CHAPITRE XV
AMcmbUe des juges ao conveat des Cormes. — Grandier en ci
biDIé vif. — Il est conduit au palais de justice pour être appliqué i la question. — Sa constance et sa réagnation au milieu des toumients. — Jeanne d'Estièvreet le Père Grillau, gardien des Cordelios. — Attitude de GraDdier jusqu'à son départ du palais.— Trait de craauté du Père Archange, Capudn. — Grandier devant le portjdl de l'église Saint-Pierre, le couvent des Ursulines et Saint^Cnns. — Il est traîné au b&dier. — Conduite des exorcistes. Ses deniiéies paroles. — Sa mort.
ES le commencement du mob d*août, la -condamnarion de Grandier était annoncée i haute voix dans Loudim. Laubardetnont et les }ages n'avaient m£me pas eu la pudeur de cacher leurs sentiments à cet égard.
Aussi, de tous les points de ta France, Toyait-on arriver dans la ville une foule de curieux informés par U rumeur publique que Texécutioa n'allât pas se faire attendre. Les hdtelleries éuient pleines de monde, et un témoin oculaire tsàme i plus de trente mille le nombre des gens qu'attirait à Loudun le cruel spectacle d'un homme livré aux âunmes.
Une chose grave préoccupait cependant ta commission : c'était l'attitude de la victime i laquelle il avait été impossible, jusqu'à ce jour, d'arracher un aveu. Laubardemont crut qu'il aurait plus
facilement raison d'une femme et prit le parti de s'adresser à Madeleine de Brou. Le misérable avait sans doute présent à la mémoire le procès de Gauffiidi, que sa maltresse dénonça dans Tespoir d'échapper elle-même au châtiment suprême. Pour atteindre ce but, il fit appeler « dans un jardin appartenant à Ta- « pothicaire Adam, le Père Grillau, gardien des Cordeliers, et le a pria de deux choses : la première de solliciter damoiselleMade- « laine de Brou de confesser qu'elle estoit magicienne et avoit a esté débauschée par le curé qui l'avoit menée au sabbat. Enfin a il en voulait faire une Magdeleine de la Palud comme du curé « un Gauffredy. Ledict Père avait charge de Vassurer iTimpuniiiy « voire quHl luy ferait de grands biens. L'autre charge que le sieur « de Laubardemont donna audit Père gardien fut de consoler la « pauvre mère du curé, âgée de soixante-dix ans, femme autant « vertueuse qu'affligée*».
.Le Père Grillau, qui connaissait particulièrement la famille de Madeleine de Brou, crut devoir accepter cette pénible mission; mais, dès les premiers mots, la courageuse fille comprit ce que voulait Laubardemont et, puisant dans l'ardent amour qu'elle avait pour le curé la force de braver tous les dangers, elle répondit par un refus hautain à ces honteuses propositions. Le Cordelier
n'osa pas insister et se retira. Il se rendit ensuite chez Jeanne d'Estièvre et lui annonça, de la part du commissaire, le sort qui attendait Grandier. Â cette nouvelle, la pauvre mère alla se jeter aux pieds de Laubardemont et le supplia de lui accorder au moins une dernière entrevue avec son fils bien aimé. Mais le misérable resta sourd aux prières et aux larmes de cette malheureuse fenmie et la fit jeter à la porte par ses gens**.
* Relation manuscrite d'un habitant de Loudun. (G>llection Barbier.)
** Pendant les quatre mois que dura la détention de Grandier, il ne voulut
Les juges, se trouvant sans doute suffisamment édifiés par tout ce qu'ils avaient vu et, sans tenir compte d'une dernière requête que Grandier leur adressait, requête dans laquelle l'accusé demandait à être visité une seconde fois, se préparèrent enfin à prononcer la sentence. Suivant leur détestable système d'hypocrisie, ils firent, la veille encore, des prières publiques afin d'implorer l'assistance da Tout-Puissant et « le prier de les illuminer de son esprit « pour rendre la justice à qui elle appartient selon F intention de sa « Majesté et le devoir de leurs consciences* » .
Le vendfedi 18 août, à cinq heures du matin, la commission se réunit au couvent des Carmes et, sans faire appeler le curé de Saint-Pierre à sa barre, prononça en ces termes cet inique jugement.
c Veû par Nous commissaire député par sa majesté juge souverain en cette « partie suivant les lettres patentes du Roy du huitiesme juillet 1634 le procez-criminel faict i la requetre du procureur de sa Majesté demandeur et accusateur pour crimes de magie, sortilège et irréligion, impiété, sacrilèges et autres cas et crimes abominables d'une part et maistre Urbain Grandier prestre curé de Téglize-Saint-Pierre-du-Marché de Loudun et Tun des chanoines de Téglize Sainte-Croix dudit lieu, prisonnier deâendeur et accusé d'autre part.
c Nous sans avoir esgard à la Requeste du unze du présent mois d'aoust avons déclaré et déclarons ledit Urbain Grandier dûement atteint, et convaincu du crime de magie, maléfice et possession arrivé par son faict es personnes d'aulcunes religieuses Ursulines de cette ville de Loudun et autres séculières mentionnées au procez. Ensemble des autres cas et crimes résultant d'iceluy pour réparations desquels l'avons condamné et condamnons à ùkt Amende honorable teste nQe et en chemise la corde au col tenant en ses mains une torche du poids de deux livres devant les principales portes des égUzek de Saint-Pierre-du-Marché et Sainte-Ursule de cette ville de Loudun
jamais permettre à sa mère de le visiter dans sa prison ; il l'autorisa seulement à lui écrire, et encore cette correspondance ne devait-elle avoir rapport qu'au procès.
