CHAPITRE XII
Laubardemont procède i la saisie il« papiers de Grandier, malgré les protestations de Jeanne d'Estiëvre. — L'évâquc de Poitiers autorise la publication du monitoirc. — Requites de la mère du curé. — Elle écrit à son fils. — Déposition des Ursulincs, — Laubardeinoul pirt pour Angers interroger Gtandier. — Nouvelle lettre de Jeaniie d'Esiièvre. — Grandier, sur les conseils de sa mère, refuse de répondre. — Départ de Laubardemoat pour Paris. — Il obtient de Richelieu des pouvoirs illimités, revient à Loudun et donne l'ordre d'y ramener Grandier. — Touchante lettre du curé à sa mère.
ussiTOT après cette .irrestarion, Laubardemont se rendit à la cure accompngné de Mesmin, d'Hervé, de Bourgneuf, du procureur et de l'avocat du roi. Là, il se trouva en présence de la vieille mère de Grandier, qui lui barra résolument l'entrée de la chambre de son iîis, et lut déclara qu'elle ne céderait qu'à la violence. Boui^neuf et Hervé, les deux gendres de Mesmin, eurent rin&mte de se précipiter sur cette courageuse femme, et, sans respect pour ses soixante-dix ans, la maintinrent aBn de laisser passage au commissaire. En dépit de ses récriminations, Jeanne d'Esdèvre subit les violences de ces misérables. La chambre de son fils fut envahie, et Laubardemont fit main basse sur tout
ce qu'il trouva. Pour enlever à la mère du curé les moyens de le' défendre, il lui prit ses titres de rentes, ses reçus et jusqu'à son argent. « Vous avés tiré^ lui adressait-elle dans une éloquente a requête, et sans faire aucun inventaire, plusieurs papiers de (( conséquence, cédulles, promesses, obligations, contrats de « constitution de rentes et iceulx faict emporter où il vous a pieu, « au lieu qu'étiés obligé par l'ordonnance d'en faire à l'instant a main levée afin que la suppliante eut les moyens de secourir « son fils, nourrir et entretenir la grande famille qu'elle a sur les a bras, qu'il semble qu'ayés résolu de faire périr de faim en leur « desniant les aliments. »
Parmi les nombreux papiers qui garnissaient la chambre de Grandier, on trouva toute sa correspondance avec Jean d'Annagnac^ un exemplaire du pamphlet de la Cordonnière^ et ce fameux Traité du célibat des prêtres, composé pour Madeleine de Brou. Cette dernière pièce allait devenir une arme puissante entre les mains de Laubardemont. Il saisit encore deux feuillets de vers qu'il qualifia de sales et d'impudiques, sans toutefois vouloir les publier. L'avocat du roi Menuau, qui l'assistait dans cette triste besogne, ne put dissimuler sa joie en retrouvant nombre de documents concernant Madeleine de Brou*. Il espérait ainsi compromettre cette jeune fille, dont les dédains l'avaient si vivement froissé. Les titres et les sentences d'absolution donnés par le présidial de Poitiers et par l'archevêque de Bordeaux furent également enlevés. Le but que se proposait Laubardemont, en arrachant au curé toutes ses pièces justificatives, était de recommencer à sa manière le scandaleux procès de 1630. A Loudun,
* Grandier avait, à différentes reprises, prêté des sommes importantes à Madeleine de Brou. On retrouva chez lui tous les reçus, ainsi qu*un extrait du jugement du Parlement de Paiis contre l'apothicaire Adam, cousin-germain de Menuau.
on avait encore présent à la mémoire les turpitudes sans nombre accumulées dans cette affaire par les ennemis de Grandier et il fallait à tout prix anéantir un pareil souvenir. Laubardemont prit, en conséquence, les mesures nécessaires pour ne laisser à l'accusé aucun moyen de détense.
