Causeries du Lundi, t. VIII, ait. Guy Patin
villes ; d'une petite poste à Paris et de courriers « ordinaires » ou (( extraordinaires ' », la transmission des correspondances nétait pas toujours exacte ni fidèle. Cela nempêchait pas d'écrire beaucoup et l'esprit créa dans mainte circonstance, entre les correspondants, des liens peut-être plus forts que ceux du cœur. Les journaux, le chemin de fer, le télégraphe ont changé cela. 11 n'j- a plus, à proprement parler, de genre ni d'art épistolaire. Ce que l'on veut, c'est la sincérité, l'intimité, la vie, non la virtuosité, l'agrément ou le charme; ce qui est utile et vrai, non ce qui est surprenant et spirituel.
Bien qu'on n'ait recueilli qu'une faible partie de la correspondance du temps, il reste acquis que la France a possédé au xvii" siècle, une littérature épistolaire fort brillante et fort originale. C'est à ce moment que s'est formé et propagé chez nous l'esprit de société ; que se sont constitués les salons et les cercles. Dès lors, la lettre ne pouvait manquer de fleurir. C'est ce qui arriva. La correspondance devint le genre à la mode : souverains, grands seigneurs, nobles dames, doctes érudits et simples particuliers écrivirent à qui mieux mieux et sur toutes sortes de sujets. Elle eut ses lois, sa rhétorique. 11 ne faut pas s'attendre à y trouver en général ces révélations que l'on recherche aujourd'hui, mais elles renferment, dans leur variété, un portrait vivant du siècle; nous offrent des leçons de goût, sinon de style et nous renseignent sur la marche des idées et les jugements littéraires : quelques-unes sont de vrais ((articles». On a ditjustement, à propos deBussy-Rabutin, que les lettres tiennent lieu de la critique professionnelle encore absente et que ((la vraie chronique des livres et du théâtre est surtout dans les lettres du temps ' ». Il y avait bien une feuille officielle récente, qui se chargeait d'apprendre au public les nouvelles, la politique, la littérature, mais la Gazette de France, fondée en 16.31 par Théophraste Renaudot, un compatriote et contemporain de Chevreau, ne savait pas tout et son auteur n'était guère en odeur de sainteté. Un peu plus tard% la Muse historique ou Gazette burlesque en vers du facétieux Loret, affectait une forme négligée et triviale, tandis que le Mercure de France, d'abord
1. Le service de la poste fut sérieusement organisé par Pierre d'.Uméras, sous Rictielieu, et complété par ses successeurs. A la tin du règnede Louis XIV, on comptait neuf cents tiureaiix, ((ui faisaient l'admiration des étrangers. Il y avait deux courriers ordinaires par semaine, allant de l'aris, aux « capitales villes du royaume » et un courrier ordinaire tous les huit jiuirs de Paris aux villes moins importantes.
2. V. cliap. 11,1. V, de la Giande Histoire de la langue et île la lilloralure française, publiée sous la direction de -M. Petit de Julleville, p. til8. La lettre était alors, daprès M. Uemogeot, « le sonnet de la prose ». On s'attacha il y ronfernicr plus de sou que de «eus.
3. Commencée vers 1646, elle fut imprimée en 16;iO-G3, fi Paris, eu 3 vol. in-fol.
LETTRES NOUVELLES IMl
Mernire Galant, créé en 1072 parDonneaude Visé, admirait ou dénigrait sans motif, multipliant les jeux d'esprit et en particulier les énigmes, tournant tout à la distraction et au plaisir'. Les menus faits que l'on gardait pour sa correspondance, n'étaient pas de ceux qu'avait pu connaître le gazetier. (( Vous aurez toujours les nouvelles, écrivait le 16 juin 1640, Chapelain à Conrart, si ce n'est lorsque Renaudot les aura fait crier ». Et c'est ce qui explique le profond intérêt qu'offre la littérature épistolaire, surtout à une époque où les communications étaient difficiles et les renseignements peu nombreux.
