I. Ici le loucher est appelé alloucheiueiil
Beaucoup plus courte que la première partie, bien qu'ayant le même nombre de chapitres, la deuxième ne compte que cinquantequatre pages.
Troisième Partie. Chapitre I. Des Passions en général. Après quelques considérations sur les passions. Chevreau continue : « Les Sto'iciens soutiennent que le Sage doit être sans passions, parce qu'elles sont à l'âme ce que les indispositions sont au corps ». Les disciples de Platon et d'Aristote « soutiennent que les passions sont d'elles-mêmes indifférentes et que c'est de leur usage et de leur fin qu'elles tirent leur honte ou leur gloire ». Ces passions sont, pour certains. « un mouvement de l'appétit, qui vient de la connaissance du bien et du mal... ou bien un mouvement, par lequel on est porte à la recherche du bien et à la délivrance du mal », ou encore une émotion de l'âme : quelques-uns les ont limitées à l'Amour et à la Haine.
Chapitre H. De l'.imour et de la Haine. L'Amour est la passion la plus naturelle. 11 y en a de plusieurs sortes. « La première causD de l'Amour est le bien, de quelque faijon qu'on le considère ; la seconde est la ressemblance ». On se demande «qui des deux est le plus noble ou d'aimer ou d'être aimé » : cela déi)end du mobile. C'est la femme qui a le plus de disposition à l'Amour. La présence est, quoi qu'on dise, plus favorable à r.\mour que l'absence. 11 faut combattre cette passion et bien prendre son temps pour l'étoufîer ; éviter ce qui l'excite comme danses, spectacles, musiques, etc.
Chapitre III. Du Désir et de la Faite. — Le Désir <( est une passion importante qui demande tout ce qui lui manque ». 11 vientde la « connaissance du bien absent, comme la Fuite n'est qu'une émotion qui vient de la connaissance du mal absent ». La nature se contente de peu, mais nous faisons valoir par le Désir des choses qui n'ont pas de prix. 11 faut l'empêcher de vieillir.
Chapitre IV. De la Volupté et de la Douleur ou de la Joie et de la Tristesse. — Les avis sont partagés sur la nécessité, le bon et le mauvais côté de la Volupté et sur sa nature (.\ristophane, Platon, Aristote). Il n'y a que le fort, le juste, le tempérant, selon les Stoïciens, qui puisse se réjouir. La Douleur comme la Volupté, dont elle est l'opposé, regarde le corps. La Joie (ou le Plaisir) vient de la jouissance d'un bien : c'est un repos. « Elle a divers effets, comme elle a diverses causes ». Elle est aussi utile à l'homme que la Tristesse lui est nuisible. Il faut se fortifier contre celle-ci par le raisonnement. Parfois elle a des causes légitimes et peut être de bon exemple. 11 ne faut ni pleurer toujours comme
Heraclite, ni ne rire jamais comme Crassus et Caton, ni rire en venant au monde comme Zoroastre '.
Chapitre V. De l'Espérance et du Désespoir. — L'Espérance est la passion la plus commune. Elle ne regarde pas seulement les bonnes choses. « On espère par quatre causes », les richesses, l'expérience, le courage et la jeunesse.
Chapitre 17. Delà Hardiesse et de la Crainte. — v On reconnaît cette passion (la Hardiesse) à la posture, comme on reconnaissait les Galiléens à leur langage ». La démarche est précipitée. « On a dit que ceux qui avaient le cœur le plus petit étaient ordinairement les plus hardis, parce que la chaleur y était plus forte et qu'elle y était moins étendue ». La Crainte est (( une émotion de l'àme qui vient d'un mal prochain, qui menace de la mort ou de quelque autre malheur qu'il est difficile d'éviter ». Ses effets sont la faiblesse des mains, la pâleur du visage. « Elle attire du dehors au dedans le sang, les esprits et la chaleur ». Elle entraîne parfois une perte de semence et un dcvoiement du ventre. Elle trouble le cerveau. Le premier remède est de considérer le mal en lui-môme ; le deuxième de se défaire de toute opinion, pour l'envisager en face.
