EXPOSITION DES PRINCIPES
De ce nouveau Palais épiscopal, Tévêque de Dol continuait (le diriger son troupeau, et écrivait aux recteurs pour leur indiquer la voie à suivre dans les circonstances difiiciles de l'époque. C'était au séminaire, chaque jour, un concours considérable de prêtres et de laïques venant apporter à leur évêque l'expression de leur vénération, relever leur courage au contact de cette âme énergique, et solliciter les conseils de sa sagesse. Ces marques de vive sympathie étaient pour Mgr de Hercé un puissant réconfort ; mais c'était surtout dans la prière qu'il puisait la force nécessaire pour résister à de si terribles épreuves. Chaque jour, pendant une demi-heure, le saint prélat se tenait les bras en croix, mêlant ses larmes à ses supplications en faveur de l'Église, de la France, de son diocèse (1).
Alîn d'éviter un schisme dans l'Église de France, les évèques députés à l'Assemblée nationale avaient épuisé tous les moyens de conciliation. Ils eussent désiré la réunion d'un concile national pour examiner et discuter les articles de la Constitution civile du clergé, et soumettre l'avis de tout l'Épiscopat de France au Saint-Siège qui sollicitait cet avis, avant de se prononcer d'une façon officielle.
Devant l'opposition qu'ils trouvèrent au sein de l'Assem-
Dol et tj <li' Rennes: IX niinurés, dont '.i de Dol et U de Rennes; ;U sous-diacres, dont 24 de Coutances et 8 de Rennes; GO diacres, dont 4 de Dol, 19 de Rennes et Xi de Coutances; 24 prêtres, dont 2 de Dol, 8 de Rennes, 2 de Saint-Malo, 3 d'Avranches, 3 de Coulances, les autres, des Religieux, notamment Dom Debroise, bénédictin de Saint-Melaine de Rennes, mort chanoine titulaire de Rennes, en 1859.
1) Viems. en espagnol.
260 URBAIN DE IIERGK
blée nationale, ces trente évêques-déi)utés rédigèrent, par la main de Mgr de Boisgelin, archevêque d'Aix,une Exposition des principes. Chaque article de la Constitution civile était discuté et mis en o])position avec les règles de la discipline ecclésiastique. L'abus du pouvoir civil était étalé dans tout son jour. « La puissance civile, y lit-on, ne peut exiger que les évêques établis pour recueillir les traditions, pour maintenir la pureté de la doctrine et pour exercer l'autorité de l'Église, abjurent les principes de la juridiction qu'elle leur a confiée ; elle ne peut pas leur interdire l'exercice de leur pouvoir dans l'ordre de la religion ; elle ne peut pas assurer le repos des consciences en altérant les formes canoniques qui doivent légitimer les actes du ministère ecclésiastique (1). »
Cependant les évêques ne se montraient pas intransigeants sur certains articles. « Nous avons réclamé, disaientils, pour les objets j^urement spirituels, le recours aux formes canoniques, et, pour les objets mixtes, le concours de la puissance civile et de la puissance ecclésiastique. »
« Nous voulons éviter le schisme », ne cessaient-ils de répéter.
Cet important document reçut la signature de tous les évêques de France, moins quatre.
Mgr de Hercé y donna de tout cœur son approbation, le 3 décembre 1790. Inébranlable sur les principes, il était prêt à toutes les concessions compatibles avec les droits de l'Église ; prêt même à donner sa démission si le Saint- Siège la lui demandait dans l'intérêt de la paix.
Cet esprit de sage concession, l'évoque de Dol en donna une preuve des plus incontestables dans une circonstance où il crut voir, en même temps que l'intérêt de la paix, l'intérêt de l'Eglise.
(1) Exposition des principes.