* Véritable relation des justes procédures observées au fait de la possession des Ursulines, etc., parle R. P. Tranquille, religieux Capucin. Paris, S. Martin, 1634.
246 URBAIN GRANDIBR
et lA dévotement à genoux demander pardon à Dieu» au Roy et à la Joitke et ce faict estre conduia à la Place pnblicqoe de Sainte^Croix de cette ditte ville pour y estre attaché à un pouteau sur un buscher qui pour cet effiect sera dressé audict lieu et y estre son corps bruslé vif avec les pactes et carao* tères magiques, ensemble le livre manuscrit par luy composé contre le célibat des prestres et ses cendres jettées au vent. Avons déclaré et déclarons tous et chacuns de ses biens acquis et confisqués au Roy sur iceux préalablement pris la somme de cent cinquante livres tournois pour estre emploîée à Tachapt d'une lame de cuivre en laquelle sent engravéle présent arrest par extrait et icelluy posé dans un lieu éminent en laditte égUze des Ursubnes pour y demeurer à perpétuité. Auparavant que d'estre procédé à l'exécution dudit arrest ordonnons que ledit Grandier sera appliqué à la question ordinaire et extraordinaire sur la vérité de ses complîpes* i. « Prononcé audit Loudun i8 aoust 1634 et exécuté le mesme jour . »
Grandier ne manifesta aucun étonnement lorsqu'on lui annonça cette épouvantable sentence, dans laquelle le roi lui-même renon* çait à sa plus belle prérogative : le droit de faire grâce. H savait trop bien que sa perte était depuis longtemps résolue, car ses juges eux-mêmes avaient pris soin de 1 y préparer. En effet| dès le mardi 15 août^ Texempt des gardes Grisard était venu l'avertir du triste sort qui l'attendait. Un Augustin, le Père Âmbroise put heureusement pénétrer dans cette même matinée auprès du pri* sonnier et lui apporter quelques consolations. Grandier, touché des bonnes paroles de ce digne religieux, lui fit une confession générale de ses fautes et reçut de ses mains la communion. Laubardemont, informé de ce fût, défendit au religieux de retourner près de son pénitent. Le but du conmûssaire était de faire passer le curé pour un renégat en l'obligeant à refuser des confesseurs de son choix, qui n'étaient autres que Lactance et Tranquille. H autorisa cependant un Capucin, le Père Archange, à visiter Gran« dier dans sa prison, mais ce moine ne valait pas mieux que ses acoljrtes, car le mercredi qui précéda le jugement il vint brutalement apprendre au curé qu'il allait mourir. « Dieu veuille, lui
* Archives nationales. Carton K 1 14.
répondit simplement Grandier, qu'il soit aujourd'huy glorifié en < ma constance et, s'il £iut que je meure, je prie Dieu que ce soit « pour rexpiatioa.de mes péchés et de mes crimes* ».
C2pand le moine vit avec quelle résignation Grandier accueillait la nouvelle de son prochain supplice, il rompit brusquement l'en** tretien et se retira.
Le matin du jour oit le jugement (yt rendu, Laubardemont fit enlever de son domicile, par deux archers, le chirurgien Fourneau, avec commandement de le conduire à la prison de Grandier. En pénétrant dans la pièce qui servait dé cachot, Fourneau entendit Tinfertuné ciiré qui interpellait en ces termes Mannoury, arrivé quelques instants auparavant : « Quel bourreau, es-tu venu c pour m'achever? Tu scais inhumain les cruautés que tu as c exercées sur mon corps, tiens, continue, achève de me tuer^. > Mannoury, bouleversé par ces paroles et trop lAche pour accomplir sa vile besogne, s'enfuit honteusement. Alors un des exempts des gardes du roi enjoignit à Fourneau d'exécuter l'ordre dont son indigne confrère avait été précédemment chargé, c c'est-à-dire de c raser Grandier, de lui oster tout le poil qu'il avoit !t la teste et « au visage et sur toutes lespartyesde son corps. » Laubardemont arriva sur ces entrefiiites à la prison et trouva le chirurgien en train d'obéir; mais, par un raffinement de cruauté et pour défigurer complètement sa victime, Tinfàme commissaire signifia à Fourneau d'enlever également les sourcils et les ongles. Grandier répondit avec une patience admirable qu'il éuit prêt à tout
* ^bHothèqoe nationale. Fonds français, manuscrit 2416^, Discours £iit par le Père Archange, Capucin, en présence de monseigneur l'evesque de Nismes le 4« jour de septembre 1654 sur la mort de Grandier.
