CHAPITRE X
Le chlteau de Loadun. — Résoludon prise au coosél du rd de le ihacHi, — Influence exercée dam cette aSaire par le parti cardùuliste i Loudun. — Crandier se montre l'adverudre résolu de ce démantèlement. — Sa correspondance avec Jean d'Armagnac. — Arrivée de Lanbardemoot i Loudun. — Sa nùsnoQ. — Caractiie de ce ma^strat. — Ses intrigues. — Le gouverneur de Loudun sollidie et obtient du roi la promesse que le donjon sera ccuservé. — Lettre de Louis Xin. — Fureur des cardînalistes i cette nouvelle. — Ils continuent leurs totrigues et dépêchent un des leurs près de Richelieu pour faire rapporter le décret. — Grandier parvient i saisir leur correspoadance avec le secrétaire du roî Michel Lucas. — Les notables habitants et les ofSciers du bailliage sont convoqués pour eniendie lecture des lettres qui compromettent singulièrement les enoemis du gouverneur et du vue. — Irritation du peuple.
K ëvinement de U plus haute importance allait se passer à Loudun et mettre plus que jamûs en relief la personnalité de Grandier. Kous tou- Igns parler de la démolition du château.
Mais auparavant, nous pensons qu'il n*est pas sans intérêt de donner quelques renseignements sur cette vieille forteresse dont les Loudunûs étaient si iien. Ces détails feront mieux comprendre les regrets qu'une pareille destruction devait inspirer à Grandier et aux habitants.
C'est au procureur du roi Trincant*, Thomme dont les efforts contribuèrent le plus à ce démantèlement, que nous empruntons cette description.
« Le chasteau de Loudun est assis sur une motte de terre ronde « naturelle et non commandée et si haultement élevée que de « dessus la contrescarpe des fossez dicelluy, promenoir ordinaire « des habitants de la ville, on voit quasi tout le pais d'alentour. « Ce chasteau paroit avoir esté plusieurs fois ruyné et réedifEé. « J'ay remarqué en quelques endroits des vestiges et restes de « vieilles murailles sur lesquelz on a basti et rebasty si anciens « qu'il ne se peult rien voir de plus, qui faict croire que le corn- R mencement a esté du temps des Romains. » Quelques historiens prétendent, en effet, que cette forteresse fut construite par Tordre deLudricus, fils d'Ânnius Verus^ £rère d'Âurdian et qu'elle ne fut terminée que sous l'empereur Gordien le jeune. D'autres en attribuent la construction à un lieutenant de César, Dumnacus qui fut battu aux environs de Loudun. Quoiqu'il en soit la colline au sommet de laquelle étaient bâtis le château et la ville de Loudun a passé dès les temps les plus reculés pour une position militaire de premier ordre.
Ce château était d'une grande étendue* Le toisage que nous publions en note et qui fut fait en 1617 peut en donner une idée« Du temps d'Urbain Grandier d'énormes tours au nombre de dix* huit** reliées entre elles par de hautes et puissantes murailles défendaient contre les attaques du dehors le palais et le donjon situés dans cette vaste enceinte. On avait établi un jeu de paume
* Lttlte de Trincant, procureur du roy» à Aûdré Duchesne, sur les ant!" 4uités de Loudun et pals du Loudunois (année 1626). Bibliothèque nationale* Manuscrits. (Collection Duchesne, 67).
*^ Primitivement l'enceinte du château se composa de 20 tours; mais, en 1626) deux avaient été détruites.
dans les fossés qui étaient larges et profonds*. Lorsque le roi Charles IX vint à Loudun, en 1565, il put tout à son aise s'exercer dans les douves du château à Tarbalète son jeu favori.
 Test de cette immense ceinture de murailles se trouvait le palais royal. C'était là que les comtes d'Anjou, de Touraine et de Poitou rendaient foi et hommage au roi. D'où ce vieux dicton : « Loudun la souveraine chambre du Roy » . Ce palais mal entretenu, pillé et saccagé à différentes reprises pendant la guerre religieuse fut presque entièrement détruit en 1590**. Cette destruction est d'autant plus regrettable que tous les écrivains contemporains s'accordent à dire qu'il était d'une grande beauté. Lors de son passage à Loudun, Catherine de Médicis émerveillée du style de ce palais fit prendre les dessins des cheminées, des fenêtres et des objets les plus curieux. La tour carrée qui reste seule debout aujourd'hui £dsait, contrairement à l'assertion de certains auteurs, parde de ce sbperbe édifice***.
 l'ouest se dressait un énorme retranchement « de murailles « garnies de tours, fossez et pont-levis qui est la forteresse appelée
* Trincant, lettre à A. Dachesoe. (Bibliothèque nationale, Manuscrit 67).