ÉLECTION d'un ÉVÈQUE DE LA MAYENNE 261
Vers la fui de juillet 1790, le cardinal de Bernis, chargé d'affaires du Royaume près du Saint-Siège, soumit à Pie VI, au nom de Louis XVI, certaines propositions concernant les décrets de F Assemblée nationale sur les affaires ecclésiastiques (1).
On priait le Saint-Père d'approuver provisoirement, entre autres choses, l'érection, votée par l'Assemblée nationale, des nouveaux évêchés de Versailles, de Sedan, de Colmar, de Vesoul, de Lnval, de Châteauroux, de Guéret et de Saint-Maixent, ainsi que l'élection par le peuple des titulaires, sans qu'il fût requis de bulles apostoliques, et avec le seul consentement des métropolitains.
Les propositions du Roi de France avaient été confiées à l'examen de la Congrégation de cardinaux dont il a été parlé. La solution s'en fit longtemps attendre, le Pape ne voulant se prononcer qu'après mùr examen de l'avis des cardinaux et des membres de l'Episcopat français.
Or, les électeurs du nouveau département de la Mayenne furent convoqués, le dimanche 12 décembre J 790, pour procéder à la nomination d'un évêque de Laval, siège nouveau érigé par l'Assemblée nationale. La situation était assez délicate. Il ne s'agissait pas de remplacer un évêque dépossédé, comme cela allait avoir lieu pour les autres départements; d'autre part, le Pape n'avait pas encore condamné la Constitution civile du clergé, et beaucoup n'ignoraient pas la proposition faite à Pie VI de reconnaître l'érection des sièges nouveaux. Cependant cette érection était de l'initiative purement civile ; or, depuis le onzième siècle, le droit de fonder de nouveaux diocèses appartenait au Pape. De plus, l'élection des
(!)<( Proposizioni présentât*' alla Santitadi Nostro Signore dal Cardinal de Bernis, in nome c pcr oi'dine drila Corti' di Francia, sui i dci-reti dell' Assemblea nazionali', cnnccrnrnti uW allari eoclesias-
lirj. .. TllKINKlt, op. cit. I. I, |i. -JCtT.
262 URBAIN DE HERGÉ
évêques par le peuple, qui avait été admise au début de l'Eglise, alors que les chrétiens ne formaient que de petites sociétés, n'était plus admise, depuis de longs siècles, par la discipline ecclésiastique. Enfin, contrairement à celle-ci et aux droits imprescriptibles du successeur du chef des apôtres, la Constitution civile du clergé n'admettait pas que les évoques demandassent au Pape la confirmation, l'institution canonique.
En face de ces raisons pour et contre, les consciences des catholiques de la Mayenne étaient perplexes, hésitantes. Aussi, sur 425 électeurs inscrits, ne s'en trouvat-il que 262 à prendre part à l'élection.
C'est dans l'église de la Trinité de Laval qu'étaient convoqués les électeurs. Après la grand'messe paroissiale, il fut procédé au vote. Un premier scrutin ne donna pas de résultats. Au scrutin de ballottage, M. Michel Thoumin des Vaupons fut élu par 155 voix, contre 107 voix attribuées à M. Basile, prieur-curé de Livré, près Craon (1).
M. Thoumin des Vaupons, l'élu, originaire de la ville de Mayenne, était âgé de cinquante-cinq ans. C'était un prêtre d'une haute vertu et adonné aux études de la métaphysique. Mgr de Hercé l'avait attiré dans son diocèse, et, le 29 avril 1772, il lui avait donné des lettres de vicaire général deDol(2). M. des Vaupons, au moment de son élection, habitait au séminaire de Dol avec sonévêque.
L'acceptation de lélu était nécessaire avant sa proclamation. On députa aussitôt à Dol deux électeurs vers ]NL des Vaupons, son ami M. Lefebvre de Champorin et M. Cheminant, qui arrivèrent à Dol le 13 décembre.
(1) Procès-verbal de la nomination de l'abbé des Vaupons à l'évikhé de Laval, 1790-1791. (Akch. dkp. de la Mayen.nk, L. 121.)