On a distingué - quatre moments dans l'histoire de la littérature épistolaire au xvii" siècle. Dans le premier quart du siècle, les lettres les plus intéressantes sont écrites par des hommes d'action : la lettre pour eux n'est pas un but, mais un moyen. Dans le deuxième quart, apparaissent les épistoliers de l'hôtel de Rambouillet : la lettre n'est plus un fragment de la vie, mais un morceau de style. Dans la troisième partie, le style précieux fait place au style de (( l'honnête homme » : les correspondances vivent de naturel et de simplicité. Puis voici le couchant : l'ennui se glisse dans la correspondance ; le bon sens triomphe encore, mais il est timide et désenchanté.
Les L'étirés de Chevreau qui s'étendent de 1637 à 1695\ c'est-à-dire qui s'échelonnent sur une durée de plus d'un demi-siècle, appartiennent aux trois derniers moments, mais plutôt au « midi radieux » et au (( crépuscule pensif » de la plus belle période de notre littérature, sans jamais cependant laisser percer la moindre lassitude, le plus léger abattement. Occupons nous d'abord des Lettres nouccUes.
Elles sont dédiées, avec l'emphase ordinaire, au fameux financier de Montoron, à qui Corneille avait dédié Cinna. Elles datent de 1642.
Dans \ Avertissement Chevreau prévient le lecteur que les Lettres de ce Recueil « ne sont pas dans leur rang )),cequi importe peu dans un
i. Il prit seulement, en 167'7, le titre de Mercure de France ; en 1791, celui de Mercure françdia. L'an VII (1798), il fut remplacé par la il/mcnc, qui disparul eu 1820. .Vjotitous cependant ciu'il y avait en, dès IBOii, un Mercure fr/inçiiiK, uniquement consacré à la litlérature.
2. V. l'Histoire de la langue el de la littérulure française, publiée sous la direction de Petit de JuUeville, t. V, chap. 11, pp. 6U1-(J02.
3. Eu comptant celles qui forment le principal élément des Œnures mêlées.
ouvrage nullement semblable à une comédie ou à un ballet, « où les personnages doivent tous entrer par ordre. » Il n'a même pas donné la date de chaque lettre. Aussi, ne pouvant assigner à chacune la place qui lui convient, à part celles qui ont été expédiées en hommage d'un ■ ouvrage connu, nous avions songé à respecter le désordre voulu de l'auteur. Mais ensuite nous avons pensé qu'il y aurait avantage à former de petits groupes en rapport avec la nature des sujets traités et à passer en revue les correspondants, selon leur importance relative, c'est-à-dire selon le nombre des lettres qu'ils avaient reçues.
Le chiffre des correspondants est de 45; celui des lettres de 56, sans compter VEpHre dédicatoire à M. de Montorgn.
Mettons à part tout d'abord les lettres qui constituent une dédicace et dont nous avons parlé en leur lieu. Elles sont au nombre de six et portent les numéros 1, 2, 6, 7, 43 et 55. La première est adressée à Monseigneur de Liancourt, gentilhomme de la Chambre du roi, à propos de la tragi-comédie des Frères riraux: elle est de 1641.
La deuxième est adressée à M™*' la Marquise de Coaslin, pour lui dédier la tragédie de Lucrèce : c'est la première en date (1637).
La sixième fait hommage à I'Evéque de Chartres ' de la tragicomédie des Deiix Amis (1638).
La septième, à M. de Bautru, lui dédie Coriolan (1638).
La quarante troisième présente Y Avocat dupé h M. le Vicomte de Scudamore, ambassadeur en France pour le roi d'Angleterre (1637).
On offre La Suite et le Mariage du Cid h Madame la Duchesse de Lorraine dans la cinquante-cinquième (1637).
