CHAPITRE IX
Le bruit se répand dans Loudun que les Ursulioes sont possÀltes da démon. — Les ennemis de Grandîer se réunissent 1 Puydardane dans la maison de campagne de Trincant et aviient aui moyens i prendre pour tirer parti de l'affaire. — Conduite du chanoine Mignon. — Il appelle Barré cuié de Saint-Jacques de Chinon. — Après plusieurs exordsmes, le directeur des Ursulines croit le moment venu de prévenir le bailli. — Démêlés de Ceriiay avec les exorcistes et les religieuses. — Ses procès-verbaux. — Requêtes deGrandier. — 11 demande leséquestre des Ursulines. — Lettre des officien du baillige i l'évéque dePdders. — Les exordstes ne denneut aucun compte des remontrances du bailli qui écrit au promoteur de l'ofScialité. — Grandier part pour Dissay trouver l'évéque. — Ordonnance du bailli. — Houvdle intervention de M. de Sourdis. — Le règlement fait par l'archevêque de Bordeaux i la vertu de mettre fin à la possession.
lEN que ce nouveau succ^ eût mis le comble à l'irritation de ses ennemis, ils eurent néanmoins l'habileté de se contenir et Grandier put croire un însunt que le calme allait enfin renaître pour lui. H se trompùt ; cène cessation des hostilités n'était qu'apparente et cachait de nouveaux pièges. C'est ce que comprireat ses amîs, et l'un d'eux, Charles Maurat, doyen de Sainte-Croix, pour prévenir le danger, tenu de réconcilier le curé avec le lieutenant criminel. Dans ce but, il alla trouver Hervé au palais de Jus-
dce et lui demanda quelques instants d'entretien qui lui furent accordés. Après avoir exposé en fort bons termes l'objet de sa visite, le chanoine fit un pressant appel à la générosité de ce magistrat et le conjura d'oublier les injures et les querelles d'autrefois; mais Hervé n'était pas homme à comprendi^ la délicatesse d'une pareille démarche Ëiite avec l'assentimentyde Grandier. H répondit à ces généreuses avances par un refus hautgin et ajouta « que dans « peu de temps on verrait des choses extraordinaires* ». Le chanoine s'empressa de rapporter à son ami les paroles du lieutenant ' criminel et l'engagea vivement à se tenir sur ses gardes.
Les pressentiments du vénérable doyen de l'église Sainte-Croix n'étaient que trop fondés. Peu de temps après, en effets une nouvelle étrange circulait dans la ville. On disait tout haut, que les religieuses ursulines étaient possédées du diable. Ces rumeurs habilement propagées eurent le don d'exciter la curiosité publique. Les jeunes filles qui faisaient leur éducation au couvent aggravèrent encore la situation en exagérant les £iits. A les entendre, le pensionnat était peuplé de spectres et de revenants. Ce qui venait encore donner im certain cachet de vraisemblance à ces commérages, c'était que la maison occupée par les Ursulines passait, depuis longtemps à Loudun, pour être hantée par les malins esprits. Mais en réaUté, voici ce qui avait eu lieu : Madame de Belciel, la supérieure, atteinte depuis trois ans d'une affection nerveuse qui jusque là avait fait le désespoir des nombreux médecins appelés auprès d'elle, femme d'une imagination vive et d'un caractère exalté, avait eu la nuit quelques cauchemars; à ces rêves entretenus par une affection de l'estomac et un état complet d'anémie ainsi qu'il résulte d'une consultation faite par Daniel Rogier, docteur en médecine et René Mannoury, chirur*
^ Manuscrit de la collection Barbier.
