OCCUPATIONS DES DÉPORTÉS
Cet appel fut entendu. Les souscriptions reçues à Saint- Hélier et à Saint-Aubin, par les honorables Jersiais MM. Hémery, Mallet, Pipon et .lanvrin, furent abondantes (1). Les évêques de Dol, de Tréguier et de Bayeux furent chargés de distribuer les secours aux prêtres français (2).
Ceux-ci s'occupaient comme ils pouvaient pour augmenter leurs ressources. Plusieurs travaillaient pour des maisons de commerce ; un prêtre de Nantes s'était fait brodeur (3) ;• un ecclésiastique du diocèse de Dol confectionnait des sandales en jonc, tandis que son confrère fabriquait des instruments de musique.
Mais la vie intellectuelle et spirituelle était un des besoins des ecclésiastiques. Un zélé vicaire de Saint-Germain (le Rennes, l'abbé Carron, qui devait bientôt opérer tant de merveilles à Londres, établit à Jersey une bibliothèque pour les prêtres. Quelques-uns de ceux-ci employèrent leur érudition dans de savantes conférences sur les questions actuelles. Tel fut l'abbé Gofvry, vicaire général de Saint- Brieuc, dont les conférences furent groupées sous le titre : Réponse aux questions jjroposées relativement aux affaires de France (4).
« Les pieux exercices en tout genre, raconte l'abbé Carron, furent multipliés dans un grand nombre d'oratoires et de chapelles que l'on érigea successivement dans cette île, et dans lesquels les enfans de l'Eglise trouvèrent d'inépuisables ressources, ainsi que ses nouveaux fils spirituels, plusieurs Jersiois élevés dansles erreurs qu'avoient embrassées leurs pères, et qui revinrent avec courage à
(1) Demuin, Hist. reliij. de Jersey, p. 117.
(2) Fleury, Mémoires, p. 213.
(3) C'était Tabbé (iuiheneuc, vicaire de Norl; on conserve à Plessé, 0X1 il fut curé, un tour d'autel qu'il avait brodé pendant l'exil. Demuin, Hist. de Jersey, p. 119.
(4) Ibid., p. 119, et Fleury, Mémoires, p. 217.
l'antique croyance romaine. Ce l'ut dans ces rassemblemens que MM. de Hercé parurent avec un zèle admirable. L'évèque ouvroit et terminoit des retraites par une exhortation paternelle, et son frère donnoit des conférences aussi solides que touchantes, sur les devoirs des ecclésiastiques en général, et surtout des pasteurs du second ordre. Combien ils contribuèrent à éclairer les esprits et à émouvoir les cœurs ! On doit dire que l'un et l'autre n'étoient étrangers à aucune bonne œuvre, à aucune institution qu'il s'agissoit ou de faire naître ou de soutenir et d'encourager. Qu'ils rendoient ainsi leur honorable exil précieux à la religion et à l'humanité (i) ! »
L'érection de quelques oratoires catholiques avait, en effet, été autorisée à Jersey. L'on a retrouvé assez récemment une pierre d'autel portant le nom de l'abbé Déric, vicaire général de Mgr de Hercé. Mais le gouverneur tenait que le culte fût privé, autant que possible, et, en dehors des Émigrés, les soldats irlandais, en garnison dans l'ile, étaient seuls autorisés à assister aux offices (2). Les libéraux jersiais veillaient activement à ce que le clergé catholique ne fit pas de prosélytisme. Les catholiques tenaient dans le plus grand secret les conversions qui s'opéraient dans la population indigène. L'évêque de Tréguier, ayant été accusé d'avoir reçu l'abjuration de quelques insulaires, et de leur avoir conféré le sacrement de confirmation, fut cité à la barre des États où il se présenta avec les évêques de Dol et do Bayeux, et se défendit victorieusement (3).
11 fut fait à Jersey plusieurs ordinations, notamment de prêtres. Nous ignorons si Mgr de Hercé présida à ces cérémonies ; il est plus probable que cet honneur revint à Mgr Le Mintier, évêque de Tréguier, le fondé de pouvoirs
(1) Cakkon, Les confesseurs de la foi, l. III, p. .{01 .
(2) Demuin : Hist. de Jersey, pp. 120-121.
(3) Fleury : Mémoires, p. 218.
ACTES DE l'ÉVÈOUE DE Ddf, 351
de révêque de Coutaiices, doiil les îles noriuundes dépendaient pour le spirituel.
