Chevreau était .alors âgé de 33 ans
3. Cette distinction entre les Caractères des Vertus et ceux des l'ices existait dans Joseph Hall et dans la traduction de son ouvrage, publiée pour la première fois en français par le sieur de Tuurvul et, dédiée à Mgr le romte de Sulisbury. Clievreau ne l'a conservée que dans les éditions de 1646 et de 1632. 11 ne connaissait peut-être pas la traduction du sieur de Tourval, qui compte lO'J pages et parut d'abord à Paris en 1610 (V. Bibl. Sainte-Geneviève, 8 R. 103 sup), puis à Genève, en 1628 (V. Bibl. Nat. D* 4436 U* 1786 A.) Moins élégante que celle de Chevreau, l'œuvre de Tourval traduit uniquement le premier livre, le seul tiré de Joseph Hall.
Le Sage de Chevreau s'efforce de tout connaître, en commençant par lui-même. Ferme en ses propos, il sait profiler des leçons du passé, commander à ses passions, échapper aux attaques de ses ennemis, ouvrir les yeux sur ses affaires. C'est en réalité un homme clairvoyant, éloigné de cette fierté farouche du Sage de La Bruyère, qui « quelque^ fois évite le monde de peur d'être ennuyé » ' et méprise les postes ou la faveur.
L'Homme de bien ne considère que son devoir et s'en remet à Dieu du succès. A la fois vertueux et bon, plein de franchise et de dévouement, il ne manque jamais à sa promesse » et l'on doute encore s'il n'est point plus ami des autres que de lui-même. » C'est un peu l'Homme bon de La Bruyère qui souffre parfois « pour le bien qu'il fait » et parfois « de ceux à qui il a fait ce bien *. »
Le chapitre sur Le trai Chrétien est un peu confus et obscur '. Il s'agit en réalité d'une créature qui. confianteen son créateur, « les mains blanches et l'âme nette, » espère le ciel et éclaire son entendement à la lumière de la vérité. Rien ne peut ébranler sa foi et « sa vertu n'éclate jamais mieux que dans ses disgrâces. »
Dans le portrait de l'Humble, signalons cette série de métaphores hardies : « C'est une vallée que l'orgueilleux a coutume de fouler, mais qui contient en soi des minières, qui valent mieux que tous ceux qui marchent dessus; une pierre précieuse enchâssée dedans du plomb et, pour conclure en peu de mots, un temple de Dieu à bas étage. »
Infatigable, résolu, entier, toujours content, /e Vaillant, que nous présente Chevreau, tient beaucoup du vrai chrétien, avec la religion en moins pour point de départ et d'appui.
En revanche, c'est la générosité chrétienne qui décide le Patient à souffrir les injures, comme la vertu et la religion règlent le choix de l'Ami, cet être plein de discrétion et de dévouement, qui est à la fois « l'asile de la misère, le guide des doutes, la joie de la vie, le trésor de la terre ou plutôt un ange qu'on prend pour un homme. » Ce dernier trait suffit pour reconnaître le prélat qui a ser\i de modèle à Chevreau.
Une figure recherchée et subtile compare le Noble aux étoiles fixes : « plus nous le voyons élevé, moins nous le voyons paraître. » Courtois, doux, détestant le vice, aimant la vertu, prêt à tout, sachant commander et obéir, il u croit (pic le sang fait le corps de la véritable noblesse et que la vertu en est l'âme. »
1. Les Caractères. Chapitre 11. Du mérile personnel, vers la fin.
■î. Les Carnt(ér«s. Chapitre 11. Du iin-rile /lersunnel, dernier jiaragraphe.
3 Le titre de ce chapitre, dans Joseph Hall, est Du fidèle un vrai chnlien.
Quant au Bon Magistrat, ministre de son créateur, il ne se laisse ni séduire, ni corrompre'. « 11 est le dépositaire des lois, l'asile de l'innocence, la terreur du crime, le support de la justice, la ressource des gens de bien, le protecteur de l'Eglise, le père de la Patrie et comme un autre Dieu sur la terre. » Partout on entrevoit la même préoccupation religieuse et clirélienne, doublée d'un certain rigorisme anglican dû à l'original paraphrasé.
Les Caractères des Vices occupent quinze chapitres. Ici encore domine le lieu commun, relevé çà et là par quelques expressions vives et imagées.
Plusieurs traits de l'Hypocrite «. le saint des étrangers, l'incommodilé de ses voisins, le corrupteur de la bonté, un diable chez lui, un ange partout ailleurs et plus dangereux encore quand il est ange que quand il est diable », se retrouveront dans l'Onuphre de la Brujère comme dans le Tartufe de Molière. Tout s'unit pour montrer que son cœur et sa langue, ses actes extérieurs et ses pensées intimes ne sont pas d'accord chez l'homme entaché d'hypocrisie.
