) était alors dans nne chambre tapissée d'un drap d'or semé de perles et de différentes pierreries, dont l'éclat rejaillissait de tous cotés, et le fou qui en sortait éclairait de telle sorte les carreaux de celle chambre qui étiiienl de marbre laillé à facettes, qu'ils emprunlaieni diversement les couleurs et semblaient faire cette afiréable et merveilleuse nuance qui se trouve dans l'arc-en-ciel. Un lit. beaucoup plus riche que celle tapisserie et dont l'art relevait encori' l'étoffe el le prix, parait celte même chambre et, dans les quatre angles, on y voyait (pialre superbes cabinets d'or massif, qui faisaient voir en relief la vie et les actes des Ptolomées et qui portaient plusieurs vases d'or, d'argent, d'ambre, de cristal, de nacre et d'agate. Les deux portes étaient d'ivoire ; les vitres y étaient de fin cristal ; les volets d'ivoire ciselé avec des filets d'argent comme les portes ; le plancher de bois de rose, lambrissé d'ivoire et d'argent. (|ni louruail avec un tel artifice, ([u'on pouvait répandri- par certains tuyaux des essences el des fliMirs sur ceux qui étaient <lans la chambre el ce qu'on y remarquait était si rare cl si bivui que ji' ne puis en parler, sans éti'o soupçonné de donner ici quelque fable v.
Quant à Cléopàtre, elle emmena Hermiogène, resté auprès d'elle, à travers les provinces, pour le mieux faire connaître de tous ses peuples.
A cet endroit, une description, que l'auteur juge courte ', du splendide vaisseau de Cléopàtre, aux clous dorés, aux rames d'argent, aux voiles de pourpre, aux cordages d'or ou de soie, avec des filets d'ivoire encadrant des peintures amoureuses ou galantes. Il était long de trente coudées, à double proue et la moindre de ses chambres ne cédait nulle ment à la magnificence des salles royales. C'est ainsi que la reine d'Egypte essaie d'éblouir Hermiogènc et de le garder auprès d'elle, en lui disant qu'il n'aurait pas son royaume ; que Clidamire était destinée à Saburc ; que Vercingétorix était mort, et elle y réussit en partie^. Deux fois pourtant celui ci la quitte, mandé par César en Italie, en Sicile, puis en Afrique ', où il reste pour se renseigner sur les vrais sentiments de Clidamire, tandis que Lcucippe accompagne César à Rome, où ce dernier prononce son (( Apologie » et triomphe pour les Gaules, .Alexandrie, le Pont, l'.Afriquc, enfin l'Espagne. Leucippe fait à Brutus, Porcie et Cassie, qui n'ont pas voulu y assister, la description du triomphe d'Afrique, dans lequel César a introduit des archers et des huissiers (des licteurs sans doute) chargés d'écarter la foule. Cette description fort longue est suivie de la description des jeux beaucoup plus courte, mais non plus intéressante.
Leucippe obtient de César de rejoindre son maître et, avec lui, se met à la recherche de Clidamire. A Thabudée, dans un temple, ils voient une statue en marbre blanc avec cette inscription en lettres d'or : Ici i]ist VercinDétoru; roi de la Gaule celtiq^le. Cependant, à deux reprises, au dehors, ils croient l'apercevoir, arrêté par quehju'un au moment où il se précipitait sur eux. « Navrés, nous retournâmes à Utique », ajoute le narrateur.
Hermiogène revient à sa première idée que Vercingétorix n'était pas mort et, sous le déguisement de Sabure, se laissait embrasser, comme on le prétendait, par Clidamire.
Prêts à partir pour Rome, nous apprenons que Clidamire, Alcide et Sabure sont à Ruspine; nous y courons, mais on ne trouve personne
1. Elle nrciipe pourtant les pages 333 et 33i. L'ivciire, l'or, l'iu-gent, la pourpre, la soie, les peintures mythologiiiiies et galantes y sont prodigués.
