DISCOURS A LOUIS XY
ce sont, Sire, les levées de deniers qui s'y font sous l'autorité de Votre Majesté, sans le consentement des Etats, levées d'autant plus affligeantes qu'elles sont destructives du droit national, reconnu dans tous les tems par vos augustes prédécesseurs, et par Votre Majesté elle-même, et consignés dans tous les contracts passés entre les États et les Commissaires de Votre ^lajesté.
» Et quel tems, Sire, a-t-on choisi pour multiplier ces levées onéreuses et insolites ? Le tems où à peine vos peuples commençaient à goûter les douceurs de la Paix ; le tems où la nation assemblée s'était épuisée pour donner à Votre Majesté les preuves les plus éclatantes de son ^èle ; le tems où la stérilité des récoltes avait introduit une misère profonde dans toutes les extrémités de la Province ; le tems enfin ou la cherté du pain, suite malheureuse des abus introduits dans le commerce des grains, plus encore que de la stérilité, avait réduit les infortunés habitants de nos campagnes à la famine et à l'état le plus déplorable.
)) Ce ne sont point ici des expressions bazardées pour surpendre la religion de Votre Majeté. Ce sont nos propres yeux, Sire, qui ont vu ces malheureuses victimes condamnées par état au pénible travail du labourage, qui les ont vu privées elles-mêmes de la subsistance qu'elles font sortir des entrailles de la terre et qu'elles procurent à tout votre Royaume. Le cœur de Votre Majesté serait déchiré si nous osions lui mettre sous les yeux le tableau de ces «alamités que ces abus intolérables ont attiré sur les peuples.
» Et dans quel accablement. Sire, ne devons-nous pas être plongés nous-mêmes, lorsqu'à l'impression que doit naturellement produire sur nos cœurs, l'aspect de tant de malheureux, nous joignons la douleur de voir nos droits, franchises et libertés méconnus et anéantis depuis tant ■d'années! En vain nous réclamons dans nos Assemblées l'exécution de ce contract solennel qui cimenta l'union de la
Bretagne à votre couronne. Il n'est aucune des clauses de ce monument sacré qui n'ait éprouvé les infractions les plus affligeantes ; et ce qui met le comble à notre douleur, c'est que les contracts passés avec Votre Majesté ellemême n'en sont pas exempts. En fut-il jamais de plus inviolable que celui qui concerne l'acquisition des Domaines et Contrôles dont Votre Majesté nous a dépouillés par le seul poids de son autorité suprême ? 11 faudrait que nous fussions coupables, Sire, pour avoir mérité d'éprouver des traitemens aussi rigoureux sous le règne d'un monarque aussi bienfaisant.
» Pleins de confiance en la bonté du cœur de Votre Majesté, nous osons cependant nous livrer à la douce espérance de voir cesser les maux qui nous affligent. Votre âme royale n'y sera point insensible, elle a daigné se rendre attentive à nos représentations, et il ne manquera rien à notre bonheur, si elle daigne en môme tems nous assurer de sa bienveillance et de sa protection.
» Qu'il nous soit permis, Sire, de la réclamer en finissant en faveur des Commissaires dont les noms ont été rayés du tableau par ordre de Votre Majesté. Trois d'entre eux ont l'honneur d'appartenir au corps de la Noblesse. Cet ordre dévoué par sa naissance au service de Votre Majesté, si jaloux de lui plaire et d'effacer jusqu'aux moindres traces de sa disgrâce, ose la supplier conjointement avec nous, de vouloir bien les rendre à leurs fonctions. Pénétrés de la plus respectueuse reconnaissance, nous publierons partout que cette grâce est émanée de votre l)0uche royale, et que c'est Votre Majesté elle-même qui a daigné signaler sa bonté en notre faveur. Nous retournerons avec une entière consolation dans notre Province, nous y comblerons les peuples de joie en leur apprenant ce que nous avons vu, ce que nous avons entendu, ce que nous avons senti en présence de Votre Majesté et nous les affermirons de plus en plus dans les sentiments de sou-
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mission, de respect et de vénération dont nous sommes pénétrés nous-mêmes (1). »
Après cette éloquente et énergique harangue, Mgr de Hercé présenta à Louis XV le cahier des très humbles remontrances de hi Province, que tenait le procureur général syndic pendant le discours. Après avoir remis ce cahier au duc de la A'rillière, le Roi se découvrit et répondit par (juelques paroles pleines de bonté 2).