Ou connaît deux actes de Mgr de tierce, datés de Jersey. C'est d'abord une lettre testimoniale, accordée, le 23 janvier 1793, à un simple clerc du diocèse du Mans, du nom de René Roulain. Le prélat fait un grand éloge de la piété et de l'orthodoxie de ce clerc, originaire de Laval, et qui avait été forcé de s'expatrier (1),
Puis c'est une lettre écrite en commun par les évêques de Dol, de Bayeux et de Tréguier, et par des vicaires généraux des diocèses de Rennes (2), de Saint-Malo (3), de Saint-Brieuc (4), de Coutances (5), de Quimpcr (6) et d'Avranches (7), réfugiés à Jersey. Les signataires accordaient, par cette lettre, des pouvoirs aux prêtres de leur diocèse qui passeraient en France. Ils permettaient à ces ecclésiastiques, vu les circonstances, d'entendre les confessions, « même des personnes du sexe, en tout lieu et sans treillis, eu prenant toutefois les précautions que la prudence et la décence devaient inspirer ». Ils leur accordaient également des pouvoirs « pour dispenser des sermens qui ne peuvent porter préjudice à un tiers, ou au salut de celui qui les a faits (8) ». Cette lettre porte la date du 30 septembre 17.93, à une époque où l'insurrection roya-
(1) Akgh. dk l'kvèghk uk Laval. Celle letlre est ainsi datée : « Datuiii in insula vulgo nuncuputa Jersey ubi nuuc degiiiuis exul(;s. Anno Dominl 170:? lUe Jaiiuarii i.'î. Urbanu^ Rcnatus E. Dolcnsis. »
i2) De Fayole.
(3) Durand de la Furonnière.
(4) Gofvry.
(5) Grave de la Uive.
(6; De Larcliantel et Floyd.
(7) Dubois-Gubbas.
(S) AxNALEs DE LA IIelickj.n (rédigéés par des ronstiluliouaels), n" du 17 octobre 1795 : " Notice des divers papiers trouvés sur les Emigrés à Quiberon. » (]ette lettre se trouvait dans le portefeuille de Mgr de Hercé.
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liste prenait le plus d'acuité, en conséquence de l'assassinat de Louis XVI et des craintes qu'inspiraient les menaces contre la vie des autres membres de la famille royale.
Cependant Fagglomération d'un si grand nombre de Français dans l'Ile de Jersey rendait leur existence difficile. Un comité composé d'Émigrés laïques, la plupart appartenant à la noblesse bretonne [1), avait bien été, dans le début, formé pour concentrer les secours et les distribuer. Mais les ressources diminuaient avec le temps. On voulut avoir recours à un emprunt de 50,000 écus, sur la garantie de personnes recommandables ; le nombre considérable de banqueroutes survenues à Londres, à cette époque, rendit l'emprunt impossible 2). Une vingtaine d'Emigrés, dont les biens se trouvaient en Bretagne, tentèrent, quelques mois après, un emprunt solidaire de 60,000 livres sur tous leurs biens. Ils acceptaient d'avance l'intérêt qu'on leur fixerait, et s'engageaient à effectuer le remboursement « dans trois ans du jour que nous toucherons en France », disaient-ils (3). Mais y avait-il une ga-
(I) Nous y relevons aussi le nom d'un i.'enlilhoiume normand, M. d'Ozouville,dont le petit-lils devait épouser la (ille du jeune Jeanl'rançois de Hercé, en 1823.
(2,1 Lettre de M. Gruchy au comte de Botherel, 14 avril 1793. (Bi- ULiOTHF:riLE NATION., ms. fr. n. a. 1029 : Guerre de Vendée et Emir/ration.]
[3] Ibid. Lellre du 2 août 1793 au comte de Hotlu-rel. Les signataires de cette lettre étaient : de la Monneraye, du Bot du Grego, Ponbellanger, Pent'outenyo, de Kerereguen, Rolland du Noday, de la Monnei'ayede Beaumer, CoUasde la Baronais, Almic de S. Alouarn, du Plessis deGrenedan, do Derval, de Koroulas, de Corcin, de Guernisac, de Kerlean, de la Touclie-Porman, Borel-Basmons, le chevalier de Castellan, de Lambert, de Boisjan, de Belloiian, de Tr... de Keramizant, de IJédée-Bouetordoye, père.