Chapitre VIII. De la Colère. — Plus aveugle que l'Amour, plus vigoureuse que la Hardiesse, c'est « un mélange de toutes les passions de l'àme ». Point de lieu, point d'homme qui s'en défende. Elle défigure et engendre la cruauté. Quelle que soit la définition qu'on en donne, et elles sont nombreuses, il faut l'éviter. La Honte est (( une émotion qui naît de la crainte des maux qui peuvent nous apporter quelque infamie ». Les oreilles rougissent, tandis que, dans la colère, les yeux s'enflamment, (( L'Emulation vient de la tristesse qu'on a de ne posséder pas les perfections des autres et de l'espérance de les posséder ». La Compassion naît en nous « du mal de celui que nous jugeons digne d'une meilleure fortune. L'Indignation, qui la suit, est une tristesse et un déplaisir que nous avons du bien qui arrive à des personnes qui en sont indignes ». Il y a en elle de la tristesse et de la colère. Elle ne regarde proprement que les biens de la Fortune. L'Envie « vient de la tristesse qu'on a du bien que les autres partagent avec nous ou du désespoir de posséder celui qu'ils possèdent».
1. Ce précepte est difficile à suivre. Il suggère la réflexion de Scarron Celle senlence esl bonne cl belle.
Mais. . , . . a i|uoi sert-elle?
Chevreau s'est étendu un peu plus dans cette partie que dans les précédentes. Il y a consacré 8 chapitres et 110 pages.
Quatrième partie. Chapitre I. Des Habitudes en général. — Il y en a qui sont « infuses », foi, espérance, charité ; d'autres viennent de notre industrie ou de notre peine. Certnines regardent le corps, tel que danser; d'autres l'entendement et la volonté : on les appelle vertus intellectuelles. « L'Habitude vient des actions et c'est par elles seulement qu'elle est acquise » ; mais ce sont des actions de même nature- Les actions « au dehors » donnent des habitudes (( au dehors » ; les actions « au dedans « des habitudes « au dedans ». L'Habitude est une qualité jointe à la puissance naturelle, pour la faire agir plus aisément. Elle est quelquefois moins noble que l'action, quelquefois plus noble.
Chapitre IL De l'Intelligence. « Entre les vertus de l'entendement, on a mis l'Intelligence la première en ordre, parce qu'elle est une habitude des principes». Les principes doivent être véritables, premiers, sans milieu et amener la conclusion.
Chapitre III. De la Sagesftc. h On n'entend ici par ce mot Sagesse qu'une habitude par laquelle on prouve les principes des sciences par le moyen du premier principe ou bien une connaissance des choses simples et universelles comme la Métaphysique». La Sagesse a quelque chose de commun avec l'Intelligence, les principes, et avec la science, ce qui dérive des principes ; mais elle en diffère, parce qu'elle va plus loin dans la connaissance des principes généraux.
Chapitre IV. De la Science. Elle se divise en actuelle « et en celle d'habitude ». Elle doit être certaine, véritable, évidente. La nature et le travail sont nécessaires pour l'acquérir. L'opinion « est une connaissance d'une chose probable et contingente » ; elle se distingue du choix, qui n'est que dans la pratique. L'opinon peut être bonne et le choix mauvais.
Chapitre V. De la Prudence. Cette vertu morale est particulière ou publique. « La particulière est religieuse ou civile » selon son objet. La Prudence publique fait un bon citoyen. Elle est aidée par l'expérience et la lecture, surtout de l'histoire, et par le tempérament, en particulier celui qui est froid et sec, comme celui des vieillards.