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gien* s'étaient ajoutées de véritables hallucinations. D'abord Tapparitionla nuit du prieur Moussant, décédé quelques semaines auparavant, avait troublé profondément le système nerveux de M°^^ de Belciel. Nous nous sommes longuement étendu dans un précédent chapitre sur le caractère de la supérieure des Ursulines, sur ses mœurs et ses habitudes ; nous avons dit dans quel désœuvrement elle vivait, les longues heures qu'elle passait au parloir, et surtout l'ardent désir qu'elle avait de connaître celui qui faisait tourner toutes les tètes à Loudun. Nous devons ajouter qu'elle lisait volontiers les ouvrages les plus mystiques, non dans un but de piété, mais parce que son imagination, toujours en quête de nouveauté, pouvait ainsi s'abandonner^ tout à son sûse, aux £mtaisies les plus extravagantes. Les œuvres de sainte Thérèse surtout^ avaient eu le don d'enflammer son esprit et ses sens. Au début, ses rêves et ses hallucinations se portèrent sur des sujets de piété ; mais la nature passionnée de M*"* de Belciel ne pouvait guère s'acconmioder de religion. Le vieux Moussaut luimême, qui chaque nuit venait réclamer des prières pour le repos de son âme, fut bien vite oublié pour £dre place à l'homme dont on s'entretenait dans toute la ville et dont les aventures scandaleuses avaient pénétré jusqu'au sein du couvent, a Ce n'estoitplus « la personne de son confesseur defiimct, mais le visage et la (( ressemblance d'Urbain Grandier qui changeant de propos aussy a bien que de figure, lui parla d'amourettes, la solliciu par des a carresses aussy insolentes qu'impudiques et la pressa de lui « accorder ce qui n'estoit plus à sa liberté et que, par ses vœux, « elle avoit consacré à son sainct époux. Aussitôt, elle se desbat, « personne ne l'assiste, elle se tourmente, rien ne la console, elle « appelle, nul ne répond, elle crie, personne ne. vient, elle trem-
^ Bibliothèque nationale. Manuscrits fonds français 7619.
« ble, elle sue, elle pasme, elle invoque le sainct nom de Jésus. » Madame de Belciel fit des efforts pour résister à ces étranges tentations; mais son imagination, toute imprégnée de mystiques voluptés, donnait à la figure de Grandier une beauté particulière qui irrésistiblement la fascinait. Dès lors, chaque nuit la même apparition se répéta et Tombre du beau curé de Saint-Pierre, devenu pour elle une réalité, vint s'asseoir au chevet de sa modeste couche. Cette présence dans sa cellule si ardemment souhaitée, lui causait d'indicibles enivrements. Transportée, comme hors d'elle même, elle s'abandonna avec frénésie à la fureur des sens. Dans ces nuits voluptueuses la femme se montrait dans sa plus complète nudité avec tout ce cortège de passions qui jusque là avaient sommeillé dans le silence du cloître. Ces apparitions la nuit avaient produit chez sœur Jeanne une telle révolution que, tout son être absorbé par le nom magique de Grandier, ne faisait plus entendre qu'un cri de volupté. Mais aussi quels tristes lendemains! Qpelle affa'euse réalité, quand, se retrouvant seule dans sa cellule, M"^ de Belciel se reportait aux délires de la nuit précédente i Opels regrets et quelle amère déception I Elle se souvenait alors quelle était religieuse et cette femme, qui passait ses nuits entre les bras de celui qu'elle appelait son bien-aimé, ne savait plus au réveil que le maudire et l'accuser. Elle finit par avoir honte de ses fiiiblesses et raconta à quelques-unes de ses compagnes ces singulières apparitions, tout en ayant soin d'ajouter qu'elle avait courageusement résisté*. Dans le couvent on multiplia les jeûnes et les prières pour éloigner ces impudiques tentations. Plusieurs religieuses se donnèrent la discipline, mais ce fut inutilement. Les macérations ne firent qu'augmenter les crises^ et, à la suite
* Dans ses mémoires, Mm« de Belciel prétend que Dieu lui donna la force de résister; mab les procès-verbaux de Laubardemont disent absolument le contraire. (Bibliothèque nationale. Manuscrit 7619.)
