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CHEVREAU EN FRANCE

« quelques billets, qui tons avaient quelque chose de mignon et de fin, des traits d'histoire choisis, des réflexions, des maximes ' ».

Un enfant qui donnait de si belles espérances ne pouvait tomber en de meilleures mains. Chevreau lui inculqua une instruction variée et solide. Malheureusement il ne réussit pas à émanciper complètemeat son esprit, à secouer sa timidité naturelle, à en faire un homme. Anne- Louise-Bénédictine de Bourbon, petite fille du grand Coudé, « la petite grenouille », selon le mot de la deuxième duchesse d'Orléans % eut de l'ambition pour son mari. Devenue duchesse du Maine, elle le rendit (( petit et souple, dit Saint-Simon ', à force de le traiter comme un nègre ». Et pourtant son précepteur avait essayé, par tous les moyens, d'éveiller en lui l'énergie et la décision, l'habituant à répondre sur le champ avec une liberté absolue et stimulant son initiative particulière'. Il lui dédia, en 1GS6, Y Histoire du Monde qu'il venait de finir.

L'éducation du duc du Maine terminée, notre Loudunais resta auprès de lui en qualité de secrétaire des commandements. L'abbé Drouyn assure même qu'il fut choisi pour secrétaire des Etats, quand le jeune prince, le 29 mai 1()82, fut nommé gouverneur du Languedoc, ce qui élevait sa pension à 0000 livres. Chevreau convenait fort bien pour cet emploi ; car, déclare le Journal de Trécou.r\ o il joignait à une grande érudition tout ce qui est nécessaire pour vivre dans le grand monde. » L'auteur du Segraisiana lui reproche, il est vrai, de n'en avoir pas assez l'usage ; mais cette critique est étrange à l'adresse d'un homme, qui avait passé trois ans à la cour de Suède, séjourné auprès du roi de Danemark et du prince palatin, converti la seconde duchessed'Orléans, cette .\llemande si pointilleuse en tout ce qui touchait à son rang et à ses prérogatives. Tous les gens de lettres, au contraire, s'accordent

1. H'après l'abbé BoiiriU'Iol, il Jcmanda ù remplaeor Corneille à l'Acadénne en 1684. Il tut protecteur de r.U'adémie de Toulouse, reconnue, grâce ù lui, par le roi eu IGS8 et. en 1092, quand Lamoignon réforma les Jeux Floraux, il fut déclaré académicien-né.

2. V. Brunct. Correspondunce de la duchesse d'Orléans, ISiio, t. II, p. 3oi.

3. Mémoires, t. III, p. 437, année 1707. — Cf. Sainte-Beuve, (Causeries du Lundi, t. III, 207.) Née en 1676, elle s'était mariée en 1692 et mourut eu 1733.

4. Saint-Simon, qui n'aimait pas les bâtards du roi et qui contribua beaucoup à. faire choisir Philippe d'Orléans pour régent du royaume, à la mort de Louis XIV, malgré le testament du roi en faveur du duc du Maine, a dit de celui-ci (Mémoires VIIl, passim), qu'il était « avare, sans cœur, crevait de joie » à la mort de son père, etc. Ce jugement est partial. Il vaul mieux s'en tenir à celui de M" de Slaêl écrivant : « Ce prince avait l'esprit éclairé, fin et cultivé. Sa conversation, solide et enjouée, était remplie d'agréments, d'un tour aisé et léger ».

ij. Page 368, mars 1701. Il avait déjà écrit, pp. 366-367. « M. Chevre'au n'est pas de ces savants que l'étude rend sauvages et peu propres au commerce de la \ie ».

pour dire avec Michaud ' : Chevreau aimait la société et y réussissait par son esprit et la variété de ses connaissances.» C'est ce que reconnaissent notamment les frères Parfaict-, qui rendent hommage à ses lumières, à sa probité, à sa piété vraie, à ses talents dans les négociations et les usages du grand monde. C'était donc, en somme, un homme de bonne compagnie, à la fois poli et savant, austère et gracieux, n'ayant rien du laisser-aller, ni de la légèreté du courtisan ou de l'homme à bonnes fortunes ; mais en imposant plutôt par sa gravité et ses manières sérieuses, qui tranchaient un peu avec celles du temps et du milieu où il vivait.

Cependant Chevreau, s'adrcssanl nu duc du Maine', nous apprend qu'il avait eu la mine fière et l'humeur batailleuse dans sa jeunesse. On en reconnaît quelque chose dans le portrait-médaillon peint par Petitot et gravé par Gunst', qui se trouve à la première page de son Histoire du Monde, de ses Œuvres mêlées et de son Clievraeana\ Il y est représenté de trois quarts : le visage est ovale; les yeux vifs et clairs sont dirigés vers la droite avec une expression hautaine et dédaigneuse, due peut-être à la fréquentation des grands seigneurs, tels que le marquis de Chandenier et le duc de la Trémoille ou le duc de Liancourt. Le front paraît un peu bombé, assez large, malgré la perruque abondante et bouclée, qui le cache en partie, selon l'usage du temps et retombe sur ses épaules ; deux ou trois rides se trahissent par leur teinte plus sombre. Les sourcils sont assez longs et suffisamment fournis;

i. fliiii/riipliii' iiiurcrselle. ji. 30.'). Cl. Juiiiiiril ilc Trcfuu.r, pp. 300-307, mars 1701; (jEuvres mélces, iiilmiluctioii, l. I.