Chapitre VI. De l'Art. « Ce mot est pris quelquefois pour industrie», ou pour une certaine connaissance des sciences utiles et pratiques. Il se dislingue de la Science, « parce que la fin de celle-ci est de connaître et d'agir; que la fin de l'Art est de faire ; que la Science est occupée après les choses ([ui ne changent point et l'.Vrt aux choses qui peuvent changer ; que la Science médite sur des ouvrages qu'elle ne fait point, comme
sur les cieux el sur les astres et que l'Art médite sur ce qu'il fait ; que la Science prend son nom de son objet et l'Art, de sa fin ; que la fin de l'Art est la première connaissance qu'il doit chercher et que c'est par elle qu'il commence; que les Sciences spéculatives regardent les premières connaissances et les principales. « L'emploi de l'Art est d'imiter ou de perfectionner la nature ». Ceux qui ont le plus d'imagination « sont les plus propres aux Arts ».
Chapitre VII. De la Vertu morale. C'est la plus « profitable ». Gallien fait dépendre les Vertus morales du tempérament, comme les Vertus intellectuelles; c'est un tort, il n'y aurait plus alors de responsabilité. C'est, « à proprement parler, uue habitude de choix établie dans un milieu qui se rapporte à nous et à l'ordre que la Prudence nous prescrit )). La Vertu est «dans un milieu de raison ». Il faut fuir toute extrémité, ne point « hasarder au premier mouvement»), et examiner les circonstances de notre action. La Justice seule, à part l'amitié, n'est point entre deux extrêmes, comme les autres Vertus morales. Il y a diverses espèces de Vertus niorales, les unes louchent au corps, d'autres à l'âme : tempérance, libéralité, d'un côté; magnanimité, douceur, courtoisie de l'autre. Mais tout cela est renfermé dans la tempérance, la vaillanceel la justice.
Cliaintre VIII. Itc la Tempérance. — Elle tire son nom de la (( modération qu'elle suppose dans la volonté ». Elle s'attache seulement aux grands plaisirs; regarde l'attouchement et le goût; commande aux plaisirs, dit Sénè([ue, et se distingue de la Continence, car elle gouverne l'àmc comme un écuyer gouverne un cheval dompté, tandis que la Continence ne cède à la raison que comme un cheval fougueux qui n'obéit que contraint. L'Abstinence et la Sobriété sont des espèces de Tempérance.
Chapitre IV. De la Vaillance. — Il y a une Vaillance civile. C'est un milieu entre la lâcheté et la témérité, selon Aristote ; «elle éclate surtout à l'approche de la mort ». C'est « une médiocrité à entreprendre et à craindre ». Différence entre le vaillant, le téméraire et le lâche. Il y faut de la patience.
Chapitre X. De la Justice. — Elle ne réfléchit jamais à son intérêt particulier, ne songe qu'à l'utilité publique. C'est (( une volonté ferme, constante et perpétuelle de rendre à chacun ce qui lui appartient ». Elle est universelle ou particulière, légale ou commutative et distributive. La commutative particulière donne des choses égales aux plus inégaux ; la distributive au contraire regarde l'inégalité des choses dans l'inégalité des personnes. « La Justice a pour règle l'équité, le droit naturel, le
droit des gens et le droit civil ». La Loi « est oii naturelle ou écrite ».
L'Injustice est opposée à la Justice.
Chapitre dernier. Des Effets de la Justice. — Espèces de Justice : Clémence, Magnanimité. Magnificence, Libéralité, Amitié. Courtoisie, Religion, Piété, Obéissance et Vérité. Chevreau passe en revue brièvement chacune de ces vertus, pour permettre de juger des vices qui leur sont opposés et marque les qualités que doivent posséder et faire paraître le Clément, le Magnanime, etc. ; les excès à éviter : prodigalité, magnificence, etc. ; dit un mot de la Reconnaissance opposée à l'Ingratitude ', mais ne parle pas « de la Vertu héro'ique, parce que le siècle des héros est passé, qu'il ne s'en trouve plus que dans les romans et que c'est beaucoup pour nous que d'être capables des Vertus communes ». Voici textuellement le dernier paragraphe :
« C'est tout ce que j'avais à dire sur cette matière. Lecteur, et, si vous trouvez ici des opinions fausses ou des expressions inégales et mauvaises, il vous est permis de ne pas croire les unes et de ne pas imiter les autres. Mais, pour ces dernières, souvenez-vous que toutes les beautés n'aiment pas les fleurs; qu'il y a des matières assez riches d'elles mêmes sans être parées et que le même ouvrier, qui travaille sur le plâtre et sur le tuiïeau, est contraint de changer d'instrument et d'art, quand il manie le marbre et le bronze ».
