‹ Urbain Grandier et les possédées de LoudunChapitre 17 sur 39 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Etrange procédure de Laubirdemoal. — Les pères Lictance et Tranquille, eiordsces. — Leurdoaiinc, — Leni manière d'exordser, d'aprison témoin oculaire. — Le chirurgien Mannouiy. — Il est chai^ de visiter Grandicr. — Les médecins Duncan et Qfiillet. — Letus démêlés avec Laubardemoot. — Une lettre du diable. — Prétendu miracle arrivé dans l'église Sainte- Crcûs. — Laubaidemont cherche 1 compromettre le bailli et son lieutenant. — Persécutions dirigées contre Madeleine de Brou et les amii de Grandier. — Atrestaiîon de René et Jean Grandîer. — L'exorcisme du 3} jam dans l'^fUse Sainte-Cnûi.

ES que Grandier fut mis en lieu sûr, Laubardemont songea séricusemeat à la possesùon.

Autant pour apaiser les murmures qu'excitaient ses odieux proches que pour donner un semblant de l^aliti à tous ses actes, il crut le moment favorable de séquestrer les religieuses en maisons bourgeoises. Ce séquestre, que le bailli n'avait jamais pu obtenir, eut lieu avec d'autant moins de difficultés que tes possédées furent confiées aux pires ennemis du curé. Deux seulement firent exception à cène mesure : les soeurs Cfaire de Saàlly et Catherine de la Présentation que Laabardemont It^ea chez le chanoine Maurat, ami particulier de Grandier. Jeanne de Belciel, Louise de Jésus et Anne de Sainte-Agnès furent

conduites chez un nommé de la Ville, avocat du couvent ce conseil de Michel Lucas, secrétaire du roi ; Elisabeth de la Croiz, Monique de Sainte-Manhe, Jeanne du Saint-Esprit et Séraphique Archer chez Nicolas Moussant, oncle du procureur du roi et beaufrère par sa femme de Mesmin de Silly; les autres chez une tante de Mignon, la veuve Barot, dont le mari avait eu jadis des démêlés avec Grandier. Cétait ce que Laubardemont appelait un séquestre : laisser aux mains des plus perfides ennemis du curé, au milieu d'excitations de toutes sortes, ces religieuses dont Fesprit avait si grand besoin de repos. Grandier protesta et adressa une requête; mais le commissaire s'était fait une loi de n'écouter aucune protestation.

Pour soigner ces malheureuses il ne s'entoura que de gens ignares, médecins sans clientèle et jouissant de la plus triste réputation*. « L'un est de Fontevrault, dit Grandier dans son « factum, qui n'a jamais eu de lettres et à cause de ce, a esté t contraint de sortir de Saumur ; ceux de Thouars de mesme, « l'un ayant passé la plupart de sa jeunesse à aulner dans une « boutique de Loudun du ruban et de la tocque, Tautre igno- « rant de mesme et convaincu d'une extrême impéritie par « M. Tarchevêque de Bordeaux et encore proche parent de la « femme deTrincant; celuy de Chinon ignorant et tenu par « ceux de la ville sans employ, mesme mal disposé de son « esprit, celuy de Mirebeau de mesme, parent de la sœur de « Mignon. Bref tous médecins de village... »

Laubardemont poussa le mépris de la justice jusqu'à prendre comme chirurgien-expen Mannoury, ennemi de Grandier, beaufrère d'une des religieuses et neveu de Mesmin; puis pour mettre

* Voici les noms de ces honorables praticiens : Brion, GroUeau. Cosnier, Dados, Jacquet et G. Pibon.

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le comble à tant d'infunies, il chargea rapothicaire Adam de préparer les remèdes destinés aux religieuses. Ces chou 'soulevèreni; les plus vives récriminations. La mère et les trois frères de l'accusé lui firent inutilement les remontrances les plus vives; il ne daigna même pas les ant(MHser à prendre copie à leurs frais des requêtes qu'ils avaient présentées.

Le 14 avril> il se disposa à coaironter les religieuses avec l'accusé. Grandier qui n'avait jamais eu de relations avec elles, offiît alors au commissaire un moyen infullible de prouver son innocence. U loi adressa une touchante supplique dans laquelle il lui proposait l'exemple de saint Âthanase : « ce grand « évèque accusé au concile de Tyr par une femme impudique c qui ne l'avait jamais vu> s'avisa d'un stratagème qui j^ouva « son entière innocence. Lorsque cette iemme entra dans l'asseme blée pour ftnrmer publiquement son accusation, un ]^être « nommé Timoihée se présenta à elle et loi parla comme s'U « eut été Âthanase. Elle lecrut aussi et par ce moyen elle mani- « festa la fausseté de son allégation. »

Mais Lanbardemont n'était pas homme à afironter de semblables ^ueuvcs ; il ne tint aucun compte des légitimes réclamations de Grandier et le mit en présence des religieuses. CeUes-d> prévenues de cette confrontation, n*hésitèrent pas à déclarer qu'il était Inen l'homme qui venait chaque nuit ks visiter éa leur omvent et les soUidter au mai. Le curé demanda à la soeur Qaire comment elle le reconnaissait puisqu'elle ne l'avait jamais vit 92e la suit, c A quoi la sœur a répondo qu'elle le reconnut à la reS" tt semblana fmon lui avmi iaiie de sa persomu^ Ledit Gcan^cr kii « ayant demandé de quelle façon on lui acvok dépeint sa per- « sonne^ elle lui répondit qu on lui avoit dict qu'il estoit un € g^and homme, ayant le poil noir, la barbe pointue, un grand « visage, un grand nez. Ledit Grandier répliqua que ce n'étott

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« pas là les qualités par lesquelles il estoit fecoonoissable parce « qu'elles estoient communes à beaucoup de monde. A quoi « la sœur fit cette réponse, qu'elle le connaissait à T affection qu'elle « avait pour lui et que ainsi il paroit bien que cela n' estoit pas « naturel* ».

Grandier opposa vainement les plus énergiques démentis aux accusations de ces malheureuses hallucinées. Tout fut inutile. Laubordemont ne voulut admettre aucune preuve et déclara que ks religieuses avaient dit la vérité.