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de ces pratiques, la sœur laye et la sœur Claire de Sazilly eurent également des visions. La première, effirayée de la présence d'un spectre qui chaque nuit venait troubler son sommeil, appela a une <( fille pensionnaire qui estoit en un aultre lict proche du sien; « elles se lèvent toutes deux et en même temps, elle ne voict plus « rien sinon qu'estans à genoux une heure durant elles entendi- « rent une voix de leur côté se plaignant »• Quelques jeunes religieuses et plusieurs pensionnaires dliumeur gaie résolurent de mettre à profit ces bruits alarmants pour se divertir et effrayer leurs compagnes. Elles y réussirent à merveille. « La nuit, dit « Aubin dans son Histoire des Diables^ elles Ëiisoient du bruia « dans les greniers^ montoient sur la maison, ce qui n'est pas « difiBcile àLoudun où la plupart des toits sont construits d'une « manière qui en permet aisément l'accès. Elles en vinrent « ensuite à entrer dans les chambres des pensionnaires, à enlever « leurs juppes de dessus leurs lits et enfin à pratiquer tout ce qui « pouvoit servh: à leur donner du divertissement et à duper les « pensionnaires et les autres religieuses. »
L'historien protestant tient ces détails d'une de ses parentes nommée Marie Aubin, « alors âgée de seize à dix-sept ans^ qui « entroit dans les plaisirs et dans le secret des actrices, servoit à « efirayer les autres par la peur qu'elle témoignoit avoir, surtout « lorsque les lutins venoient dans leur chambre dont les portes ce avoient été bien fermées au verrou; mais elles avoient été « depuis doucement ouvertes par celle-ci, qui a toujours cons- « tanunent récité ce fiiit de la même manière à ses plus intimes « amies, jusqu'à l'âge de près de 65 ans qu'elle est morte ».
Grâce à ces espi^leries, le couvent fiit bien vite bouleversé. Avec son tempérament maladif. M"* de Belciel acheva de jeter l'épouvante dans le cœur de quelques-unes de ses compagnes, en leur faisant les récits les plus bizarres. Les jeunes religieuses ne
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tardèrent pas être elles-mêmes victimes de leurs enfantillages, car à leur tour, « elles sentirent toutes, plusieurs fois de jour et « de nuict, sur soy des touchements de personnes invisibles, et « se trouvèrent cent fois dans l'horreur de ces visions èpouvan- « tables ».
Le directeur des Ursulines, le chanoine Mignon, connutbientôt toutes ces particularités. La supérieure lui révéla le nom de celui qui venait ainsi la visiter la nuit et la solliciter au mal. Du coup, Thonnète confesseur vit tout le parti qu'il pouvait tirer de cette étrange maladie. Loin de chercher à calmer M""^ de Belciel, il ne fit au contraire que l'entretenir dans cette idée, qu'elle était la proie de Satan, et, par ses perfides insinuations, la crainte des esprits ne tarda pas à fidre place à celle des démons.
Quand il eut bien monté l'imagination de sa pénitente, il avertit secrètement le lieutenant criminel, le procureur et l'avocat du roi ainsi que Paul Grouard, juge à la prévôté. D'un commun accord, ils convinrent d'aller se réunir chez Trincant, alors en villégiature 4ans sa maison de campagne située au hameau de Puydardane*, à une lieue de Loudun, et d'aviser aux moyens à prendre pour que cette affaire tournât contre Grandier. L'idée émise par Mignon de £ûre passer les religieuses pour possédées du diable, fut accueillie par les conjurés comme elle le méritait. Un bon procès en sorcellerie paraissait le plus sûr moyen de se débarrasser de Grandier. Ce crime était encore à cette époque poursuivi très rigoureusement. Le chanoine de Sainte-Croix, avec sa perfidie habituelle, ajouta que cette affaire était en tout semblable à celle de Louis Gauffridi, curé des Âccoules, à Marseille, brûlé vif pour avoir ensorcelé
* Il y a à Londun plusieurs endroits nommés Puits-d'Ardanne :
Le grand Puits-d*Ardanne,
Le petit Puits-d'Ârdanne, dans la commune de Chalois,
Et le grand Puits-d'Ardanne, dans la commune de Rossay.
Madeleine de la Palud*. La passion que M*"* de Belciel éprouvait pour Grandier rappelait à s'y méprendre celle de la malheureuse hystérique de la Sainte-Baume. Le procès du curé de Marseille, si bien étudié par Mignon, présentait, en eflfet, des phénomènes analogues à ceux observés au couvent des Ursulines, et Taffiiire habilement condmte pouvadt avoir pour Grandier les conséquences ks plus terribles.
