‹ Urbain Grandier et les possédées de LoudunChapitre 14 sur 39 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Hoovelles intrigues dep cardioalistei, — lU goifient par obtenir la dimalition dti doa}an. — Lettre de Louis XIII. — Retour de Laubardemont 1 Loodun. — ÏM Unglinw lotit d< nottvfH ponMici- -- Im enaemli ds Oruditr l'accusent d'fitie l'auteiir 4*un pamphlet (ontrç le cardinal de lUçhçlici), -^ Origine decette calomnie. — Caiheiiae Hommon, cordonnière de la leîuem6n. r* Sel nlationi ave; Orandler.— Laubardamont paît ppur Faili, — Sqq eou^vuc avec RictKJieg. ». H gbiiçat Hu «mtiùtiian pour inlonner con;re Grandier, -- Motifs ^rjei^x de croire â une vengeance du cirdïnal. — - Opinion des contemporains 1 ce sajet. — Laubùdemont revient t

ES riviïitions faites par Gnmdler daiu cène mémcffable aaserablie des habitants dcLoudun n'eurent d'autre résultat que de raviver les colères des cardlnatlfltes. Une fols dimasqués, Ils consplrirent ouvertemeat la chute du don{on et mirent Mut en œuvre peur l'ebttair. Leur agent à Paris, Michel Lucas, reçut à ce sujet les Instructtons les plus complètes en même temps que les rapports les plus &UZ sur les Rèrormës et sur d'Armagnac. Le gouverneur 8urtt»ut était traité avee une insigne mauvaise foi. On allait jusqu'À l'aeeuser de trahir par sa conduite les Intérêts du roi. La VrlUière, secrétaire d'Ëtat, qui était son protecteur et son ami, crut devoir

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le prévenir de toutes ces manœuvres. Confidentiellement, il lui fit part de l'intention bien arrêtée du cardinal d'en finir avec le donjon et les fortifications de Loudun, ajoutant que toute résistance à ces projets pouvait l'entraîner dans une disgrâce. D'Armagnac com-> prit et, dès ce jour, laissa le champ libre à ses ennemis. « M. Lucas, « écrivait-il à Grandier, ny trouvera plus grandes résistances au « moins de mon côté nayant plus maintenant aucune considéra- « tion d'amytié que javois tousiours porté à Loudun qui m'en « empesche. »

Le gouverneur était revenu de Paris, triste, malade et découragé. L'espionnage incessant des cardinalistes lui fitabandonner Loudun; il se retira dans ses propriétés de Lamotte et d'Âyzore et, par une lettre datée du 1 6 août 1632, informa Grandier des motifs de cette détermination : a Et a nos bons amys vous leur dires le subjet « pourquoy je ne vays point à Loudun. Je ne veux troubler le <( repos de personne ny donner subjet à nos escriveux descrire des

« faulcettes comme ils ont acoutumé de faire Ils ont voullu me

« perdre avec leur monsieur Lucas mais Dieu est et sera tousiours « mon protecteur sil luy plaist len supliant de tout mon cœur. »

Cependant un grave événement allait encore retarder cçtlie démolition si ardemment souhaitée. Dans le courant de Tannée 1632, ainsi que nous l'avons déjà raconté, la peste fit de si effroyables ravages que les démolisseurs durent interrompus leurs travaux. Le bailli chargé de veiller au démantèlement ;do grand château, se vit dans la nécessité d'en informer Lâubardemont : « Monsieur, la vostre du dixième d'avril ne me fut c randue que le 28 du passé, et sinon que nous sommes fort « affligés de contagion je n'eusse manqué layant receue de « faire à linstant continuer le travail de la démolition. Mais en « lestât où nous sommes ce seroit tout perdre que de s'opinias- « trer contre ce mal qui ma fait cesser la tenue de ma jurisdiction.

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« oster les marchés de la ville et fuir la frequantation les uns des « autres. Lorsqu'il aura pieu à Dieu retirer ses fléaux de dessus « nous je feray reprandre ledit travail*. •• »

Vers. la fin de septembre, le fléau cessa et les démolisseurs se remirent à l'ouvrage. Au commencement de Tannée 1633 ^^^^ était terminé. Le donjon seul restait encore debout, mais per^ sonne n'ignorait à Loudun que sa chute n'était plus qu'une ques* don de temps. D'Armagnac^ le premier, l'avait déclaré à ses amis. Le gouverneur repartit au mois de février pour Saint-Germain où se trouvait alors la cour. Il ne voulut pas se séparer de Grandier sans lui Êiire ses adieux et lui donner dé nouvelles instructions sur l'attitude qu'il aurait à garder envers les cardinalistes. Il le supplia donc de lui continuer ses services en veillant plus activement que jamais sur leurs menées. Il ajouta que ses intérêts gravement compromis par toutes ces intrigues allaient avoir besoin d'un défenseur et qu'il comptait sur sa fidélité et son inaltérable dévouement pour les sauvegarder. Cette entrevue devait être la dernière.

Qpand d'Armagnac fut partie la rage des cardinalistes se porta contre Grandier. De nouveau^ il eut à se défendre des embûches que chaque jour lui suscitait l'esprit inventif et malfaisant de ses adversaires. Un instant déconcertés par le misérable avortement de la possession démoniaque, ils n'avaient pas tardé à reprendre contre le curé leur système de calomnies. Les dénonciations** les plus perfides furent portées contre lui à l'évèché de Poitiers déjà si mal disposé. Au mois de mai 1633 des gens soudoyés par Moussant^ Hervé et Trincant, troublèrent les processions de la Fête-Dieu. En présence de pareils scandales, Grandier crut pou-

* Lettre du 3 juin 1632. (Collection Barbier.)

** Bibliothèque nationale. Manuscrits fonds français 7618.

voir supprimer celles qui avalent lieu pendant Toctave. Cet acte d'autorité fut accueilli par les plus violentes protestations. Le procureur du roi, de concert avec ses amis, eut* Timpudence de porter plainte* contre Grandier en dénaturant complètement les faits ; mats la haute protection de M. de Sourdis mit, cettt fois encore, le curé de Saint-Pierre à Fabri des rancunes de Tévèquo de Poitiers.

