‹ Urbain ChevreauChapitre 80 sur 371 · V. acte IV, scène III, v · texte numérisé non relu

V. acte IV, scène III, v

5. Ces recommandations fixent le moment où commence l'action. Sophronie vient d'être unie à Gésippe ; on est au soir et son époux va bientôt la rejoindre. VoUà pourquoi elle consentira à recevoir la nuit auprès d'elle Tite, qu'elle croit être Gésippe. Sans cela, sa conduite serait étrange et même inexplicable.

6. Aristide étant parti aussitôt après ses recommandations à sa fille, il semble que la deuxième scène aurait du commencer alors (v. Il) : il n'en est rien.

Cependant Tite aimait également Sophronie ; de là sa tristesse et son envie de mourir, que proclame légitime, après l'avoir condamnée, son confident Straton, dès qu'il en connaît la cause (scène II). Mais Gésippe, son ami et son rival, survient sur ces entrefaites. Il les trouve l'épée à la main. Après quelques explications assez obscures, Tite se décide à avouer qu'il brûle i)Our Sophronie et qu'il est décidé à se tuer, s'il ne l'obtient. Gésippe hésite tout d'abord entre son amitié et son amour, mais enfin l'amitié l'emporte. Il introduira Tite la nuit auprès de Sophronie, écrira une lettre à celle-ci, puis partira en voyage. Ce manque de foi paraît de funeste augure à Straton, tandis qu'il comble de joie son maître, incapable de résister à sa passion (scène III').

Acte II — Voyant dans sa chambre, auprès d'elle, Tite, an lieu de Gésippe qui l'a abandonnée, Sophronie exhale violemniînt son dépit et jure de se venger du parjure. Sa colère augmente contre Tite, lorsqu'elle apprend qu'il est venu la trouver sur le conseil de son ami et que l'amitié seule a éloigné d'elle son amant désespéré. C'est ce que lui dévoile une lettre en deux strophes de six vers, que lui remet Tite confus et inquiet.

Elle accable ce dernier d'invectives et de reproches ; puis, arrivée au paroxysme de l'exaltation, appelle Dorisse, son père et le « Monarque descieux» à son secours. Dorisse accourt^ et s'étonne de l'attitude silencieuse et embarrassée de Tite (se. 1). Aristide, également accouru à l'appel de sa fille, lui demande la cause de sa douleur et de ses larmes ; celle-ci se contente de répondre qu'elle n'espère de consolation que dans la mort. Tite alors raconte au père la passion qui allait causer son propre trépas, quand son ami Gésippe, afin de le sauver, se « rendit infidèle » et l'introduisit, la veille au soir, chez celle qu'il désirait. Le mal est fait ; à présent, il ne reste plus, pour sauver 1 honneur, qu'à les unir tous les deux. Aristide est vexé d'avoir servi de jouet à Gésippe et Sophronie ne songe qu'à se venger de Tite. Mais celui-ci se jette à leurs pieds et réussit à toucher le père, qui veut pourtant, avant de répondre, aller prier les dieux, tandis que sa fille se désespère encore et que Tite se félicite de son audace amoureuse (se. II). Tous s'éloignent. Arrivent Straton et Fulvie, sœur de Tite. Le premier annonce à l'autre que

i. Sur l'invitiilion de Tirsippo, Straton .-i'cst déjà retiré un peu auparavant.

2. Ici dcvrail wimmencfr une nouvelle sténo. Cependant, eomrao horisse couchait sans doute à cùté de sa maîtresse, dans une cluunlire (jui n'en n'éluit séparée (pie par une simple lapisserie, Chevreau a cru inutile, à l'ei^eniple de bien d'autres auteurs de son leuips, de uianiuer ce cliangemenl île lieu.

son frère est l'heureux possesseur de Sophronie. Gésippc la lui a cédée par amitié; puis, après avoir juré de mourir, est parti à la prière de Straton, affronter les périls sur une terre étrangère. A cette nouvelle, Fulvie laisse éclater tout à coup un violent chagrin et se retire, en annonçant qu'elle mourra de regret. Sans que personne en sût rien, elle aimait éperdument Gésippe.