2. Elle lui offre même sa rouelieet son trône ; puis, pour le .satisfaire, lui raconte (|u'elle lient le portrait de (lliilamire de son père Ptolnmée, à qui .lulia l'avait envoyé «•t (|ue l'.ésar Ini avait permis de ganler. Cette dernière liistoire occupe à elle seule les pages 3l3-:i.'i2. Elle est l(uigue et ennuyeuse.
3. Le récit de cette dernière campagne est particulièrement développé. M s'étend de la page 306 à 388, sans rien d'original ni de saillant.
dans la maison où on les disait renfermés. La poursuite continue vers l'Asie. Près de l'Acliaie, on rencontre, toute en bois de cèdre et parée splendidement d'or et d'azur prodigués, la flotte de Cléopâtre, qui allait à Rome, uniquement pour voir Hermiogène. Furieuse de son insensibilité, elle l'amène prisonnier à Alexandrie et lui fait voir, par une fenêtre, Clidnmire dans le jardin du château. Hermiogène, désespéré de ne pouvoir la rejoindre, se jette par la fenêtre dans le fossé plein d'eau qui était au pied et est entraîné vers la mer. Aidé par des soldats montés dans une barque, Leucippe le sauve avec peine. Quelques jours après, Cléopâtre déclare à Hermiogène que Clidamire a été envoyée par elle à César avec Alcide, Stéronice et Sabure. Hermiogène, toujours généreux, envoie en leur faveur une lettre à César par Leucippe, qui est obligé de partir le lendemain, sans dire adieu à son maître et vient en Sicile, puis à Rome.
Là se terminent à la fois le récit de Leucippe et le deuxième livre, sans qu'aucun des auditeurs intervientie pour clore l'entretien, ni qu'aucun motif soit fourni de cet arrêt.
Livre troisième. — Nous avons au commencement de ce livre, l'explication cherchée ainsi que la transition obligatoire. « Chacun se mit à table pour dîner» ; puis on demanda à Leucippe ce qu'il pensait de l'ordre que lui avait 'donné Cléopâtre de partir immédiatement et « de la violence qu'elle faisait à Hermiogène. » Leucippe juge ce dernier aussi malheureux que de la perte de son royaume. Cassie désapprouve, comme désavantageux à la république et suspects d'aspiration à la tyrannie, les actes de César, que Brutus essaie d'innocenter. Ils vont le trouver, pour lui apprendre la servitude d'Hermiogènect la fuite d'Arsinoé. Mais il était à deux lieues de Rome avec Antoine et quelques domestiques. Ils se mettent alors à deviser et admirent, avec raison d'ailleurs, « la prodigieuse mémoire de Leucippe' ». Bientôt Cassie emmène Brutus dans sa superbe galerie de statues et tableaux, pour lui reprocher sa froideur vis à-vis de la conspiration ; mais il est obligé de reconnaître qu'il a tort lui-même de crier contre le tyran et qu'il vaut mieux garder le sihnce. Il engage seulement Brutus à ne pas oublier les Ides de Mars, à prévenir quelques amis et à rester toujours ferme dans un dessein qui devait les immortaliser et assurer le repos de leur pays '. Ils retournent
1. Chevreau semble vouloir, par celle phrase, aller a\nievaiil du reproche qu'on peut adresser à un récit aussi lonf? el aussi louftu, (rèlre trop charf-'i' de faits.
2. (;elte reccouiuiandation. (pii peu! iii>us seraliler obscure, élail f<Ml claire pour Brutus, avec (jui étall déjà (orme saus aucun iloulc le complot d'immoler César A la date indiquée,
vers Porcie, Arsinoé, Jiinie et Leucippe. Ils les rencontrent dans une allée où, selon l'habitude, ils écoutent des aventures, celles d'Ariobarzane et d'Henniogène. Brulus console Leucippe sur le sort de son maître. On soupe, puis la soirée se passe en des <( discours graves et sérieux, où Porcie excellait entre toutes les femmes de son siècle », sur les passions de lame.
Ici, semble-t il, aurait dû finir le livre précédent. 11 n'en est rien, par la faute peut-être de l'imprimeur'. Le livre troisième continue comme il suit.
