‹ Urbain ChevreauChapitre 61 sur 371 · Vers · texte numérisé non relu

Vers

Entre chacune des trois scènes, le théâtre reste vide et les personnages se croisent sans se voir.

Acte IL — Don Arias, gentilhomme de Castille, vient annoncer au roi que les Espagnols ont été battus. Don Fernand se désole el, en vers assez convenables, mais d'une rare banalité, déplore son destin, le néant des grandeurs, la vanité de la fortune'.

Mais, qu'a dune fait Rodiigue ?

(Se. I, 369.)

demande-t-il inquiet. Il a lutté vaillamment, répond Arias, et il attend des renforts pour vaincre ou mourir. On peut compter sur lui, ajoute don Diègue. Il est mon fils ; je lui ai transmis ma valeur en héritage ; il fera ce qu'autrefois j'ai fait; sa force remplacera ma faiblesse; il achèvera ce que j'ai commencé -. Le roi se rassure et s'apprête à donner à Rodrigue l'aide qu'il réclame (se. I). Us se retirent tous les trois.

Arrivent l'Infante et Léonor. Ne pouvant avec justice (( immoler » Chimène à sa haine, l'Infante veut profiter de la mauvaise nouvelle récemment apportée, pour persuader à sa rivale que Rodrigue est mort déshonoré -, captif, et ainsi causer un trépas qui lui assurera la possession de celui qu'elle aime. Elle envoie à cet effet sa confidente (se. II), puis se retire. Survient don Sanche seul. 11 se reproche le dessein honteux qu'il a formé de profiter de l'absence de Rodrigue pour se faire aimer de Chimène, mais il est incapable de résister à sa passion. Il compte d'ailleurs triompher assez facilement de la résistance de Chimène et se déclare prêt à mourir, si ses feux ne sont pas partagés (se. III).

De son côté, Chimène, à qui Léonor annonce faussement la mort de Rodrigue, demande où il a succombé, pour se tuer à son tour et partager son tombeau. Elle refuse toute consolation et renvoie Léonor avec Elvire (se. IV). Restée seule, elle exhale librement ses plaintes en sept

1. Do même que uous avons indiqué comment le Ihéàtre n'est vide qii'en apparence, nous avons di'JH dit ce qu'il faut penser de ces aiihorismes que l'on trouve en granii nombre dans les tragédies du temps (V. Lucrèce).

Uuant a. l'entrecroisement des personnages, il tient à la décorallon mnlliple alors employée.

2. C'est un peu le compliment de don Uirgue à don Gorraas. dans la pièce de Corneille, pour le flatter et l'apaiser, à l'issue du conseil, où le roi don l'ernand avait choisi le premier, au lieu du second, comme gouverneur de son fils (.Vcle I, se. IVj.

;!. C'est ainsi que, pour amener Lucrèce à écouter sa passion, Sexte, dans la pièce précédente de Chevreau, essaye de lui faii'e croire, par Maxime son confident, à la trahison de Cnllatin (acte II, se. IV et acte III, se. I). Il est perrais.de trouver artificiels, et par suite discutables, sinon repréhensibles el faux, ces procédés d'invention.

stances d'un beau mouvement lyrique '. Le devoir va faire place à l'amour. Elle pleurera assez pour en mourir. La disparition de son père et celle de son amant lui ont enlevé toute espérance, lui ont brisé le cœur; la mort saura les rassembler. L'honneur, comme l'amour, aura causé son trépas (se. V).

Acte III. — Vainqueur, grâce au renfort envoyé par le roi,, Rodrigue manifeste à l'un de ses gentilshommes, don Alouse, son intention de poursuivre la défaite des Maures. Don Alonse est d'avis qu'il vaut mieux rassurer au plus vite le roi. Ils partent dans ce but (se. 1).

Cependant Léonor, bourrelée de remords pour avoir, sur l'ordre de sa maîtresse, trompé Chimène, refuse de lui continuer ses services coupables. L'Infante s'en irrite, mais se déclare prête, malgré tout le courroux du roi, prévenu sans doute par sa suivante, à disputer Rodrigue à Chimène (se. II). Le roi, après avoir félicité Rodrigue de sa victoire lui demande le récit de sa rencontre avec les Maures-. Ceux ci ont d'abord été victorieux ; les chrétiens, saisis d'une terreur panique, allaient être massacrés sans les ténèbres de la nuit; mais, soudain, tout a changé, grâce au secours envoyé par le Souverain : les ennemis ont été taillés en pièces et leur chef a péri, après avoir rappelé, dans quatre strophes de quatre vers octosyllabiques, le néant des grandeurs humaines (se. III). Tout ce passage est bien écrit, plein de mouvement, un peu gâté, à la fin, par la banalité des sentences morales et la nécessaire intervention du roi pour amener la défaite des Maures. Cependant Chimène, « le visage blême », repousse les consolations d'Elvire et, croyant Rodrigue mort, veut se tuer. A la vue de Rodrigue, qui n'a pas quitté la scène en