Après ces étranges confrontations, le commissaire dut pourvoir au remplacement de Barré et de Mignon, qui s'étaient enfin décidés à donner leurs démissions d exorcistes. Ceux qu'avait choisis l'archevêque de Bordeaux furent impitoyablement répétés. Le théologal de l'évèque de Poitiers^ Gnilloteau, et un Récolkt du couvent de Limoges» le P. Lactance (Gabriel), furent chargés de remplir cette mission. On blâma sévèrement le choix du premier qui avait été \m des }uges de Grandier ; quant an second, il n'allait pas tarder à donner k mesure de son savoir-£dre. Ces deux exorcistes furent logés avec ks religieuses chex Nicolas Moussaut.

Cependant, k possession continuait à faire de si rapides progrès que les nouveaux exorcistes, à bout de forces, duient demander du renfort. On leur adjoignit quatre capucins, les P. P. Lactance **, Tranquille, Protais et Élizée, sans compter les deux Carmes qui, par une tolérances inconcevable de M. de Poitiers, n'avaient pas cessé d'exorciser depuis le commencemeat de k possessiqo.

* Manusctit de la bibliothèque de Tours. Abrégé des confrontations faites par devant Mgr de Laubafdemont, etc.

** Le capucin Lactance qu'il ne faut pas confondre avec le RécoUct son homonyme qui s*acqttit ime sL triste célébrité» ne resta que ion peu de temps à Louduu. Il dut ct^der la place à un autre plus expérimenté.

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Grâce à la protection du Père Joseph*, leur chef hiérarchique, les capucins se firent une véritable sinécure de leur nouvelle fonction, et reçurent à cet effet un traitement de quatre mille livres que le roi donnait sur sa cassette.

En reconnaissance de ces largesses, les exorcistes ne négligèrent rien pour faire admettre la vérité de la possession. Aidés des lumières de Laubardemont, il posèrent en principe cette doctrine qu'ils déclaraient reçue dans l'église et approuvée par la Sorbonne à savoir : « Qii'un magicien peut posséder un chrétien sans le « consentement de celui-ci.» Ce premier point établi, les P. P. Lactance et Tranquille trouvèrent une proposition plus extravagante encore que la première. Contrairement à ce qui avait été enseigné jusqu'à ce jour, par saint Jean-Chrysostôme, saint Thomas (secunda secunda quasi., art. 90), qu'il ne faut pas ajouter foi à ce que dit le démon, quand même il dirait vérité, Damoni etiam vera dicenti non est credendum, ces excellents Pères firent adopter la proposition suivante : Qjae le Diable duement contndnt par les exorcismes est tenu de dire la vérité. « Doctrine dangereuse, impie, erronée, « exécrable et abominable, s'écrie dans son éloquente lettre à « Gassendi, Tancien vicaire de Grandier, le savant Ismaêl Boul- « liau, qui rend les chrëstiens idolastres, ruine la relligion chres* • tienne dans ses fondements, ouvre la porte à la calomnie et « fera si Dieu, par sa Providence ne remédie à ce mal, que le « diable se fera immoler des victimes humaines^ non plus sous le nom ■ de Moloch, mais à la taveur d'un dogme diabolique et infer-^ « nal...»

Laubardemont, on le comprend, accueillit comme elle le méritait cette proposition dont il allait si largement profiter pour

* Le Père Joseph vint à Loudun incognito installer sc:^ collègues^ mais ne voulut en aucune façon être mêlé à cette comédie.

condamner Grandier et ramener au besoin l'inquisition dans la ville de Loudun. Le roi et le cardinal, instruits de ce qui se passât, écrivirent au commissaire et aux capucins pour les féliciter et donner leur entière approbation à ces singulières doctrines *.

Donc, dans toutes les églises, les moines furent chargés de faire au prône des sermons sur cette matière. Les capucins y mirent un zèle et une ardeur vraiment incroyables. C'était leur manière de gagner les quatre mille livres que leur octroyait si généreusement le roi Louis Xm. Mais pas un n'atteignit l'éloquence et le raisonnement du Père Tranquille. « Je trouve mauvois, s'écriait-il en « pleine chaire^ que le père Birette** avance généralement cette « proposition qu'il ne faut pas croire à ce que dit le diable et « qu'estant nostre ennemy, l'on doit récuser son témoignage, car « s'il ne m'est pas licite dans les exorcismes légitimes de croire sa « parole et d'accepter son témoignage, il ne sera donc pas licite « de l'interroger sur les cas que l'église me prescrit, car je ne rin- « terroge que pour avoir ses réponses. Si donc l'église juge que mes « interrogations soient licites, elle présupose que les réponses des « diables seront véritables, car elle ne veut pas que je l'interroge (c affin qu'il me responde des choses fausses. Ce bon père devoit « considérer que quand nous adjoutions foy aux paroles du diable « duëment adjuré, nous ne recevons pas ses paroles comme du « père du mensonge, mais nous les recevons de l'église qui a le « pouvoir de forcer les diables à dire la vérité. »

* Laubardemont déclare que le cardinal approuva cette doctrine c par ■ lettres closes à luy escrittcs. » (Manuscrits 7618.)

Pilet de la Mesuardière, médecin de Richelieu, affirme également dans sa Dêmonamanie que < le roy et le cardinal authoriseut cette vérité par leurs lettres écrites à M. de Laubardemont. »

** Réfutation de V erreur du vulgaire touchant les réponses des diables exorcisés par frère Sanson Birette, religieux du couvent des Augustins de Barfleur. (Rouen^ chez facques Besongne, rue aux Juifs près le Palais. MDCXVUI.)

Ces doctrines étaient, non-seulement publiées à Loudun, mais à Poitiers, à Chinon et dans les pays voisins. Elles trouvèrent dans le prieur de Croissay, La Foucaudière, un ardent défenseur, a Quoique ces malheureux esprits, dit-il, soient <x appelés dans l'écriture Pères du mensonge, néantmoings en « tels cas ils sont forcés par les exorcismes de Téglise de dire « vérité*. »

L'effet produit par ces sermons avait été déplorable. Les catholiques de Loudun ne se crurent point obligés de suivre dans cette voie des casuistes de la force de Laubardemont et des capucins. On s'aperçut de leur peu de foi, et le commissaire prit alors des mesures pour convaincre tout le monde.

n fît prêcher par les PP. Lactance et Tranquille que c'était un péché mortel de ne pas croire à la possession. Ces deux énergu« mènes insultèrent publiquement en chaire ceux qui n'étaient pas de leur avis et les traitèrent « d'hérétiques, d'athées, de libertins « et de Sorbonnistes**. » A bout d'arguments, ils finirent par déclarer que « la meilleure preuve de la réalité de la possession « c'est que le Roy et le cardinal la croyaient ; que ceux qui en « doutoient se rendoient criminelz de lèze-majesté divine et (c humaine et estoient chastiables comme complices de la magie « du curé***. » Ces moyens d'intimidation eurent pour résultat de jeter l'épouvante dans certaines consciences timorées; mais le bailli et les principaux officiers de Loudun gardèrent courageusement jusqu'à la fin leurs opinions.