(( Cassie retourna le lendemain chez Brutus et tous deux menèrent Leucippe à César. Porcie les alla trouver quelque temps après, avec la princesse Arsinoé. » Celle-ci réclama contre Nicomède, qui l'avait chassée de Cappadoce. après avoir fait mourir le roi, son père. César lui promit satisfaction, l'autorisa à rester auprès de Porcie, puis interrogea Leucippe sur toutes les particularités de la vie d'Hermiogène, surtout « depuis qu'il était sorti d'L'tique. » Persuadé que Cléopàtre aimait le roi des Belges, il n'en dit rien pourtant à Leucippe et lut la lettre que ce dernier avait apportée de la part de son maître.
Hermiogène à César dictateur perpétuel. — « Si vous m'aimez, vous me tirerez d'Egypte et, si vous vous aimez vous-même, le malheur de Sabure, de Clidamire et d'Alcide peut être aujourd'liui la matière de votre clémence, sans laquelle je ferais ma honte et mon supplice de la vie. »
César fut charmé de la générosité d'Hermiogène, montra la lettre à Brutus et à Porcie % puis s'entretint avec Leucippe, à qui il dévoila son désir de régner et de nommer alors Hermiogène roi, non seulement de la Gaule Belgique, mais de toutes les liaules, de la Germanie et des Espagnes'. En attendant, Leucippe irait dire à (3ctave, alors à ApoUonie, « de tirer lui-même d'Egypte le roi n, son maître.
Leucippe partit heureux, sans rien dévoiler à Cassie des projets de César. A Apollonie, « Octave le reçut fort civilement ; il lui fit entendre tous ses maîtres et le fit même disputer avec les plus fameux philosophes d'ApoUonie sur la réciprocation des âmes dans les corps, dont il avait été instruit jiar les druides et que Pythagore avait rendue si
1. Pour donner plus d't'tcndue au livre suivant, plus probablement par inadvertance.
2. Porcie, Brutus et les aulres conjurés ne nous semblent pas jouer un beau rôle. Comme Emilie, Cinna cl Maxime, dans le Cinnn de Corneille, ils [)rofitent des bienfaits de Ccsiir pour le perdre. Ils manquent un peu de train'bise et de reconnaissance.
3. C'est le mois prochain, dit-il, aux ides de Mars, « que je me ferai déclarer roi par un arrêt solennel p.
célèbre dans les écoles' ». Il lui donna son portrait « dans une grande médaille d'or, dont le revers portait le signe du Capricorne, sous lequel il était né » et qui était le <( signe de sa grandeur et de sa gloire. » II lui raconta les prodiges qui avaient précédé et suivi sa naissance. Ce long récit de douze pages fît concevoir les plus funestes présages à Leucippe, mais il n'en dit rien. En serviteur discret, il conservait pour lui ses sinistres pressentiments.
Cependant Brutus était inquiet au sujet de la conjuration ' : peu d'hommes préféraient « le salut de leur pays à leur propre vie ». Porcie, entendant ses soupirs et s'imaginant qu'il lui cachait quelque grand dessein, se perça la cuisse avec « un fer tranciiant et pointu », pour éprouver sa constance. Elle eut (( une grosse fièvre », mais ne poussa aucun soupir. Alors elle demanda à Brutus son secret, afin de partager ses périls, s'il le fallait; puis l'encouragea vivement, ainsi que Cassis et Ligarius. à poursuivre leur entreprise. Cassie désirait tuer aussi Antoine, pour avoir offert le diadème à César ; Brutus s'y opposa, de peur qu'on ne les accusât d'ambition. Porcie ne voulut pas de Cicéron comme conjuré. 11 a, dit-elle, « l'àme trop basse et le cœur trop lâche pour aller si haut; sa vigueur et sa résolution ne répondraient jamais à notre espérance. » A ces mots, elle tombe en faiblesse et est obligée de se coucher a le reste de la journée. »
Brutus, Ligarius et Cassie vont séparément chez leurs amis qui, apprenant que Brutus était le chef de la conspiration, les écoutent favorablement. Au jour et à l'heure dite, ils se trouvaient chez Cassie et en deux bandes se rendaient au Sénat.