^ C'est la date donnée par Trincant. Mi Arnault-Poirier, dans les remarquables étodes qu'il a publiées sur Loudun» commet' une erreur en disant que ce palais était habité par le gouverneur.
Mesurage des toises des grand et petit château de Loudun. (Collection BARBtER, piftce de l'époque) :
« Le circuit du grand chastel a 358 toizes de murailles en longueur (non « compris l'espron à l'esglixe de Messieurs les Jesuistes) et multipliant lahanl-
t teur avec ycelle longueur se trouve le nombre de 2471 toizes
< plus au donjon y a tant de long qu(; de haulteur 600 toizes
t Non compris les tours tant dudit grand chastel que dudit donjon qui sont t au nombre de vingt. Plus la grosse tour dudit donjon a tant de grosseur « que de haulteur le nombre de 276 toizes et treisse pieds despaisseur.
c Le nombre des tdzes nommées si dessus ce monte 3347 t(Mzes. »
« donjon*. Au milieu de toute cette masse de pierre se trouvait « une grosse tour ronde de treize pieds d'épaisseur et de quatre- « vingts pieds de haulteur environnée de fossez particuliers ». C'était une des plus « haultes » tours du pays. La plateforme mesurait 45 pieds de largeur. Jean d'Armagnac avait £ût au donjon des dépenses considérables pour le rendre digne dugouvemement dont il était chargé. La tour ronde surtout avait été l'objet de soins particuliers et « en 1626 elle a esté, dit Trincant, si bien « réparée** et marchecoulicée qu'elle paroyt une des belles tours « qui se puissent voyr » . Trincant nous apprend encore qu'on pouvait pénétrer dans le donjon et en sortir sans être vu au moyen « d'une coursière ou allée sous terre laquelle a esté ruynée depuis « peu, mais au lieu le gouverneur a fait faire une autre sorde par « dessous un éperon de pierre de taille. Conunencée dezTan 1591 « par le sieur de Chouppes gouverneur et parachevée par « ledit sieur d'Armagnac aussy à présent gouverneur pendant les « mouvements de M. le prince • .
« Bien qu'il y eût peu de logement au donjon*** » d'Armagnac
en avait &it sa demeure. Efirayé sans doute des énormes dépenses qu'exigeait l'état de délabrement du vieux palais, il n'osa entreprendre une restauration dans laquelle pouvait disparaître sa fortune tout entière et se contenta d'une habitation plus modeste. Telle était dans son ensemble cette formidable forteresse» qui faisaitdeLoudun une des premières places du royaume. Dès l'année 1622, la résolution fut prise au Conseil du roi de démolir les
♦ Trincant.
^ Quand on répara la grosse tour, on trouva un grand nombre de pierres portant des inscriptions hébraïques t sans poincts ». Ces pierres provenaient d'anciens tombeaux ayant appartenu i des familles juives, fort nombreuses dans le Loudunais sous le règne de Philippe-Auguste.
♦*• Trincant.
châteaux*forts de Tintérieur de la France. Les allures belliqueuses de certains seigneurs féodaux et les prétentions du parti protestant, toujours disposé à entrer en lutte contre le pouvoir royal, avaient motivé cette mesure. Cependant^ grâce à l'intervention de d'Ârixiagnac, fort bien vu à la cour, il avait été sursis au démantèlexxient de celui de Loudun et^ lorsqu'en 1626^ les habitants virent leur gouverneur Ëdre au donjon d'importantes réparations, ils eurent l'espérance de conserver définitivement leur beau château. Biais ik comptaient sans la trahison de quelques honmies qui, pour plaire au cardinal de Richelieu, s'étaient fiiits les lâches complaisants de ses projets. Â leur tète se trouvait le major de la ville,Mesmin <ie Silly, personnage influent et redouté. Tous les gens du roi, depuis le procureur jusqu'au simple huissier, étaient ses parents. Ses gendres, Paul Aubin, sieur de Boumeuf, et le lieutenant criminel Hervé avaient la haute mam sur la police de la ville. L'amitié du cardinal pour cet homme était chose notoire dans le pays : pendant les deux années de disgrâce passées par le ministre à son prieuré de Coussay,* Mesmin avait eu maintes fois l'insigne honneur de le recevoir; RicheUeu s'était montré reconnaissant de cette hospitalité accordée pendant les jours d'exil, et, quand il revint au pouvoir, il n'oublia pas son hôte. A dater de ce jour, une sotte d'intimité s'établit entre eux. Par lui, le ministre fut au courant de tout ce qui se passait à Loudun. Leur correspondance, devenue à l'époque de la guerre contre les Rochellois^ plus fréquente que jamais, se fuisait par l'entremise** du secrétaire du roi, Michel Lucas, créature que le cardinal avait eu l'habileté de placer auprès de Louis Xm. La haute situation de Mesmin n'avait pas manqué
* Lorsque Marie de Médicis fut exilée à Blois, Richelieu la suivit dans sa retraite (1617- 161 9).
