UKMARQÛËS SUR LES POÉSIES DE MALHERBE
une assiduité incroyable tout ce que nous' avons de beau des Anciens et Modernes ».
Ces détails nous sont communiqués dans un Acertissement au lecteur rédigé par Monsieur Le Rcre, ami de Chevreau, habitué comme lui du château hospitalier. Il ajoute qu'il s'est chargé de publier ces Remartjues, parce qu'elles contiennent une infinité do choses rares et curieuses, dont le Public peut tirer du plaisir et du service ».
La première édition des « Remarques sur les œucres poétiques de M. de Malherbe par il. Chevreau » parut à Saumur, chez Jean Lesnier, en 1600. Elle n'est pas accompagnée du texte même des œuvres poétiques de Malherbe et occupe 120 pages. C'est une critique, non unerééditiondes Poésies du Maître.
L'Avertissement au lecteur est précédé d'un Extrait du Pririlege du Roi, qui ne s'applique pas à cet ouvrage, puisque Chevreau ne fréquenta le marquis de Chandenier qu'à partir de 1636 ; mais qui, destiné au Recueil de Poésies de notre auteur, n'est cité ici que parce que l'enregistrement se fit en même temps pour les Poésies et les Remarques, le 10 mars 16.o6. L'Achevé d'imprimer n'est que du 3 août 1660. Le 14 septembre 1660, l'œuvre est mentionnée pour la première fois par Chapelain, qui la reçue de La Ménardière. 11 écrit cà Chevreau ' : « Si je n'ai point de grâces à lui rendre pour cela, j'ai un très grand remerciement à vous faire d'un ouvrage si digne de vous et si fort au dessus de moi. Rien que je l'ai reçu pendant une fièvre continue, qui m'a pris depuis douze jours et dont je ne suis pas encore quitte, je n ai pu m'empècher de me le faire lire et, si l'attention que j'ai eue à en considérer les beautés n'a pas avancé ma guérison, le plaisir qu'il m'a donné n'a pas peu servi à adoucir ma peine et m'a fait trouver de fort heureux moments dans de très fâcheuses heures de souffrance.
Cette critique, Monsieur, est la plus honnête qui se puisse faire. Elle ne va point à diminuer de l'honneur d'un si grand homme ; elle ne va qu'à instruire le monde par l'exemple de sa fragilité et à éviter quelques pas dangereux où il a bronché. Votre ordre et votre dicision m'ont semblé bonnes (sic). Vous avez fini parles conformités- qui se
1. V. Lettres de Jeun ClKipelain de l'Acailéraie française par Philippe Tuniizey de Larroqiie. Imprimerie nationale. 1880-1883, 2 vol., 2' vol., pp. %-'J7.
Il faut dire pourtant que « le 2i de mai IGGO », Chevreau remerciait déjà M. .\llard, chanoine de léylise de Saint-l'gald de Laval, pour sa flatteuse appréciation de ces Remarques. Vn certain nomhre d'exemplaires auraient donc été remis à quelques privilégiés, avant que lédition entière fut achevée d'imprimer.
2. C'est ainsi qu'on appelait les fniiliitions ou phis exactement les Similitiitlex, les Ressemblances entre différents auteurs ou différents passages et ici les Aiiirlui/ies entre Malherhe et ses prédécesseiu's ou ses c mlemporains traitant les mêmes sujets.