Vers le milieu du mois d'août 1633 Laubardemont écrivit de Paris à Mesmin de Silly pour lui annoncer Tordre formel quHl venait de recevoir du roi de procéder inunédiatement à la démo* lition du donjon. En même temps, il lui envoyait copie de la lettre royale conçue en ces termes :

t Monsieur de Lanbardemont ayant sceu la diligence que vous avez «portée

< peur h d^imeliiioQ 4u cbiMau de Loy4oii et pqw p^wt «s c«li le fomr

c mandement que vous en aviez receu de ma part je vous ay voullu £ûre ceste c lettre pour vous tesmoi^er la satisfaction que jay du service que vous

• mavei randu en oestevoecasiaa et parœ quil reste encore It don)Qn à des*

f tnoUr vous a^ manquerez suivant U çommi^siou qui vous a mi expédias^

c de le faire razer entièremant sans y rien réserver, c Jay apris de plus que les portaux de la ditte ville tiennent lieu de ferte-

% ffm f I ppuffQifiBt fHF^udiçler 4 1^ trfiqquJIW 4^8 hnWiwv Pi 4^ p^nmoes

« n^alintentiotiuées yenolçtit à son emp4rer. Cest pour^upy je iédrt (|ae vous < les fadez ouvrir par dedans affin que Ion ne sèn puisse prévalloir a leur

• désadvantage. Gt que me promettapt que vous serei aolgnepa 4'aiiooni^v

f $elQn mg yoiUm\i }fi mh vou» feray plus tipresse pnaut Pieu moasôfiur

« de Lanbardemont vous avoir en sa garde***. — Esçrit à Monterean ce « 6« coust 1633.

c Phçlypçaus. 1

P'Â^agnac retenu paf son service auprès de Louis Xm, qui

Biblioth^ue de Poitiers. (Pièces maaofcriies 1 Pltiate contra Onadlsp.)

** La lettre du roi parvint à Lanbardemont avant la commission. Ce fut d'Armagnac lui-même qui la fit tipédler.

L'original de cet(e Itftiv fait partie de U ^olleetion BAR«f«a.

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faisait à cette époque le siège de Nancy* n'avait pu obtenir l'autorisation d'accompagner Laubardemont. A deux reprises différentes**, il s'était adressé au commissaire pour le prier de retarder son voyage ; mais celui-ci se souciant fort peu de la présence du gouverneur à Loudun, ne daigna pas répondre à ses pressantes sollicitations.

Laubardemont partit donc seul de Paris sans même avoir reçu sa commission. Il arriva vers la première moitié de septembre. En homme prudent, et pour ne pas éveiller les soupçons, il ne voulut point accepter l'hospitalité que lui offrait Mesmin de Sillyt n alU se Ic^er chei U belle-mère d'un procureur de Loudun nommé Champion**^.

M** d'Armagnac, prévenue par Grandier de l'arrivée sou» daine de Laubardemont, s'empressa de quitter La Motte sa rési^ dence frvorite. Elle vint à Loudun pour y régler ses affaires et remettre au commissaire les clefs du donjon. Dans Tentrevue qu'elle eut avec lui, elle ne put s Wpècher de témoigner toute la surprise que lui causait sa présence dans la ville et lui reprocha même, avec une certaine amertume, le sans-^façon avec lequel il avait traité spn mari. Laubardemont, avec sa duplicité habituelle, balbutia une excuse; mais M°** d'Armagnac, justement froissée de ce manque d'égards, sortit sans vouloir entendre plqs longtemps ses hj^ocrites protesutions. Ce fut là l'origine de la haine que Laubardemont ne cessa depuis de témoigner au gouverneur de Loudun et k sa famille^^*.

* {^ roi arriva devant Nfuicy le f*' septembre {633.

Ces deux lettres font partie de la collection Barbier.

Ge Champion était filleul d'Henri IV. Nous avons déjà eu l'occasion de citer l'intéressant mémoire manuscrit qu'il nous a laissé sur Urbain Grandier.

^^ Noos venroBS que plus tard il fit enfermer A For-l'Évéque Dumoostier, de Bourgneul, bèau-firère de d'Armagnaa, et qu'il persécuta tant qu'il put les parents et les amis du gouverneur.

A peu près vers la même époque, Grandier reçut une dernière lettre de son ami lui annonçant l'impossibilité dans laquelle il se trouvait de retourner à Loudun. D'Armagnac le conjurait encore une fois « d'avoir tousiours lœil a tout ce qui ce passera par « délia » et il ajoutait avec un amer regret : « Je suis £iché de ce « que ce gros brutal de lieutenant cryminel et son beau-pire aye solli" « citté et procuré la ruyne indubitable de la ville de Loudun*. »

A son arrivée, Laubardemont trouva les esprits singulièrement agités; de graves événements, en effet, s'étaient passés depuis son dernier voyage. La possession des Ursulines, qui avait eu un si grand retentissement dans tout le royaume, était loin d'être calmée et les sages ordonnances de Tarchevêque de Bordeaux, tout en imposant silence aux démons, n'avaient point ramené la paix au sein du couvent.

Dès la première visite que fit le commissaire à Mesmin de Silly^ il ne fut question que de magie et de sorcellerie. Les ennemis de Grandier présents à Tentretien exagérèrent encore les phénomènes étranges don t le monastère était chaque jourle théâtre. Mesmin et ses acolytes, qui connaissaient les exploits de Laubardemont dans le Béarn, le pressèrent vivement de s'occuper de cette affaire et d'en informer le cardinal.

Toutefois, avant de prendre une décision, Laubardemont résolut d'aller voir les religieuses. Il se rendit donc, dès le lendemain, au couvent où il reçut l'accueil le plus empressé de la supérieure, sa parente, et des dames de. Dampierre, ses belles-sœurs. Elles lui racontèrent à leur façon les événements survenus pendant son absence. Grandier fut, de leur part, l'objet d'attaques passionnées. En termes formels, elles l'accusèrent d'avoir jeté un maléfice sur

* Lettre du 7 septembre 1633. Cette lettre est la dernière que possède M. Ch. Barbier. A cette date s'arrêta probablement la correspondance de

d'Armagnac et de Grandier.

le couvent et d'être cause de leur ruine. Elles insistèrent tout particulièrement sur la honte qui allait rejaillir sur leurs familles par suite des ordonnances de M. de Sourdis. Bref, elles firent un tableau si navrant de leur misère que Laubardemont promit de leur venir en aide.