Une fois ces doctrines lancées dans le public, les capucins se

• Effets miraculeux de V^lixe Romaine sur les estranges et effroyahUs aaims des démons^ etc. y par La Foucaudièrb. (Paris, Morlot, 163s, in-8« pièce.)

** Manuscrit d'un habitant de Loudun. (Colleaion Barbier). *** Manuscrit de la bibliothièque de Poitiers.

préparèrent à exorciser. Pour cette besogne , on leur désigna quatre ^lises : Sainte-Croix, les Ursulines, Saint-Pierre-du-Martrai et Notre-Dame-du-Chàteau. Pendant les premiers temps^ ils eurent peu de succès ; mais lorsqu'ils furent plus exercés à ce nouveau métier, ils ne tardèrent pas à dépasser les Mignon et les Barré. Voici, d'après un témoin oculaire digne de foi, un échan* tiUon de leurs pratiques :

c Pendant que le frère lit la formule des adjurations contenues dans le for« mulaire de l'églize le maistrc exorciste conjure le diable de monter aux partyes supérieures et de se montrer par quelque couleur au visage en répétant beaucoup de fois ces paroles : Asctnde ad partes superiores, et quand ces pauvres créatures ne se mettent pas sitôt en fougue il leur hoche parfois la teste bien rudement et les mettant sur son giron leur presse le S^ Gboire sur le front jusqu'à ce que l'émotion ordinaire les prenne. Jïors sachant bien par une longue expérience l'ordre et la suite de ces estranges accidents, un pea devant que la concussion du corps entier commence il dit contremisu toto corpore et puis après la concussion des bras et des mains succédant il dit contremisu capite et manibus et icelluy finissant par une secousse de la teste seule il dit contremisce saltem capite. Mais quand l'assoupissement et la foiblesse sont toutes prêtes à les prendre et jetter à, terre il dit procède in terrant et l'assoupissement étant fini quand elles commencent à se relever il dit : Erige corpus de terrd et ainsy de suite. Tellement qu'il semble aux ignorants que le diable luy obéit absolument en tout ce qu'il luy commande. .... Alors l'exorciste fait jaser ces prétendus démons et par la force d'exorcisme et la vertu du St-Sacrement les oblige à dire vérité sur tout ce qu'il leur demande et par cette déposition M. le commissaire dresse ses procez-verbtnz. Mais jamais ces pauvres diables n'ont voulu dire mot en nostre présence mesme estant conjurés de toutes sortes d'exorcismes pour nous donner une marque infaillible de la possession ; ils ont manqué à. tous les signes que plusieurs gens de quallité leur avoient propozé et moî-mesme les ayant interrogés en plusieurs langues orientales et occidentales, ils ont montré assez clairement qu'ils n'entendoient mesme pas seulement en quelle langue je leur parlois*. 2>

En dépit de toutes les railleries, les exorcistes continuaient la

* (Manuscrit de Jacques Boutreux, sieur d'Etiau. Collection Dupuy 576.) lacques Boutreux est cité avec éloge par Claude Mainard dans son Catalogue

des écrivains Angevins. Son témoignage est d'autant plus imporunt qu'il

passait pour être un fervent catholique.

besogne qui leur était si grassement payée. Laubardemont, très au courant des procès de sorcellerie, n'eut garde d'oublier ce détail que tout magicien doit avoir sur son corps des marques insensibles qui prouvent la réalité de la possession. H en fit part aux exorcistes qui, dans la séance du 26 avril, interrogèrent un des diables possédant la supérieure. Celui-ci répondit que « Grandier estoit marqué en deux endroicts du corps les plus ff secrets in dtmbus natihus circà anum et in duobus testiculi^ ». La recherche de ces prétendus points insensibles cachait une nouvelle infamie du commissaire. Le chirurgien Mannoury, chargé de cette visite, s'en acquitta avec une cruauté et un acharnement inouïs. « U fit dépouiller Grandier tout nud, a bander les yeux et raser partout et sonder et picquer jusqu'aux « os en plusieurs endroicts de son corps. » Cette visite fut si douloureuse que le patient ne put s'empêcher de pousser des cris qui furent entendus des nombreuses personnes rassemblées dans la rue. Cependant il fallait trouver les points indiqués par le diable et, pour arriver à ce résultat, le misérable chirurgien fit « semblant de picquer Grandier et au lieu de ce faire appuyait « son poulce et disait qu'il y mettait la lancette et qu'en ce lieu a il étoit insensible. » Un apothicaire de Poitiers, le sieur Carré, indigné de cette triste comédie, prit la lancette de la main de Mannoury et « picqua Grandier qui fut reconnu parfaiten^ent sensible. » Les médecins présents dressèrent un rapport, mais Laubardemont le supprima et n'accepta que celui de Mannoury, contre-signe par l'apothicaire Adam. Malgré ses dénégations, il fallut bien que le malheureux Grandier restât marqué. Le diable l'avait dit, il ne pouvait se tromper.

* Par respect pour le lecteur, nous n'avons pas voulu citer textuellement les expressions obscènes et triviales qui se trouvent dans le procès-verbal du 26 avril. (Bibliothèque nationale, manuscrits 7619).

Pour donner plus d'éclat à toutes ces extravagances, M. de Poitiers fut invité à venir à Loudun. Il y arriva quelques jours après Pâques et, au grand étonnement de ceux qui étaient accourus audevant de lui, il commença par leur déclarer « qu'il n'estoit pas « venu pour rechercher la vérité de la possession, mais pour la « faire croire et descouvrir des echoles de magie d'hommes et de t femmes ». Tout d'abord, on avait préparé à M. de la Rochepozay un logement chez Louis Chauvet. Laubardemont craignant alors que le lieutenant civil, très hostile à la possession, ne fit changer les bonnes dispositions de l'évèque à l'égard des diables, le iQgea chez la veuve Barot, qui avait déjà dans sa maison plusieurs possédées et deux exorcistes Là, du moins, Monseigneur allait se trouver en lieu sûr et en bonne compagnie.