De plus les lettres 12 et 18 sont des dédicaces d'oeuvres, que nous ne possédons pas. Elles sont envoyées respectivement à Mgr de Liancourt et à M. de Gerbrois^ La lettre 10, à M. des Rues, traite d'un ouvrage dédié à un Monseigneur inconnu. Enfin la vingt-septième présente à M. de Montoron les Lamentations deJérémie.
Le style de ces lettres est toujours le même, d'une humilité excessive en ce qui concerne l'auteur et d'une emphase grotesque en ce qui touche .■'u destinataire. Nous avons pu déjà apprécier ainsi quelquesunes d'entre elles, en faisant remarquer que c'était le ton des dédicaces d'alors.
Au sujet de celles qui paraissent ici pour la première fois, notons
1. Nous avons dil nw c'éUiil Léonoh d'Estampes de Valençav (v. Pièces do TliéAlre, Les Jeux Amis, [i. lu:;). Iiilronisé en 1021, il mourut le 18 novembre 1041. i. « Couseiller iliins la cour des Monnaies », déclare Chevreau, p. 82.
seulement qu'auprès de Monseigneur de Liancourt, Chevreau s'excuse de sa hardiesse et de son importunité; qu'il déclare à M. de Gerbrois, dont il prise l'estime et l'amitié, n'avoir guère mis plus de temps à méditer qu'à écrire son œuvre. A M. des Rues, il exprime la crainte d'avoir déplu. Il vante enfin la générosité de Montoron' qu'il aurait pu célébrer, si ses actions ne devaient pas devenir n l'objet de l'histoire et l'entretien de la renommée. »
Les autres lettres traitent les sujets les plus divers.
Chevreau adresse ses félicitations à M. de R.\zilly-, nommé gouverneur de Hagueneau : au capitaine de Watteville % un parfait honnête homme pour un Suisse. 11 a été ravi par le livre De la Piaissance de l'hérésie, où M. Du Mesnil' confond vigoureusement les hérétiques. Chez M. Boyer, intendant du marquis de Bourbonne •, il admire à la fois la force, les traits délicats et la finesse. Aussi attend-il impatiemment (( les autres richesses » promises, avec « l'ordre et les mémoires » du <( dessein* » futur de M. Boyer, pour devenir son disciple. Nous ne savons rien sur les richesses et le dessein dont il est ici question, pas plus que sur les pensées tirées « de la philosophie des Stoiques et de l'histoire des Anciens », expédiées dans une autre lettre à Boyer et sur lesquelles Chevreau sollicite un avis franc. Ici, selon son habitude. Chevreau, loin de chercher à dissimuler ses « larcins », est le premier à les signaler avec sa sincérité ordinaire.
C'est sincèrement aussi qu'il félicite M. de La Serre" de sa tragédie en prose Thomas Morus. La lettre est sans doute de la fin de 1641 ou du commencement de 1642, car la pièce fut donnée en décembre 1641. Elle eut un très grand succès, puisque, d'après les paroles mêmes que Gabriel Guéret prête à l'auteur, dans son Parnasse réformé Ae 1669, « le
1 . On sait que Kerre Puget, seigneur de Montoron ou Jloutauron, se ruina par ses largesses. Il donna, suivant TaUemant des Réaux, deux cents pistoles (2000 livres) à Corneille pour sa pompeuse dédicace de Cinna. Nous ignorons si Chevreau retira quelque argent de la sienue, dans laquelle il soutenait que ■> les moyens qui mènent à une fin glorieuse sont toujours honnêtes. » Nous avons dit un mot de ses autres correspondants.
2. Lettre IV, pp. 17-21. Charles marquis de Razilly où RatiUy tut nommé gouverneur de Hagueneau, non loin de Strasbourg, le 9 juillet Itik). et mourut le 2»; février 16!S1.
Z. Lettre \m, pp. 37-41.
i. Lettre XXVIII. pp. 14t)-131.