Qiielques jours après cette entrevue, le prince de Condé* passait par Loudun. Depuis la fameuse conférence de 16 16, ce prince avait joué le plus triste rôle. D'abord ennemi acharné du cardinal, il n'était pas de bassesse qu'il n'eût fait depuis pour rentrer en grâce. Sa première visite à Loudun fut pour Mesmin dont il connaissait les relations suivies avec Richelieu. Mesmin, flatté d'un pareil honneur, invita le prince à sa table. Ce souper, auquel assistaient Laubardemont et tous les conjurés, eut un certain retentissement dans la ville. Au dessert, Condé but à la santé de Richelieu qu'il détestait, et en fit un éloge si outré que les convives, tout cardinalistes qu'ils étaient, ne purent s'empêcher de témoigner leur étonnement**. On vint ensuite à parler de la possession. De Silly pria le prince de se joindre à lui pour décider Laubardemont à prendre en main cette affaire. Cette proposition fut accueillie avec d'autant plus d'empressement que Condé, jadis vicieux et débauché***, était tombé dans la dévotion la plus exagérée. Rendezvous fiit pris séance tenante avec le commissaire et les gens du roi pour se rendre le lendemain au couvent et assister à un exorcisme que Mignon devait faire sur quelques religieuses.

Les démons, avertis de la visite de cet auguste personnage,

* Henri de Bourbon, prince de G)ndé, né en 1588, à Saint-Jean-d'Angély dans la prison où était détenue sa mère^ Charlotte de La Trémouille, accusée d'avoir empoisonné son maii.

^ Bouillau, greffier de la ville, raconte ce ùk dans son promptuaire.

*** Ce prince avait les plus tristes penchants. Tallemant des Réaux n'hésite pas à l'accuser de vices infâmes.

étaient revenus en grand nombre. A l'heure fixée, le directeur des UrsuUnes dit une messe solennelle à laquelle assista toute la com* munauté. Le commencement de l'office se passa dans le calme le plus parfait ; mais^ lorsque le célébrant fut arrivé à la communioiii M""' de Belciel, la sœur Claire de Sazilly et la sœur Agnès entré* rent en convulsions. Ce fut un désordre inexprimable. Le prince, tout surpris d'une pareille scène^ déclara, avec son inconséquence habituelle, que le doute n'était plus permis et il engagea hautement Laubardemont à en informer le roi et le cardinal. Toutetois, le con^ seiller d'État, qui savait avec quelle incrédulité et quelles railleries la possession avait été accueillie à la cour, se tint habilement sur la réserve. Ce n'est pas que cette affaire ne convint à son génie malfaisant et à son humeur violente; mais, en homme peu scrupuleux, il voulait en tirer profit et ne pas s'exposer à mériter le blâme de son maître, le cardinal de Richelieu. Selon son habitude, il fit au prince les plus belles promesses. « H ne donna, dit « le manuscrit de la bibliothèque de Tours, aucune connoissance « de ses sentiments à la vue d'un si estrange spectacle. Etant de « retour en sa maison il se sentit vivement touché de compassion « de Testât déplorable de ces filles. Pour couvrir son sentiment il « reçut à sa table les amis de Grandier et Grandier mesme qui y vint « avec les autres. »

Les conjurés comprirent les hésitations de Laubardemont. A tout prix, ils résolurent de les faire cesser. Leur féconde imagina* tion leur en fournit bientôt le moyen.

Au temps de Tamitié qui unissait le curé au procureur du roi, il y avait à Loudun une jeune fille nommée Catherine Hammon, intrigante spirituelle et jolie, dont Grandier avait, dit-on, £dt sa maltresse. Cette Catherine Hammon avait eu la singulière fortune de plaire à Marie de Médicis lors de son passage à Loudun, pendant la guerre des Ponis-de-Cé. La reine-mère s'était atta-

chée à cette fille» dont Tesprit et les grâces contrastaient d'une si frappante manière avec la misérable condition de ses parents. La fisunille de Catherine, toute fière de voir son enfant au service d'une reine^ la vit partir sans regret* Marie de Médicis, au reste, avait été libérale envers les pauvres gens. Il leur restait, comme consolation, une autre fille, Suzanne, qui plus tard devait être, en sa qualité de possédée du diable^ une des plus ardentes accusatrices de Grandier.

Githerine réalisa toutes les espérances de sa protectrice et devint, au bout de quelques mois, sa cordonnière attitrée. Elle avait su capter si adroitement la confiance de Marie de Médicis, qu'à l'époque de la conférence de Loudun, elle fut chargée par sa maîtresse d'une mission secrète auprès du prince de Condé, des ducs de Mayenne et de Bouillon. Nous n'avons malheureusement trouvé que fort peu de renseignements sur le rôle joué par la cordonnière dans cette circonstance. Les uns voulurent la £ûre passer pour une intrigante, les autres dénaturèrent complètement la mission dont elle avait été chargée : « Une cordonnière sur- « vint, dit l'auteur de V Introduction des Mémoires sur la conférence « de Loudun^ se disant envoyée par la Reine et chargée par elle « de £ùre ses recommandations à Monseigneur le Prince de « G)ndé, à MM. de Mayenne et de Bouillon, à Mesdames de « Soissons, de Longueville et de la Trémouille. Ceux des « princes, seigneurs et dames assistant à la conférence, auxquels « aucune recommandation n'avoit été faite par la prétendue en- V voyée de la Reine, se formalisèrent d'avoir été oubliés, et ni « le ridicule et l'impudence de la démarche, ni le choix, fort « suspect, de Marie de Médicis, ne les empêchèrent de se tenir « pour offensés*. »

* Page XLUi de V Introduction .