Straton reste confondu devant cet éclat et, dans son dépit, lance ce blasphème contre la divinité :

Ah 1 je vois maintenant, depuis cette aventure, Que si Rome a des dieux, ce n'est lien qu'en peinture'.

(Se. III, V. 66Î-668.)

Acte m. — Aristide conseille à sa fille d'obéir aux dieux, qui l'ont ainsi voulu et d'accepter son nouvel amant, dont l'ardeur est si forte. Sophronie comprend bien que tel est le devoir d'une femme sage, puisque Tite s'offre à réparer le tort qu'il lui a fait et à lui rendre l'honneur, (( après l'avoir détruit » ; mais elle ne peut s'empêcher de songer à la perfidie de Gésippe, qui l'a exposée à être déshonorée sans compensation, si Tite n'avait pas consenti à l'épouser (se. I). Enfin, après avoir blâmé le moyen employé par Tite pour la surprendre et supplanter son rival, elle accepte, par nécessité, de s'unir à lui. Sophronie s'est résignée, Aristide et Tite sont heureux de sa résolution (se. III); mais Straton est désolé, car il meurt pour Fulvie, qui ne songe qu'à Gésippe, insensible, pense-t-il, à son amour (se. III). Il fait part de son désespoir à celle qui en est la cause, mais dont le malheur est, comme le sien, d'aimer qui ne l'aime pas. Elle s'en veut de son indifférence pour Straton, alors que son propre feu a pour objet une personne absente ; mais elle ne peut prononcer » les deux mots », que Straton sollicite pour mettre fin à son tourment (se. I^')^ En face de ces deux douleurs, inconsolables, semble-t-il, nous assistons à la joie débordante de Tite, à qui Sophronie vient de promettre tout à coup un amour éternel (se. V).

I. Ici, comme clans I.ucrcce, le blasphème s'explique par le peu de respect de (Chevreau pnur les dieux du paganisme, que cependant il s'est cru obligé d'introduire daus la pièce chrétienne de la Suite du Cid, comme nous l'avons vu. ■2 II lui a dit :

Vous Oies mon ténioiii. ma partie et mon juge Et vous ne voulez pas que deui mots seulement. Soulageant vos douleurs, finissent mon tourment.

(.\cle 111, se. IV, V.9IÛ-918.) Quels sont ces deux mots qu'il implore ' Peut-être Aimons-nous ou Unissons- no us. Le passage est entortillé et obscur.

Acte IV. — Ciésippe, seul, cxlialo son chagrin en six strophes lyriques ' où il implore inutilement la mort des implacables destins, des dieux aveugles et sourds. II n'a plus d'espoir qu'en Tile, son ami (se. I). A peine s'est-il retiré, que Sophronie arrive avec Fulvie. Toutes deux se disent heureuses de la façon dont ont tourné les choses. Sophronie vante les qualités de Tite, dont elle est enchantée ; Fulvie célèbre Gésippe à son tour, mais regrette son absence (se. II). Tite, en se rendant au Sénat où il est attendu, leur adresse quelques paroles de tendresse, puis tous disparaissent (se. III). Entrent alors en scène deux voleurs, qui vantent à qui mieux mieux leur courage ; le second feint pourtant d'être inquiet au sujet du dernier vol qu'ils ont fait ensemble et envoie son complice s'informer de ce qui se passe au dehors (se. IV). Pendant qu'il est absent et que Gésippe, devant la grotte des voleurs, se plaint amèrement de l'ingratitude de Tite, qui l'a congédié comme importun (se. V), le brigand, demeuré au gite, soustrait du récent butin un bracelet, un collier, des diamants (se. VI). Accusé de fourberie-par l'autre voleur, il se bat avec lui, mais est tué. .\u moment où il tombe, son meurtrier, se sachant poursuivi et apercevant Gésippe, se sauve au plus vile (se. VII,). Celui ci est ravi de l'occasion qui s'offre de passer pour l'assassin et de finir ainsi sa triste existence (se. VIII). En effet, le prévôt survient avec ses gens et l'arrête sur le propre aveu qu'il fait lui même de son crime (se. IX). Tout cela est bien romanesque.

