V. — Le Philosophe moral
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Au cours de nos recherches à la Bibliothèque nationale, nous avons trouvé un ouvrage de Chevreau, qui ne figure dans aucune de ses biographies '. Il est intitulé Le Philosophe moral, par M. Cherreau, édité à Paris, chez Autoine de Somrnaàlle, 1056. avec l'rieilège du liai.
La cote d'inventaire est celle-ci R 31,344.
Cet ouvrage est assez curieux et mérite d'attirer un instant notre attention.
Tout d'abord le Libraire s'adresse au Lecteur. « Je te donne, lui dit il, ce Philosophe moral en l'absence de son auteur. 11 serait à souliaiter qu'il m'eût envoyé une préface à son livre '-, qui t'eût instruit de la méthode dont il se sert pour traiter sa morale ; mais je te puis assurer, en ayant été instruit par des personnes tout à fait intelligentes, qu'il mêle l'éloquence au raisonnement et qu'encore qu'il ait toute la solidité que demande son sujet, elle est accompagnée de tant de beaux traits d'iuimanité, que son ouvrage ne plairapas moins aux dames qu'il satis faira les savants ».
Si l'auteur n'a pas rédigé personnellement r.4i"i.s au F^ecteur, il a, selon le désir de son éditeur, placé, au début de la première partie, une Préface, que voici à peu près en entier.
« L'ignorance et le péché sont tellement inséparables que l'Ecriture sacrée n'en fait bien souvent qu'une même chose et le serpent de la Genèse ne pouvait mieux engager nos premiers parents à manger du fruit défendu qu'en les assurant qu'ils auraient la connaissance du Bien et du Mal et qu'ils seraient égaux à Dieu par une si grande lumière. La curiosité de savoir est telle que nous l'apportons au monde avec les autres conditions de notre nature et ce désir est si juste que ce n'est pas être homme, selon David, que de n'en pas faire une des occupations de la vie. En elTot. l'homme est porté naturellement à suivre son bien et,
1. Le t'Iiitnsojilie mural c-^l poiirliint mentionné ilan? les Stmvclles lilléraires, comme ayant piiru in-8, h l'aris, en lO.JO. mais sans la moiniire appréciation.
2. Nous la trouverons un peu plus loin, après l'Avis au Lecteur.
comme son bien, en ce qu'il est homme, est de connaître et que toutes choses ont été faites pour lui, nous voyons qu'il veut tout approfondir, pour en faire son avantage. Mais, parce que toutes les sciences ont des objets séparés et différents et qu'elles tirent de leur fin leur gloire et leur prix, on peut dire qu'il n'en est point de plus noble que la morale. » C'est l'opinion de tous, peuples et savants, voilà pourquoi on a tant vénéré le précepte de se connaitre soi même. » C'est pour cela que le Philosophe moral s'instruit de sa bassesse et de sa grandeur ».
« Pour tenir quelque méthode dans ce traité, je parlerai premièrement de la Morale et, parce que son emploi est de nous porter au Bien, il est nécessaire de traiter ensuite de la Nature du liieii. et de la Fin, puisque toutes choses tendent à leur fin et qu'il y en a une dernière qui est le Souverain Bien. Or, comme les mœurs sont des Habitudes et que les Habitudes viennent des Actions et que les Actions ont leurs Principes, je parlerai des Actions Humaines dans la Seconde Partie. Dans la Troisième, je ferai voiries Passions qui sont d'autres principes de ces Actions, car on dit que la Passion nous a portés à telle ou telle chose, et je traiterai des Habitudes et des Actions dans la Quatrihne Partie. Mais qu'on ne me reproclie point d'avoir quelquefois suivi les philosophes anciens et quelquefois les philosophes modernes; je respecte les uns et les autres et respecte encore plus la vérité. Je ne suis ni leur interprète, ni leur esclave. Je prends le parti qui me paraît le plus sûr et ne laisse pas d'estimer celui que je trouve le plus faible. )) On ne saurait parler un langage plus noble, ni plus indépendant.
Viennent ensuite la Table des Matières et un E.rtrait du Pritilège du Roi (I donné à Saint Germain en-Laye, le di.K-huitième May mil six cent cinquante deux et signé par le roy en son conseil, Le Hrun ». Ce Privilège est « de neuf ans entiers et accomplis, à compter du jour que ledit livre sera achevé d'imprimer. » Quant à l'Achevé d'imprimer pour la première fois, il date du iO'' jour de juillet 1056. » 11 est accompagné de la mention suivante : (( Registre sur le Livre de la Communauté le 8 juin 16o(î, suivant l'arrêt du Parlement du neuvième avril 1633. » Cette différence de date s'explique par le séjour de trois ans que Chevreau fit en Suède, de 1632 à 1633 et qui retarda la publication de l'œuvre.
Passons en revue les différents chapitres des quatre parties de l'œuvre, pour en bien saisir la suite et la valeur et, comme nous sommes en face d'une œuvre originale, arrêtons-nous un peu et entrons dans le détail.