Après un court séjour à Loudun, Catherine revint à Paris rendre compte du résultat de ses démarches. L'accueil que lui fit Marie de Médicis la vengea de toutes les sottes calomnies dont son voyage avait été le prétexte; toutefois cette faveur devait être de courte durée, car la reine-mère, pour des modis politiques, fut exilée de la cour en 1617 et enfermée dans le château de Blois. Catherine n'eut point la consolation de suivre sa maîtresse et revint à Loudun passer les deux années que dura cette disgrâce. « La faveur dont elle avait joui pendant « quelque temps lui donna, dit l'historien Ânquetil, un cer- « tain air d'importance et fit recevoir avidement les particu- « larités vraies ou fausses qu'elle débita à son retour aux a curieux de Loudun. Grandier ne fut pas le dernier à prendre a part à ce plaisir des désœuvrés de la ville, et^ comme il était « caustique, il ajoutait aux récits de la Hammon des narrations <c piquantes qui amusaient le cercle. » Le curé de Loudun renouvela, paralt-il, assez fréquemment ses visites pour que bientôt s'établit entre lui et sa paroissienne une sorte d'intimité qui eut du retentissement dans la ville et qui fut qualifiée de scandaleuse par ses ennemis.

Fort heureusement pour la réputation de Grandier, Catherine ne resta que peu de temps à Loudun. A la nouvelle que la reine mère venait de rentrer en grâce, elle s'était empressée d'accourir auprès d'elle; mais, avant son départ, elle promit à Grandier de lui écrire souvent. Une fois à Paris, la cordonnière se jeta à corps perdu dans les intrigues ourdies contre le cardinal, fort mal vu alors de Marie de Médicis. Ce fut à cette époque qu'elle fit la connaissance de François de Baradat* favori du roi. Cette liaison

* François de Baradat, de page de Louis XIII, était devenu son favori. H fut successivement premier écuyer, premier gentilhomme de la chambre et lieutenant du roi en Champagne. Il voulut aussi entrer en lutte contre Richelieu,

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est demeurée célèbre et donna plus tard prétexte à un ignoble pamphlet contre le tout puissant ministre.

Catherine cependant n'avait point oublié la promesse faite à son curé. Elle lui écrivit et lui raconta tous les scandales de la cour et les bruits qui couraient sur le cardinal. Grandier qui ne pouvait pardonner à l'ancien prieur de Coussay la fameuse question de préséance soulevée en 1617, répondait en émaillant ses lettres de réflexions mordantes et souvent fort calomnieuses. Trincant, alors intime ami du curé, connaissait les termes de cette correspondance et avait, nombre de fois^ entendu Grandier lancer imprudemment contre le cardinal quelques-unes de ses épigranmies les plus caustiques. De concert avec ses amis, Tex-procureur du roi fit part de toutes ces particularités à Laubardemont, lui rappela Tinfâme libelle paru en 1627 sous ce titre « Lettrt de la cordonnière de la reine-mire à M. de Baradas » et accusa hautement Grandier d*en être l'auteur. Champion, très au courant de toute cette affaire, n'hésite pas à dire que ce fut là le moyen employé par les ennemis du curé pour se concilier les bonnes grâces du commissaire. « Or en ce mesme temps « courut un petit imprimé intitulé la Cordonnière de Loudun, « que les ennemis du curé furent sy artificieux que d'attribuer au « curé* l'accusant que c'esloit de son style. Cest escript estoit un « libesle contre ceux qui gouvernoient l'Estat et ceux qui semblent « pancher bien avant affirment que c'est la cause la plus vraye de « la mort du curé. » Cette odieuse manœuvre devait avoir un plein succès. Laubardemont connaissait assez son maître pour savoir tout le prix qu'il allait attachera une pareille révélation. Ce pamphlet était, il faut l'avouer, de nature à provoquer la colère

qui le fit disgracier et chasser de la cour en 1626. Ce fut pendant cet exil^ en 1627, que parut sous forme de lettre adressée à M. deBaradat, le pamphlet dont il est ici question.

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du cardinal. Jamais la calomnie n'avait été poussée aussi loin contre lui et sa famille. « On peut dire que la liberté effirenée de « ce siècle en aiant produit plusieurs de ce genre, il n'en a point « paru encore, écrit Charpentier* le secrétaire de Richelieu, un a si sanglant et si pernicieux que celuy^... Ce sont calomnies a contre les principaux ministres de TEstat... et qui pis est, injures cr qui attaquent et offensent la personne du roy l'accusant de l^è- « reté, d'inconstance et ce qui est épouvantable nonobstant sa « vertu cogneûe d'impureté détestable. »

Les expressions triviales dont pullule cette satire et son incon* cevablc obscurité auraient dû mettre un écrivain aussi élégant que Grandier à l'abri d'une pareille accusation. Malheureusement il avait chez lui un exemplaire de ce libelle** et il est probable que Trincant, qui connaissait ce détail, en fit part à Laubardemont. Une phrase surtout habilement exploitée par les conjurés laissait supposer que l'auteur était un habitant de Loudun, en correspondance directe avec Catherine Hammon. « Je voudrais que vous vou" « lussie:(^ venir en nostre Lodunois vous en apprendriez bien « d'autres. J'en feray recueil pour vous envoyer par la première « rencontre. » Or les relations de Grandier avec la cordonnière étaient connues de tous à Loudun. Mais ce que les ennemis du curé ignoraient, c'était que dans le courant de Tannée 1627, il avait paru un second Ubelle*** porunt ce même tiire : « Lettre de la cardan-

* Archives desaf&ires étrangères, France 1627 P 1 19-136. (Note d'une page et demie écrite de la main de Charpentier.)

** L'abbé de Longuerue assure que dans la saisie des papiers de Grandier, on trouva le libelle de la cordmniire et qu'il ne voulut jamais s'espliquer sur sa provenance.