Pendant son séjour à Loudun, le prélat assista dans l'église Sainte-Croix à une scène fort peu édifiante, entre le Père Gau de l'oratoire de Tours et le Père Lactance qui prétendait « que « ledit Père Gau ne devoit pas s'ingérer aux exorcismes* ». Des injures on en vint aux gros mots, et le Récollet furieux ordonna à la possédée d'administrer une paire de soufflets à son adversaire. Devant un pareil scandale, l'évèque et le commissaire durent lever la séance et remettre l'exorcisme au lendemain, tout en se gardant bien de blâmer Lactance qui leur était entièrement dévoué.

Laubardemont cependant ne reculait devant aucun moyen pour démontrer que Grandier était réellement magicien. Après la recherche des points insensibles, faite de la manière que l'on sait, il imagina de faire rapporter l'acte par lequel le curé avait vendu son âme au diable. A l'exorcisme du 28 avril, il inter-

* (Procès-verbaux de Laubardemont. Bibliothèque nationale. Manuscrits fonds français 7618.) Le Père Gau, supérieur de l'oratoire de Tours, avait été désigné comme exorciste, par Tarclicvèque de Bordeaux.

rogea le diable Âsmodée qui ne voulut point d'abord répondre à une pareille question. Enfin pressé, le démon promit de rapporter copie du fameux pacte déposé^ disait-il, dans le cabinet de son maître Lucifer. Le lendemain à l'heure dite, le démon par l'entremise de M"^"* de Belciel remettait, à la grande satisfaction du corn* missaire et des exorcistes, la pièce suivante :

• Monseigneur et maistre je vous recognois pour mon Dieu et vous promets « de vous servir pendant que je viveray et dès à présent je renonce à tous

< autres et à Jésus-Christ et à, Marie et à tous les Sainctz du Ciel et à l'église

< catolique et apostolique et romaine et à. tous les suffrages d'icelle et aurai- « sons qui pourroient faire pour moy, prometz vous adorer et £ûfe hdmages

< au moings trois fois le jour et Êûre le plus de mal que je pourray et atirer ff à mal faire autant de personnes qui me sera possible et de bon cœur je « renonce à cresme et à. batesme et à, tous les mérites de Jésus-Christ et au

< cas que je ne vouleuse convertir je vous donne mon corps, mon imt et

< ma vie comme la tenant de vous Talant cédée à, jamais sans me vouloir a repentir.

c Ainsi signé Urbain Grandier de son sang*. »

Cette pièce monstrueuse servit à établir les bases de l'accusation de sorcellerie. Laubardemont ne se contenta pas de la produire, il eut l'audace d'affirmer que Grandier l'avait écrite de son sang et voici la preuve qu'il en donna : « Âsmodée ayant rapporté un (( pacte d'un petit morceau de papier teint de quelques gouttes n de sang, déclara après beaucoup de résistance, que le sang qui (( paroissoit sur ce papier était sorti du pouce de la main droite (c de son maître**. » Le commissaire se transporta immédiatement à la prison et fit visiter Grandier par les médecins qui constatèrent^ en effet, une légère blessure au pouce droit. Le doute n'était plus permis, c'était évidemment avec ce sang que Grandier avait fabriqué son pacte avec le démon. Le malheureux curé eut beau pro-

* Bibliothèque nationale. Manuscrits 7618.

** Extraits des preuves de Laubardemont publiées par Dreux, lieutenantgénéral de Chinon. Bibliothèque nationale. Manuscrits fonds français 24163.

tester qu'il s'était &it cette blessure en coupant son pain avec un couteau que lui avait prêté un de ses gardiens, Laubardemont ne voulut rien entendre. Mais comment le diable ou plutôt la supérieure avait-elle eu connaissance de ce détail ? Par la femme Bontemps qui chaque jour venait la visiter et lui rendre compte des moindres actions de Grandier.

Malgré toute leur habileté, Laubardemont et les exorcistes allaient se trouver en présence de deux hommes d'un réel mérite et d'un savoir incontestable, Marc Duncan de Saumur et Claude Qpillet de Chinon*. Ces deux médecins, venus en curieux à Loudun^ avaient à diverses fois pris le diable en flagrant délit de mensonge, au grand détriment de la fameuse maxime des exorcistes. Le commissaire déjà fort irrité de ce que le démon Béhérit n'avait pu enlever sa calotte a pendant l'espace d'un TcDeunC^ »,

* Marc Dtmcan, gentilhomme écossais, était venu s'établir à Saumur où il ne tarda pas à se £ûre une grande réputation. Il était, en même temps, principal du collège de cette ville et y professait la philosophie. On a de lui plusieurs ouvrages de philosophie et un livre ton bien fait contre la possession des reli^euses Ursulines de Loudun. Il mourut à Saumur en 1640.

Gaude Qpillet, poète, médecin et finalement abbé, né à Chinon, exerça quelque temps avec succès la médecine. Il suivit le maréchal d'Estrées en Italie et devint son secrétaire. On a de lui un poème latin en quatre chants intitulé /a CaJïipêdie, 11 passait à. juste titre pour un des hommes les plus spirimeb de son temps et, quoique abbé, croyait peu au diable.

** Béhérit avait ùat la veille par écrit cette belle promesse. La lettre de ce diable se trouve à la Bibliothèque nationale. Manuscrits fonds français 7618.

Dans le procès-verbal on trouve la réponse suivante : Quand on demanda à Béhérit d'exécuter sa promesse, il répondit : « M. de Laubardemont est trop c hoimeste homme pour que je lui enlève sa calotte. »

Aubin, de son côté^ prétend que quelques personnes montèrent sur la voûte de l'église et y trouvèrent un compère chargé d'introduire pat un trou percé à cet effet un fil armé d'un hameçon. Ce fil devait descendre juste au-dessus de la tête de Laubardemont, qui â un signal donné aurait accroché sa calotte à l'hameçon. N'ayant trouvé dans aucun écrit contemporain, la preuve de ce qu'avance l'écrivain protestaut, nous nous sommes contenté de mentionner le fait tout en nous gardant bien d'en affirmer l'authenticité.