Première partie. Chapitre I. De la Morale. — La Morale tire son nom des mœurs. Ce fut (( la plus forte occupation de Pj'thagore ». Aristote traita le premier de la vertu. « Elle peut être considérée en deux façons » ou par son nom propre ou par son emploi. Dans le pre mier cas, elle varie avec les pays; dans le second, elle est nécessaire. On a donné différentes définitions et divisions de la morale. C'est une science et l'on a tort de la confondre souvent avec la Prudence, qui n'en est qu'une partie. Son véritable objet est l'action humaine, considérée dans sa matière et dans sa forme. Sa fin, double comme son objet, embrasse la connaissance des Actions humaines et la conduite de ces Actions.
Chapitre 11. — Du Bien et du Mal. — Le Bien est le plus doux des tyrans. Il a divers degrés, noms et titres; on le divise en honnête, agréable et utile. Le premier seul a toujours pour objet la vertu. Il y a des biens de l'âme, du corps et de la Fortune : « il y en a d'autres comme le Divin, l'Humain et le Brutal ». Le Bien est une chose « convenable à une autre. » Il se communique.
« Le Mal, qui est opposé au Bien, peut être pris de deux façons : ou pour la chose, ou pour ce qui la rend mauvaise, comme l'iiomicideen ce qu'il est meurtre, ou bien en ce (luil est contraire à la raison et à la loi. » Le Mal est hideux; on s'y porte, « parce que le Mal semble être plus convenable à la nature de l'animal que le Bien ; que les choses défendues ont toujours plus d'amorce; qu'il n'y a qu'un point pour acquérir la médiocrité de la vertu ; qu'on peut manquer d'y atteindre en plusieurs façons, ou par l'excès ou par le défaut; qu'il est par conséquent plus aisé de s'éloigner du but que de le frapper. » Ce ne sont pas les constellations heureuses ou malheureuses qui portent au Mal : il est volontaire. « On se porte naturellement au Bien plutôt qu'au Mal. » Si on embrasse le Mal, c'est souvent qu'on le prend pour un Bien.
Chapitre III. De la Fin. (( Dans les Actions il y a plusieurs fins soumises les unes aux autres » ; mais il doit y en avoir (( une dernière ». Pour agir en vue de quelque fin, il faut avoir « la cgnnaissance de cette fin, la connaissance des moyens qui nous y conduisent, la volonté d'y arriver et le choix des moyens ».
Chapitre IV. Du Souverain Bien. Certains l'ont placé dans la volupté, les richesses, la réputation, les biens du corps ; ils ont eu tort. « La plupart des grands hommes ont établi la félicité dans les actions de vertu ». Ce doit être « la dernière fin que les hommes se proposent» et elle « consiste dans la connaissance et dans l'amour de la vertu ».
La première partie est terminée. Elle occupe 104 pages et, comme on voit, quatre chapitres.
Deu.rirme Partie. Chapitre I. Iks Principes iks Actions humaines. « Ils peuvent être rapportés à quatre: aux objets, aux facultés, aux passions et aux habitudes ». Chevreau ne parle ici que des deux premiers. Les passions seront traitées dans la troisième et les habitudes dans la quatrième partie.
Chapitre IL Des Sens et île cjuehjues facitltes corporelles. On ne compte que cinq sens, d'après Aristote, « parce qu'on ne peut compter que cinq corps simples, les quatre éléments et le ciel ». Examen successif de l'objet et des organes de chaque sens '. c II y a des sens internes, dont le premier est appelé Sens commun et l'autre Imagination ou Fantaisie ». Les sens externes portent leurs perceptions au sens commun, qui les transmet à l'imagination et à l'entendement. L'appétit est concupiscible et irascible ; « son siège est au foie, selon quelquesuns ».
Chapitre III. De l'Entendement et de la Volonté. Les Pythagoriciens divisent le monde en trois : intellectuel, élémentaire et animal. L'Intellectuel comprend le ciel, les planètes, le firmament, l'empyrée; l'Elémentaire, l'air, l'eau et la terre ; l'Animal, le végétable, le sensitif et le raisonnable qui est l'homme. « L'Elémentaire est au foie ; l'Animal, au cœur ; l'Intellectuel, au cerveau, dans lequel l'àme raisonnable établit un autre monde particulier, qui se partage encore en trois et compose l'imagination, la mémoire et l'entendement d. L'homme connaît par les images des objets ; l'ange a toutes les images en soi ; « Dieu n'en reçoit aucune, parce qu'il connaît toute chose dans son essence ». La volonté est un désir ; le désir un mouvement ; « le vrai est l'objet de l'Entendement et le bien est l'objet de la Volonté ». L'Entendement commande à la Volonté d'un commandement de conduite et la Volonté à l'Entendement par un ordre de contrainte.
Chapitre I V. De l'Ignorance, du Volontaire et des Circonstances des Actions Humaines. Après la violence, rien n'est plus contraire à la volonté que l'Ignorance. A distinguer l'ignorance involontaire et l'ignorance de mauvaise disposition ou d'erreur, v L'Action morale perd son titre et son privilège par la nécessité d'agir ». Libre, impartante et réglée par la raison, elle tend au bien, k L'intention, le choix, le consentement et la jouissance sont les principales circonstances de l'action humaine ».