*** Ce pamphlet excessivement rare ne se trouve qu'à la Bibliothèque nationale de Paris.

Celui que les cnnemii de Grandier lui attribuèrent et auquel £ùt allosioa la

ttfire de la reine-mire à M. de Baradas. »^ Nous pensons avec le Père Lelong, que Grandier pourrait bien en être l'auteur. Dans ce petit opuscule, écrit avec esprit et qui ne manque ni d'à-propos ni de mordant, le pamphlétaire donne au roi Louis XIII de sages avis et le supplie de se débarrasser de tous « les mauvais conseillers » qui i*entourent. Richelieu n'est pas une fois nommé, mais l'allusion au cardinal-ministre est transparente. Ce fut probablement à l'instigation de Catherine Hammon et pour plaire à la reine-mère que Grandier composa ce libelle.

A tout prix Richelieu voulut connaître le nom du pampiilétaire» Sa police, d'ordinaire si bien faite, échoua dans ses recherches et ne put mettre la main que sur un nommé « Jacques Rondin, sieur « de la Hoguetière, natif de Bayeux » qui s'était fait l'imprimeur du libelle. Longtemps on soupçonna le marquis de Soret de l'avoir écrit, mais faute de preuve, les limiers du cardinal durent renoncer à leurs poursuites. Le malheureux Rondin fut traduit devant la grande cour du Châtelet, et, malgré ses énergiques dénégations, condamné le 27 mars 1627 « à estre pandu et estranglé». Pour prononcer une condamnation aussi monstrueuse, les juges avaient dû invoquer une loi des empereurs romains tombée depuis longtemps en désuétude. « Par cette loi, dit le texte du jugement, quand a Rondin inesme ne serait pas aulheur du livre il miriieroit la mort « pour V avoir publy^. »

Cet arrêt était bien fait pour inspirer la terreur à cette tourbe de folliculaires stipendiés par une aristocratie aux abois. Il suffit de lire tous ces pamphlets, qui couraient les ruelles des grandes dames de cette époque, pour comprendre l'irritation du cardinal. Jamaiss

note de Qiarpentîcr, appartient à la bibliothèque de Poitiers. Malgré toutes no recherches, nous n'avons pu le trouver d Paris.

* On n*osa pas cependant exécuter la sentence. La peine de Rondin fut commuée en celle des galères.

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homme n*a été, de son vivant, plus lâchement calomnié et plus traîné dans la fange. On est réellement écœuré à la lecture de ces innombrables libelles, la plupart manuscrits*, colportés par Tentourage de la reine-mère. Richelieu avait un caractère excessivement impressionnable et la moindre contradiction l'irritait. De bonne heure miné par l'inquiétude, croyant à tous moments sa vie menacée par ses adversaires, il avait entrepris contre eux une lutte sans merci. Âpre à la vengeance, il ne comprit jamais le pardon des injures et fut impitoyable dans la répression. Cest là surtout le grave reproche que les historiens, même les plus favorables à sa cause, lui ont toujours adressé. « Le cardinal de a Richelieu, dit Ménage dans des notes manuscrites conservées <c à la Bibliothèque nationale, estoit sans doute un grand ministre « mais parmy beaucoup de perfections il avoit le défaut de ne a pas mépriser les injures et de poursuyvrc à outrance les auteurs « de Ubelles qu'on faisoit contre luy. »

Le cardinal poussa si loin cet esprit de vengeance qu'Ismaêl Boulliau, le savant astronome qui fut vicaire de Saint-Pierre de Loudun, cite de lui une lettre au roi dans laquelle il le priait de « demander au pape un bref par lequel il lui fut permis de faire <c mourir sans autre forme de justice ceux qu'il croiroit dignes de « mort; ce que le pape Urbain VIII refusa** >.

Dans sa colère contre les Ubellistes, Richelieu avait proposé à l'assemblée des notables de 1626 « de faire déclarer crime de lèse « majesté toute espèce de moyens de troubles et entr'autres les a calomnies et libelles diffamatoires ». Pour plaire au cardinal,

* Nous avons lu à la bibliothèque de l'hôtel Giraavalet et à la Nationale, quelques-uns de ces pamphlets ; ils n*inspirent que le dégoût et le plus profond mépris.

** Bibliothèque nationale. Manuscrit suppléments français 997, volume XXXIII. (Collection Bouillaud.)

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les notables s'étaient empressés de voter cette cruelle proposition.

Cette fois les conjurés avaient eu la main heureuse en dénonçant Grandier à la haine du tout puissant ministre contre les pamphlétaires. Devant d'aussi perfides révélations, Laubardemont n'hésita plus et promit tout son concours. Le curé de Saint-Pierre, cependant, avait le pressentiment que ses adversaires ourdissaient quelque nouvelle trame contre lui. Pour s'en assurer, il n'hésita point à faire une visite à Laubardemont et à lui demander des explications sur ce qui se passait. Il vint donc le trouver à son logis chez la belle-mère de Champion. Le commissaire reçut Grandier avec une extrême déiérence, l'assura qu'il n'avait rien à redouter et poussa l'hypocrisie jusqu'à lui promettre son appui auprès du roi. Champion, qui assistait dans une pièce voisine à cet entretien, déclare formellement que Laubardemont fit les plus belles promesses au curé : « De son costé « le feu curé voyoit le dit S' de Laubardemont, l'assuroit de son « innocence, lui remonstroit les impostures et les artifices de ses « ennemis ce que le dit 5' de Laubardemont feignoit ffantandre et « applaudissoit audit curé luy promettant toutes assistances et cepen- « dant il avoit bien autre intention et je fus témoin de partie de « sts entretiens. Le dit sieur de Laubardemont étant lors logé « chez ma belle-mère ou je fréquentois famillièrcment. » Cette visite était à peine terminée, que le misérable retournait chez Mesmin et prenait avec lui toutes les mesures nécessaires pour amener le cardinal à lui confier cette affaire.