** Mémoire de ce qui s'est passé à l'exécution de l'arrest contre M. Urbain Grandier prestre curé de Saint-Pierre-du-Marché, etc., exécuté le vendredy i8AoQSt 1654.
(Manutctit de la collection Barbikr.)
souffrir; le chinirgieny indigné, refusa de se prêter à cet acte de barbarie et, malgré les menaces de Laubardemont, fut inébranlable dans sa résolution ; il eut même pour le pauvre patient d'affectueuses paroles et, les yeux pleins de larmes, le pria de lui pardonner s*il mettait les mains sur lui pour le raser. Le curé touché lui dit : « Monsieur, vous estes le seul qui ayés pitié de moy • » Le chirur]^en respondit : « Ne croiez pas cella, monsieur, vous ne « voyés pas tout le monde"^ • .
Fourneau le rasa par tout le corps, et ne lui trouva « aulcunes
< marques que naturelles et avoit seulement en Tépaule un petit
< cin plat et au dos un aultre qui estoit plus eslevé^ ». Ces deux signes étaient fort sensibles.
Quand les préliminaires de ce lugubre drame furent achevés, il était environ neuf heures du matin. On changea alors Grandier de chemise, on luixlonna d'autres vêtements fort mauvais, et enfin on lui lia les mains. Laubardemont ne voulut même pas qu'il prit ses chaussures, et l'infortuné dut se contenter de pantoufles à moitié usées. A la porte de sa prison il se trouva face à Êice avec l'ignoble couple Bontemps qui avaient été ses geôliers. Bien qu'il eût à se plaindre de ces lâches persécuteurs, Grandier ne voulut pas partir sans leur jeter un mot d'adieu, puis il ajouu tristement : « Voyés
< comme mes ennemis triomphent de moy; cependant je leur « pardonne tout le mal qu'ils m'ont fidct*** ».
l aubardemont avait pris la précaution d'envoyer son carrosse
* Récit d'un habitant de Loudun. (Manuscrit de la collection BAiBiEJt.)
Mémoire au vray de ce qui s'est passé en la mort de M. UrlNÛn Grandier, curé de Saint-Pierre du Marché, etc., exécuté le vendredy xvnj Août 1634 en la place Sainte-Croix.
(Manuscrit de la bibliothèque de Poitiers, procès Urbain Grandier, n* 21.)
*** Relation véritable de ce qui s'est passé à la mort du curé de Loudan. (Manuscrit delà Bibliothèque de l'Arsenal.)
qoi était fermé. Grandier y monta avec le sieur de la Grange, le prévôt de Chinon et Grisard, exempt des gardes du roi. Des archers escortaient la voiture, qui prit lentement le chemin du palais de justice. Une foule énorme se pressait aux abords, mais des mesures avaient été prises par le major de la ville, Mesmin de SiQy, pour ne laisser pénétrer dans la salle d'audience que les personnes autorisées par le commissaire. Les femmes des juges et beaucoup de dames nobles des environs, avides de ces sortes d'émotions, avaient obtenu le triste privilège d'être admises dans Tenceinte du tribunal. Au milieu de cette société élégante et tafBnée trônait la femme de Laubardemonf* toute fière des exploits de son mari, qui se tenait avec une modestie aftectée, dans la place du greffier.
Avant que le patient fût introduit, les Pères Lactance et Tranquille, revêtus de leurs étoles et armés de goupillons, commencèrent à Texorciser; puis ils entrèrent dans la salle et exorcisèrent Clément « i*air, la terre et les autres éléments** » .
On laissa quelque temps l'accusé à l'extrémité de la salle pour donner le temps aux exorcismes de produire leur effet. Ensuite Laubardemont commanda de l'amener dans l'enceinte même du tribunal. Une fois devant les juges rangés au-dessous des dames qui occupaient leurs places, Grandier se mit humblement à genoux, tout en restant la tète couverte parce qu'il avait les mains attachées derrière le dos. A ce moment, le greffier Nozay, dans le but sans doute de se distinguer par quelque haut fait, saisit
* Le commissaire avait eu l'audace de donner à ces grandes dames les places occupées d'ordinaire par les juges « où présidoit madame de Laubardemont, inférieure à toutes celles qui y estoient ».
Mémoire de ce qui s'est passé à l'exécution, etc. (Manuscrit de la collection Barbier.)
** Mémoire de ce qui s'est passé à l'exécution, etc. (Colleaion Barbier. )
le chapeau et la calotte du patient et les jeta avec mépris aux pieds du commissaire, en disant : « Tourne-toi, malheureux et adore le « crucifix qui est au-dessus de juge. • Grandier se prêta sans mur» murer atout ce qui lui fut ordonné. Le greffier^ étonné de cette rési* gnatiouy se mit à lire la sentence d'une voix mal assurée. Après cette lecture, qu'il avait écoutée avec le plus profond recueillement et une fermeté étonnante, le curé s'adressa aux Juges : « Messei- • gneurs, j'atteste Dieu le père, le Fils et le Saint-Esprit et la « Vierge mon i^q^ue advocate, que je n'ay jamais esté magicien « ny commis de sacrilèges ny cognûe autre nu^ie que celle de la « Sainte-Écriture que j'ay toujours preschée. J'advoûe mon San- « veur et le prie que le sang de sa passion me soit méritoire*. » H les supplia ensuite de modérer la rigueur de son supplice et d'avoir pitié de son âme dans la crainte que l'aspect des tourments qui Itd étaient réservés « ne la portast en quelque penser de désespoir, » H ajouta que les martyrs étaient allés au supplice pour l'honneur de Jésus-Christ, et qu'il espérait^ quoiqu'il n'eût pas Por* gueil de se comparer à eux, racheter par sa constance les £iutes de sa vie passée.