Dans ce condltabule, tenu secret, tout un plan nouveau fut arrêté contre lui. Ces honunes qui, dans un précédent procès, n*avaient reculé ni devant le mensonge, ni devant les £iux en écritures, ne pouvaient hésiter à s'emparer d'un moyen si propre à les débarrasser de leur ennemi. Il (ut donc convenu que Mignon continuerait à insinuer à la supérieure et aux autres religieuses qui avaient des hallucinations, qu'elles étaient possédées du démon, et qu'il coDunencerait les exordsmes afin de les convaincre de cette vérité. Les conjurés résolurent en outre de se rendre au couvent et de juger par eux-mêmes de ce qm s y passait. Les Cannes, ennemis invétérés de Grandier furent de la partie. Tout cela se fit discrètement, et quand les rdigieuses furent assez exercées dans ce qu'elles avaient à dire, on conmiença à £dre courir par la ville les premiers bruits de la possession.
Les catholiques s'émurent de tout ce tapage, mais dans le parti protestant on accueillit avec force railleries la nouvelle que les bonnes religieuses étaient ensorcelées.
* DoMPnus Fr. — HisUdr$ aânUràbU di la Pooistkm d amversùm tTum pinitenU^ séduite par un magieitn, la Jaisani sorcUn am pays di Travmcê^ conduite à la Sainte-Baume pour y être exorcisée^ l'an iSto, sons Tantboriti du P, Sébastien fhCichaelis,,, commis par luy aux exordsmes, et recueil des actes du %, P, François Domfftius, ensemble discours des esprits^ par Sébastîeii MiCHAELis. (Paris, Oiastelain, 1612, in-8^.) — Réimprimé à Douai» par MarcWyoïiy i6i3,in-8<', etaussi t jouxte la copie iii4>rimée à Paris, 1614 >, in-80.
Cependant Mignon et les Carmes, ses acolytes*, passaient leurs journées entières à interroger et à exorciser les Ursulines. Malgré leurs efforts, les crises allaient en augmentant. Conmie une traînée de poudre, la possession s'étendit à tout le couvent. Â bout de forces. Mignon dut invoquer le concours de ses contrères. L'affùre allait au mieux et, à la grande joie des ennemis de Grandier, prenait des proportions considérables. Les conjurés, en présence de ces événements, prirent le parti d'adjoindre au digne chanoine et aux Carmes de nouveaux exorcistes. Leur choix tomba sur Pierre Rangier, curé de Véniers^ personnage fort bien vu de Tévèque de Poitiers, dont il était l'espion. Hypocrite et intrigant, cet homme avait su capter la confiance de M. de la^ Rochepozay par les rapports qu'il envoyait journellement à l'évêché ; la plupart de ses confrères le détestaient, et cependant n'avaient jamais osé se plaindre de lui tant ils redoutaient son influence. Grandier, de son côté^ n'avait eu que d'excellentes relations avec le curé de Véniers et maintes fois s'était obligeamment mis à son service. La conduite de Rangier dans cette circonstance indigna tous les honnêtes gens, sans étonner personne.
Mais l'homme qui allait le mieux leur convenir pour faire la besogne d'exorciste, était Barré, curé de Saint-Jacques de Chinon, sorte d,e fanatique et de visionnaire bien connu dans la contrée pour voir en toutes choses l'œuvre du démon. En effet, à l'appel du directeur des Ursulines, il s'empressa d'accourir et, pour donner plus de solennité à cet étrange événement, conduisit processionnellement à Loudun un grand nombre de ses paroissiens, depuis longtemps fanatisés par lui. Avec un illuminé de l'espèce du curé de Chinon, la possession devait nécessairement entrer dans une phase nouvelle.
* Eusèbe de Saint-Michel, Pierre Thomas de Saiut-Cbarles, et Ântoniti de la Charité.