On voit par ces derniers mots que l'auteur n'a pas voulu parer son style d'ornements, qui auraient été déplacés dans un sujet aussi sévère et que, systématiquement, il s'est interdit tous les colifichets hors de saison. Il a tracé, selon ses vues et les idées fournies par les anciens, un portrait du Philosophe moral. S'il s est trompé, libre au lecteur de ne pas adopter ses opinions et de réformer son jugement. Ainsi qu'il l'affirme dans sa Préface, il a pris le parti qui lui a paru le plus sûr. tout en estimant celui qu'il trouvait le plus faible. C'est dire que chacun peut décider à son gré ; qu'il n'en sera nullement choqué. C'est bien là cette sérénité de l'âme forte et de l'esprit solide, qui prononcent selon leur conscience et leurs lumières, mais n'interdisent pas aux autres de penser et d'agir autrement queux, à la seule condition de ne jamais sortir des limites du beau et du bien.
Ajoutons encore que, dans ce traité de morale, qui comprend quatre parties, vingt-six chai)itres et trois cent quatre-vingt seize pages, Chevreau a fait preuve d'une plus grande liberté que dans les
1. Par une erronr .Viniprossion. les pages 390 el 391 S....1 numérotées dans l'ouvra^o, m, i'H De même ua peu plus loin la page 39o porte le numéro iJj.
précédentes. 11 s'est souvenu des philosophes anciens et modernes, mais il ne les a nullement traduits ou paraphrasés. Comme il le déclare formellement, il n'a été « ni leur interprète ni leur esclave ». Cherchant surtout la vérité, il la présentée telle qu'il l'envisageait, telle qu'il la découvrait, avec les tours et les mots qui lui paraissaient les plus simples et les plus précis. En cela il s'est montré indépendant et libre. 11 n'a pas non plus abusé, comme dans la plupart de ses ouvrages, d'une érudition qui peut sembler parfois indigeste; il adonné moins d'exemples, moins de citations, moins de comparaisons et de figures ; il a été à la fois plus sincère, plus vrai et plus personnel. Esprit droit et sensé, il a parlé, avec vigueur et justesse, une langue moins entachée de latinismes et plus nette.
Voici, en fin de compte, ce ((ui, pour nous, caractérise Chevreau comme moraliste.
Vu sa jeunesse, ses œuvres morales man(iuent le plus souvent d'originalité. Elles ne sont guère que la reproduction plus ou moins exacte et forte de la pensée d'autrui et il ne convient pas de leur attribuer une grande importance, ni de vouloir y chercher une claire manifestation des tendances morales de l'auteur. Il n'a pas l'amertume de La Uochefoucanhl, les saillies du chevalier de Mén\ le nerf de La Bruyère la magnificence de Hossuet, la fine délicatesse de Saint-L^rrcmoiid, les coups d'aile de Pascal. Il possède plutôt la solidité un peu massive et lourde des philosophes de Port-Royal, en particulier û'Arnaidd, de Nicole et de Duguet; leur analyse ingénieuse et aussi leur style terne et indécis, avec de l'obscurité, des formules banalesquoique éternellement vraies et des contrastes trop recherchés. Malgré cela ses imitations furent bien reçues. On les traduisit à l'étranger. C'est qu'à l'exemple d'Amyot, le traducteur de Plularque, ilavait su approprierses emprunts à l'esprit français, et, mêlant habilement les développements philosophiques, les observations morales, les exemples, les citations et même les vers, donner à l'ensemble la vivacité et la délicatesse trop souvent absentes dans les auteurs originaux, parfois un réalisme saisissant.