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bien qu'il eut en pris rengagement formel^ en présence de Duncan et de Quillet dans l'exorcisme du jeudi i8 mai, résolut de reprendre une éclatante revanche et cette fois de donner à l'assistance, devenue très incrédule^ un véritable miracle. Ce fut le diable Âsmodée qui se chargea de faire les^ frais de cette représentation. A l'exorcisme du 19 maî^ le démon. Ou plutôt la supérieur e, avait apponé la lettre suivante dont nous Respectons Torthographe :

. ':f Je promais-ea sortant du corps de cete créature de luy hure une fante au* « 'dessous du coeur à% la longueur d'une épingle ensemble à la diècnise éorps c He robe, laquelle fante sera sanglant^ et ce den^ain vintiesme de may à six, e. Jieùres après midi, jout' de samedi et promèz ' aosi qiie' Grésil et Ainand c feront a^si leur ouvertore en la mescbe manière quoyi|ile plos petite M < ap'rouve ce que Leviathan on promis de laire avec leur compagnons sur. ce t registre de réglÎKcSa'mè- Croix*. * '

« AsifOBÉB. ». -

Laubardemont plein d'une aveugle confiance dans rhabiletè de M^^ de Belciel^ sa parente, comptait sur un succès considérable. En conséquence il prit toutes les mesures nécessaire; pour donner un certain attrait à ce speaacle. Non seulement il voulat qne Duncan et Qpillet fussent présents, mais encore les pasteurs et les notabilité du pahi protestant de Londun. A cet effet, il fit mander à son logis Daniel Couppé, Jacques de Brissac, et François Malherbe et, en présence de Demorans, vice-gérant de M. de Poitiers et du procureur de la Commission, il leur exposa que « les malings esprits qui possédoient le corps des religieuses « avoient promis de sortir et qu'au besoîng ils en seroient forcés « par les exorcistes le lendemain samedy sur les cinq heures « après midy ». Il les invita à assister à cette merveille, leur promettant une excellente place et leur déclarant « qu'il ne sauroit « faire œuvre plus agréable au Roy ; que luy Laubardemont se <c chargeoit de faire soigneusement entendre à Sa Majesté quel

•Cette lettre se trouve dans les fonds français. 7618.

« sera leur procédé en cette occasion pour y recevoir louange et « gratitude s'ils s'en rendent dignes ; que dans le cas contraire il « usera de son pouvoir pour les y contraindre ». Les pasteurs virent de suite le piège que leur tendait Laubardemont. Us répondirent courageusement « qu'ils estoient les très-humbles ff et très-obéissants serviteurs et subjects de Sa Majesté, mais que « dans une affaire où leur conscience^leur charge et leur honneur « estoient engagés » ils regrettaient de ne pouvoir accéder à ses désirs. Le commissaire pria, menaça, les ministres furent inébranlables. Ils ajoutèrent « que le roy par l'article 6 de l'édit de a Nantes accordoit la liberté'de conscience et le libre exercice de « leur culte », et qu'ils entendaient en profiter. Procès-verbal de cette déclaration fut immédiatement dressé afin de poursuivre les audacieux qui ne craignaient pas de braver en face l'autorité du commissaire.

Malgré cet échec, celui-ci n'en persista pas moins dans son idée. M"* de Belciel fut amenée en grande pompe dans l'église Sainte- Croix. Une foule immense* attirée par la promesse du diable, avait depuis plusieurs heures envahi la nef et le chœur, et attendait impatiemment la réalisation du programme. Presque tous les gentilshommes du pays s'étaient donné rendez-vous à cette solennité. Il y avait entre autres, les marquis de Sourdis, d'Halluye, de Boissy et le commandeur de la Porte, oncle du cardinal de Richelieu. Parmi les médecins, on remarquait Duncan, Quillet, Pidoux, Teixier, Umeau et Favier que Laubardemont chargea de visiter M™* de Belciel. Cette visite ne fut faite que très superficiellement **, le commissaire s' étant formellement engagé à faire

* Laubardemont dans son procès-verbal estime à 2,000 le nombre des curieux.

** Duncan déclare que la visite des médecins était rendue inutile par la promesse qu'on avait faite de lier la sœur. (Discours sur la possession de Loudun. — Saumur 1634.)

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lier les pieds et les mains de Jeanne des Anges. Toutefois» lorsque les médecins eurent déclaré publiquement que la sœur n'avait aucune blessure, il se garda bien de tenir sa promesse et fit commencer Texorcisme par Lactance son compère. Duncan réclama vivement contre un pareil procédé; le RécoUet éluda la réponse « en remontrant qu'il y avoit beaucoup (c de gens dans la compagnie qui n'avaient jamais veû les convul*' « sions où les possédées tomboient et qu'il estoit juste que pour « leur satisÊiction on exorcisât celle-cy avant que de la lier ». Sous ce Êdlacieux prétexte, Lactance recommença ses exordsmes et ses adjurations, et aussitôt la supérieure fit « une contorsion de (c son corps qui parut eq>ouvantable ; ses mains et ses pieds fiirent • i^;alement retirés en dehors, et après que les paumes de ses t mains et les plantes de ses pieds se fiirent bien jointes, tous « ses membres retournèrent en leur premier état, et alors elle se « releva ». Revenue de cette première convulsion, elle retomba bientôt dans une autre, pendant laquelle elle se coucha la fiice contre terre^ sa cuisse droite parut retirée en dehors. « Puis s'étant 41 baissée sur le bras et sur le côté gauche, elle demeura dans cet A état qudque peu de temps, et enfin on l'entendit gémir. » Lorsqu'elle retira sa main droite de son sein, on s'aperçut que Textrémité de ses doigts étaient teints de sang. D'un coup, trois démons venaient d'opérer leur sortie, c'étaient : Asmodée, Grésil, de l'ordre des trônes, et Aman, de l'ordre des puissances. On retrouva les trois plaies annoncées, autant de trous à la chemise, au corps de jupe et à la robe. Par malheur, il se trouva dans l'assistance « un gentilhomme assez hardi de dire qu'il voudroit m n'avoir point esté là et n'avoir point eu d'yeux pour ne point « voir ce qu'il avoit veû disant tout hault quHl avait veû Vinstru- « mmt de fer dont elle s* était blessée* . Il s'ensuivit un grand tumulte

*** Récit d'un témoin oculaire. (Manuscrit de la collection Barbier.)

et de violents murmures éclatèrent dans l'assemblée. Le commandeur de la Porte ne put s'empêcher de témoigner à Laubardemont tout le mécontentement que lui causait une pareille comédie. Le commissaire répondit qu'en effet « cela clochoit* », mais avec sa mauvaise foi habituelle il exigea que les médecins fissent un rapport** constatant la réalité des plaies pour s'en prévaloir en temps et lieu, et leur défendit, sous aucun prétexte, de donner une explication de ce prétendu miracle. Duncan qui, dans cette affaire, s'était ouvertement moqué des diables et du commissaire n'eut que le temps de retourner à Saumur et d'invoquer la protection du marquis de Brézé ; car ordre avait été donné de le faire arrêter.