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Jvsqaà ce fCHU, les dordsmcs s'èoîeot £âis discrèirmgnr et sans brait. Bairé lésoiat de inpper llmiginafum da peaple en leor dcHinam im écbt inaccoimiiiié. L'cxorasme avec ses pfat^1^ imposantes et les fiKmiiles dans lesquelles oa avak soin d'énom^^ et de détailler nûmmeasement toutes les fianies du ooqis d'où le prêtre sommatt le diaUe de se retirer, était bien £dt pour entretenir et raviver sans cesse dans Te^xit de la ibule l'idée de possession démoniaque. Le curé de CUnoo l'avait mervoUeusenient conqiris en amenant ses paroissiens, fi coanmenga donc devant eux k premier exordsme, mais sans aucun succès; caries démons qui, dqmis toutes ces pnuiques, avaient élu diMnicîle dans le corps des relieuses, ne voulurent point r^ondre en latin aux questions qu'on leur adressait dans cette laïque suivant le litnd du diocèse. Cependant le diable qui possédait la supérieure se dédda à dire trois 6ms en la violentant « Sacerdos* > et le répéta kxs de la prononciation des mois qui sont dans i^ezordsme. Le tloisième C3U)rcisme, pratiqué par Barré, finit par £ûre dédaier une attaque convulsive chea la supérieure qui c agitée gtande- • ment, privée de sens et de raison, le diaUe commandé de dire « son nom, respondit par deux fois ennemy de Dieu >. Ensuite ordre fiit donné à ce démon de la laisser en repos^ c ce qu'il fit ^ après beaucoup de violences, vexadcMis, hurlements, grince» « ments de dents dont il y en eut deux de derrière cassées ••
Le lendemain, 6 octobre, ce fiit le tour de la sœur Claire de Sazi%. Elle riait continuell^nenr pendant l'exof dsme et répondit quand on lui demanda le nom du diable qui la possédait qu'il s^a(^lait Zabulon*
. • Le sinr les convulsions et vexations estoient si grandes et tt si fréquentes, qu'elles semUoient continu^ et redouhloient
' Procès-verbaux de Barré et Mignon.
• quand les religieuses chantoient dans la chambre le SalverRegina « et aultre office de la Sainte-Vierge*. » Pendant plusieurs jours, les exorcismes continuèrent sans amener naturellement aucun résultat. Toutefois, le 8 octobre, Barré remporta un éclatant succès sur un diable, nommé Asmodée, qui possédait la supérieure. La veille^ il avait déjà fait courir le bruit que deux démons, grâce à ses exorcismes, avaient été chassés. Nous devons ajouter que sous ce rapport, M""* de Belciel (en sa qualité de prieure probablement) était la mieux partagée, puisqu'on avait compté dans son corps jusqu'à sept « esprits malings ». Encouragé par un premier succès. Barré résolut de venir à bout d'Asmodée qui était allé se loger dans « le ventre » de la supérieure. L'exorciste passa plus de deux heures à lui commander de sortir, mais le démon restait sourd à toutes les adjurations. La place occupée par lui, était, il £iut l'avouer, admirablement choisie et il semUatt assez difficile de l'en déloger. Mais un homme de la force de Barré ne devait pas se trouver empêché pour si peu. Q eut alors une idée vraiment lumineuse : celle d'aller attaquer le diable jusque dans ses derniers retranchements. Personne n'ignore que Satan a une profonde antipathie pour l'eau bénite et Barré le savait mieux que tout autre puisqu'il l'enseignait. H résolut donc de mettre à profit ses connaissances théologiques et de s'en faire une arme' terrible contre l'opiniâtre Asmodée. Sur son ordre, l'apothicaire Adam, qui était presque toujours présent aux exorcismes, remplit une seringue de te liquide bénit et administra un bon lavement à M"** de Belciel. Au bout de quelques instants Asmodée, pris au piège^ se résignait à évacuer... la place. Telles étaient les extravagances auxquelles se livraient les exorcistes sans souci des railleries de la population loudunaise.
* Procès-verbaux de Barré et Mignon. (Bibliothèque nationale. Manuscriu 7618).