A ce moment se répandit le bruit que César allait être proclamé roi (( et que le siège de l'empire serait désormais à Troie »ou à Alexandrie, auprès de Cléopàtre. Cette nouvelle c donna de l'ctonuemenl et de l'horreur à tous les Romains. » César n'en avait pas moins convoqué le Sénat pour les ides de Mars, « dans la cour même de Pompée », sans tenir compte des avertissements et des auspices. Tous ces détails, comme les suivants, sont empruntés en majeure partie à Plutaniue et n'offreiit aucun intérêt particulier.
Dès le matin, les conjurés étaient réunis, attendant l'arrivée de César. Au moment où Antoine allait, de sa part, dissoudre l'assemblée, honteux de sa frayeur il vint lui-même. En même temps Cassie annonçait
i. Il s'()Cni|ii'ra ili' nom rail ili' cotlo riiicslidii diins lo C/icirarniiii (11, IW7). 2. Olievri'iiii l'i'vii'iit ici iiii cciiniilol furmo ciiiitre (lésiir ol qui ii'ii (:iifre été menlioiiué dans le roman nu'aii ilrlml et à la fin de chaque livre.
la mort de Porcie à Brufus qui, persistant néanmoins dans son projet, s'approclia de César « dans le conclave où se devait tenir le conseil », tandis que les autres conjurés arrêtaient Antoine à la porte, (( comme s'ils eussent eu quelque prière à lui faire ou quelque secret h lui djre. «
Ici se termine, d'une façon inattendue, la seconde partie du roman. On n'est encore fixé sur le sort d'aucun des personnages et en particulier d'Hermiogène, le principal héros. L'onvrage peut donc être considéré comme interrompu. L'auteur avait sans doute l'intention d'aller plus loin ' ; mais, pour une raison inconnue de nous, il a dû s'arrêter et c'est ce qui explique cette fin si brusque. Quant à la suite, si elle a été faite plus tard, nous ne le savons pas et on n'en trouve aucune trace. Fatigué d'un labeur trop long ou détourné par d'autres soucis, Clievreau a laissé son œuvre inachevée. Impossible, par suite, de porter sur elle un jugement complet et sûr, car nous ignorons ce qu'aurait ajouté l'auteur, ce qu'il aurait retranché; comment aurait été amené, de quelle manière se serait produit le dénouement; le sort qu'auraient eu les principaux personnages encore vivants; en un mot la constitution définitive de l'ensemble.
Ces réserves faites, on peut dire qu'Hermiogène, comme Scanderberg , est un roman historique. Il reproduit les faits principaux de la Guerre des Gaules et de la deuxième Guerre civile d'après César. Plutarque et les historiens qui ont rapporté ces faits. C'est même la multiplicité de ces derniers et la minutie des détails, dans lesquels entre le narrateur, qui rend parfois l'œuvre pénible et lourde. Nous sommes en face d'un long récit\ fait surtout par Leucifipe, de la vie de son maître, le prince gaulois Hermiogène. De temps en temps, il est interrompu par Brutus, Cassie ou quelque conjuré. C'est ainsi que l'auteur compte nous empêcher d'oublier qu'une conspiration a été ourdie contre César. Sans ces interruptions et les bribes de conversations échangées au début et à la fin de chaque livre, nous l'aurions vite perdue de vue. Ajoutons cependant que la fin de l'œuvre devait comprendre l'exécution du complot, le meurtre de César et peut-être l'avènement d'Auguste.
Maintenant, pourquoi ce cndre, en somme inutile, d'une conjuration? Hermiogène est de 1648. Or c'est à cette époque qu'éclata la Fronde. S'il n'est guère possible d'établir entre ce mouvement insurrectionnel et le roman un rapport de cause à effet, il est permis de constater entre eux
1. Comme nous l'avons dit, le Privilège eontiime cette hypottièse, puisqu'il est accordé aux « deu-ï preinierx toluiiies de tlermiugène. »
2. Il occupe 636 pages réparties eu 3 narrations, respectivement de 192, 18i et 260 pages. " .
une certaine ressemblance. Les conciliabules tenus chez Brutus, qui amenèrent le meurtre de César, mais aussi la disparition de la République par l'avènement de l'Empire avec Auguste, font songer aux conspirations du règne de Louis Xlll, continuées sous la régence d'Anned'Autriche, pour aboutir, après la mort de Richelieu, suivie de la folle équipée des Parlementaires et des Petits Maîtres triomphantdeMazarin, à la Monarchie absolue et de droit divin inaugurée par Louis XIV.
