‹ Urbain ChevreauChapitre 90 sur 371 · VIII. — Hydaspe · texte numérisé non relu

VIII. — Hydaspe

Tra<jé(lie llôiô)

Nous avons déjà dit, à la biographie de Chevreau, qu'on lui attribuait une huitième pièce, Hydapse, représentée ou publiée

1. Scudi^ry avait fait en 1632 un Vassal /jénéreux et Bnisroberl, en 1638, Les fiirau.r amis, deux tragi-comédies, dont le? sujets rappellent de loin celuiH'i et qui ne valent pas mieux.

2. Il est bien entendu que cette remarque ne s'applique h h\ pièce cpio si on la compare aux pièces dites classiques et si l'on onhlie un instant la lilierlè du théftire de cette époque.

3. .\uteur de comédies assez estimées (itJ10-16;i!)), Scarinn Jul son disciple. i. T. V. p. 246.

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en 1643'. C'est inutilement que nous avons cherché dans plusieurs bibliothèques de province et dans toutes les bibliothèques publiques de Paris, même dans celle de la Comédie française, où, d'après la France littéraire (p. 81), la pièce aurait été jouée en 1643=. Il nous a été impossible de retrouver la moindre trace de cette œuvre. Et pourtant son existence est constatée par Maupoin, dans sa Bibliothrqiie des théâtres (Bibl. Nat., Yf 1740) ; par de Beauchamps, dans ses Recherches sur les théâtres de Fr-anre (Bibl. Nat., Yf 1737-1739), et le duc de la Vallière, qui cite de Beauchamps, dans sa Bibliothèque du Théâtre Français (t. III, p. 9) ; par de Léris, dans son Dictionnaire portatif, historique et littéraire des théâtres : par Jacques Charles Brunet, dans son Manuel du libraire et de l'amateur de livres (1860, 1. 1, p. 842) ; par Duval Henri, dans son manuscrit intitulé Dictionnaire des ouvrages dramatiques depuis Jodelle jusqu'à nos jours (t. I, p. 110, n° 1110)'. Certes, dans le Théâtre français et le Nouveau Théâtre français (Bibl. Nat., Yf Inventaire 3160- 3171 et Yf 317), publiés sans nom d'auteur, comme dans l'Histoire du théâtre français par les frères Parîakl (13 vol., Bibl. Nat., Inventaire Yf. 10361-10373) et dans les Tablettes dramatiques du chevalier de Mouhy (1732), il n'est pas question d'Hijdaspe: mais l'on voit que le plus grand nombre des témoignag-es est en faveur de son existence etdeson attribution à Chevreau. Quoi qu'il en soit, nous ne possédons pas cette pièce et, par suite, il nous est impossible de l'apprécier.

Si nous voulons porter un jugement d'ensemble sur le théâtre de Chevreau, nous dirons :

Les traits de mauvais goût ne manquent pas. On rencontre un peu partout un mélange de platitude et d'élévation, de faiblesse et de force, de raffinement et de brutalité, d'impropriété et de précision ; des antithèses forcées, des subtilités mignardes, des métaphores vulgaires et des négligences excessives, unies à des vers délicieux, véritablement inspirés, pathétiques ou charmants, pittoresques ou sonores, en parfait accord avec la pensée exprimée. L'auteur a essayé, dans quelques-unes de ses

1. Nous avons même sifjnalé la lettre, dans laquelle M. Bary annonce à M. Boyer, au début des Véritables' Frères rivaux de notre auteur, Vf/yrlnsjje, tragédie en cinq actes et en vers, à laquelle celui-ci travaUle depuis quelque temps.

2. Cette affirmation est nécessairement fausse, la Comédie française n'ayant été fondée qu'après la mort de Molière (lt)73). En Kii.'i, comme en 1638, il n'y avait à Paris que deux théâtres : celui de Vf/olel de Bourgogne et celui du Marais. L'auteur de l'article, Uuport-Du tertre, s'est donc trompé.