Ce discours, nous apprend un témoin auriculaire*, fit une profonde impression sur les juges et principalement sur les dames qu'on avait admises en grand nombre. Ce que voyant, {«aubarde-* mont donna l'ordre de faire évacuer la salle.
Alors, s'adressant d'un ton sévère à Grandier, il lui dit que le meilleur moyen d'obtenir quelque adoucissement à son arrêt était de révéler le nom de ses complices. Le patient répliqua a qu'il estoit grand pescheur, mais que jamais il n'avait conmiis
* Mémoire de ce qui s'est passé à l'exécution. Collection Barbier.)
** Récit d'un habitant de Loudun. (Collection Barbiir.) « Le discours qu'il fit fut prononcé avec tant d'éloquence que les juges en t furent espouvantés. »
c le crime dont on Taccusoit ». Laubardemont tira ensuite de sa poche un papier qu^îl lui présenta à signer. Grandier répondit que jamais il n'apposerait sa signature au bas d'une pareille pièce. Pour vaincre sa résolution, le commissaire employa les promesses, les menaces, les mensonges; il eut recours aux prières et aux larmes; il s'attendrit même sur le sort du malheureux curé^ et le conjura de ne pas perdre son âme par un silence obstiné. Mais Grandier avait le caractère autrement trempé que le curé Gauf* fridi, à qui Ton arracha une confession générale des crimes les plus imaginaires, p^ la crainte seule du supplice dont on le menaçait, n refusa dédaigneusement de répondre. Les juges, émus de cette ferme attitude à laquelle ils étaient loin de s'attendre, se joignirent à Laubardemont, afin d'obtenir l'aveu dont leur conscience troublée avait si grand besoin pour e&cer l'inËunie de leur sentence. Us lui remontrèrent vainement « qu'ils avoient esté trèzp juges au c jugement de son procès et que tous iune voix l'avoient déclaré « duément attqintet convaincu des crimesde magie, maléfice, etc., « et qu'ils estoient très assurés qu'il estoit magicien*. » Grandier leur répondit avec une grande fermeté « qu'il ne pouvait leur pster « cette croyance ».
Le commissaire furieux donna l'ordre de conduire le condamné dans la chambre de la torture. Alors commença le second acte de cette passion douloureuse. Auparavant Grandier supplia ses juges de lui donner pour l'assister dans ces terribles épreuves le religieux Augustin à qui il s'était confessé le mardi précédent. On se garda bien d'écouter cette dernière prière d'un mourant. Le Père
^ 1a Père Tranquille raconte que Laubardemont voulait sauver Grandier, et qu'il pleura sur le sort de sa victime.
** Procès-verbal de la question et mort de Grandier, puUié pouf la première fob, par le I> G. Légué, dans les documents pour servir à VHUtoift miUcak difpossidiis de Loudun,
Ambroise avait, du reste, reçu Tordre de quitter Loudun. A dé&ut de ce religieux, le patient demanda le Père Grillau, gardien des Cordeliers, qui, lui aussi, fut impitoyablement refusé. Devant un procédé aussi monstrueux,Grandier ne put s'empêcher de dire à tous ces misérables : a Messieurs, je vois bien ce que c'est. Ton ne « veut pas seulement se contenter de martyriser mon corps, mais « on veut perdre mon âme pour la jeter dans le désespoir. Vous « en rendrés compte un jour à mon Rédempteur. Pour le moins, <x donnez-moi une demi-heure que je me confesse à Dieu, afin <x qu'en ces derniers moments je le suplie de m'envoyer des forces « pour résister aux maux que je vois m'estre préparez*. »
On lui accorda un quart d'heure qu'il employa à adresser une fervente prière à Dieu. Le lieutenant du prévôt, le sieur de la Grange-Aubin, qui l'écoutait, fut tellement édifié qu'il transcrivit sur un r^istre les paroles de l'intortuné curé**. Laubardemont, l'ayant aperçu, lui défendit très expressément de fiiire voir cette prière.
Un quart d'heure après, Grandier était appliqué à la question
* kelàtion vériuble de ce qui s*est passé. (Manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal.)
** En homme de cœur qu*il était, la Grange ne tint aucun compte des ordres de Laubardemont et, grâce à lui, cette belle prière a Hé conservée.
« Grand Dieu juge souverain, support des opprimés, secourez-moi et doimez- « moi les forces efficaces pour subâr les peynes auxquelles je suis condamné. 2 Recevez mon âme en la béatitude des saints, faites-lui remise de tous ses t péchez et pardonnez au plus vil et au plus méprisable de vos serviteurs.