Quoi c[u'il en soit et en dehors de ces observations, on peut porter sur Hermioijcne le même jugement que sur Scanderherg ; la narration romano-gauloise, pour être plus longue quoique incomplète, n'est pas plus vive ni plus intéressante que l'épopée moyenâgeuse. Descriptions., développements, lettres etdiscours s'y succèdent sans interruption '.C'est toujours le même procédé artificiel, avec un peu plus de prolixité et de verbiage, de monotonie et d'obscurité. Les personnages n'apparaissent guère qu'à travers le récit de Leucippe ou dans une sorte de pénombre qui rend leurs traits moins distincts. Toutefois César y fait assez bonne figure à côté de l'emporté Cassie. du prudent Brutus, de la courageuse Porcie, du généreux Hermiogène, du fourbe Nicomède, de l'amoureux Déjotarus et de la sympathique .\rsinoé.
Dans notre étude sur les deux romans de Chevreau, particulièrement sur Hermiogène, tout en histoires, nous avons mis à part nos observations et nous sommes le plus souvent effacé, laissant ainsi l'auteur parler lui-même ou faire parler ses personnages. C'était afin de permettre au lecteur d'avoir une idée plus personnelle et plus précise d'œuvres très rares aujourd'hui. C'est également dans ce but que notre résumé contient une foule de détails, inutiles chez un écrivain déjà étudié et commun, mais indispensables ici pour la clarté. D'ailleurs juger un auteur, sans qu'il soit possible au public de contrôler le jugement émis, nous a semblé un procédé condamnable. Voilà pourquoi nous avons mieux aimé encourir le reproche de longueur et de minutie que celui d'obscurité et de dogmatisme, fraisons remarquer cependant, et cette remarque a son importance, que nous avons réduit à 26 pages les liai de Scanderherg, et à So pages les 1237 d'Hermioghie. On ne pouvait guère être plus bref, sans être incomplet. Nous n'avons conservé en effet que ce qui nous a paru absolument indispensable pour conduire le lecteur à travers le dédale compliqué des deux romans. Chacun, après notre travail, peut émettre une opinion motivée sur les
1. Les premier et deuxième livres de la première parlie comptent chacun 4 lettres; il y en a deux dans le livre I cl une dans le livre Ut de la seconde partie.
pensées et sur le style de lécrivain, sur le foml et sur la forme de ses deux œuvres.
Nous ajouterons simplement quelques mots de conclusion.