Pareille mésaventure arriva à Claude Qjiillet. « Un jour le « diable avait^ à un exorcisme, promis d'enlever jusqu'à la voûte « de Téglise un incrédule, si il s'en présentoit un. Qpillet qui a entendit cela ne dit mot ; mais, le lendemain, à l'heure dite, il a se présenta dans l'église et en présence de M. de Laubardemont c( et d'une grande assemblée défia le diable de tenir sa parole et « protesta qu'il se moquerait de lui, de sorte que le pauvre diable u se trouva bien penaut et toute la diablerie fort interdite. M. de « Laubardemont s'en scandaliza et décréta contre Qjiillet... qui « jugea qu'il ne faisoit pas bon pour lui à Loudun ni en France. « Il en sortit le plus promptement qu'il put et passa en Italie***. »

A d'aussi piètres résultats Laubardemont répondit par un redoublement de persécution contre la famille et les amis du curé; mais sa colère ne connut plus de bornes lorsqu'il apprit le départ de

* Expression dont se servit Laubardemont dans le procès-verbal.

*' Nous avons publié ce rapport dans nos documents pour servir à Phistoire médicale des possédées de Loudun. (Paris i874>.

Sorberiana, art. (juillet, p. 202. (Toulouse, MDCXCl )

René Grandier pour Paris. Le but de ce voyage était de tenter un dernier effort pour obtenir que le Parlement s'emparât de Taffiiire. René Grandier emportait avec lui les renseignements les plus complets sur les agissements du commissaire, et à la cour, il pouvait compter sur la protection de hauts personnages que d'Armagnac s'était chargé de renseigner sur la comédie qui se jouait à Loudun. A peine Laubardemont avait-il eu connaissance de ce départ précipité qu'il dépêchait Thibault à la poursuite du frère du curé et le chargeait d'en instruire le cardinal. Richelieu fit alors une chose lâche ; il donna l'ordre au chancelier de se mettre à la disposition de Thibault. — Séguier répondit le 7 mai par le billet suivant : « Quant au frère du curé de Loudun, sitost que le sieur « Thibaut aura faict savoir le logis où il demeure, je donneray « l'ordre de le faire arrester*. » Le lendemain le misérable espion découvrait l'adresse et faisait arrêter René Grandier, qui frit ramené sous bonne et sûre garde à Loudun et enfermé dans la même maison que son frère. Sur la dénonciation des diables, Jean Grandier, le plus jeune, se vit l'objet de semblables mesures et emprisonné comme ses frères. Seul, François, le vicaire de Saint-Pierre, fut laissé en liberté, le démon a3'ant déclaré qu'il « n'estoit ny magi- « cien, n'y sorcier, mais seulement qu'il aymoit les femmes et le « bon vin**». Jeanne d'Estièvre n'eut pas la consolation de visiter ses enfants. A ce sujet, elle fit adresser, par son procureur, une requête à Laubardemont. Le procureur fut battu pour avoir écrit un pareil exploit et menacé du même traitement s'il s'occupait

* Lettre du chancelier Séguier au cardinal de Richelieu, 7 may 1634. Nous devons à l'obligeance de feu M. Gabriel Charavay communication de cette lettre. Elle prouve quel intérêt Richelieu prenait à cette affaire, puisqu'il ne craignait pas de s'adresser au chancelier pour faire procéder à l'arrestation d'un personnage aussi peu important que René Grandier.

Procès- verbal de Laubardemont.

encore des affaires de la famille Grandier. Par son silence le commissaire autorisait toutes ces infamies.

Les partisans du curé étaient chaque jour victimes des plus inqualifiables persécutions. La pauvre Madeleine de Brou dénoncée par les diables qui prétendaient que les livres de magie de Grandier étaient en sa possession^ vit sa demeure envahie par ses pires ennemis, à la tête desquels se trouvaient Menuau et Adam. On bouleversa tout chez elle. Inutile de dire qu'on ne trouva rien; mais Tavocat du roi et l'apothicaire s'étaient vengés. Madeleine ne pouvait plus sortir de sa maison sans être en butte aux tracasseries de tous ces misérables. A Menuau qui, en pleine rue, lui débitait mille calomnies contre Grandier, la courageuse fille repli* qua que « jamais elle n'avait oûy de sa bousche que paroles d'édi- « fication et de charité qui l'avoit fort édifiée et consolée* ». Un autre jour, c'était le Mousnier qui l'abordait et lui disait « qu'elle « seroit excommuniée ». Elle répondit simplement « qu'elle t n'avoit aucun subjet d'appréhender ces menaces 9. La femme de Moussaut du Fresne l'interpella publiquement dans l'église Saint-Pierre : « — Eh bien tu ne veux pas dire cela contre ce mes- « chant, on le fera dire au diable à ta honte.» Et, en effet, chaque jour les démons qui possédaient M""^ de Belciel accusaient Madeleine et Grandier.

Laubardemont et ses amis voulurent aussi compromettre le bailli et son lieutenant Louis Chauvet, tous deux proches parents de Madeleine de Brou, en les rendant complices d'un projet d'évasion de Grandier. Le 9 mai, une jeune fille en haillons remit à Cerisay la lettre suivante :

€ Monsieur, je sçay bien par le bruict commun de quelle sorte vous sup- € pcrrtés le desplaizir et le malheur du pauvre M. Grandier, les accusations

* Manuscrit d'un habitant de Loudun. (Collection Barbier.)

a duquel sont aussy fausses que ses ennemis sont véritablement prévenus de a passion à la condamner. Mais ou la violence la justice n'a point de lieu. « Néantmoings il est temps que ses amis pensent à le tirer de là. Pourquoy je s vous écris celle-cy, afin que soubs vostre protection je puisse faire ce que « j*entreprendray au péril de ma vie pourvu qu'il vous plaise m' assurer de vostre a assistance eo cas de besoing et despeindre la situation à peu prés du lieu a où il est prisonnier. J'attendray de vos nouvelles jeudy prochain au Œeval « blanc, à Chinon, de là le pont où je ieray tenir quelqu'un de ma part à cet a efiect, et n'ayant pas désiré que ce porteur eut paru chez vous, craignant la « défiance de mille traîtres qui sont là*.

