II. — La Suite et le Mariage du Cid
Traiii-C'otiii'dii' i 1631 1
« Le prodigieux succès du Cid, produisit, disent les frères Parfaict, l'envie et l'émulation chez la plupart des poètes contemporains '^ ». Chevreau fut un des premiers à marcher sur les traces du grand Corneille. C'est en 1637 qu'il (it représenter la Suite et le Mariage du Cid, tragicomédie, dont le privilège date du « dernier jour de juillet ' » et l'Achevé d'imprimer du dernier octobre 1637. Or, l'œuvre de Corneille avait probablement été jouée fin décembre 1636, et IWchevé d'imprimer portait la date du 2't mai 1637 '. On voit que notre auteur n'avait pas perdu de temps.
Chevreau se rendait bien compte d'ailleurs de son audace. Dans sa Dédicace à Madame la duchesse de LoiTaine, il s'excuse, toujours dans le même style hyperbolique alors employé, d'offrir un tel ouvrage à une Altesse si remplie de perfections et d'une maison si illustre. 11 a voulu « être téméraire " et il se tient pour le plus glorieux homme du monde d'avoir pu faire agréer << à la plus vertueuse princesse » de son éqoque l'expression de sa très humble obéissance.
Cette dédicace est signée seulement d'un C ' ; non, croyons-nous dans l'espoir qu'on s'y trompât et qu'on attribuât la pièce à Corneille ; mais par modestie et juste sentiment de son infériorité. C'est également par modestie sans doute que Chevreau a suivi Corneille presque pas à pas, convaincu qu'il ne pouvait avoir de modèle plus parfait.
La pièce de Chevreau commence immédiatement où finit le Cid de Corneille. Les personnages sont les mêmes, saut un page de l'infante, qui a été supprimé et, naturellement, le père de Chimèue, qui est mort.
1. V. notammpiil, l'iiourles défauts ; Act. I, se. II, v. 2ol-2,"ifi; act. II, se. II, v. 362- 304, 468 ; se. III, v. 40;i-.'iO3 ; aot. III, se. III. v. 774-783, 822, etc. ; 2" pour les qualités : .\el. I. se. II, V. 201-210; act. II, se. I, v. SiiO ; se. II, v. 3oI-3uO ; aet. III, se. V, V. 909-923, 933, 9iO, etc.
2. V. p. 364. On ne fait de « Siiilcx » qu'aux œuvres chaudement accueillies.
3. Il est, comme celui de la Lucrèce romaine, « octroyé » au marchand libraire Toussainl-Quinet.
4. Pour tout ce qui a Irait à ^œu^Te de Corneille, on consultera avec Irait le petit ouvrage de M. A. Gastê : La Querelle du Cid (Rouen, Cagniard, 1894), qui fournil des renseignements nouveaux et précis, à côté de ceux que nous devons à M.\l. Faguet, Hémon. LaiToumet et l'etit de .luUeville.
3. On la retrouve dans les Lettres nouvelles de Chevreau (LV, pp. ,309-313).
Le lien de l'action n'est pas indiqué. C'est le même que pour le Cid de Corneille'. Chaque acte, comme pour Lucrèce, est précédé d'un argument.
ANALYSE DE LA PIÈCE
Acte I. — Rodrigue déclare à Chimène qu'il va partir combattre les Maures, selon la volonté du roi.
Les Maures derechef tachent de nous coinhattre Mais il faut employer ces mains à les abattre, Et montrer, s'il se peut, que je suis généreux Et prudent à l'égal que je suis amoureux -.
(Se. L V. 3-fi.) Il veut
Dessus leur sépulture assurer la couronne, EloulTer leur orgueil, rabattre leurs elTorls Et qu'un seul bras de mer engloutisse leurs corps.
(Se. L T. 8-tO.)
Chimène déplore l'insolence des Maures, de ces « hydres », dont les tètes coupées renaissent sans cesse plus nombreuses. Rodrigue la rassure. Cependant elle ne peut s'empêcher de gémir et de craindre pour celui dont la gloire a si malheureusement commencé. Elle aime Rodrigue, mais ne saurait oublier la mort de son père et rougit épouvantée de son amour. Elle s'enfuit précipitamment. Rodrigue, d'abord désespéré, fait appel à sa valeur et part contre les ennemis.
Celte scène, qui nous apprend que les angoisses et l'amour réciproque de Chimène et de Rodrigue n'ont pas cessé, est écrite dans un style maniéré et parfois obscur ou trivial (se. I).
Il en est de même de la scène suivante, où l'Infante déclare à sa sut vante Léonor que son amour secret pour Rodrigue a besoin d'éclater" et danslaiii", où Chimène témoigne son ennui à Elvire.
De deux extrémités mon âme est combattue : Cet amant me fait vivre et cette ombre me lue.
(Se. III. V. Î1I-Î12.)
1. Avec, en plus ici, la prison, dans laquelle Cliimène vient trouver Rodrig:\ie h l'acte V. On sait que la scène, dans le Ciil. était quailni|)lo : d"un coté, le palais du roi partagé en salle du conseil et appartement ilc l'Infanle ; de l'autre, la maison de Chimène, palais et maison ouverts aux yeux des spectateurs ; entre les deux, une place publique et les rues de Séville, où se passe l'action. C'est le système de décoration multiple du moycn-àge. mais simplifié et restreint, pour s'adapter aux dimensions plus réduites du lliérilre au xvn' siècle.
2. Le vers 3 semble iuiliquer que les Maures, après leur première défaite, n'ont pas quitté le pays et préparent une nouvelle invasion. Cela peruu'l à l'auteur de respecter les trois unités, qui auraient été trop manifestement violées, si Itodrigue avait dû, comme le lui ordonnait le roi dans le Ciil de Corneille, reporter aux Maures, chez eux, la guei-re qu'ils venaient de faire aux Espagnols, .\insi se trouvent sauvegardées, par un léger changement, les règles alors prescrites au théâtre.