Le cortège se rendit ensuite avec le même cérémonial chez Mgr le Dauphin. Mgr de Hercé fit au futur Louis XXl une peinture non moins vive et non moins touchante de l'état delà Province bretonne. 11 termina son compliment en disant au jeune prince « que la Bretagne se jetait à ses pieds pour implorer la bonté du Roi et qu'elle n'avait plus d'espoir que dans la protestation (3). »
Les visites se continuèrent chez Madame la Daupliine, chez le comte de Provence (le futur Louis XYIII), chez la comtesse de Provence, chez le comte d'x\rtois (le futur Charles X), chez la comtesse d'Artois, et chez Mesdames Elisabeth et x\délaïde.
A chacun de ces princes ou princesses du sang, l'évèque de Dol adressa un compliment dans lequel il s'efforça d'intéresser les augustes personnages au sort de la Bretagne.
Les visites terminées, les députés bretons retournèrent chez le duc de Penthièvre où furent servies plusieurs tables. A la première, Mgr de Hercé fut placé à la droite du
(1) Arch. dép. d'1lle-et-Vil., C. 2842.
(2) Cérémonial de la présentation du cahier... ,
(:î| Lettre adressée au président de Kerouarlz, faisant partie d'une intéressante collection de lettres de cette époque, appartenant h M. Alain du Cleuziou, de Saint-Brieuc, qui nous l'a gracieusement conununiquée. Celle-ci, comme plusieurs autres, n'est pas signée ; quant aux autres, elles sont signées de M.M. de la Bourdonnay, de Bégasson de la Landais, du conseiller de Kergariou,etc...
gouverneur de la Bretagne, et le conmte Desgrées à sa gauche, et auprès de celui-ci M. de Tréverret. Le comte de Robien s'assit en face du duc de Penthièvre (1).
Cependant, à Rennes, Témotion était toujours grande.
La Commission intermédiaire envoyait lettres sur lettres aux députés en Cour pour les presser de faire rétablir dans leurs fonctions les quatre commissaires suspendus par le duc de Fitz-James.
Mais les efforts des députés n'aboutissaient pas. Sur les nouvelles insistances des membres de la Commission, Mgr de Hercé répondit, le 22 janvier 1774 :
« Messieurs,
» Il n'y a aucun article de nos charges dont nous soyons plus occupés que de celui qui concerne la radiation des Commissaires, et il n'y en a aucun sur lequel nous ayons reçu des réponses moins satisfaisantes. Tous ceux qui ont entendu la harangue que j'ay eu l'honneur d'adresser au Roi, ont pu vous dire, Messieurs, que j'ay particulièrement traité cet objet, et que j'en ay jjarlé à Sa Majesté dans les termes les plus pressans. Nous ne cesserons de faire de nouvelles tentatives sur cette demande, quelque persuadés que nous soyons qu'on est très peu disposé à nous l'accorder (2). »
Les députés des Etats bretons firent en elVet de nouvelles tentatives. Ils dressèrent un mémoire qu'ils allèrent porter au Roi, à Compiègne. Enfin leur zèle fut récompensé : les commissaires furent réintégrés dans leurs fonctions (3).
(i) Cérémonial lie la jiréscitlation du cahu'.r...
(2) Arch. UKi'. d'Illk-kt-Vil.: C. /Jt';/. ilc la Commission intermédiaire.
(3. Aucii. DKP. dMllk-ki-Vii..: C. 2841, Rapport de MM. les députés en Cour, 1T7;{-I77k