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A différentes reprises, Grandier avait été nommé dans les exorcismes, et déjà la supérieure rejetait sur lui toute la resppnsabilité de la possession. Ce nom qui revenait constamment sur les lèvres de M°^' de B^cieli avait eu pour effet d'allumer dans le cceur des jeunes religieuses des désirs d'impureté*, « ca^ dès ce tçQips « là elles se trouvoient aussy extraordinairement attaquées de « toutes sortes de tentations et particulièrement d'un ampur « violent et enragé pour Grandier, lequel quelqu^s^umos d'elles « n'avoient jamab vuj à l'exception d'une, laquelle fut exempte « de cet amour**, » .. , .
Dans un précédent exorcisme, on avait demandé à la supérieure au moyen de quel pacte le démon s'était introduit dans le monastère. Voici ce qu'elle avait raconté: : «Le premier octobre de tt l'année 1632, étant couchée^ et ayant près d'elle, à lentour de « son lit, cinq religieuses, une desquelles faisoit la lecture dans a un livre spirituel^ ayant les deux mains sous la couverture, elle «. sentit que sa main droite fut prise, ouverte et étendue, pjiis « refermée après que quelque chose eut été mis dedans, dans le d momenc elle s'écria : Mon Dieu que m'a-t-on mis danslamain^ 9r laquelle ayant présentée ouverte à ses religieuses, elles apperf curent qu'il y avait trois épines d'aubépin«.. Les religieuses et A: d'autres personnes qui les virent, ont rapporté qu'elles estoient « ^de la longueur d'une épingle conunune et de la grosseur d'une a aiguille à coudre en caneux'^*\ «
• * Manuscrit de la bibliodièque de Tours. (Mémoires de sœur Jeanne* de9-Anges. Pages 328 et suivantes.)
**.Si la religieuse dont parle M^e de Beldel, fut exempte de cet amour, c'est qu'elle était trop vieille pour àVoir de pareils dénrs. Tomes lès letigieuses ibfem possédées à rêxception de deux ou tcois qui ne durent qu'à leur âge d'être préservées de l'épidémie.
*** Manuscrit de la bibliothèque de Tours.
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Le lendemâîiïi ces épines fuirent remises au chanoine Mignon, qui crut dans un cas aussi grave « devoir assembler les pères gar* « diens des Cordeliers et Capucitis, le prieur des Carmes ec quel*» « ques-uns des autres rdigietnc des mêmes monastères^. » A riinanimité, on décida <r que ces trois épines seraient jetées dans le « feu par la main de ta prieure. » Ce qui fut exécuté. Cette pré* ■ caution ne' rompit point le charme, » dit sérieusement M^* de Belctel, dans ses mémoires. Deux autres religieuses, Tune a nommée soeur Louise de Jésus et l'autre Claire de Saint'-Jean^ « furent tellement occupées des malins esprits qu'on entendoit « continuellement sortir de leur bouche des blasphèmes, sa^tri* « l^eSy impiétés et toutes saletés très horribles; »
Cependant les exorclsmes faits par Mignon et Barré avaient eu pour conséquence d'augmenter les bruits les plus extravagants qui circulaient dans la ville. Enfin, il arriva un moment où la curiosité publique portée à son comble n'allait plus se contenter dé com*mérages. (Test alors que les exorcistes jugèrent prudents, après avoir ainsi surexcité l'opinion, d'avertir le premier m^strat de la cité, Guillaume de Cèrisay de la Guérinière, bailH du Loudunais. Le curé de Véniers, Pierre Rangîer, se chargea de cette démarche. Le lundi marin, ri octobre 1632, il alla trouver le bailli et son lieutenant Louis Chauvet, et les pria de la part des exorcistes de se transporter rue du P&quin, chez les Ursulines, pour 7 voir deux religieuses possédées des malins esprits* Ces magistrats accompagnés du greffier se rendirent au couvent, et y furent reçus par Mignon et Barré. On conduisit d'abord le bailli et son lieutenant dans la chambre où se tenait la supérieure avec les Carmes, le chirurgien René Mannoury et quelques autres personnes. Â la vue des magistrats, « M"*^ de Belciel com-
• Manuscrit de la bibliothèque de Tours. Page 328. ■
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« mença à Êiire des actions et mouvetnens fort vioUens avecq ff quelques cris comme petits grondements d'un pourceau, puis a se seroit enfoncée dans le lict, serré les dents, et faisant aultres V semblables contenances d'une personne esgarée de son sens, et a qui a perdu toutes connoissances, estoit à sa droicte un religieux (( Carme, et à sa main gauche ledict Mignon qui y a mis deux K doigts à savoir le pouce et l'index dans la bouche de ladite tt supérieure, et luy a fait exorcismes et conjurations en nostre « présence*. »
Sur la demande du bailli. Mignon fit en latin quelques interrogatoires.