Irouvpiit entre qiu'lijucs-iine.s de ses expressions et celles des niu-iens el des modernes, soit que cela soit nrrivé par rencontre, soit que cela soit arrivé par imitation et vous avez fait tout cela avec tant de modération d'esprit, que les plus aveugles partisans de cet auteur, non pas même notre cher Monsieur de Gombervillc. n'auront pas le moindre sujet de s'en plaindre. Je voudrais seuleincnt que vous n'eussiez point examiné les Larmes de S. Pierre, lesquelles il m'a désavouées comme un avorton de sa jeunesse. En cITel, elles ne sont pas comprises dans l'édilion principale de ses œuvres et il pourra sembler à ceux qui ne vous connaissent pas bien, que vous l'aurez voulu condamner en ce qu'il avait déjà condamné'... Ce que j'aurais pu souhaiter de plus, pour l'instruction du public et pour votre propre gloire, c'est que vous eussiez examiné s'il avait satisfait à l'art dans le dessein aussi bien que dans l'exécution et si cette partie, si essentielle et si élevée au dessus de tout le reste, avait été maniée aussi heureusement que l'autre. Votre savoir si ex(|iiis et votre jugement si épuré se fût donné le plus beau champ et le plus glorieux du monde. Mais peut-être lavez-vous fait dans cette suite sur ce môme auteur depuis l'impression des Remarques '... »
Nous nous sommes décidés à une citation aussi longue, pour faire coniioitre tout d'abord, sur l'oeuvre, l'opinion d'un des contemporains les plus estimés et les plus inlhients. Eludions mnintennnl cette dernière.
\otre intention n'est pas de refaire pour les Ueniarques de L'.he vreau le travail accompli pnr M. Chassang pour les Ucnianiucx xur la langue franeaise de Vangelas. Nous ne voulons pas davantage étalilir une comparaison suivie entre l'œuvre de notre auteur et les Ohxerrntions lie Ménage, qui parurent six ans plus tard, fur Irx poésies de Malherbe. O rapprochement serait utile certes et rempli d'intérêt, mais dépasserait de lieaucoup les limites dans lesquelles nous sommes tenus de nous lestreindre. Nous nous bornerons donc à exposer rapidement les opinions successives de Chevreau sur les différentes parties de l'oeuvre poétique de Malherbe, en y joignant ç.'i et là des apiiréciations
1. Nnliins cepoiulaiil ([ui' (!lievrcau a eu soin, on maiiilo circonslaiii'o, iropposor au passa;;!' ilctirliii'iix de Mallici'lir qu'il cilail, un aulrc passage (lii le nirine autear l'ciiijait mieux la inènie pensée, plai;anl ainsi, d'une lue m délieale, reloge ,"i eôlé du lilànie. ll'aulre-; fois, il lui a opposé un pass.'ige ideuli<|iii> d'un antre auleur. piuir rnelire plus en ndief la justesse el l'iniparlialilé de son appi'éi'ialiou.
2. Il ne l'a pas fail à notre l'iiunaissauee. On sait d'ailleurs (pie rauliu'ilé di' .Mallieilie ne fut pas l'eeonuue avant lioileau, (pii rélèhiv eu lui l;i l'orme, mais uoji r<Higiualilé des idées on la viguenr de l'inspiratiou. Il'est ce (pi'oril ïail égaleiueiil Chevi'eau et .Mé-nage. qui luil né-gtigé le plan pcuir ne s'oeeuiier qui' di' l'expression.
REMARQUES SUR LES POESIES DE MALHERBE i?9l
personnelles ou empruntées à nos meilleurs écrivains; puis nous terminerons par un jugement (l'ensemlile sur CJievreau grammairien et eri tique en vers.
Au début se trouve un élot;c de Mulliei'be, qui nous surprend un peu. « Nous avons eu, y est il dit, plusieurs poètes en France ; mais nous n'en avons point eu jusqu'ici qui aient tourné plus délicatement les vers rpie les a tournés M. de Malherbe... Il a été le premier qui a réconcilié les Clràces avec les Muses ». Nous sommes accoutumés à reconnaître en lui un lialiile versilicateur, un artisan de style [)liitôt qu'un poète tendre et délicat. Si Icstîràces se sont réconciliées avec les Muses, c'est dans « l'élégant badinage » du (( gentil » Marot ; dans la mignardise alcxandrine, le pétrarquisme fleuri de Ronsard et de ses disciples ; non dans les vers réguliers, mais lourds; les strophes harmonieuses, mais froides du poète normand.