« O vous, qui estes le seul scrutateur des cœurs, vous savez que je ne suis • aulcunement coupable des crimes dont je suis accusé et que le feu que je
< vais subir n'est autre chose qu'une punition de ma concupiscence. Pardonnez- « aussy, rédempteur des humains, à mes ennemys et dénonciateurs, mais Êûttes
< leur cognoistre leurs péchez, afin qu'ils en fassent pénitence. Bonne sainae s Vierge protectrice des pénitens, daignez admettre nu padVre et infortunée « mère dans vostre céleste compagnie, donnez-luy des marques de consolation c de la perte de son zélé fils qui ne craint d'autres peynes, que celles qu*eUe « pourra désormais endurer sur la terre et dont il sera bientôt séparé. »
ordinaire et extraordinaire des brodequins, alors en usage à Lou* dun* Cette question, la plus épouvantable de toutes, ne se donnait jamais qu'aux condamnés à mort, attendu qu'il était impossible d'y survivre.
Le bourreau et ses aides se mirent donc en devoir d'exécuter leurs terribles fonctions. Pour cela, ils firent étendre sur le carreau le malheureux Grandier, qu'ils avaient préalablement dépouillé de ses vêtements. Us lui lièrent les bras et « tout le long des deux c côtés de, chaque jambe placèrent deux planches, une en dedans « et une en dehors, qu'ils serrèrent contre la jambe en les liant « sur le genou et au-dessus de la cheville du pied > de sorte que les cordes qui s'interposaient entre les planches du milieu laissaient un £iible espace « permettant d'introduire les coings ». Lorsque les jambes furent bien placées l'une près de l'autre on les attacha toutes deux ensemble avec des liens solides. Pendant que ces hommes faisaient ces smistres préparatifs. Tranquille et Lactance exorcisaient « les coings^ les ais et les cordes"^ ».
A un signal donné par Laubardemont, la hideuse besogne commença. Les bourreaux introduisirent les premiers coins à coups de maillet, entre les planches du milieu « au niveau des « genoux et en bas au niveau des pieds ». Un horrible craquement se produisit, car les os venaient de se briser sous le coup. Le patient poussa un effroyable cri de douleur et s'évanouit. Pour le £dre revenir à lui, Lactance cria au bourreau : « Cogne, cogne, « cogne. » Mais Grandier avait entendu les paroles de l'ignoble Récollet : « Ah, mon pèrel lui dit-il, avec une angélique rési- « gnation, où est la charité de saint François^ n'appréhendez-vous « point d'être irrégulier** ? »
* Lettre d'Ismaêl Bouillon, à Gassendi.
** Récit d'un habitant de Loudun. (Collection Barbieh.)
Et Ton n'était encore qu'au quatrième coin I Le bourreau lui montra les quatre autres : « Mon ami, lui dit doucement Gran- « dier, vous pouvez en apporter un fagot*. » Puis les coups redoublèrent et, malgré la violence des tortures, l'héroïque curé ne voulut rien avouer. « Mon Dieu ! ne m'abandonnez pas, s'écriait* « il, ne permettez pas que les tourments que je soufre maintenant « me &ssent oublyer vostre sainctnom. » A chaque cri arraché par la douleur au patient, on entendait Lactance hurler ces mots latins : Dicas I dicas I II les répéu avec tant de rage que le peuple ne l'appela plus que le Père Dicas^.
Il fit ensuite « un exorcisme particulier pour exprimer les larmes « des yeux de Grandier : Si es innoxius infunde lacrymaf*^ » sachant bien qu'il était impossible^ au milieu de pareilles souffrances, de verser de véritables larmes.
Le Capucin Tranquille s'approcha à son tour et encouragea les bourreaux dans leur triste besogne ; comme il pressait Grandier de £iire l'aveu de son prétendu crime, il en reçut cette noble réponse : « Mon père, sur votre conscience, croyés-vous qu'il soit « permis à un homme pour se délivrer de la douleur d'advoûer « un crime qu'il n'a pas commis. » Le Capucin eut la lâcheté de ne pas répondre. Le huitième coin allait être enfoncé et le padent n'avait encore avoué qu'une chose « c'est qu'il avoit esté homme, « qu'il avoit ayipé les femmes, mais que depuis sa sentence de « Poitiers il s'en estoit retiré et n'a rien scandalyzé****. »
* Relation véritable, etc. (Manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal.)
*^ Mémoire de ce qui s*est passé, etc. (Manuscrit de la coUectioa Barbier.)
*'* Procës-yerbal de la question et de la mort de Grandier.
'*** Lettre d'Ismaël Boulliau, à Gassendi.
