‹ Urbain ChevreauChapitre 159 sur 371 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

« La littéralurede 1613 à 1660, dit M. Faguet', n'a presque aucunement subi linnuence de Malherbe... Tant s'en faut que tout ait reconnu ses lois, que ses lois ont été méconnues à peu près par tout le monde ». Personne ne gouverne durant cette période. Chacun obéit à son instinct littéraire et, comme tous ont du talent et de la fécondité; qUe tous sont remuants et actifs, il sort de cette agitation tumultueuse et bigarrée un ensemble d'œuvres confuses et variées, mais originales et vivantes, qui sollicitent et retiennent un instant l'attention, même à côté des productions plus discrètes, plus délicates et plus mesurées de l'époque classique. On y distingue avec plaisir, bien qu'il y manque la mer, la montagne et le ciel, étudiés et compris seulement de nos jours ; le sentiment de la nature qu'on a généralement refusé au .wn-^ siècle- et qui d'ailleurs, il faut le reconnaître, est rarement exprimé, le plus souvent conventionnel; l'art de toucher sans attendrir, de faire un peu rêver sans

1. Bévue des cours et rnnférenres,^- année, n" 6, 20 ,lr,MMnl,re 1894. /.« Porsie de Malherbe à Kniteau. Loçon d'ouvpiluro, p. 163.

■> Il faut ici (■■laWir une distinc-lic.n inipnrlaiite. Le seiiliinenl de la nature existe au xvn- siècle -, mais c'est la peinlure <■! la sculpture qui Pexprinu-nl, alorscjne a litUralure étudie les ciuilours éternels de l'unie humaine el, néfiliMcanl le uu.nde exteneur,

avec ses sites chauf^eauls, examine ce qu'il y a dans l'homme, l'iunnuab I d essentiel.

On ne va pas gémir sur les sommets ,les Alpes ou les rivaf;es .le l'Oceau ; ou vient, en pourpoint ou en (onlange de soie el (!,• hroeart, méditer dans le pare , e \ersailles aux arbres et aux massifs hien alignés. La nature est recherchée pour le calme ,iu elle procure ; mais les émotions qu'elle cause restent le pins souvent ens.-velics dans 1 ame du poète. C'est ainsi que Chevreau, à qui on ne peut dénier sans iiiiiistice un réel et profond amour des oiseaux, des arbres et des fleurs, n'a consacre aucune poésie à

cesser de faire sourire, de dire également des riens délicieux, d'avoir et de montrer de l'esprit sans la moindre émotion vraie.

Tout en restant très foncièrement français, les poètes subissent l'influence italienne et espagnole, qui vient s'ajoutera celle des littératures anciennes. On répète bien des fois que la poésie lyrique est essentiellement personnelle; que l'auteur y exprime uniquement ce qu'il pense et ce qu'il éprouve. Il en est ainsi depuis le xix' siècle, mais auparavant c'était tout le contraire. On constate presque partout l'absence d'un sentiment profond. L'entbousiasme religieux n'inspire guère ceux qui paraphrasent les Psaumes; l'amour ne dicte aucun des dix mille sonnets, madrigaux ou menus poèmes qui répètent à satiété son nom. Aucune pensée ne sort du cœur ou d'une imagination fortement ébranlée. On ne voit dans les vers ordinairement qu'un agréable jeu d'esprit, une occasion propice pour combiner harmonieusement des mots gracieux et des idées plaisantes. On ne descend pas en soi-même; on ne s'arrête pas assez sur les objets, pour reconnaître et analyser les impressions que l'on ressent. Delà manque de choix, de liaison naturelle, de goût et par suite de vérité. Les poètes touchent à tous les sujets et, obéissant à la mode, font, selon le mot d'ordre envoyé par elle, des sonnets ou des madrigaux, des épigrammes ou des chansons, des ballades ou des rondeaux, dont le seul mérite est l'a propos et où se retrouvent la facilité prolixe, la finesse afïectée, l'esprit frivole du temps'. Les idées sont souvent spirituelles, ingénieuses, fortes même et philosophiques, mais n'ont guère de poésie véritable: elles manquent de chaleur; l'esprit y tient lieu d'imagination et de sensibilité. On recherche les images étranges, les associations forcées, les rapprochements inattendus, les métaphores incohérentes. Tout est sacrifié à l'effet. On abuse de la périphrase, du contraste, de l'antithèse, de l'ampoulé et de l'extravagant.

célébrer les objets de sa passion. Il a joui avec délices, surtout à cause du repos qu'elle lui procurait, de cette belle et cbarinante nature, que ne déparaient pas le fumier, les vaclies et les porcs; qui présentait à son esprit des images sereines, inspirait à son âme des ri'flexions utiles et assurait à tout son être la pleine possession de lui-même. Mais, comme la plupart de ses cont^Miiporaius, il n'a nullement été ému par la mer avec ses flots trantiuilles ou agités, par la montagne au.\ horizons variés, aux dures ascensions, aux sauvages aspects; par le ciel enfin avec ses clartés bleues, ses nuages blancs et ses crépuscules nmges. 11 a vécu au milieu de la nature, en a respiré les suaves parfums, s'est plu à écouter ses divins chanteui-s, à contempler sa ravissante parure, à embellir son manteau diapré ; mais ses impressions, il les a jalousement gardées pour lui et n'a pas célébré, dans une (euvre spéciale, ce qu'il goûtait si fort

1. Le goût de ces bluettes dura pendant tout le ivii' siècle et même au-delà, comme distractiou et passe-temps, échappant ainsi à la critique.