« Propter quam causant ingrcssns es corpus hujus virginis ? Laquelle « a respondu : Causa animositatis.
« Après il luy a demandé : Per quodpactum ingressus «f ? eteUe « a respondu : per flores.
(( Puis il luy a dict : quales, et elle a respondu rosas.
« Il luy a demandé quis misit, par diverses fois, et laditte fille (c après avoir tard% et hésité et comme par contrainte a ^dict a Urbanus ; lors le dia Mignon luy a dict : die qualitatemy elle a respondu sacerdosy il luy a dict après cujus ecclesiœt et la dîtte (* fille a dit Santi^Petri^ lesquels derniers mots elle à prononcé assés mal. »
Le second pacte était composé de trois branches de roses musquées que la supérieure avait ramassées sur l'escalier croyant qu'elles ét^ent tombées des mains de quelques-unes de sies religieuses qui étaient allées au chœur* avant elle. Il pouvait être environ six heures du matin. « Elle flaira ces roses^ en mit
* Extrait des procès-verbaux originaux du bailli de Loudun. (Cdkctioii Ch. Barbier.)
Les copies de ces originaux, faites par Thibault, commis-greffier, appartiennent à la Bibliothèque nationale. Manuscrits fonds français 7618.
« une partie aii^ crudfi}^ de son oratoire et l'autre à sa ceinture. « elle eut un grand tremblement au bras droit et fut saisie d'amour (( pour Grandier tout le temps de l'oraison, ne pouvant appliquer « esprit i autre chose qu'à la représentation qui lui était &ite « lotérieureioent de la personne de Grandier*. »
Qjiaod OB demanda à' la sœur Jeanne-des-Anges, qui avait apporté ces âenrs, elle répondit que c'était un magicien d'ordre iniiiîeur noomié Jean Pivart. Le bailli voulut savoir qui était ce magicien au service de Grandier. Il fit prendre des renseignements dan^le quartier le plus populeux de Loudun et apprit que Jean Pivart était un pauvre diable de huguenot décédé quelques semaines levant la possession. Dans un autre interrogatoire, la sœur Qaire de Sazilli questionnée sur le même sujet répondit que Grandier avait empoisonné Pivart avec de l'arsenic pour l'empêcher de parler. Nous ne relèverons pas ici. de pareilles absurdités, il nous suffira de les signaler pour que le lecteur en fasse justice.
Lorsque l'exorcisme fut terminé, le chanoine Mignon s'approcha du bailli et lui demanda un entretien particulier. Mais grande fut la surprise de Cerisay quand le directeur des Ursulines, avec soii air hypocrite, lui dit que cette affaire « avoit quelque choçe de « semblable à l'histoire de Gaufiredy qui fust exécuté à mort par « vertu d'arrest du parlement d'Âix estant convaincu de magie** ». L'empressement de Mignon à rappeler le procès célèbre de la Sainte-Baume fut un trait de lumière pour le bailli. Il comprit quel était le but de ces prétendues accusations et^ dès ce jour, il se fit résolument -l'adversaire de la possession. La conscience indignée de Cerisay trouva de nobles accents pour reprocher au directeur des Ursulines son infâme conduite. Le chanoine Rousseau,
* Manuscrit de la bibliothèque de Tours. Page 330.
'* Procès- verbal du bailli du 11 octobre. Collectibn Barbier.