D'ailleurs, Chevreau reconnaît lui-même que, chez Malherbe, les Grâces ont été quelquefois « en mauvaise intelligence avec les Muses »; que celui ci n'a pas ôté toutes les pierres, arraché toutes les épines du champ ingrat que lui avalent laissé ses devanciers et qu'on ne saurait, étant donni les imperfections qui, de temps à autre, déparent son œuvre, l'imiter en tout. Il va le prouver par quelques exemples.
Alors commencent véritablement les nemarqites. sans que l'auteur tienne compte de la division en cinq livres alors adoptée pour les Poésies de Malherbe. Elles portent : I" sur les termes trop vieux ou trop BAS et sur ceux dont Malherbe change la skinm'ication ou semble ignorer I'l'sage; '2° sur les Particules et Adverbes dont il a peu de soin et qu'il oublie ou dédaigne, bien que nécessaires; 3" sur les Expressions peu. NOBLES et les Vers négligés. Des réflexions sur les Lieux communs et sur I'Imitation, en particulier chez Malherbe, suivies de quelf[ucs lignes de conclusion, terminent l'ouvrage.
Dès lors, le plan semble très net et bien proportionné. Chevreau cependant marche un peu au hasard, entremêlant, dans un certain désordre, les observations sur les mots, les expressions, les phrases ou les vers, et s'attachanl surtout à signaler ce qui est vulgaire, impropre, peu soigné ou obscur.
Toutes les citations, prose ou vers, sont en lettres italiques; les mots on expiassions, objet d'une remarque, sont tantôt en lettres italiques, tantôt en caractères différents, de manière à i)ouvoir se distinguer au premier coup d'ceil du texte environnant. L'endroit précis d'où sont tirées les citations est noté eu marge. Ces petits détails matériels prouvent que. par exlranrdiiiairc, on a mis une certaine coquetterie
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dans l édition des liemarqurs de Chevreau. On y reconnaît l'application d'un homme désireux de publier, aussi parfaite que possible, l'œuvre de son ami.
En ce qui concerne les Termes vielx ou trop bas, Chevreau signale, avec des exemples à l'appui, mais sans remarque :
Ores, Vergogne et Décergogné, Esbalement, Dédagne, Bailler et Itebailler. l'iteu.r, Angoisse, Meffait, Couanl, liamentevoir, Vitupt-re ei Kuer, auquel il préférerait Lancer, qui est « plus doux et plus beau ». Tous ces mots, en effet, employés au xvi'' siècle, commençaient à tomber en désuétude. On a repris piteux, méfait, angoisse, tergogne, ebattement, couard, cergogne: dans certains cas, bailler et ruer.
.Après quelques considérations sur l'emploi de la lettre r, pour « représenter les choses âpres, dures et fâcheuses», et sur le rfwtacisme, condamné par les Grecs elles Latins, ilsignale. encore sans remarque, Hemordrc, Dam, Acoir cesse, Change pour Changement, ()cieu.tpoiiïi Oisif, Malaise et Malceillance, Le Demeurant et An Demeurant, Départie, Orra, Contemplible et Contempteur, mots aujourd'hui délaissés, à part Change, Malaise et Malceillance.
A propos de Parentage, terme condamné, bien qu'il se trouve chez la plupart des auteurs da xvir siècle', il interdit les rimes NOR.MANDEsde Jupiter et ijuitter. philosopher et enfer, consumer et mer- ; comme, à propos de ruer' il avait interdit Hriare pour Briarée, Orphe pour Orphée, Thèse pour Thésée, Musc pour Musc'e^ et, « propos d'Astres, les expressions//(îYir et filer, aussi mauvaiscsqucHO» sujet à TenTm-ef^4qm\Qque. Ici quelques observations accompagnent les exemples, pour bien faire ressortir ce qu'ils offrent de défectueux et de répréiiensible.
Ainsi donc parfois, à l'occasion d'un mol qu'il ré[)udie, Chevreau