Des deux ouvrages romanesques de Chevreau, l'un, Scanderberg , est lire d'un événement moderne, le héros ayant vécu de 140i à 1467, et le sujet traitant de la lutte soutenue par les Albanais contre les Turcs pour le maintien de leur indépendance; l'autre, Hermiugène . est emprunté à ranti(iiiité : il y est question de la dictature de César et des aventures survenues à un prince gaulois, ami de Brutus et de Cassius. Tous les deux sont des romans liistoriques et géographiques. L'auteur, aidé de Ihistoire et des relations des voyageurs, nous y promène en différents endroits de la Sicile et de la Gaule, de la Turquie et de r.Albanie, à travers des événements imaginaires, brodés sur un canevas formé de faits réels plus ou moins habilement exploités'. La multitude des détails rend parfois les narrations obscures, tandis que leur durée engendre la lassitude. Les personnages sont beaux parleurs, tendres et fidèles amants, toujours prêts à se dévouer et à mourir, vaillants et forts. Les femmes ont le plus souvent une fierté noble, mais pas toujours la constance indomptable et la parfaite égalité d'âme habituelles aux héroines de romans. Les félons et les traîtres dissimulent leur noirceur, mais sont infailliblement punis de leurs forfaits. Les intrigues secondaires font jierdre de vue et interrompent à plusieurs reprises l'action principale. Partout des conversations interminables, où les idées générales font d'ordinaire les frais; oii l'on disserte plus qu'on ne cause ; où l'on s'analyse plus qu'on ne se raconte ; où le soupçon et la jalousiedes amants alternent, dans unerégularité légèrementfastidieuse, avec les larmes, les excuses et les protestations d'amour, lors même que l'un des deux n'ignore pas l'affection qu'il inspire; où toutes les raisons qui décident d'un acte et d'un sentiment sont soigneusement énumérées et pesées, pour aboutir à une décision mûrement réfléchie ; où, malgré l'importance des intérêts enjeu, on a assezde lempsetdc libertéd'esprit pour disputer de questions philosophiques et autres, de prodiges, d'horoscopes, etc.. tout cela d'une façon très étendue; où des ennemis enfin se querellent, s'embrassent, se battent et se protègent tour à tour, au milieu d'un enchevêtrement de faits inextricable.
1. Il en e?t ainsi de tous les romans historiques, genre faux, où se trouvent mêlés et confondus la fantaisie et la réalité, les costumes anciens et les sentiments modernes, les faits éloignés et les personnages contemporains. On ne saurait nier cependant que ces œuvres contribuent, dans une certaine mesure, à nous faire connaître une époque et, par suite, possèdent une incontestable utilité à côté de leurs défauts certains.
La lenteur du stjle est en pleine conformité avec les dimensions du récit. Les lecteurs aimaient alors à se laisser bercer par de longues phrases enchevêtrées comme les histoires qu'elles exposent. On recherchait également les périodes harmonieusement cadencées, habilement construites, où s'étalait une logique rigoureuse, sinon toujours claire. De là les qualités et les défauts de notre auteur, dont la langue est souvent subtile, traînante, monotone, insipide, précieuse, quelquefois aussi fraîche, délicate, naturelle, sincère.
Gardons-nous donc de ce mépris facile que témoignent beaucoup de nos contemporains vis-à-vis d'un genre des plus en vogue au xvii" siècle et qu'aimaient tant La Fontaine et M™'de Sévigné, pour ne citer que les plus illustres. Rendons hommage à la beauté des sentiments, à la violence des passions, à la grandeur des faits, à la finesse de la psychologie amoureuse, et soyons indulgents pour des œuvres qui ont reflété les tendances d'une société et influé sur les autres branches de la littérature, notamment sur le théâtre.
Sachons gré particulièrement à Chevreau d'avoir diminué l'étendue de ces romans et, par suite, le déplaisir qu'ils causent à la longue. Si le roman d' Hermiogî'ne n'est pas terminé, il est certainement [iliis d'à moitié composé. Complet, il aurait formé probablement trois parties ou volumes et Scanderbenj n'en forme que deux. Nous sommes loin des cinq gros volumes de P oie la mire : des quatre \o\nmes à' A brahim ou l'Illustre Bassd, pour ne parler que des anivres mentionnées par Chevreau. Notre auteur a préféré suivre, en abrégeant même encore, l'exemple de Desmarets, de Saint-Sorlin dans son Ariane, également en deux parties ' et il faut lui en savoir gré, car c'était un avantage rare et précieux alors. De plus, si la multiplicité des incidents, l'obscurité prétentieuse et le bavardage alambiqué des narrateurs nous causent quelquefois de la fatigue ou de l'ennui, n'oublions pas que c'était la caractéristique de toutes les œuvres similaires et que, pour les pensées comme pour le langage, Chevreau n'encourt aucun reproche qu'on ne puisse adresser aux autres romanciers de son temps. Il n'a fait ni mieux ni plus mal : c'est assez pour que nous lui accordions notre estime et que nous ne le chargions pas seul de tous les péchés d'Israël.
1. Mais de 8 livres cliacune, an lieu des 4 île Si-uiukrbfiy et des 3 A'Hennwyéne.