« Cependant je suis, Monsieur, vostre très humble serviteur,

c IX may 1634. Ratigni. i

Louis Chauyet reçut une lettre identique. Le bailli qui se tendt sur ses gardes, et qui savait par expérience ce dont ses ennemis étaient capables pour le perdre, se rendit avec son lieutenant près de Laubardemont lui remit les deux lettres dont il réclama vivement un récépissé. Confirmés dans leurs soupçons par cette singulière manière d'agir, ces deux magistrats procédèrent secrètement à une enquête et apprirent que celui qui avait confié la lettre à la jeune mendiante n'était autre qu'un cordonnier nommé Pierre Cherbonneau^ homme aux gagés de Laubardemont et de ses acolytes. Le commissaire, furieux d'être pris au piège par la perspicacité du bailli, le fit accuser ainsi que sa femme de magie et de sorcellerie. Fort ^heureusement pour Cerisay que sa réputation d'intégrité et de vertu le mettait à l'abri de pareilles inepties.

De tous côtés, cependant, les curieux affluaient à Loudun pour assister à ce lamentable spectacle qui se donnait dans les églises. La raison se révolte au récit des extravagances débitées pen-

* Cette lettre est d*autant plus rare que personne, à Loudun, ne pot s*en procurer de copie. Elle provient des papiers de Laubardemont, où nous avons eu la bonne fortune de la trouver. (Manuscrit 7619.)

** C'est au nom de ce Cherbonneau, que la première dénonciation contre Grandier avait été adressée à Tévéque de Poitiers. Manuscrit de la bibliothèque nationale. F. Fr. 7619.

dant les longs mois que dura cette étrange procédure. H £iut lire tous ces volumineux procès-verbaux, la plupart écrits de la main de Laubardemont, pour croire à la réalité de pareils actes. Tout ce que l'imagination la plus déréglée peut inventer aurait peine à approcher de la vérité. On comprend que nous nous refusions à relater ici les actes cyniques et les propos obscènes tenus chaque jour par ces religieuses. C'était pourtant à ces orgies de fureurs sensuelles et de cris impudiques que l'on conviait les jeunes filles de la ville. Jamais leur pudeur ne fut mise à une plus rude épreuve, car les diables ne se gênaient pas pour les interpeller en public les appelant « mes mignonnes damoiselles » et déclarant bien haut qu'il n'y avoit pas de pays ou la « chasteti estait aussy bas que che:^ les damoiselles de Loudun^. »

Mais rien n'approche de la scène dramatique qui eut lieu le 23 juin dans l'égUse Sainte-Croix en présence de l'évèque de Poitiers. Ce jour là Laubardemont avait résolu de confronter de nouveau Grandier avec ses accusatrices. Pour donner plus de solennité à cette cérémonie, il fit conduire processionnellement à l'église les religieuses et le curé de Saint-Pierre. Le cortège partit vers deux heures de Taprès midi du couvent des Ursulines. En tète se trouvaient les possédées, au nombre de neuf, accompagnées de tout le personnel du couvent. A leur suite venaient l'évèque revêtu de ses ornements épiscopaux, le clergé de la ville, tous les moines des différents ordres avec leurs aubes et leurs étoles, Laubardemont en robe rouge assisté de Dreux, lieutenant-général de Chinon, de Labarre lieutenant particulier et de tousses gens du roi revêtus de leurs insignes. Entre Bontemps son geôlier et le greffier Nozay se tenait Urbain Grandier dont la démarche ferme et assurée fit impression sur la multitude. Une escouade d'archers

* Procès* verbaux de Laubardemont, Manuscrits 7619.

fermait la marche du cortège. Pendant ce temps les cloches des diSérentes églises sonnaient à toute volée, et la foule, attirée par ce spectacle, était si considérable que la procession mit plus d'une heure à parcourir le court espace qui sépare Sainte-Croix de la rue du Pâquin*^. Enfin on arriva à Téglise vers trois heures. L'évèque, les magistrats et les exorcistes prirent place dans le chœur et Grandier fut amené par les archers près de Laubardemont. Alors commença une série d'actes que la raison humaine se refuse à comprendre. Après les prières d'usage, le commissaire ordonna de présenter à l'accusé les différents pactes composés de la manière suivante :

« Le premier de cendres, de vers, de poils et d'ongles de quelque « corps humain rapporté par Asmodée à l'exorcisme du 15 may;

<( Le second composé de sang, de matière grisâtre qu'il a été « impossible de distinguer et deux morceaux de quelque chose de « la grosseur d'une noisette. » Ce pacte fut rapporté le samedi 17 mai par Léviathan.

Enfin le dernier pacte enveloppé dans du papier « estoit com- « posé de trois marques de sang selon l'apparence et de huit « graines d'orange** ». Tous ces pactes furent confiés à la troupe ignare de médecins choisis par Laubardemont qui s'apprêtèrent gravement à donner leur avis.

On présenta encore à l'accusé un tuyau de plume rendu par Jeanne de Belciel à l'exorcisme du 13 juin ainsi qu'un petit fiiisceau de cinq pailles t trouvé sur elle le 30 a\Til dernier. » Grandier déclara hautement ignorer la signification de ces pactes. Après avoir longuement examiné la matière dont ils se composaient,

* Cette distance est à peine de cent mètres.

* Procès-verbal du 23 juin.

les médecins constatèrent dans un rapport* que c'était bien Tœuvre de Satan, et Laubardemont fit alors apporter un réchaud pour y brûler tous ces prétendus pactes. Quand cette cérémonie fut terminée les exorcistes au nombre de huit allèren processionnellement chercher les possédées qu'on avait parquées dans la sacristie et les amenèrent dans le chœur de l'église. On récita le Confiteor^ puis Tévêque donna sa bénédiction à la foule. Le Récollet Lactance prit ensuite la parole et s'adressant à M. de Poitiers lui dit qu'il venait d'avoir une inspiration d'en haut celle « de présenter au dit Urbain Grandier le livre des « exorcismes et le prier d'exorciser les dites énergumènes*'. » L'évèque voulut auparavant prendre conseil de Laubardemont qui répondit que, l'exorcisme n'étant pas de sa compétence, il était libre d'agir comme il l'entendait. Lactance supplia de nouveau M. de Poitiers d'accorder cette permission promettant « qu'il en résulteroit un effet extraordinaire. » L'évèque finit par accéder aux désirs du récollet qui vint présenter une étole à Grandier. Celui-ci se tournant alors vers le prélat « lui demanda « s'il lui permettoit de la prendre, à quoi ayant respondu que oui, « il se mit la dite étole au cou*** » Lactance lui présenta ensuite un rituel que Grandier s'empressa d'accepter, après toutefois en avoir obtenu de nouveau le consentement de l'évèque et s'être prosterné à ses pieds. M. de Poitiers lui donna d'assez mauvaise grâce sa bénédiction. On chanta très à propos^ mais inutilement rh)rmne Vmi Creator Spiritus. Puis Grandier se releva et adressa la parole à l'évèque en ces termes : « Monseigneur qui dois-je

* Rapport des médecins sur les pactes présentés i Texorcismc du 23 juin G>llection Barbier.