Les capucins de Loudun dans leur haine contre Grandier, vinrent, à leur tour, proposer leurs services aux conjurés qui s'empressèrent de les accepter. Le concours de ces religieux pouvait, en eflfet, avoir un certain prix, grâce à leurs bonnes relations avec le Père Joseph, l'ami et le confident du cardinal. Le célèbre capucin

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qu'on avait surnommé TÉminence grise, était venu, en i6i6, fonder à Loudun un couvent de son ordre, dans le but politique, mais peu chrétien, de faire surveiller les agissements des princes et les menées des Huguenots pendant la fameuse conférence. On comprend qu'une correspondance suivie s'établit entre les moines et leur fondateur. Par eux, le Père Joseph fut instruit de tout ce qui se passait à Loudun. Il connut les rivalités de Grandier avec les différents ordres de la ville, et surtout avec les capucins. Le curé lui fut signalé comme un des pires ennemis du couvent, et chose grave, on l'accusa de foire cause commune avec les Réformés. Comme on le voit, Grandier jouissait d'une réputation détestable dans l'entourage du cardinal. Une dénonciation contre lui avait donc toutes les chances d'être favorablement accueillie. Aussi, quand les capucins apprirent que l'auteur de la Cordonnière de Loudun n'était autre que le curé de Saint-Pierre, se hâtèrent-ils d'écrire à leur tout puissant protecteur, le Père Joseph. H fut convenu entr'eux et les conjurés que cette lettre serait remise à Laubardemont qui devait partir dans quelques jours. « Les capu- « cins de Loudun, nous apprend encore Ménage, dans le dessein « qu'ils avoient de se venger de leur ennemi, écrivirent à Paris « au Père Joseph, leur confrère, que Grandier étoit l'auteur d'un (( libelle intitulé la Cordonnière de Loudun^ très injurieux et à la « personne et à la naissance du cardinal de Richelieu. »

Vers la fin d'octobre 1633, le donjon était démoli. Laubardemont fit ses préparatifs de départ pour retourner à Paris rendre compte de sa mission. Mais auparavant, et pour mieux dissimuler ses projets, il eut l'impudence de convier à sa table Grandier et SCS amis. Ce fut dans ce diner d'adieu*^ qu'éclata toute la scélé-

* Pendant son séjour à Loudun, Laubardemont invita à différentes reprises Grandier à sa table. Le manuscrit de la bibliothèque de Tours que nous avons déjà cité à ce sujet dit naïvement, que c'était dans le but de çaçhfr sef wUiments,

ratesse de Laubardemont. Il reçut magnifiquement le curé, le combla de prévenances et lui promit devant tous de Taider à se venger de ses ennemis. Le lendemain il quittait Loudun, laissant Grandier dans la sécurité la plus absolue et dans l'impossibilité, par conséquent, de conjurer le danger qui le menaçait.

En passant par Chinon, il s'arrêta une journée au presbytère de Saint-Jacques, chez le fameux Barré» dont les hauts faits lui avaient été signalés. Les diables venaient justement de faire leur apparition dans cette ville et Barré eût l'insigne honneur d'exorciser devant lui deux de ses infortunées paroissiennes devenues subitement la proie du démon. Après s'être fait rendre compte de ce qui s'était passé au couvent des Ursulines pendant les mois d'octobre et de novembre 1632, Laubardemont pria Barré de lui confier les procès-verbaux* des exorcismes qu'il avait rédigés secrètement, malgré les ordres formels des magistrats. Le commissaire tenait d'autant plus à ces procès-verbaux, que ceux du bailli avaient été envoyés à la Cour, et que, grâce à eux, la possession de Loudun n'avait été considérée jusqu'alors que comme une comédie.

Muni des renseignements les plus complets, Laubardemont arrive à Paris, et va d'abord porter au Père Joseph la lettre des capucins de Loudun. Là, il apprend que le cardinal est en villégiature à son château de Ruel et que le roi se trouve actuellement à Saint-Germain. Accompagné du Père Joseph, il se rend alors près de Richelieu.

Une fois en présence du cardinal, Laubardemont fit un tableau des plus outrés de la possession des Ursulines, lui exposant que les partis étaient plus divisés que jamais à Loudun et que, par la faute d'un seul, les haines s'accentuaient entre les catholiques et

* Ces procès-verbaux sont k la Bibliothèque nationale. (Manuscrit 7618.)

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les protestants. Richelieu, qui avait eu connaissance par d'Armagnac des procès-verbaux du bailli, semblait assez incrédule au récit du commissaire. Mais celui-ci avait un moyen infaillible de le rallier à sa cause. Il lui suffit de dénoncer Grandier comme l'auteur, jusqu'alors introuvable, de l'infâme satire de la Cordon^ nière* et de lui rappeler la querelle de préséance qu'il avait eue jadis avec le curé de Loudun, querelle dans laquelle ce dernier avait refusé, non-seulement de céder le pas au prieur de Coussay, mais encore l'avait pris sur lui. Il n'en fallut pas davantage pour convaincre le cardinal. Le Père Joseph confirma les dires de Laubardemont et fit voir la lettre des Capucins. Il conjura en même temps Richelieu de débarrasser la ville de Loudun d'un homme qui, au dire des principaux habitants, était un sujet de scandale pour ses paroissiens.

Le Père Joseph et le cardinal étaient trop grands politiques pour ne pas se comprendre. Avec leur profonde habileté, ils virent tout le parti qu'ils pouvaient tirer de cette aflFaire. Le curé de Loudun en somme, avec la détestable réputation qu'on lui avait faite, pouvait bien donner prise à une accusation aussi redoutable que la magie. Cette croyance était encore à peu près générale, et il y avait peu de provinces où l'on ne brûlât de temps à autre quelques malheureux convaincus de pactes avec le démon. On a prétendu, et Grotius est de ce nombre, que Richelieu croyait à l'astrologie, à la pierre philosophai, aux sorciers et aux possédés. Son livre, YInstructian du Chrestierty publié en 1618, alors qu'il était évèque de Luçon, et réimprimé en 1626, pourrait, en effet, le faire supposer. Mais en admettant que le cardinal crut à la magie et aux sorciers, on peut affirmer qu'il n'eût jamais qu'une médiocre confiance dans

* Richelieu avait si peu oublié que, quelque temps auparavant, il écrivait à Bouihilier pour s'informer de Rondin, alors sur les galères de Rochefort.

les diables de Loudun. Pour s'en convaincre, il suffit de lire les lettres* qu'il écrivit à Gaston d'Orléans lors de son voyage dans cette ville. Ces lettres sont de véritables chefs-d'œuvre d'ironie et d'insolence. Il est impossible de se moquer avec plus de sansgène du prince et des diables. Une d'elles surtout a dû^ évidemment, faire hésiter le Père Griffet, qui s'est demandé avec sa circonspection accoutumée : « si le cardinal était réellement persuadé que la possession fut réelle ».