Richelieu, dit M. Avenel, faisait presque toujours adresser ses lettres à des personnages dévoués à sa cause.
d'inquiéter d'Armagnac. Non-seulement il voyait en lui un adversaire, mais un homme tout disposé à seconder les desseins du ministre. Or, depuis longtemps déjà, le cardinal avait réspla de ruiner Loudun, ville protestante, en créant à ses côtés une cité catholique et rivale. La ville de Richelieu n'a pas d'autre origine. L'occasion attendue si impatiemment par les gens du roi à Loudun ne devait pas tarder à se présenter. Dans le courant de l'année 1628, le cardinal entreprit une guerre implacable contre , les protestants coalisés avec les Anglais, et parvint, après un siège demeuré célèbre, à s'emparer de la Rochelle leur meilleure plac^ forte. On espérait que ceux de Loudun feraient cause commune avec les Rochellois, mais ils furent assez prudents, malgré les excitations de leurs adversaires*, pour se tenir sur la réserve et attendre l'issue des événements. Cette conduite habile ne faisait pas l'affaire des principaux meneurs. Dans leur impatience de compromettre les Réformés, Hervé et ses amis se saisirent du plus futile prétexte. Un dimanche à la sortie du prêche, une rixe survint entre catholiques et protestants. La mauvaise chance des Huguenots voulut que cette échauffourée eut lieu précisément devant les murs du château. Le lieutenant criipinel prévenu, comprit tout le parti qu'il pouvait tirer de cette affaire. Sans perdre de temps, il se rend à l'hôtel-de-ville, £dt. sonnerie tocsin, et rassemble quelques archers en criant que les Réformés tentent un coup de main sur le château. L'alarme est Inen vite donnée. Les catholiques effrayés courent aux armes et se précipitent à la suite d'Hervé sur les malheureux Huguenots tout surpris d'une pareille atuque. Le combat dura peu, et le lieutenant criminel eut facilement raison d'une troupe de gens désarmés. Il publia bien haut sa prétendue victoire. Mesmin, son beau*père, se chargea
* Cest à cette époque (1628) que Trincant fit paraître son pamphlet VÀnti' Anghis, dédié au cardinal de Richelieu.
d'écrire au cardinal ce haut fait d'armes. A la cour^ on s'émut de oette affaire que la mauvaise foi des gens du roi avait complètement dénaturée. Pour récompenser Hervé de son zèle et de son «courage/ Richelieu lui fit octroyer des lettres de noblesse, et obtint pour lui l'autorisation d'ajouter à son nom celui de du boulin. Les Réformés protestèrent vainement contre de pareilles znanœuvres. D'Armagnac instruit par Grandier de cette comédie, vsa de son influence pour les défendre ; tout fut inutile. Cette fois l'occasion tant cherchée de détruire les fortifications de L.oudun se présentait, on était résolu au Conseil de ne pas laiaisser ^happer. En effet, le 28 décembre de la même année, un message royal*, daté de Paris, informait les habitants de Loudun que leur château allait être démoli. Cette nouvelle jeta la conster-* nation dans la ville. Les protestants sunout virent dans cette mesure lîne atteinte à la prospérité et à l'avenir de leur cité. Ils ne purent s'empêcher de témoigner leiir indignation contre les auteurs de cette coupable manœuvre. Les cardinalistes triomphaient. Qpe leur importait la réprobation générale? Tout enivrés de leur triste succès, ils écrivirent au roi pour le remercier et ne craignirent pas, dans cette lettre, d'étaler la bassesse de leurs sentiments.
t Sire,
< Nous envcnoQS à vostre Majesté le plan de ses vifle et chasteau de Loudun i unvaUt If commandement qu'elle nous en a fait par lettres, qœ le sieur le c Muet l'un de $cs ingénieurs nous a randues de sa part, et bénissons incesi sanunent sa bonté de ce qu'il luy à pieu ordonner le razement dudit chasc teau pour le bien et soulagement de son pauvre peuple, auquel il a tousiours « esté a très grande diarge. Au lieu de cette inutille masse de pierre qui est t de despense a Vostre Majesté, elle a establi des citadelles dans nos cours qui c n*oat point besoing de morte paye, et que l'ennemy ne surprandra jamais, • pot» reputonS très heureux de vivre soua l'empire d'un si grand, si juste et < si débonnaire monarque pour la gloire duquel nous emploirions volontiers
* Cette lettre fait partie de la collection BAKfinm.