« En quoy il a persisté et en la question ordinaire et e x tr ao rdinaire la plus « violente qu'un homme ait jamais soufferte, pendant laquelle ayant les yeux « élevés au del il a proféré ces paroles : Torfiu, Torqvi, modo in atermtm
URBAIN GRANÛIER 255
Laubardemont et les juges étaient stupéfaits d'une semblable résignation. Â tout prix il leur fallait un aveu. Ils ordonnèrent donc au gardien des instruments de torture d'apporter deux autres coins, ce qu'il fit ; mais comme ils étaient de la même grosseur, le commissaire s'emporta contre cet homme et le menaça d'un châtiment. Alors on vit une scène vraiment révoltante ; Lactance et Tranquille se saisirent des maillets et, à coups redoublés, enfoncèrent les deux derniers coins*. Au nom d'une religion de grâce et de pardon, ces sauvages en firoc firappèrent avec un épouvantable acharnement sur leur malheureuse victime dont les jambes crevées et les os presque en bouillie présentaient un hideux spectacle.
A difiérentes reprises Grandier était tombé en pâmoison, mais chaque fois la douleur le faisait revenir à lui, et le pauvre prêtre n'avait à la bouche que des paroles de charité et de pardon pour ses vils bourreaux. H poussa Tabnégation jusqu'à demander au barbare Lactance de lui donner le baiser de paix^.
Enfin, au bout de trois quarts d'heure, on dut cesser cet horrible supplice ; les bourreaux étaient épuisés , et Laubardemont pouvait craindre que sa victime n'allât pas jusqu'au bûcher.
Lorsqu'on retira le patient de la question, ses jambes n'avaient
« pœr, , .» Lettre d*im habiunt de Poitiers sur Texécutioii d'Urbain Grandier, pabliée dans le tome II du Cabinet historique,
* « On menaça œloy qui garde les coings de le battre bien qu'il attesc tast n'en avoir jamais eu déplus gros ; dans les tourments de laquelle torture • ledit Grandier ne fict aucuns murmures et eust toujours le nom de Dieu en « la bousche, ne destractat jamais un mot contre ses juges ni contre les eapu- € cins qui yestoient prisants contre la coustume nonobstant que u fust eux-mêmes « qui fissent faire toutes Usdites cruautés et qui aidassent mesme à Y exécuteur à « coigner et frapper Us coings. »
Mémoire au vray de ce qui s'est passé, etc. Manuscrit de la bibliothèque de Poitiers.
** Procès-verbal de la question, etc.
plus forme humaine et la moelle des os sortait de toutes parts ; à cette vue, Grandier ne put s'empêcher de dire aux juges qui le contemplaient : « Messeigneurs, attendite et videte si est dolor sîcui « dolor meus* » ; mais tous ces misérables détournèrent la tète et s'enfuirent avec épouvante de la salle. Laubardemont, habitué à ces sortes de supplices, resta seul avec les moines, et donna froidement l'ordre de porter Grandier « dans la chambre haulte du « palais ». Là on le mit sur la paille et on lui chauffa les jambes pour le ranimer, car le malheureux grelottait de froid, malgré la chaleur qu'il faisait ce jour-là. H s'évanouit encore une fois, et le sieur de la Grange^ touché de compassion, lui donna un verre de vin pour lui faire reprendre connaissance.
Pendant que cette scène d'horreur se passait au palais, une autre scène non moins émouvante avait lieu dans l'église des Cordeliers. Depuis plusieurs jours Jeanne d'Estièvre, prévenue par le P. Grillau du triste sort qui menaçait son fils « n'avait pas « quitté les églises et prioit Dieu incessanmient de donner à son « enfant la force de mourir » . Mais ce qui attirait surtout cette pauvre mère, c'était « la sutue d'une Nostre-Dame-de-Pirié qui « se trouvoit à l'entrée de l'église des Cordeliers ». Le i8 août, de grand matin, elle vint selon sa coutume se prosterner aux pieds de la Vierge en s'écriant : « Saincte mère de mon Dieu, je « vous suplie par le sang de vostre filz, par vos sainctes larmes « d'avoir pitié de moy pauvre mère désolée et de prier mon Sau- « veur vostre filz pour le salut du mien" ». Elle n'eut pas la force d'en dire davantage et tomba inanimée aux pieds de la statue. L'arrivée du Père Grillau vint la tirer de son évanouissement. Ce bon religieux l'emmena « dans la chapelle de Notre-Dame de
* Procès-verbal de la question.
** Récit d'un habitant de Loudun. (Collection Barbier.)
• Laurette et lui prodigua toutes les consolations luy remonstrant
• que puisque c'estoit la volonté de Dieu il ialloit recevoir ce coup « de sa main » . Il chanta ensuite une grand'messe de la passion de Jésus-drist, et^ au moment où il allait terminer, un ami commun vint annoncer que Tinfortuné curé avait subi héroïquement les angoisses de la torture et qu'il demandait le père Grillau pour confesseur. Cette nouvelle, et surtout la pensée que son fils allait être assisté par le digne Cordelier, apporta quelque adoucissement aux peines de cette malheureuse mère. Hélas I cet espoir ne devait pas être de longue durée, car, quelques instants après, un autre ami pénétrait dans la chapeDe, en disant que Laubardemont ne voulait à aucun prix du père Grillau. Alors les larmes de la pauvre femme redoublèrent ; elle eut encore cependant le courage de suppUer le Cordelier de lui promettre d'aborder son fils, lorsqu'il serait conduit au bûcher, et de lui porter sa dernière bénédiction. Sur la promesse formelle du père Grillau, Jeanne d'Estièvre se retira dans sa maison.