Non, Richelieu ne croyait pas aux diables de Loudun, mais en politique habile il avait entrevu un nouveau moyen de persécution contre les Réformés, en même temps qu'il se vengeait d'un obscur pamphlétaire. Le grave Baluze"^ l'historiographe de Colbert affirme, dans une note manuscrite que nous avons retrouvée à la Bibliothèque de l'Arsenal, tenir ce propos de Gaston d'Orléans : « Qpe le cardinal n'avait d'autre but que de faire dénoncer par les « diables les hérétiques de Loudun.» Les doctrines des exorcistes, comme nous l'établissons dans le chapitre Xm, sont là pour nous édifier à ce sujet. Les habitants de Loudun avaient si bien compris ce projet qu'ils écrivirent au roi une longue lettre pour le prier de mettre un terme à ces dangereuses théories, qui ne tendaient qu'au rétablissement de l'inquisition dans leur ville. Tel est, selon nous, le double motif qui poussa le cardinal à faire ce triste procès. Si l'on consulte les contemporains, à peu près tous, sont unanidies à dire que Richelieu voulut se venger de l'homme qui l'avait si outrageusement insulté. C'est l'opinion de Charles René d'Hozier, le savant généalogiste, de Ménage, de Nicolas Pinette, curé de Saint-Jacques de Paris, de la plupart des habitants de

* Nous reproduisons ces lettres dans le chapitre où il est question de b visite de Gaston aux diables de Loudun.

** Bibliothèque de l'Arsenal. (Manuscrits. G)llcction Drouyn, 127.)

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Loudun**, de Tabbé d*Aubignac, de Levassor, ITiîstorien de Louis XIII. Un jésuite, le Père d'Avrîgny, dans ses Mémoires chronologiques et dogmatiques, a accepté cette manière de voir et c'est elle qui, jusqu'à présent, a toujours prévalu.

Si Richelieu n'avait pas été guidé par cet esprit de vengeance, dont il donna tant de fois les preuves, « cela (le crime de magie) « n'aurait pas été capable, dit Nicolas Pinette, d'obliger le roi « d'envoyer un maîsire des requestes, commissaire sur les lieux « pour faire le procès à Grandier sans aulcun autre plus grand « crime qu'il avoit commis contre une homme qui ne pardonnoit « pas volontiers. C'est M. le cardinal de Richelieu, contre lequel « et sa maison il avoit fait un libelle fort diffamant qu'il me semble « avoir ouï intituler la Cordonnière de Loudun » . Le curé de Saint-Jacques est encore plus explicite que tous les autres contemporains, car il ose dire qu'il tient <c (Tun des juges que le crime de « Grandier n^ était pas la magie. »

Mais ce qu'il est impossible de nier, c'est le grand intérêt que Richelieu prit a cette affaire. « L'éminentissime cardinal, dit n Boudon, qui écrivait quelques années après les événements de « Loudun, l'un des plus grands esprits de notre siècle, a tellement « cru la possession que les exorcistes y ont été envoyés par ses « ordres aux dépens du roy et qu'il a soutenu cette affaire par son « authorité. »

Un prêtre de l'Oratoire, La Menardaye*, est obligé de convenir que Laubardemont expédiait presque tous les jours un courrier au cardinal-ministre pour l'informer de la marche du procès.

* Champion et les autres habitants de Loudun, qui ont laissé des relations du procès, sont très afôrmatifs sur ce point.

" Examen et discussion critique de V Histoire des Diables de Loudun, (Paris, Debvre, 1747-1812.)

Le Père Tranquille, tout à la fois capucin et espion du Père Joseph, avoue ingénuement dans sa grotesque relation de ce qui s'est passé à Loudun «que c'est monseigneur l'éminentis- « sime cardinal la première intelligence de l'Estat qui croit la « possession et non seuUement il la croit mais après sa Majesté « on doit à son zèle l'entreprise de cette affaire^ comme le « tesmoignent assex les lettres quUl en a esctifes à M. de Laubardemont. » », Plus loin le même Père Tranquille ajoute : « M. de Laubardemont a eu cette prudence que jamais il rCa fait aucune « procédure pour la preuve de possession qu*il n*en ayt pleinement « informé sa Majesté et monseigneur le cardinal* » •

Bien d'autres procès en sorcellerie eurent lieu sous le ministère du cardinal de Richelieu ; nous devons dire qu'aucun ne le préoccupa autant que celui de Loudun. En effet, pourquoi ce choix d'une commission extraordinaire avec un misérable tel que Laubardemont pour président ? Pourquoi ce mépris absolu de toutes les formes de la justice ? Pourquoi, enfin, en interdire la cause au Parlement? Autant de questions qui prouvent que cette affaire fut purement personnelle puisque Richelieu en tira seul profit : vengeance d'abord, ensuite ruine complète des Réformés de Loudun**.

Dans ce long entretien qu'il eût avec Laubardemont et le Père

Joseph, le cardinal promit de s'occuper activement de la possession, mais avant de prendre une détermination au sujet de Grandier, il voulut connaître la pensée du roi. Il remit donc l'affaire au prochain conseil qui allait avoir lieu le 30 novembre à Ruel et

• Véritable relation des justes procédures observées au fait de la Possession des Ursulinesde Loudun, etc., par IcR. P. Tr., R. C. (Paris, Martin, 1634, in-8« pièce.)

** Nous avons dit quelle haine le cardinal portait à cette ville dont il médiuit la ruine depuis longtemps. Dans ce but, il fonda Richelieu et obtint que la plupart des attributions de Loudun y fassent transpottées (1654).