3. Dans cet ouvrage {ISihl. Xal. ffr. i;i048-lo061). Htjdaspe y est portée comme jouée en 1638 et non en 16i.j ; mais, étant donné la lettre de M. Bary à M. 'Boyer que nous avons citée, la date de 1638 n'est pas admissible.

œuvres', d'introduire les qualités du roman : complication de l'intrigue, multiplicité des épisodes, étrangeté d'un sujet rempli d'aventures invraisemblables où trop souvent le mouvement est confondu avec ragitation.Partisan,commela plupart de ses contemporains, delà pleineliberté, il ne craint pas de transporter l'action d'un lieu dans un autre, de l'étendre au delà d'une ville et de la faire durer plusieurs jours. S'il parle des règles, dans le Coriolan par exemple, ce n'est pas pour les observer rigoureusement, mais pour montrer qu'il ne les ignore pas et qu'il s'en écarte peu, tout en n'éprouvant aucun scrupule à les violer au besoin. S'il abuse des sentences morales et des discours, ce défaut lui est commun avec tous les auteurs dramatiques de l'époque et notamment avec Corneille. Il ne faut donc pas le mépriser trop. Quand il écrivit ses pièces, il régnait au théâtre une liberté à peu près absolue ; tous les genres s'j' rencontraient, s'y mêlaient, dans une confusion qu'on trouvait alors agréable ; dans un désordre curieux, mais difficile à débrouiller pour nous. Chevreau en profita. Doué d'une grande facilité, il composa ou du moins fil paraître en trois mois Lucrèce, Y Avocat dupé et la Suite ou le Mariage du Vid (du 30 juillet au dernier octobre 1637). Les Privilèges de Coriolan et des Deu.r Amis sont tous deux du 4 juin 1638. L'Innocent exilé fut publié en 1640 et le Privilège des Véritables frères rivaux est du 11 décembre de la même année'. Seul Hydaspe, s'il a réellement paru en 1643, est d'une époque un peu éloignée par rapport aux précédentes œuvres. C'est assez indiquer avec quelle rapidité l'auteur avait dû travailler, bien qu'en ce point il n'ait pas égalé Hardy, son contemporain et parfois son modèle. Aussi rarement tombe-t-on sur une page sans reproche, jamais sur une scène entière. Mais est-ce à dire pour cela qu'il faille professer pour lui le dédain le plus absolu et condamner sans merci toute son œuvre dramatique '? ce serait injuste. Pour mieux faire ressortir les mérites de Corneille, on a trop rabaissé ses rivaux. Certes il est grand, et l'on remarque chez les autres d'énormes défauts qui irritent et choquent, par la complaisance môme avec laquelle ils ont été cultivés. Mais aucun des contemporains de Corneille' n'a la médiocrité p'ate et uniforme de ceux qui suivront immédiatement et dont la

1. V/nnocenI exilé et le? f'énlables Frérea rivaux, en parlicnlier. ll'aillenr? le roman était alors partout : il ne déplaisait pa? h l'esprit français. On multipliail le nombre des personnages et on compliquait l'intrigue à plaisir.

2. On sait que les trois Privilèges pour Curiotan, les Deux Amis et les Frères riiniix sont signés Conrart, ce qui constituait, d'après M. Bourgoin O'alentm Cunnirt. IV, 102), « autant de brevets. «

3. Hardy. Rolrou, Racan, Mairet, Oonibauld, Benserade, Tristan, Scudéry, du llyer cl Gilbert, pour ne citer que les principaux.