La versification ne vaut pas plus que les idées et que le style. La rime est pauvre, la coupe peu variée, la place de l'accent choisie sans art. De l'uniformité et de la monotonie dans l'emploi des mètres combinés sans richesse, le plus souvent au hasard et sans but. Rien de pittoresque, do précis, de particulier. Partout la même réiïularité' froide et dure, la même gaucherie raidc et plate, le même vague pénible et obscur, quand ne dominent pas une imagination capricieuse, une fantaisie désordonnée, une préciosité subtile.

Et pourtant le nombre des poètes fut considérable au xvir" siècle. Tous rimaient à l'envi des madrigaux, des épigrammes, des sonnets, voire mémedesodes, des élégies et de véritables poèmes. Chevreau, dont la facilité toujours prête avait, outre ses pièces de théâtre, semé de vers ses œuvres en prose, lit, en 1636'. un flecuci/ (/e /^0(=sies, dans lequel il réunit les diverses productions de sa muse féconde.

On trouve dans ce recueil trois odes, douze stances ^ vingt-trois madrigaux, quatorze épigrammes, une épitaphe, deux chansons, vingtsept sonnets, un virelai, un rondeau, deux poèmes divers, deux élégies, un poème héroïque, trois poèmes héroï-comiques, deux ballets ou frag ments de ballets, en tout qnatre-mngt quatorze pièces de cers, plus les arguments en prose du poème héroïque de Myrrhe et du poème héroïcomique de Pocris K Pas de dédicace.

Vingt-deux de ces pièces se retrouvent imprimées à la fin du deuxième volume des Œiirres mêlées, éditionlTlT, avec le titre de Poésies de Monsieur CImreau, précepteur du duc du Maine. Elles ont dû même former une publication distincte, car elles portent la date de 1716 et

1 Le privilège des f'm-siex est du IS mai 10o2. rachevi- dimiiiiuKM- du Hl mai 1030 seulement Cet intervalle de 4 années s'explique par ce fait que Chevreau séjourna en Suède <le lO".'' à lOoo, puis resia encore quelque temps à l'étranfe'er et ne rentra en France qu'en 1030. Nous avons vu (jue c'était aussi la raison pour laquelle le Philosophe moral, composé eu 1032, n'avait paru qu'en 1030.

2 1 es stances étaient à la mode depuis du Perron, liertaut >-\. Malherbe. Elles ont moins de prétention lyrique et de mouvement que les odes. Cependant on n'a pu encore nettement étai.Ur la différence quil y a entre les unes et les autres (\ M Allais Malherbe et la poèsw française a la /h, ,lu A I /' sierle, p. .193, note 1 el m' Souriàu ■ Krolulion (lu rers français au XVI/' sierle, p. 93. noie 3). \ .etor Hugo considérait ces ileux mots comme synonymes. Dans les unes comme dans les autres, CheVrean a fait entrer lalexandrin pour nue lionne pari Du reste, .1 a employé a peu près indifféremment les mots ode et stanc-s; en effet les stances a .M • de >ormanv,l e laSuze, que nous allons rencontrer ici, se retrouvent, avec le lilre d ode, dans le Cheiraeaiui (t. 11, l)p. ï<3-.S3).

3 Plusieurs des sujets traités l'avaient été déjà par Tristan rilermite(V. la thèse deMUernardinsnr cet auteur). L'ensemble forme, sans l'avertissement, la table des matières et l'extrait du Privilège, un volume de 228 pages in-18, édité chez .\ntomede Sommaville.

POESIES ihl

sont signalées par la .\ourelIe Biographie générale du docteur Hœfer '.

Plusieurs d'entre elles avaient été isolément bien accueillies, comme en témoigne Chevreau dans son Avertissement au lecteur, où il se plaint qu'on les ait imprimées (( en divers endroits » sans l'en avertir. La peine qu'il s'est donnée pour les composer » n'a pas été si grande que la gloire » reçue. 11 demande pardon de ses impropriétés, de ses fautes, et des erreurs d'impression, dont il indique les six « principales », en priant de corriger les autres.

Pour l'étude de ces Poésies, nous suivrons.l'ordre adopté plus haut dans l'indication des pièces qui composent le Recueil. Il nous semble rationnel.

I. Odes. — 1" A la Heine de Suède^. D'abord une invocation aux « sœurs du temps », aux (c Muscs », ces « Chastes filles du ciel ». Celle dont il médite le portrait leur a ouvert un asile, au lieu même d'oii elles étaient bannies. Elle sort d'un héros cent fois vainqueur ; de « Gustave », qui, ajoute emphatiquement le poète,

... reçoit plus d'autels pour en tHie le père, Que pour avoir dompté ses plus grands ennemis.

(V. 39 et 40.)

A la nouvelle de sa mort, les vaincus se soulevèrent ; mais «Christine», après avoir pris le sceptre, battit le Cimbre, le Germain,

Et, par leur propre sens, leur voulut enseigner Qu'un cœur comme le sien, et généreux et ferme. Avait appris à vaincre aussitôt qu'à régner.

Leurs efforts contre elle furent vains:

La guerre dans leur sang éteignit son flambeau.

Dès lors, on ne vit dans ses Etats

Que les Jt'iix. les Amours, la Paix et l'Abondance.

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