1 . Os sluiirrs oui sept vers chacune ; les trois premiers, le cinquième l'I le septième de douze syllabes ; le qiialrièiiie et le sixième do huit. Les quatre premiers vers sont il rimes alternées; le cinquième rime avec le quatrième; les deux derniers riment ensemble. De même, les slances de Rodrigue terminaient le 1" acte, dans le Ciil do Corneille, pour exprimer le cruel antagonisme de l'amour et de l'honneur. Celte sorte de monologue en couplets lyriques, déjà employé par Rolierl (ilarnier, se maintint jusqu'au delà de la première moitié du xvn' siècle. On en tronve dans Corneille (/« Veiit'e,lt Siiimnli', A/<-(lfe, le Ciil, Poli/nirti'). liacine ne s'en servit qu'une fois, au début, dans sa Thrhaiile cl. V(dtaire le félicite d'avoir senti « que cette mesure, différente de la mesure em))loyée dans la pièce, n'était pas naturelle ». Cependant celte substitution d'un langage plus animé, plus chantant, au style et au rythme ordinaires peut avoir sa vérité et sa convenance; elle prèle aux crises de Fànie des accents plus profonds et plus touchants. Les stances de Hodrigue et de Polyeucte ont bien contribué à caractériser ces deux nobles fignrcs. Ici elles rendent plus vive l'expression du trouble cl du désespoir de (Chimène. Nous rencontrons des slances dans toutes les pièces de Chevreati et chaqini fois elles servent à augmenter le paihétique.

2. Comme dans le Ciil de Corneille (.\cte IV, se. lit, v. I2.')7-I;i2fl), mais avec cette différence que le l'ole do IVodrigue est ici amoindri puisque, vaincu d'abord, il lui faut de nouvelles Iroupi's pour reuip(U'ler la victoire.

même temps que le roi, elle se figure d'abord apercevoir son ombre et laisse éclater son amour. Désabusée, elle redoute l'Infante, sa rivale, qui lui a fait annoncer faussement le trépas de son amant. .Mais c"est celui-ci qui a le plus à craindre (se. IV), car don Arias vient le mander de la part du roi irrité (se. V).

Acte /r. — La colère du monarque est motivée par Tamour de l'Infante pour Rodrigue. Il y voit, ainsi qu'il le déclare à Léonor, une honte et un danger, si Rodrigue répond, comme l'insinue la suivante, aux avances de sa maîtresse (se. I). Quand Rodrigue se présente, il lui adresse de vifs reproches. Le héros proteste de son innocence et de sa fidélité. Il consent, pour éclairer le roi, à simuler de l'amour pour l'Infante (se. II). Celle-ci arrive. Elle est agréablement surprise de voir Rodrigue répondre à ses avances et se déclare prête à sacrifier pour lui le Roi, l'Etat et sa propre vie (se. III). Le roi éclate alors, reproche à tous deux leur ingratitude, et, après avoir voulu donner son sceptre à Rodrigue, sa couronne à l'Infante, se ravisant soudain, fait saisir le jeune guerrier, malgré ses protestations menaçantes. Il permet toutefois à don Diègue et à Chimène de le visiter, mais en maintenant sa résolution de le faire périr (se. V). Chimène, restée seule, se désole devant la perte de son amant, l'ingratitude du roi et son propre malheur (se. VI). Elle congédie don Sanche, qui essaye de la consoler en lui reprochant ses pleurs et sa solitude (se. VII) ; elle l'engage même, avant de se retirer, à ne plus lui parler de son amour.

Acte r. — Dans des stances', aux termes à peu près semblables, Rodrigue et Chimène expriment, dans la prison, leurs feux, que la tyrannie du roi ne saurait éteindre (se. I). Don Arias vient apporter la grâce de Rodrigue qu'a obtenue le peuple révolté ; mais le héros refuse cette grâce, bonne pour des criminels, et s'emporte contre les craintes sanguinaires des souverains en général, de don Fernand en particulier. Apprenant alors que celui-ci a reconnu son erreur, il rappelle à Chimène que le moment fixé pour leur mariage est arrivé et obtient d'elle la promesse de ne plus s'opposer à cette union, qui dépend désormais « des volontés du Roi » (se. II).

Mais, de son côté, l'Infante a promis à don Sanche de l'aider à conquérir Chimène (se. III). Persistant toujours dans son attachement pour Rodrigue et heureuse de le voir moins insensible (se. IV), elle engage Chimène à ne plus songer à lui; car, non content de l'avoir

1. Ces stances, au nombre de huit, sont formées chacune de huit Vers de huit syllabes, saul le septième, qui est de douze.

privée de son père, il ne l'aime plus (se. V). Trompée d'abord par les paroles équivoques de Rodrigue, Chimène le croit en effet infidèle (se. VI)'; mais, bientôt rassurée, elle se retire joyeuse, en voj-ant venir don Sanche (se. VII). Ce dernier, désespéré, tire une seconde fois l'épée contre Rodrigue": il est une seconde fois désarmé (se. VIII. A la nouvelle de cette défaite et aussi de la feinte de Rodrigue, qui n'a cessé, malgré les apparences, de brûler pour Chimène, l'Infante, furieuse d'avoir servi de risée, jure de tuer sa rivale (se. IX). Justement la voici, précédée par le Roi et conduite par don Diègue. Don Fernaad invite Rodrigue à se réjouir, Chimène à contenter ses vœux et, malgré les timides protestations de celle-ci, on pressent que leur union va s'achever. Quanta don Sanche et à l'Infante, ils se résignent, quoique avec peine, à voir leur flamme méprisée (se. X). La pièce se termine par ces vers, où le Cid exprime d'une façon assez maladroite de beaux sentiments.