Malgré d'horribles souffirances^ l'attitude de Grandier ne s'était pas démentie un seul instant. Vers midi, on lui apporta un peu de nourriture* qu^il accepta avec reconnaissance. A ce moment le Capucin Archange, chargé par Laubardemont d'assister le curé de Saint-Pierre, entra dans la chambre haute. Le patient était étendu sur un banc, les jambes recouvertes d'un mauvais tapis vert. On savait déjà par toute la ville avec quel courage le malheureux Grandier avait subi la question, et les exorcistes, exaspérés, s'étaient empressés de faire courir le bruit que le démon l'avait
* Procès-verbal ue la question.
< Le ïieur Grisard, Tun des exempts de M. le grand prévost de Paris, nous a c dict que hier auparavant l'exécution dudict Grandier, il avoit disné avec luy, « qu'il ne paroissoit poinct à sa contenance et parolle qu'il eût (le l'appréhen- « âon de la mort, auroit bien mangé plus de la moitié d'une solle et aultres « viandes et beû trois foys. »
rendu insensible. Sous prétexte de vérifier cette stupide calomnie, mais en réalité pour le torturer de nouveau, le misérable Capucin saisit brutalement le tapis et le jeta à terre. Malgré la douleur que ce froissement dut lui causer, Grandier eut le courage de ne pas pousser un cri. Après cette épreuve, Archange s'empressa d'aller raconter à ses pareils qu'il était parfaitement exact « que le magi- « cien estoit insensible"^ » . C'était ainsi que les moines interprétaient la constance et la résignation de leur victime.
Sur les deux heures de l'après-midi, les juges vinrent à leur tour rendre visite au patient. Les sentiments de piété qu'il manifesta devant eux jetèrent le trouble dans la conscience de quelques-uns. Ce que voyant, le sieur de Jorigny, conseiller au présidial de Poitiers, pour donner un peu de cœur à tous ces lâches valets du cardinal, fit à Grandier ces grotesques réflexions « qu'il « estoit très-assuré qu'il estoit magicien et sur ce fondement que « lorsquUl parUnt de Dieu en bonne part il entendoit parler du diable, « quand ilditestoit le diable il entendoit détester Dieu**». Grandier ne daigna pas répondre à de semblables inepties.
Laubardemont revint de nouveau à la charge pour extorquer au condamné sa signature. Mais cette fois la résolution de Grandier était plus inébranlable que jamais, et, pendant près de deux heures***, l'infâme magistrat chercha en vain tous les moyens de
' « Ledict P. Archange dit que le diable luy avoit donné l'insensibilité sur « ce qu'estant couché sur un banc où ses genoux esaasez par la géhenne c< estant couvert d'un tapis vert, ce tapis estant relevé par Jedict P. Archange « asse:(^ rudenient et touschnnt mesme ses jambes et ses genoux» il ne se plaifl gnoitpas du mal qu'il luy pouvoit faire. » (Discours du P. Archange. Manuscrits. Fonds français 24165.
^ Procès-verbal de la question et de la mort de Grandier.
*** « Ledit sieur commissaire y fust plus de deux heures luy voollant Eure « faire signer diose qu'il ne voullut jamais faire. » Mémoire de ce qui s'est passé. (Collection Ch, Barbier.)
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•parvenir à ce but. Le sieur de Gastines^ sénéchal de Montreuil- Bellay, qui avait pu se dissimuler derrière une porte et entendre les propos tenus par le commissaire, déclara à plusieurs personnes « n'avoir jamais entendu rien de sy abominable et on n'a pu tirer de « luy que ces mots*. •
Lorsque quatre heures sonnèrent, Laubardemont donna Tordre aux bourreaux de revêtir Gfandier d'une chemise soufrée, de lui mettre ime corde au cou et de le descendre dans la cour du palais. Là un tombereau attelé de six mules l'attendait pour le conduire aux lieux désignés par la sentence.
Le commissaire et les juges tinrent à accompagner leur victime jusqu'au bûcher. Ils se rangèrent derrière la charrette, après avoir eu soin toutefois de se faire protéger par de nombreux archers. Au moment où le lugubre cortège sortit du palais, les cloches des différentes églises se mirent à sonner à toute volée, annonçant à cette foule immense, accourue de tous les points du royaume, que le supplice allait commencer. On vit alors des • groupes se former à chaque coin de rue et à chaque carrefour, et, chose triste à dire, on put entendre la voix d'un Capucin ou d'un Récollet défendre de prier pour le condamné**.
Sur le seuil de la porte, le greffier s'approcha de lui et lut à haute voix la sentence de mort. Le malheureux prêtre regarda avec assurance la foule qui stationnait aux abords du palais, dans l'espoir d'y rencontrer un regard ami. Cette suprême consolation d'un honmie qui voit approcher son heure dernière ne lui fut point refusée» Il vit bien^es yeux se fixer sur lui avec compassion, et il entendit à ses côtés quelques paroles de sympathie. D'une voix terme, il protesta de son innocence et demanda à ceux qui l'entouraient de vouloir bien prier pour lui.