Dès le 12 décembre, à la requête du procureur du roi, il commença, comme il en était d'ailleurs convenu avec les conjurés^ une première information sur toutes les accusations faites antérieurement contre Grandier. On vit de nouveau défiler devant ce singulier tribunal, composé de tous les ennemis du curé, les anciens témoins qui, cette fois, avaient été d'avance assurés de la plus complète impunité. Le curé BouUiau et le vicaire de Saint- Pierre-du-Marché, Gervais Meschin, revinrent sur leurs précédentes déclarations. Us pensaient sans doute effacer la honte de 1630 par une infamie plus grande encore. Mais le mépris public fit bonne justice de cette misérable conduite. Plusieurs témoins curent cependant la fermeté de rendre un témoignage iavorable à Grandier. Laubardemont refusa d'écrire leurs dépositions et s'abaissa jusqu'à les menacer.
Malgré l'absolution donnée par l'archevêque de Bordeaux, M. de la Rochepozay, qui ne pouvait pardonner au curé d'avoir eu raison contre lui, décida, d'accord avec Laubardemont, qu'on publierait un monitoire tout rempli « de faits infâmes et scanda- « leux à la charge du curé ». C'est au pape Alexandre m que Ton doit cet étrange usage qui consistait à publier au prône des paroisses un véritable acte d'accusation dans le but d'obliger les fidèles à venir déposer, sous peine d'excommunication. L'ancien sacristain de Saint-Pierre, Le Mousnier, sollicita et obtint le triste privilège de se faire l'accusateur de Grandier. Pendant plusieurs jours les églises paroissiales furent transformées en véritables ateliers de délation, au grand scandale des honnêtes gens.
194 URBAIN CRANDIER
Laubardemont» néanmoins, allait se trouver en présence de difficultés sérieuses* Jeanne d'Estièvre, soutenue par ses nom* breux amis qu'une pareille procédure avait indignés, se disposa à disputer courageusement la vie de son fils. En Donne mère, elle commença par s'inquiéter de sa situation à Angers, et eut le bonheur de trouver dans cette ville des personnes charitables qui furent touchées de son affliction* Un chanoine, Pierre Bachei*» qu'on avait autorisé à visiter Grandier dans sa prison fut, après le premier entretien, complètement gagné à sa cause* Aussi viot-U chaque jour apporter au prisonnier quelque consolation et Tea* courager à supporter patienunent sa peine. Par son eatreoûse, Jeanne d'Estièvre put, dès le 19 décembre, faire parvenir à son âls, avec une lettre, les objets les plus nécessaires*
c Moa Rb ayant trouvé k moyen de vous écrire jsy désiré vous Eure • celle«cy pour vous faire scavoir Testât de oostre santé corporelle qui est « assés bonne grâces â Dieu, priant nostre Seigneur qu'ainsy soit de vous. Ne « cro3rés point que ce soit manque d^aflection ny de bonne voîonté que nous
< ayons esté si longtemps sans vous rieo mander ny envoyer, car ça esté que « nous n'avons pas trouvé le moyen jusques à présent. Pour vostre afâiction € tous nos amis y participent et prient Dieu qu*il veuille faire voir la vérité de
< paroistre vostre innocence. De vostre costé disposés vous â la volonté de « Dieu» nous espérons qu'il vous conservera et fera voir vostre boa droîct à
< la justice. Mandés nous seulement Testât de vostre disposition et comme « vous estes. Nous vous envoyons une chemise, une paire de canesçons, deux « paires de chaussettes, trois paires de chaussons, deux rabats, deux paires de
< manchettes, quatre mouchoirs, deux coêffes de nuict, une une paire de
(c bas de sarge, vos brosses, vos pantoufles, des bandelettes et pistolles
« d'or pour vos menues nécessités. Si vous avés besoing de quelques antres € choses nundés le nous. Cependant nous prions Dieu qu'il vous donne cou^ « rage, vostre frère François et vostre sœur se reconunandent à vous et moy « aussy qui seray touslonrs
€ Mon âls
c Vostre mère et bonne amye < Jehanne Estièvre
• De Loduu ce 19^ àécembre 1653. »
* Pierre Bâcher fit un rapport tris élogieux de la conduite de Grandier. lau-
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J'y-''^0--*^^\K^ ^y^^^,cA,^<^, ;)»r«viIrc-»/Ar ii/>f*'Ay*V<^
T'^yxSU^jL. (^ ^--^T^ •
Lettre de Jeanne d'Esiièvre à Urbain Grandier, son fils.
(Co/Z«;/. C/;. Barbier.)