(2) Ahch. dép. l'Ille-et-Vil., série G. Reg. d^Insinuat. de l'Evêché de Dol ; et Re;/. du Secrétariat. (Arcii. de l'hôtel de Hercé.)
ÉLECTION d'un ÉVÉQUE DE LA MAYENNE '"263
A Tannonce qui lui fut faite de son élection, l'abbé des Vaupons répondit par un refus net. Il prétexta ignorer la marche générale d'un diocèse ; « le diocèse de Dol étant très petit et l'évêque de Dol très laborieux », il avait peu exercé ses fonctions de vicaire général et s'était complètement livré à la métaphysique. Les députés lavallois insistèrent vivement, le rendant responsable devant Dieu des conséquences de son refus pour le bien de la religion. L'abbé des Vaupons fut un moment ébranlé ; mais il ne céda pas (1). Il remit aux députés cette lettre pour le président du bureau électoral de Laval :
« Monsieur,
» J'ai été confus et pétrifié en apprenant ma nomination à l'évêché du département de la Mayenne. Il ne me reste de force pour l'instant que celle d'exprimer ma sensibilité de reconnaissance à Messieurs les électeurs, et celle de vous dire que je ne puis accepter. J'en déduirai au premier jour les raisons qui me sont personnelles, et dont je ne rougirai point de faire l'aveu à Messieurs les administrateurs du directoire du département. La circonstance du temps qui presse Messieurs vos députés et mon état actuel ne me permettent point de les détailler.
» Je suis dans le plus profond respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
» Desvalpons, p*"'.
)> Dol, le 14 décembre 1790 (2). »
Mgr de Hercé ignorait ce qui venait de se passer. Le lendemain, M. des Vaupons crut convenable de l'en infor-
(1) Mémoire explicatif de l'nbbé des Vaupons au procureur général syndic du département de la Mayenne, daté de Dol, le 19 février 1791. (Arch. dép. de la Mayenne, L. 121.)
(2) Arch. dép. de la Mayenne, L. 121.
264 URBAIN DE HERCK
mer. L'évêque de Dol le blâma de son refus. Il lui dit «ivoir reçu plusieurs lettres de Paris annonçant que le Pape, auquel s'en étaient rapportés les évêques de France, prononcerait prochainement une allocution, et que Férection de l'évèché de Laval serait déclarée canonique. Dans ces circonstances, Févèque de Dol jugeait très important que le nouvel évôché fût pourvu d'un homme qui aimât sincèrement la religion, et l'abbé des Vaupons était dans ces conditions.
Celui-ci objecta son inexpérience dans l'administration ecclésiastique ; mais l'évêque lui répliqua que la bonne volonté y suppléerait, et insista pour que son vicaire général acceptât.
Comme M. des Vaupons ne se rendait pas, Mgr de Hercé fit mander le R. P. Delaunay, supérieur du séminaire, et à deux ils décidèrent qu'il devait sacrifier son repos et ses goûts pour l'étude à ce qu'ils considéraient comme le bien public. ]M. des Vaupons fut obligé de céder à ces instances ( 1).
Aussitôt, Mgr de Hercé écrivit cette lettre pour le président du collège électoral de Laval :
« Au st-minaire de Dol, lli dt-cembre 1790.
« Monsieur,
)) Ce n'est que ce matin que j'ay appris que ^L l'abbé des Vaupons s'étoit refusé à accepter l'Évèché du département de la Mayenne, mais j'en ay été si touché par la confiance que j'ay dans ses lumières et'dans ses talens et par l'expérience journalière que j'en fais depuis 18 ans, qu'à force de bonnes raisons je suis enfin parvenu à le déterminer à accepter cette place qu'il est si digne de remplir.
» C'est avec le plus grand empressement, Monsieur,
(1) MriiKiiro do M. dfs Vauinins au pior. L'rn. syud. Loc. cit.