* Récit d*un habitant de Loudun.
** Rédt d'un iiabitant de Loudun.
26o URBAIN GRANDIER
Pendant le douloureux trajet du palais à Téglise Saint-Pierre, il aperçut à sa feaètre l'avocat qui l'avait si courageusement défendu. « Monsieur le curé, lui cria ce digne citoyen, ayez touce jours Dieu devant les yeux, ne murmurez point contre luy, « c'est ainsy qu'il éprouve ses enfants. Le patient luy fist resft ponce : Monsieur, j'ay espérance en Dieu, il ne me délaissera « point*. »
Quand il fut arrivé devant le portail de Saint-Pierre, Laubardemont donna ordre de le descendre de la charrette et de le mettre à genoux; mais, comme il avait les jambes brisées, il tomba lourdement sur le pavé la face contre terre et attendit, sans se plaindre, qu'on vînt le relever. A ce moment, le Père Grillau sortit de l'église, et, sans qu'on pût s'y opposer, se jeta en pleurant dans les bras de Grandier, qui, réconforté par la présence du digne Cordelier, s'écria : « Mon père, priez Dieu « pour moy, je me recommande à vos prières et à celles de tous «( vos religieux. » Le père Grillau, plus ému que le patient^ lui répartit : « Monsieur le curé, c'est en cette extrémité qu'il taut « faire paroistre que vous aimés Dieu. Souvenez-vous qu'autre- « fois vous avez consolé les affligés et les vacillants^ servez-vous « des lumières que Dieu vous a données. Vostre mère, qui prie « Dieu pour vostre consolation, vous conjure de vous unir » intimement à Jésus-Christ sans plus penser à autre chose afin « que vous mouriez homme de bien. Elle vous dict adieu par a ma bousche et vous envoie sa bénédiction. » Ces dernière paroles touchèrent profondément l'infortuné curé, qui répondit : « Mon père, je vous remercie de vostre charité et vous prie a pour l'honneur de Dieu d'avoir pitié de ma mère et de la « consoler**. »
* Manuscrit de la bibliothèque de TArsenal.
** Récit d*un habitant de Loudun.
On vit alors, dit un témoin oculaire, une bande de pigeons « qui voltigoaient autour du portail de l'église et, entre autres, il y < en eust un blanc qui dessandit si bas qu'il ne fallut pas d'ung « pied qu'il ne s'appuiast sur la teste dudit Grandier* ».
La présence du père Grillau avait causé un certain émoi dans la foule, aux yeux de laquelle les juges et les moines prétendaient foire passer Grandier pour un renégat. Laubardemont s'en aperçut et enjoignit aux archers d'éloic;ner le Cordelier. Ils le firent avec une telle brutalité que le pauvre religieux, atteint par leurs hallebardes, eut à peine la force de se traîner jusque dans Téglise. Un moine profita de ce moment de tumulte pour asséner un coup de bâton sur la tête du patient, qui était resté à genoux.
Cet acte de sauvagerie ne lui arracha pas une plainte, et il attendit patiemment qu'on lui ordonnât de foire amende honorable. Là, encore « il se recogneût grand et énorme pescheur « devant Dieu. » Nozay lui commanda ensuite « de demander « pardon au roy et à la justice », ce qu'il fit avec yne grande humilité et en protestant énergîquement de son innocence**. Quand cette cérémonie fut achevée, les bourreaux le portèrent sur un brancard jusqu'à la charrette, et le cortège reprit sa route vers le couvent des Ursulines. Sur le chemin, Grandier apercevant le chanoine Lebrethon, avec qui il avait toujours eu d'excellentes relations, lui dit ces quelques mots :« Adieu, monsieur Lebrethon, « priez Dieu pour moy. » Le digne chanoine en ressentit une telle émotion « que l'abondance des larmes et des soupirs Tem- « peschèrent de luy pouvoir dire un mot*** d.
On répéta devant le portail des Ursulines la même cérémonie
• Mémoire au vray de ce qui s'est passé, etc. •* Mémoire au vray de ce qui s'est passé, etc. •** Récit d'un habitant de Loudun.
URBATV CRANDIER
que devant l'iglise.Saiat-Pierre. Cependant, lorsque le greffier dit à Grandier : « Monsieur, demandez pardon aux Ursulines, » il répondit : a Je ne les ay jamais offensées, mais je prie Dieu de leur a pardonner*. » Au moment où les bourreaux allaient le reponer sur la charrette, il vit Moussaut dfa Fiigsne ^yçcia feni(he, et lui adressa la parole en ces termes : ^lAditru, mon^Àir du- Fresoe, a oublyons le passé, je meufs vofeoe saivîtêur**. » M^ Moussaut n'était pas homme à pardonner; a iitoutaz 4^daigiTèuseiiieài la tête, au grand scandale des assistthtsc, ' ' "
Enfin on arriva sur la place Sainit-Croix, terme de cette lente