réputation usurpée contrebalancera un moment celle de Racine'. Amoureux de leur art, épris de nouveauté plutôt que de perfection, ils ont obtenu des succès plus brillants qu'on ne saurait croire. Dans leur curiosité naïve, ils ont e.xploré presque toutes les avenues de l'art et partout ont fait preuve d'une réelle originalité. Chevreau en particulier, dans ses deux tragédies', ses quatre tragi-comédies et son unique comédie, a témoigné d'un vrai talent. Il a habilement imité Hardy et les auteurs anciens, s'appropriant ses emprunts et les faisant siens par la marque qu'il leur imprimait. Certes, il ne s'est pas beaucoup élevé au-dessus du médiocre et, chez lui, les discours ainsi que les effusions lyriques remplacent trop souvent la véritable action' ; mais, dans toutes ses pièces, l'on trouve d'excellents passages, de beaux vers et de nobles pensées. Ses négligences doivent être surtout attribuées à sa jeunesse et au peu de temps qu'il a consacré à sa composition. S'il eût possédé un peu plus d'expérience théâtrale ; s'il eût voulu s'imposer un travail de correction, dont son caractère' le rendait incapable, il aurait laissé des œuvres dignes d'être comparées à celle de Rotrou et de Hardy. H s'est élevé parfois, sans pouvoir s'y maintenir il est vrai, à la hauteur des plus parfaits. Certaines beautés soudaines provoquent l'attention, suscitent les applaudissements. Son invention est fréquemment heureuse et sa langue, recherchée dans bien des cas ou mauvaise, est rarement plate et sans vigueur, entièrement condamnable. En fin de compte, son théâtre ne vaut ni plus ni moins que la moyenne des productions simi laires d'alors ' ; il ne mérite ni le dédain superbe des frères Parfaict, ni le profond oubli dans lequel il est tombé. Si l'on rencontre ça et là quelque immoralité ou plutôt quelque na'iveté grossière, il ne faut pas oublier qu'il s'en trouve aussi dans Hardy, Rotrou et Corneille même {Théodore, p. ex.). On peut en dire autant des négligences, des fautes, du manque de logiqueoudesens qu'explique son improvisation

1. Ainsi Thomas Corneille. Pradon, Boursault, l'abbé Boyer, La Chapelle, M"' Bernanl, Campistron et Lagrange-Chancel.

2. Nous ne parlons pas, bien entendu, de la tragédie i'Hydaspe, dont nous ne savons rien de précis.

3. Bien qu'il ait supprimé totalement les chœurs, dont on retrouve des traces dans Hardy, en cela disciple de Garnier et du xvi' siècle en général.

4. Kous savons en effet qu'il travaiUait pour son plaisir et qu'il n'aimait pas à rester longtemps occupé du même sujet. Sa mobilité naturelle le portait à changer sans cesse de matière, ainsi que nous le verrons encore par la suite.

5. V. l'Histoire de ta lanque et de la littérature française, publiée sous la direction de L. Petit de JuUeville, t. IV, cliap. 4, Le lliéùtre au XVII' siècle avant Curneille, pp. 186-239, et chap. 6, Le théâtre au temps de Corneille, pp. 340, 40.'i, ;. Alexandre Hardy, par M. Eug. Rigal., etc., etc..

rapide, enfin de son style, parfois obscur, rude, lourd, monotone et de sa versification souvent embarrassée. Tous ces défauts lui sont communs avec les autres dramaturges du xvii" siècle et ne sauraient lui être exclusivement imputés. Intelligent, laborieux et probe, il avait les qualités et les défauts de son temps. Ses tragédies ont de la noblesse et une certaine régularité, moins absolue pourtant que celle qu'on exigera plus tard ; ses tragi-comédies ont de la souplesse, abondent en incidents curieux, groupés dans une intrigue intéressante, au milieu d'un cadre romanesque ; enfin sa romédle, malgré quelques trivialités autorisées par l'usage et quelques situations scabreuses, ne tombe jamais dans le burlesque et la sale grossièreté. Quand il imite, il ne se montre pas trop indigne disciple de son maître Hardy, de son ami Corneille ; il a suivi, avec autant de bonheur que Théophile, Gombauld, Scudéry et bien d'autres, la voie qu'ils avaient tracée.

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