Il y a beaucoup du médisant, du fâcheux et de l'importun dans le Curieu.r, dont « la langue, comme la queue des renards de Samson, porte des tisons embrasés » et qui prétend tout .savoir.
Le Superstitieux asacToyaince « fondée sur une religion maliieureuse et sur une impiété dévote ». Plusieurs points de ce portrait pourraient être rapprochés de celui qu'en a tracé Théophraste.
Il a des dieux en grand nombre; le ['rofane au contraire (( n'en peut concevoir aucun, si peut être le monde n'est son paradis et s'il n'est lui-même son Dieu. » C'est à la fois un égo'iste et un impie.
Le Malconteiit et l'Inconstant diffèrent l'un de l'autre, d'après Chevreau ou son modèle, en ce que celui-ci (( ne s'arrête qu'aux choses futures ». Le premier déteste le présent, loue le passé, n'est jamais satisfait de ce qu'on lui donne, envie ce qu'ont les autres : c'est un grognon et un jaloux. Le second se rebute vite de ce qu'il a aimé. « Il est étranger chez lui, singe partout ailleurs et plutôt tout autre chose que lui-même. ».
On pourrait en dire autant du Flatteur, avec, en plus, un motif d'intérêt. Si ce portrait est vif et bien enlevé, quoique sans originalité propre, on peut constater, dansceluidu Paresseux, un réalisme plein de vigueur. Qu'on en juge. (( Entre mille autres on peut le reconnaître
1. Cf. CicéroD. De Of/iriis, m, 43-ii ; Pr» Cliifiiliu, l.'i'J ; Pro Jtutiinu, S, pro C'ecina, 73.
aisément, à sa main vilaine, qui sent toujours la sueur des draps ; à sa longue barbe, à ses oreilles crasseuses, à son habit également partagé par les trous, par les poux et par la poussière ou jeté sur lui comme par dépit, et à son linge, qui semble disputer avec son visage à qui sera le plus sale...: ce n'est qu'une terre froide pétrie dans une eau dormante et qui n'a rien de l'homme que la forme et la parole. » Un laborieux comme Chevreau ne pouvait supporter un être ennemi du travail et de l'action. Delà cette comparaison saisissante qui acliève le portrait.
Si « chaque figure marquée sur une pièce de monnaie est un nou veau saint » pour iAtaiideux, toujours inquiet et qui se pendrait peutêtre (( s'il n'était obligé d'en payer la corde' », le Glorieux n'a que les Grands pour amis ; fait passer le mémoire d'un créancier pour celui d'un ministre; achète des perles, des étoffes, des chevaux, quand il a le ventre vide et que sa bourse est encore plus vide que son ventre. « C'est un capitan espagnol sur un théâtre italien ; un vaisseau rempli de vent; une chanson, dont les tons sont faux et dont les paroles sont belles et, pour tout dire, la merveille des fous et le fou des sages-. Il tient de l'orgueilleux, du vantard et du fanfaron. Le Présompteuxlm ressemble avec un peu plus d'obstination dans sa manière de penser et de voir. Infatué de lui-même, il s'attache d'une façon exclusive à son opinion.
Le portrait du Défiant tient de celui de VAvarkiexix et de celui du C«n'e?<j médisant, toujours dans l'inquiétude et les mauvais propos '. On }' rencontre de la rapidité et de l'énergie, unies à une certaine recherche. De son côté l'Ambitieux tient du Glorieux, du Présomptueux et du Flatteur. Ami des puissants, facile à tromper, capable de corrompre la moitié du monde pour se faire estimer de l'autre, il intrigue sans cesse et en secret : (( c'est une taupe dans un Etal' ».
Si le Prodigue « aime tout le monde et ne s'aime pas lui-même », X'Emieux u se nourrit ordinairement du mal d'autrui ». Le premier est (( le tombeau vivant de sa postérité » ; le second est « un squelette animé d'un diable qui... jour et nuit se mange et se dévore lui-même ».
Malgré la subtilité de certaines métaphores, l'ensemble se recom mande par une rapidité énergique, une hardiesse originale, une
1. Cela fait songer aux ileux vers de La Fontaine (Le trésor et les Jeux lioinmcs,
fables, IX, 13, v. 26-27).
Ce i|ui le consola poul-ôtre Fut iiu'uii autre eût pour lui fait les frais du cordeau
2. Ce mot était pris en bonne part quelquefois, même appliqué à une personne (Ct. La Bruyère, Caractères, II. Du mérite persimnel).