Acte r. — Straton annonce à Fulvie que, dédaigné par elle, il ne lui reste plus qu'à mourir. Elle ne cherche nullement à le consoler et ne parle que de son amour pour Gésippe, à qui Straton lui souhaite de

devenir également

...un objet d'iiorreur et de aiépii-s-

(Sc. I, V. 1278.)

De son côté, Gésippe est désolé que l'aveu de son crime ne lui ait pas encore valu le trépas et persiste à vouloir mourir (se. II). Cependant le voleur meurtrier est poursuivi par le remords. Sa vie est empoisonnée par le souvenir de ce qu'il a fait et, décidé à ne pas laisser condamner

i. Acte IV, scène I, v. 96u-l(K)'ï. Ces six stroplies ont cliaeune sept vers, le quatrième et le sixième de huit syllabes; les cinq autres de ilciuze. Le i)i'emier rime avec le troisième; le deuxième avec le (luatrième et le cinquième. Les deux derniers riment entre eux.

'2. Il semblerait qu'une nouvelle scène dût commencer au vers 1267, au moment où l'ulvie, aiirès avoir demandé à Straton de ne plus l'aimer, se retire, le laissant désespéré. Mais, ainsi qu'il a déjà été dit, le lieu ne changeant pas, Chevreau n'a pas cru devoir ajouter une scène à la iirécédenle et a confondu ce ijui suit avec ce qui précède.

un innocent, il part se dénoncer au Sénat (se. III). Celui-ci vient précisément de se réunir pour juger Gésippe, et Antoine a ouvert la séance, en invitant l'assemblée à bien réflécliir sur le sort d'un homme résolu à mourir. Luculle croit Gésippe coupable et digne de la mort qu'il souhaite. Tite est du même avis ; il va même jusqu'à prétendre que le salut de Rome est intéressé, comme la réputation du Sénat, à la punition de l'assassin. Mais, lorsqu'il a reconnu dans celui-ci son ami, il condamne la précipitation de son jugement et veut l'arracher au supplice. Gésippe accueille mal ses protestations d'amitié et de dévouement, dans lesquelles il ne voit qu'hypocrisie ou raffinement de cruauté. Tite alors, désespéré, se tombe à ses genoux et déclare aux sénateurs surpris qu'il est lui-même le coupable cherché. Cependant Gésippe persiste à s'accuser. En face de ce combat de générosité, Antoine est perplexe ; Luculle croit toujours à la culpabilité de Gésippe, à qui pourtant le prévôt rend témoignage. Tout le monde est dans l'embarras, lorsque le premier voleur vient se dénoncer et raconte comment et pourquoi il a tué son compagnon. Antoine se laisse aussitôt convaincre, pardonne au voleur qui, par son aveu, a sauvé les deux amis et demande à Gésippe pourquoi il avait voulu mourir. Gésippe déclare que c'est le désespoir de s'être vu repoussé par Tite comme importun, qui le portait à agir ainsi. Tite l'engage alors à oublier des malheurs passés et lui offre la main de sa sœur, que celui-ci accepte avec joie. Antoine termine la pièce, en invitant chacun à prendre part au plaisir de ces deux parfaits amis (se. IV).

Ce trait d'amitié avait été souvent raconté, notamment par Boccace dans son Décaméron^ et, auparavant, sans remonter à l'antiquité, par plusieurs autres. Plus tard, ce fut encore le thème de beaucoup de récits sans importance pour nous '.

CARACTÈRES

Gésippe est un jeune Romain, qui a épousé le matin même celle qu'il aimait. Le soir du mariage, il apprend qu'il a un rival dans son ami Tite. Par un admirable sentiment de générosité, il lui cède sa femme Sophronie. C'est un noble co^ur. qui n'hésite pas à se sacrifier pour sauver un être cher, montrant qu'il met l'amitié au dessus de tout, même de l'amour'. Ce n'est pas qu'il aime peu Sophronie. .\u contraire,

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