A LA PORTE-PRISON
ces scélérats doivent expier leurs crimes sur une des places publiques de la commune de Vannes. » Ils choisirent la promenade dite « la Garenne », et fixèrent l'exécution à dix heures du matin (i). Ils prévinrent le chef d'état-niajor de la U" division, à Vannes, que, tout devant se l'aire militairement, il lui appartenait de donner lecture du jugement sur le lieu de Texécution, ou plutôt pendant que les condamnés seraient conduits au supplice, afin d'éviter des retards (2).
Les prisonniers ignoraient tous ces préparatifs. Un peu d'espoir leur était même revenu. Ils purent se persuader qu'on les amenait à Vannes pour cause d'encombrement à Auray (3).
Dès l'aurore, le bruit de l'arrivée de prisonniers à Vannes s'était rapidement répandu. Plusieurs personnes sollicitèrent et obtinrent la permission de les visiter. Tous voulaient voir l'évèque de Dol dont la réputation de sainteté était grande dans toute la Bretagne. Vêtu de la soutane noire et ayant enlevé sa croix pastorale, afin de ne pas provoquer la profanation de ce signe sacré, Mgr de Hercé restait confondu au milieu des autres ecclésiastiques. Lorsque les visiteurs manifestaient le désir de le saluer, il s'avançait et leur disait avec son bon sourire sur les lèvres : « C'est moi! (4). »
Il fit demander M. Dondel de Kergonano, l'un des principaux habitants de Vannes, et neveu de Mgr Jean- François Dondel, son prédécesseur sur le siège de Dol. Les condamnés s'entretinrent quelque temps avec M. Dondel, lui firent part de leur confiance et le prièrent de leur
(1) Argh. UKi'. DU MoKiîiiiA.N, !.. [M : lettre du '.• tliciniidor — 2"jnillet 1793.
(2) Ibid., lettre du 10 tlieniiidor - 28 juillet ITO:..
(3) La GoLR^^KmE, Les fléhris (h; Quiheroii, \). 10.
(4) Récit d'un adminislnitciii- du Morltilian: Du CuMEt.LiKit, lUivolution en Bretagne, i. V. |>. liltl.
442 URBAIN DE IlERGÉ
faire préparer à déjeuner (1). Il était alors sept heures du matin.
Pendant l'absence de Thonorable Vannetais, les prisonniers furent prévenus de leur sort. Aussi, lorsque ]\[. Dondel revint, vers huit heures, avec les vivres, l'évêque de Dol lui dit du ton le plus calme : « Je vous remercie bien, mon cher monsieur Dondel, des peines que vous avez prises pour nous faire déjeuner tous. Ce repas nous devient inutile. A l'instant, on vient de nous annoncer que nous serons fusillés à dix heures. Je me recommande à vos bonnes prières. Il ne me reste que peu de temps pour me réconcilier avec Dieu. Je vous quitte, adieu. » Et le bon évêque le serra dans ses bras.
« Je me retirai, racontait plus tard M. Dondel, dans un état d'accablement qui, ce me semble, eût été moindre si j'eusse été moi-même condamné à mort (2). »
L'annonce brutale de leur exécution presque immédiate, alors qu'ils avaient un peu repris espoir, causa aux prisonniers un moment de stupeur.
Le général Charles de Sombreuil semblait avoir perdu son sang-froid. Le même désespoir qui, à Auray, l'avait poussé à attenter à sa vie, lorsqu'il avait appris que, malgré la parole donnée, ses compagnons n'auraient pas la vie sauve, le reprit à la pensée de les avoir livrés à une mort ignominieuse. Il attesta de nouveau la capitulation devant les administrateurs du département, qui étaient venus à la prison ; il rappela « la parole de Hoche qui lui avait dit de se rendre, de se fier à la loyauté française [3] ». Mais le désespoir de ce jeune homme de vingt-cinq ans disparut bientôt au contact du cœur plein de foi et de tendresse du vieillard de soixante-dix ans, qui l'étreignait dans ses
(1) La (iorKiXKRiK, Les ilchris de (juiberon, \). Hi. {2)lhid., p. il.