Procès-verbal du 23 juin. (Manuscrits 7618.) Relation dlrenée de Sainte -Marthe, sieur des Humeaux.

226 URBAIK GRAXDIER

« exorciser ? » Ces filles, lui répondit assez sèchement le prélat. « Il coûdnua et dit quelles filles ? A quoi il fut répondu ces filles « possédées. » A cette singulière réponse, Grandier ne put s'empêcher d'ajouter : c Tellement, Monseigneur que je suis obligé « de croire la possession : l'église la croit, je la crois donc aussi, •' quoique j'estime qu'un magicien ne peut £ùre posséder un

• chrétien sans le consentement de celui-ci. » Cette dernière phrase souleva un toUe général dans le dan des exorcistes qui :>Vcrièrent « qu'il estoit hérétique d^avancer cette créance, que «^ cette vérité estoit indubitable, reçue unanimement dans toute c l'église et approuvée par la Sorbonne. ■» Grandier répondit Ion sensément à tous ces casuistes « qull n'avoit pas formé de « créance déterminée U-dessus, que c'estoit seulement sa pensée, « qu'en tout cas il se soumettoit à ropinicm du Tout dont il r n'étoit qu'un membre et que jamais personne ne fiit hérétique

• pour avoir eu des doutes mais pour v avoir persévéré optnii- « xrément. •

Après cet incident, le Recollet lui amena la sœur Catherine de \i Présenution. ^Gûs à peine eot-il commencé à Texorciser que routes les autres possédées se mirent à pousser des cris épouvantables. La supérieure e: li s^^ur Claire de SaziDv se disdi^uaient entre toutes par la violence e: le cynisme de leurs parcdes. Elles \inrent au devint de Grandier « lui reprochant son avev^ement c: son opîniascetè >. E essaya vainement de les exorciser. La ^ supérieure ayac: eu un moment de calme, il en profita pour demander qu'oc lui permi: de Tinterrc^er en Grec : « à qu<H le « diable rcspondi: par la bousche de la possédée : ah! que tu es fin, « m sais bien que c'est une des premières condiiioas du pacte £dct « entre toi et nous de ne respondre point en Grec.» L'évtqne néanmoins Tautorisa à exordser dans cette Lingue c poorni qa*il écrivit premièrement ce qiiù voudroit dire >. Cécait, on en coo-

viendra, une étrange condition, car des exorcistes aussi suspects que Lactance et Tranquille pouvaient donner à M*"^ de Belciel la traduction des paroles grecques prononcées par Grandier. Aussi le diable ne se fit- il pas prier pour accepter cette proposition; « mais a cela n'eut point lieu, car toutes les possédées recommencèrent « leurs cris et leurs rages^ avec des désespoirs nompareils, des « convulsions fort étranges et toutes diflférentes*. » Elles s'ofirirent même de lui rompre le cou, ce que les assistants eurent beaucoup de peine à empêcher. Grandier, cependant, restait impassible au milieu de cette tempête déchaînée contre lui. D'un œil ferme, il regarda les possédées « protestant de son innocence et priant Dieu d'en être le protecteur ». Il s'adressa à l'évêque et à Laubardemont en leur disant « qu'il imploroît l'autorité ecclésiastique et royale, « dont ils estoient les ministres, pour commander à ces démons « de lui rompre le cou ou du moins de lui faire une marque visi- « ble au front, au cas qu'il fut l'auteur du crime dont il estoit « accusé, afin que par là, la gloire de Dieu fut manifestée, l'auto* « rite de l'église exaltée et lui confondu pourvu toutefois que ces « filles ne le touchassent point de leurs mains. » A cette légitime demande, l'évêque de Poitiers, répondit par une de ces inconséquences dont il était coutumier : « il ne vouloit point, disait-il, « exposer l'autorité de l'église aux ruses des démons qui pouvoient « avoir contracté quelque pacte sur ce sujet avec ledit Grandier. » Ces paroles étaient en contradiction flagrante avec les théories des exorcistes qui affirmaient hautement dans leurs sermons « que les « diables ne peuvent résister à l'autorité de l'église ». Mais du moment qu'il s'agissait de faire éclater Tinnoccnce de Taccusé, l'église dont M. de Poitiers était le représentant à Loudun, renonçait volontiers à ses droits et s'avouait vaincue par les démons.

* Relation d'Irénée de Sainte-Marthe.

Âussi^ Grandier s'empressa-t-il de répliquer : « Rompez ce pacte « vous le pouvez en vertu du pouvoir que Dieu a donné à son « église et vous vous vantez d'en avoir effectivement rompu d'au- « très qui n'étoient d'aucune conséquence. » L'évèque ne daigna même pas l'entendre.

Alors la scène précédente se renouvela, mais cette fois avec une violence inouïe. Excitées par la ferme attitude de Grandier, ces femmes se livrèrent aux plus violents emportements de la colère. Elles poussèrent des cris de fureur, puis de véritables rugissements; on les vit, nouvelles bacchantes, leurs vêtements en lambeaux^ à moitié nues, toutes rayonnantes d'impudicité et montrant leurs seins furieux de luxure, dans les postures les plus obscènes, se ruer contre leur victime dont l'énergie les exaspérait. Cet horrible spectacle glaça de terreur les assisunts; mais Grandier demeurait calme et superbe, « on eut dit qu'il avait une légion « d'Anges pour le garder*» . Bientôt ce fut un désordre inexprimable. Dans leur fureur, les possédées lui jetèrent leurs pantoufles à la tète. Sans s'émouvoir il répondit : « Voilà les diabUs qui se déferrent « d^eux'tnémes. » Puis elles se ruèrent de nouveau sur lui avec une telle rage, qu'il aurait été infailliblement déchiré par ces furies si les assistants ne lui avaient facilité le moyen de sortir de l'église.

Ce dramatique spectacle se prolongea quelques temps encore, après le départ de Grandier. Enfin épuisées, haletantes, les possédées vinrent tomber aux pieds de leurs exorcistes. La foule alors sortit de l'église visiblement impressionnée par toutes ces horreurs, mais rendant hautement hommage au sang-froid et à la constance de l'accusé.

* Relation d'Irénée de Sainte-Marthe.

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