ÉNERGIQUE DISCOURS A LOUIS XVI
pareille circonstance, auraient convoqué un concile national. Si des raisons d'Etat ne permettent pas à Votre Majesté de suivre cet exemple, qu'elle ne refuse pas du moins au Clergé de France de l'entendre, lorsqu'il est sur le point de s'assembler et que des intérêts aussi pressants et aussi sacrés lui font un devoir de parler. C'est non seulement le vœu de tous les évoques de votre Royaume, c'est en même temps celui de tous les vrais iidèles qui ont conservé dans le cœur l'amour de la Religion. C'est surtout le vœu de l'auguste princesse qu'une mort prématurée vient de nous enlever (i), et qui, du sein de l'Eternel, où ses vertus sont couronnées, implore encore la protection de Votre Majesté en faveur de la Religion à laquelle elle a fait pendant sa vie de si grands sacrifices, et dont elle nous a laissé en mourant le plus grand exemple.
» Votre Majesté n'a point à craindre de notre part des déclamations dictées par la haine et par la passion ; s'il nous arrive quelquefois de nous plaindre de l'aveuglement et de l'obstination de nos frères errants, c'est moins pour
(l; Madame Louise de Fi'ance, lille de Louis XV, prieure des Carmélites de Saint-Denis, en religion Mère Thérèse de Saint-Augustin. Elle était morte, il n'y avait que quelques jours, le 23 décembre 1787. Quelques instants avant de recevoir le petit paquet qui, sous Findication Reliques, aurait contenu (sans que le fait soit bien authentique), le poison qui occasionna sa mort, une de ses amies lui disait : « Ah! Madame, il faut que le Ciel soit bien irrité contre nous; les démarches du zèle sont superflues, et les prières des saints sont sans effet : le mal est consommé. Ce que les nombreux ennemis de la Religion catholique et du nom chrétien n'avaient pu arracher à la sagesse de nos Rois, par un siècle entier de manœuvres etd'importunités, la perfidie d'un ministre de deux jours vient de le leur accorder, et ce ministre, traître à tant de devoirs, il faut que ce soit un archevêque ! » Ces paroles remplirent d'effroi Madame Louise de France: « Prions Dieu de tout notre cœur pour la Religion, — dit-elle à l'une de ses religieuses ; ses ennemis sont bien ardents. Celte nouvelle me cause une étrange révolution. » {Vie de la vénérable Mère Thérèse de Saint- Augustin, 5" édit.,1879.)
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les proscrire, que pour les rallier, s'il était possible, dans le sein de la véritable Église, leur mère, que la simple abjuration de leurs erreurs peut consoler des pertes qu'elle a faites. 11 n'est aucun évêque, j'ose le croire, qui ne fût disposé à faire le sacrifice de sa vie, s'il pouvait, à ce prix, obtenir, de leur part, un retour salutaire à la foi de leurs pères qu'ils ont abandonnée ; mais, en même temps, Sire, il n'en est aucun qui ne doive être alarmé des révolutions que la nouvelle législation, adoptée par ^'otre Majesté, pourrait opérer dans l'État et dans la Religion, et le compte que Votre Majesté en rendrait à Dieu serait trop rigoureux pour qu'elle ne doive pas craindre de fermer les oreilles aux justes et respectueuses représentations que le Clergé ne pourrait se dispenser de lui faire.
» Nous sommes bien assurés, Sire, que nous ne solliciterons jamais en vain la piété de Votre Majesté ; et .comment pourrions-nous manquer de confiance, quand nous voyons surtout à la tète de vos conseils un prélat qui a défendu avec tant de zèle les intérêts de la religion dans les Assemblées du Clergé (1) ?
)) Puisse le Ciel, propice à nos vœux, conserver longtemps le monarque bienfaisant qu'il nous a donné dans sa clémence ! Puisse le Roi des rois répandre ses bénédictions les plus abondantes sur Votre Majesté ; porter au plus haut degré la gloire de son règne et rendre nos arrière-neveux héritiers de notre bonheur, en faisant naître, de votre auguste postérité, une longue suite d'héritiers de. votre couronne et de rois qui vous ressemblent. Mais que dis-je, Sire, héritiers de votre couronne? Hélas, nous n'en désirerions jamais, si l'immortalité pouvait être ici-bas la récompense de vos vertus (2) ! »
(1) Loménie de lîrienne. Allusion aux proleslalions que fit en- .iendre cet archevêque à l'Assemblée de 176o.