Grand roi, tous mes travaux ont eu leui- iiiconipense

Et, si j'en demandaùs, je ferais une ofTense.

Tous les biens désormais me seront superflus,

Car, après celui-ci, je n'en demande plus.

Madame, vos bontés m'oient des mains des Parques

Et me font plus heureux que les plus grands monarques.

Je méritais sans doute un sort moins glorieux ;

Je m'estimais par tout indigne de vos yeux.

Hélas ! voire pitié, dans un si grand orage.

Me présente le porl où j'ai craint le naufrage.

Vous en êtes louable et c'est ressusciter

Que de donner la vie alors qu'on peut l'ùter.

(Se. X, v. IG48-lb59.)

1 II dit, entre autres clioses à l'Infante (Acte VT, se. VI, v. Ii9i>, ioll et 1519). Vous saurez à la fin que je suis dif^ne amaul

C'est ce vers mal interprété, qui cause l'erreur de Cliimène, qu'elle répète plusieurs fois (6 fois) à Rodrigue et sur le sens duquel il la désabuse à la fiu.

Vous n'avez pas sujet de vous niellre eu courroux ; Ce que je lui disais je i'euleudais de vous

(.\cle v, se. vil, V. 1530-1531).

2. Il s'est déjà battu et a été désarmé une première fois dans le Cid de Corneille, mais ici sa nouvi-lle provocation csl motivée par le désir de mourir et de terminer ainsi son tourmriil aiiidureux. On peu! s'élcmiier de voir le relij:ioux Chevreau introduire ici un duil. Il fallail (pi'il le jugi'.U liicn nécessaire à la réussile de sa pièce et légitimé par l'exemple de sim prédécesseur, pour oser faire appel à ce moyen d'action, au moment oîi, malfiii' les édils et les exécutions de Iticlielieu, sévissait la folie du duel, condamnée égulemi'iil [lar l'K^lise.

Tout bien pesé, la seconde partie du titre de la pièce n'est pas exacte ; car, si l'œuvre est bien La Suite du Cid, son Mariage ne se célèbre pas. Chimène n'y est pas absolument opposée, mais elle fait encore au roi des objections. On entrevoit seulement, comme dans le Cid de Corneille, sa conclusion prochaine, immédiate même, si l'on veut; mais le consentement de Chimène n'est pas formulé. Chevreau a dû reculer lui aussi devant un dénouement peu moral et inacceptable pour le public français de ce temps '.

Nous ignorons l'accueil qui fut fait à la pièce par le grand public. Mais, étant donné la popularité du sujet et les quelques qualités de l'œuvre de Chevreau, il dut être favorable-.

CARACTÈRES

Rodrigue, dans la pièce de Chevreau comme dans celle de Corneille, aime éperdument Chimène. « Puisque le roi le veut » et que les Maures vaincus recommencent pourtant leurs attaques, il partira repousser de nouveau l'invasion qu'ils tentent en Espagne. Peut-être qu'à son retour Chimène sera moins rigoureuse et pardonnera le meurtre qu'il a commis. C'est pour mériter ce pardon qu'il se couvrira de gIoire\ Car, s'il est un amant désespéré, il est également un guerrier valeureux, digne du nom de Cid, que lui ont donné les ennemis. Avec quelle emphase juvénile, il raconte au roi le combat livré contre les Maures, le massacre terrible, la défaite sanglante et la fuite éperdue des Espagnols, heureusement arrêtée par la nuit' ; enfin, le jour suivant, la victoire qu'a décidée l'arrivée des renforts. Les strophes lyriques, froides et banales pourtant, débitées par le chef infidèle sur le peu de stabilité de la fortune, ajoutent encore par le contraste à l'effet de ce morceau épique, qui fait songer au passage identique du Cid de Corneille, sans l'égaler pourtant. Fier de l'attachement de Chimène, Rodrigue ne feint de l'amour pour l'Infante qu'en vue d'éclairer le roi inquiet. L'ingratitude de ce dernier i'étonne sans l'abattre et sa persévérance amoureuse est récompensée par la perspective prochaine de son union avec Chimène, qui s'en remet

1. Il s'est contenté de le laisser clairement entendre par les paroles de remerciements que Rodrigue adresse au roi et à sa maîtresse et qui terminent la pièce.

2. L'œuvre compte dix personnages tous empruntés à Corneille. Elle a 1659 vers: 306 au 1" acte ; 29.j au 2" ; 308 au 3' ; 319 au f ; 431 au o*. Le 1" acte comprend 3 scènes ; il y en a 3 dans le second ; ii dans le li'oisième; 7 dans le quatrième et 10 dans le cinquième.

Page 1