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auquel Louis Xm devait assister. Le roi, sollicité depuis longtemps par son secrétaire, Michel Lucas, n'était que trop disposé à sévir contre Grandier. Il vint donc au conseil avec l'intention bien arrêtée d'en finir avec les diables de Loudun et de laisser le cardinal conduire cette affaire à sa guise. Â ce conseil, où devait se décider le sort du malheureux curé assistaient, outre le roi et le cardinal, le chancelier Séguier, le surintendant Bouthillier de Chavigny, le secrétaire d'État Phélippeaux de la Vrillière, le Père Joseph et Laubardemonf. Ce fut le chancelier Séguier qui rédigea le texte même des lettres par lesquelles :

c M. de Laubardemont conseiller du roy en ses conseils d*£sut et privé se « rendra à Loudun et autres lieux que besoin sera et y estant informer dili- « gemment contre ledit Grandier sur tous les faits dont il a esté ci-devant c accusé et autres qui lui seront de nouveau mis sus mesme touchant la posc session des Religieuses Ursulines dudit Loudun et autres personnes qu*on « dit aussi estre possédées et tourmentées des démons par le maléfice dudit c Grandier. Informer de tout ce qui s*est passé dès le commencement tant « aux exorcismes qu'autrement sur le fait de la dite possession, faire rapporter c les procez-veibaux et autres actes des commissaires a ce dél^aez : assister « aux exordsmes qui se feront et du tout faire procez- verbaux et autrement c procéder comme il appartiendra pour la preuve et vérification entière desdits c faitz et sur le tout décréter, instruire faire et parfaire le procez audit Gran- « dier et à tous les autres qui se trouveront complices desdits cas jusques à c sentence définitive exclusivement non obstant oppositions appellations et « récusations quelconques pour lesquelles et sans préjudice d*icelles ne sera « différé mesme attendu la qualité des crimes sans avoir esgard au renvoy qui c pourroit estre requis par ledit Grandier, mandant sa Majesté d tous les gouc vemeurs et lieutenans^généraux de la Province et à tous bailiifs, senefchaox, « visse-senefchaux, prévosts, leurs lieutenans, maires et eschevins des villes et c autres ofHders et subjets qu'il appartiendra, donner pour Texecution de ce « que dessus, toute assistance et main forte, aydc et prisons si mestier est et « qu'ils en soient requis. »

La Vrillière fut chargé, en sa qualité de secrétaire d'Éat, de

* Ces détails sont absolument inédits. Jusqu'à ce jour, aucun historien n'a révélé qu'un conseil fut tenu exprès pour s'occuper de cette afiErire, qui inquiétait tant le cardinal.

copier les termes mêmes de cette commission, où tout avait été prévu^ et de la revêtir du grand sceau de cire jaune. Le roi apposa sa signature au bas de cette pièce et la remit à Laubardemont*. Mais ce dernier fit observer au conseil qu'avant de commencer toute une information, il était prudent de s'assurer d*abord de la personne de Grandier.

Séance tenante^ La Vrillière rédigea un ordre d'arrestation ainsi conçu :

c Pour (aire par ledit sieur de Laubardemont arrester et constituer prisonnier « ledit Grandier et ses complices en lieu de seureté avec pareils mandements « à tous prevosts des marédiaux, vi-baillifs, visse-senefchaux leurs lieutenans « et archers et autres officiers et subjets, tenir la main à l'exécution desdites « ordonnances et obéyr pour Teffect d'icelles aux ordres qui leur seront c donnés par ledit Sieur et aux gouverneurs et lieutenans-généraux donner c toute l'assistance et main forte dont ils scrout requis*. »

Le 6 décembre, par une sombre et froide soirée d'hiver, Laubardemont arrivait à Loudun. Pour ne point éveiller les soupçons, il alla demander l'hospitalité à Paul Aubin, gendre de Mesmin, qui demeurait dans le faubourg de Chinon. Le secret de son arrivée fut si bien gardé, que Grandier et ses amis n'en eurent aucune connaissance; mais les conjurés, prévenus aussitôt^ se rendirent près de lui. Laubardemont leur donna lecture de sa commission et convint avec eux des dispositions à prendre pour s'emparer de Grandier. Dans cette même journée^ il s'était arrêté à Chinon, chez le lieutenant criminel Dreux, et lui avait donné l'ordre d'envoyer dès la première heure quelques archers** afin de

* Ces documents sont extraits « des registres de la commission ordonnée c par le roy pour le jugement du procez-criminel faict à rencontre de Maistre c Urbain Grandier et ses complices ». Poitiers, J. Thoreau, 1634. (Bibliothèque nationale, in-S^ pièce.)

** Laubardemont, craignant que le peuple ne délivrât le curé, avait fait venir des archers de Chinon.

renforcer ceux de Loudun, dont il jugeait le nombre insuffisant pour une pareille besogne.

Ce fut Guillaume Aubin, sieur de la Grange, lieutenant en la maréchaussée, que Laubardemont chargea de Tarrestation du curé. Devant les ordres formels du roi, le lieutenant s'inclina; mais c'était un homme brave et généreux, il ne se crut pas obligé de partager les opinions de son frère, gendre de Mesmin. Il eut donc la générosité de faire prévenir Grandier des ordres qu'il avait reçus. Le curé de Saint-Pierre, fort de son innocence, remercia chaleureusement Guillaume Aubin, tout en refusant de se dérober au danger qui le menaçait.

Le lendemain, de grand matin, Grandier sortit de sa cure, comme à Tordinaire, pour aller assister aux matines dans l'église Sainte- Croix. Le lieutenant de la maréchaussée l'attendait à la porte avec ses nombreux archers. Aubin s'avança respectueusement et lui fit part de sa pénible mission. Pendant ce temps, les conjurés s'étaient donné rendez-vous sur la place Sainte-Croix^ afin de jouir de la confusion de leur ennemi. Grandier passa calme et digne au milieu d*eux, et îk purent ^'apercevoir combien le peuple, accouru en foule au bruit de cette arrestation, avait de sympathie pour la victime et de mépris pour leur infâme conduite.

Laubardemont avait eu d'abord l'intention de faire enfermer Grandier dans les prisons de Saumur. Il trouva sans doute que cette ville était trop peu éloignée de Loudun et que les amis du curé pourraient y tenter un coup de main. Il l'envoya donc sous la garde de Jean Poucquct, sergent des archers, dans les prisons du château d'Angers, avec recommandation expresse de le surveiller très étroitement.

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