2. //isloire f/i'iirnile du lliràtrc friinçaix dr/iiiis xini iirifjiiic jux(iu'en /"j'y (Paris, 173i-17iO, l;i vol. in-12).

3. V. liillclx inélrx dans les (Faiii-cx mOlirs, p. l.'iO ot suiv., surtonl les 2' et i' billets. Il y ajcuile (|ne, bouillant el un peu fantasque, il était vigouren.x, leste et de bon appélit.

i. Petitot Jean, excellent peintre en émail, né à Genève en 1007, mort à Vcvey en 101)1, a fait les portraits de M"' de S!aintenon,de Christine, de M"' deMonlespan.il élail protestant. Ciunst, un j^raveur bollandais, serait né en 172i, si l'on en croit le DiclidiiiKvre (1rs (/rtivetirs uiiririis el inodenies de liasan (Paris I7S'.1, tome I, p. 2.'>.S), cl le l)U-lioiiiiiiirp universel /iisl(irii/iu\ rrilù/iie et hihlin;/rn/>liii/iii' édité chez Manie, frères (Palis, y éd., tmO, t. VIU, p. 17'.l). Celle date nous parait élrange. Comment Gunst, né seulement eu I72i, aurait-il pu praver un portrait pour des ouvrages publiés en 10'.I7 et IG'.18 ? Il doit y avoir coufnsion avec un autre Gunst, dont la naissance est marquée en 10.')7 par Aupusie llenunin. (Encijrliijiéilie des beaiir-iirls plaslif/iies, Paris, .lonvel. (pas de dale de publication) t 111, p. 20i7). Ce Gunsl serait né à Amsterdam et non à l.a Haye. Son portrait de Chevritau, affirme F. liasau {niifi-ni/e eilè, même volume, même page) est « la seule estampe que l'on connaisse d'après Petitot. »

!>. Nous donnons ce porirail en tèle de mdre ouvrage. On peut y voir ciunbien la duchesse Sophie, >inc des tantes d'Iilisabelh-Charlotle, exa.^érait en preleudanl qu'il était « plus laid qu'Ksope» (Cf. .\j'vèd(' liai'ipiiv Madame lacrr ila /■e(/eiil. p. ()8).

le nez. légèrement arqué et nu bout tombant, incline vers la gauche ; les deux narines, bien dégagées, sont franchement ouvertes, avec le cartilage qui les sëiiare nettement marqué. Les joues sont grasses ; les lèvres bien fendues, celle den bas assez proéminente. Pas de barbe ni de moustaches : tout homme qui se respecte n'en porte pas au xvii^ siècle. Une raie et deux gonflements de lachair témoignent d'un menton dodu, troué dans son milieu d'une fossette. Le cou est plein, sans être gros ni apoi)lectic|ue. L'ensemble, mâle et sévère, rappelle la figure du mnréclinl de \illars, son contemporain, avec une pointe d'ironie malicieuse et de pénétrante observation, qu'il devrait à certaines ressemblances avec Saint-Evremond et Leibnitz signalées par la duchesse d'Orléans.

Plusieurs années avant sa mort ', sentant ses forces diminuer, et désireux de consacrer le reste de ses jours à la pratique des devoirs du chrétien, cet homme, qui avait passé sa vie dans une perpétuelle agitation, sans pouvoir se fixer nulle part, retourna dans son pays natal, à Louilun, pour y attendre sa dernière heure dans la retraite, tout en entretenant un commerce de littérature avec un grand nombre d'hommes illustres, ainsi qu'en témoignent ses Œurres mêlées et son f'/icrracoHa, qui datentde cette époque! 1697-1700). L'abbé Drouyn, étant allé le visiter en septembre 1700, dit - « qu'il fut obligé de faire allumer du feu par le midy. tant il lui restait peu de chaleur naturelle ». « 11 est vrai ajnule t-il. i|uil nous avait tenu compagnie à M. Rousseau ' et à moi. dans sa bibliolhèque. une bonne heure. Il étudiait encore quatorze heures par jour. En effet nous le trouvâmes lisant dans sa salle. Il était fort bien logé, avait une belle bibliothèque de livres et de belles-lettres pour la plupart. Il était toujours fort proprement habillé '. Il était là, retiré seul, sans compagnie. Il nous dit qu'il avait pour vingt mille livres de fleurs de toutes sortes et des plus rares dans son jardin. »

1. Vin^l ans, il'apivs le Juiinial Je Trériiux (mai-s 1701. p. .%") et le .l/erriire f/iiliiiil (mars 1701. [i. I'.)). Copendant il envoie encore des hillrix im-ln- au duo du .Maine, de Versailles et de Clagny,en 1083 cl 1684 (18 mai).

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