(H) l^'l•il <l"iiii ;i(lminislr;ili'iir ilii .\Iini)ilian : \)\ Chatellier, loc.
PREPARATION A LA MORT ïï.i
bras (1). Mgr de Hercé ramena le calme dans cet esprit irrité ; il lui montra le ciel ouvert pour, à l'instant, le recevoir, et là l'éternelle justice revisant les jugements de la justice humaine ; il lui inspira des sentiments de pardon pour les bourreaux et le prépara à recevoir la mort en héros chrétien.
C'est aux pieds du saint prélat que viennent s'agenouiller, pour recevoir une dernière absolution, ces prêtres, ces confesseurs de la foi, qui vont bientôt grossir le nombre des martyrs de l'Eglise de Jésus-Christ.
Pour Mgr de Hercé, la nouvelle du supplice apportait à son cœur une saveur surnaturelle. Non seulement la mort en elle-même ne l'effrayait pas, mais cette mort pour la cause de la religion, il l'avait désirée comme la suprême affirmation de sa foi, comme un gage héroïque d'amour pour son Dieu. Dans lu pureté de son àme, il sentait que son sacrifice serait agréable à Dieu ; il en voyait l'évidence dans cette coïncidence vraiment providentielle, que lui, évêque de Dol, recevrait la palme du martjn^ à cette date du 28 juillet, jour anniversaire de la mort de saint Samson, fondateur du siège épiscopal de Dol. Mais cette joie était tempérée par la pensée que les bourreaux étaient des chrétiens égarés, des Français dégénérés, et déjà de son cœur s'échappait vers le ciel cette supplication de son divin Maître : « Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ».
Préparés à recevoir la mort en chrétiens, les condamnés tinrent à tracer sur les murs de la prison les sentiments qui les animaient en ce moment suprême. Les prisonniers qui leur succédèrent, purent, en effet, lire sur les parois de la cellule cette inscription : « Charles de Sombreuil, toujours fidèle à Dieu et au Roi, a couché dans ce cachot, d'où il ne va sortir que pour marcher à la mort. » Puis, au-des-
(1) Carrox, Lea Confesseurs de la Foi, t. III, p. 312.
SOUS, quelques lignes de l'évêque de Dol exprimant sa résignation et sa confiance en Dieu (1).
Mgr de Hercé avait remis à madame de Lenvos, habitant le château de Limoges, près Vannes, laquelle était venue le voir dans sa prison, sa croix pectorale, avec prière de la remettre à l'évêque de Vannes, après la Révolution, ainsi qu'une petite custode, précieuses reliques qui font actuellement partie du trésor du Chapitre de Vannes.
Il est probable que l'évêque de Dol avait conservé des hosties dans cette custode et qu'il put ainsi se communier et communier ses compagnons avant d'aller au supplice.
A dix heures, les geôliers pénétrèrent dans la prison avec des cordes. Les prisonniers comprirent : ils se précipitèrent aux pieds de l'évêque pour recevoir une dernière bénédiction. Les bourreaux saisirent Mgr de Hercé, lui lièrent les mains derrière le dos, et firent de même à ses compagnons. Dans la rue du Mené, conduisant à La Garenne, une forte escorte les entoure, tandis quune foule sympathique considère avec tristesse ce vieillard de soixante-dix ans, cet évêque à l'air si vénérable, marchant d'un pas ferme au supplice, à la tête de cette colonne de prêtres qu'on voulait en vain faire passer pour de « féroces ennemis ».
Aux quelques rares sectaires qui osaient insulter le saint prélat, celui-ci répondait doucement : « ]Mes bons enfants, nous n'étions pas venus pour vous conquérir, mais bien pour vous convertir (2;. »
En quelques minutes, la colonne arrive au bas de la promenade de La Garenne, en face de la Tour-du-Connétable. C'est une large butte couronnée d'arbres, séparée, au nord, de l'enclos de la Préfecture, et alors des Dominicains, par un long mur.
(i) Le CtiMiHOs, Expéilit. de Quibcron . — .Iacoi^ikr de .\oyelle, Méinoires ms., cités par La Gouunerie, pp. <.t-l(). (2) Cakkon, Confesseurs de In Foi, t. IH, p. .'{1:5.