INTERVENTION DE MGR DE IlERCK 265
que j'ay l'honneur de vous en informer et que je vous envoyé un courrier exprez pour vous porter cette lettre.
» Si cette nomination fait honneur à M'' l'abbé des Vaupons, j'oae dire qu elle honore infiniment ceux qui ont jette les yeux sur lui et qu'elle est l'éloge le plus complet que l'on puisse faire de leur discernement.
)) J'ay l'honneur d'être avec bien du respect, » Monsieur,
» Votre très humble et très obéissant serviteur.
j) -f Urb.-R., Évêque de Dol (1). »
Mur de Hercé donna lecture de cette lettre à M. des Vaupons et au supérieur du séminaire. Ce dernier observa qu'elle aurait dû contenir une réserve expresse de l'approbation du Saint-Siège. Mais l'évèque et l'abbé des Vaupons jugèrent que cette réserve était sous-entendue de droit (2).
L'évèque de Dol confia aussitôt cette lettre à son valet de chambre qui fit diligence et arriva à Laval le soir même, une heure après les députés qui apportaient la lettre de refus de l'abbé des Vaupons.
La consternation des catholiques de Laval se changea en joie, lorsqu'on apprit que l'élu acceptait sur les conseils du saint évêque de' Dol. Les électeurs se réunirent le lendemain, 16 décembre, dans l'église de la Trinité. Le président de l'assemblée lut, au milieu des applaudissements, la lettre de Mgr de Hercé, proclama l'abbé Thoumin des Vaupons évêque du département de la Mayenne, et on célébra une messe solennelle d'action de grâces (3).
(1) Correspond, relative à l'élection de Michel des Vaupons. (Argh. dép. de La Mayenne, L. 121.)
(2) Mémoire de labbé des Vaupons, 19 fi'-vrier 1791. (Arch. dkp. hk LA Mayenne, L. 121.)
(3j Procès-verbal de l'éleetiim. Ibid.
266 URBAIN DE HERGÉ
La lettre de remerciement que le président remit pour son maître à l'exprès de Tévêque de Dol, montra à ^Igr de Hercé et à Fabbé des Vaupons qu'on s'était absolument mépris sur leurs sentiments. Leur acte était considéré par ce président comme une adhésion à la Constitution civile du clero'é.
« Je n'aurais jamais pensé, — écrivit peu après l'abbé des Vaupons, — qu'on s'imaginât que ]M. l'évêque de Dol, placé sur le chandelier de l'Eglise, dont le zèle et les sentimens ont été connus et manifestés dans tout le royaume, auroit répondu pour moi que j'acceptois une manière nouvelle de monte]' sur un siège épisçopal, dans la supposition même qu'elle fût combattue par le pape et la majorité des évêques (1). Quand M. l'évêque de Dol m'avoit comme forcé d'accepter, ce n'avoit été que dans l'espérance que le Saint-Siège, devant qui l'affaire des créations et des suppressions étoit pendante, répondroit favorablement en ce qui concernoit celle de Laval (2). »
C'étaient là les véritables sentiments de l'évêque de Dol et de son vicaire général, et non ceux que le président de l'assemblée électorale de Laval et probablement cette assemblée même leur attribuaient.
Dans ces conditions, Mgr de Hercé et l'évêque élu de Laval jugèrent qu'il était prudent de temporiser jusqu'à ce que le Saint-Siège se fût prononcé.
L'abbé des Vaupons remercia donc très vivement le président de l'assemblée électorale des témoignages de gratitude pour son acception, qu'il lui transmettait de la
(1) Cf. MtMîioirc (If l'abbi'- des Vaupons an P. (i. S., 19 (V-vrier 17'.»!. {Ibid.)
(2) Lettre à M. Toucliard, prèlic de la par/jissc de la Trinité, 26 février 1791. Angot, Mémoires épislolaircs sur la Révolution à Laval (1896), p. .'57.