« tous nos biens, et prodiguerions jusques au dernier souspir de nos vies ^ comme estant, Sire^ vos trèshumbles% etc.*.
Cette lettre avait été écrite à l'instigation de Mesmin de Silly et signée de tous les gens du roi trop heureux de £iir& leur cour au prix d'une lâcheté.
Cependant d'Armagnac faisait à Paris d'activés démarches pour retarder ce fatal démantèlement, ou, tout au moins, pour sauver le donjon. Le gouverneur de Loudun comptait à la cour de puis* sants protecteurs : le maréchal de Schomberg, le secrétaire d'Éut La Vrillière et quelques autres personnages influents lui avaient promis leur appui. Q^and l'affaire vint au Conseil du roi, Schom* berg plaida chaleureusement la conservation du château « se « basant sur ce que la ville de Loudun estant my partie religion (( et ceux de la religion qui sont les principaux habitants et les « plus forts infailliblement ils ce pouroient couper la gorge un « jour les catholiques et eux** d. Mais l'avis du cardinal de Richelieu prévalut dans le conseil. Abattre la forteresse n'était-ce pas enlever à Loudun tout son prestige militaire et la réduire suivant l'expression de d'Armagnac « à l'état de bourgade ?» Le tout puissant ministre, en combattant la proposition de Schomberg, ne poursuivait pas d'autre but que la ruine de cette ville^ dernier refuge du protestantisme dans le Poitou. Aux yeux du pieux Louis Xm c'était un motif plus que suffisant, et dès lors la citadelle fut irrévocablement condamnée. Mais pour donner un témoignage d'affection à d'Armagnac» son fidèle serviteur, le roi lui fit savoir que le donjon serait conservé. D lui accorda en outre, à titre d'indemnité, une partie des matériaux provenant de la démoUtion du grand château. L'autre partie fiit affectée à Michel Lucas qui avait été l'agent actif de toute cette cabale « à k
• Collection Barbœr.
*' Lettre de d'Armagnac à Grandier (sans date)*
f charge par eux d'un sol tournois de rente par chaque arpent des dites places* ».
Lorsque parvint à Loudun la nouvelle de la destruction -prochaine du château^ les cardinalistes ignorant encore que la volonté du roi était de conserver le donjon, ne purent s'em* pécher de manifester hautement leur joie. Grandier apprit leul, par une lettre du gouverneur, ce qui s'était passé au Conseil ainsi que la promesse faite par Louis XŒ ; mais il lui était recommandé sous le secret de la confession de ne parler à qui que ce soit de cette dernière clause. D'Ârmagnac espérait de cette manière connaître les sentiments de ses adversaires et jpuir d'avance de leur déception. Quelques extraits de cette très curieuse lettre feront mieux comprendre le but que se proposait le gou-* verneur.
« Vous aurés donc eu communicquation et noa aultres que vous de tout ce que ay escrit à ma ditte fiame par le dernier lacquay la Jeunesse que je luy ay envoyé que ie vous prie et conjure de tenir aussy segret que cy il vous avait esti dit en confession. Vous verres bien cacquetter du monde et tourner la jaquette à beaucoup de ians qui se sont dit mes amys et cecy est un unicque moyen de les bien reconnoistre. Bref que qui que ce soit ne le sache que vous et ma famé et luy dires qu'elle en face bien Tétonnée et vous aussi. Vous verres ce que j*escris présantement a Coradin*; fettes qu'il vous montre la lenre, a M. Goujon, a M. Leblanc, a M. de Tricon et a tous ceux qui le voudront voir afin que cela affermysse davantage la créance de ce qu'il est besoing qu'on croye pour fasilliter le four de Messieurs qui feront des feux de ioye de ce qu'ils croiront que tout sera mys à bas. Je crois que l'ariant (argent) sera bientost trouvé pour cela mais le diabU n'y ait pas y sera sur la fin**. •
. En apprenant que le vieux château allait enfin tomber sous la
* Archives communales de Loudun.
^ Cette kttte de d'Armagnac à Coradin annonçait que le grand château et le donjon allaient être démolis incessamment. Grandier était prié de la faire voir à tous les notables habitants afin de connaître leurs sentiments sur cette démolition.
•*• Lettre du 19 octobre 1631.