(2) Livre de famille. (Ahch. de l'hôtel de Herck.]
ORDRE d'exil 179
Pendant ce discours d'une énergie si apostolique, le mécontentement se manifestait sur le visage de Louis XVI ; le ministre-archevêque, Loménie de Brienne, dissimulait mal son dépit ; la terreur et la consternation saisissaient tous les assistants. Les députés bretons et les courtisans faisaient du bruit, frottaient des pieds, pour empêcher l'évèque de continuer et le Roi d'entendre.
Mais l'Athanase breton ne se déconcerta pas ; il dit jusqu'au bout le discours qu'il avait préparé ( 1).
Le Roi fut particulièrement froissé du rappel du décès tout récent de sa tante, Madame Louise de France, prieure des Carmélites de Saint-Denis, que l'annonce du nouvel Edit avait péniblement affectée.
Loménie de Brienne ne pouvait, de son côté, pardonner la sanglante allusion aux énergiques réclamations qu'il avait jadis adressées au Roi contre les projets favorables aux Protestants.
Mgr de Hercé ne s'était pas dissimulé un instant les courroux qu'il allait soulever. Il attendit sa disgrâce ; elle ne se lit pas attendre.
Le jour même, à dix heures du soir (2), il recevait ce billet de M. de Breteuil, secrétaire d'Etat:
« Monsieur l'Evêque de Dol, 3 janvier.
)) Le Roi m'ordonne. Monsieur, de vous marquer que son intention est que vous retourniès sur-le-champ dans votre diocèse ; et que vous n'en sorties pas jusqu'à nouvel ordre de sa part. Cependant, si votre présence est nécessaire aux prochains Etats de Bretagne, lorsqu'ils seront assemblés, Sa Majesté trouvera bon que vous vous y rendiès pendant le tems de leur tenue, mais à condition que dès qu'ils seront finis vous retournerès dans votre diocèse,
(1) Vie ms. en espaynol.
(2) Lettre des députés en Cour aux Commissaires, Paris, 3 janvier 1788. (Arch. h'Ille-et-Vil., C. 389!;.
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dont VOUS ne pourries vous éloigner que pour cette unique raison.
» Je vous prie de me mettre par une prompte réponse en état de rendre compte à Sa Majesté de votre soumission (1).»
C'était la vengeance de Loménie de Brienne. Tandis que les amis de l'évèque de Dol étaient atterrés, les courtisans applaudissaient. L'un d'eux écrivit :
« L'évèque de Dol, chargé du compliment des États de Bretagne, ayant parlé au Roi avec une hardiesse un peu trop apostolique, Sa ]Majesté, qui ne s'attendait pas à être moralisée en pareille circonstance, lui a donné l'ordre d'aller exercer vis-à-vis de ses diocésains son talent de prédication (2). »
C'est ce que s'empressa de faire Mgr de Hercé. Mais^ fort de son droit et conscient d'avoir rempli son devoir, il ne courba pas la tête sous l'orage. Il voulut même, avant de quitter Versailles, faire un nouvel effort en faveur de la cause qu'il avait si courageusement plaidée.
Affrontant les colères du ministre archevêque, il se rendit auprès de lui pour essa3"er de le ramener à de meilleurs sentiments.
— De quel droit, lui demanda Loménie de Brienne» avez-vous tenu un tel langage au Roi ?
— Du droit que me confère cette croix ! répondit l'intrépide apôtre, en lui montrant sa croix pectorale.
En vain l'évèque de Dol manifesta ses craintes à l'archevêque de Toulouse ; Loménie, qui bientôt allait se ranger parmi les ecclésiastiques constitutionnels, et donner au Pape sa démission de Cardinal, s'obstina dans ses opinions religieuses et politiques.
(1) Argh. nationales, 0» 484 : Dépêches, 1788, fol. 3.
(2) Lettre datée de Versailles, le 7 janvier 1788. Do Lesuuue, Corresp. secrète inédite sur Louis XVI, etc., de 1777 à 1792, d'après le ms. delaBibl. impi-r. deSiiint-Pétei'sbourf;. Paris, Pion, 18GG, t. II, p. 21b.