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offrait le plus singulier aspect. Tout autour, on avait élevé des estrades* pour les nmis de Laubardemont et des juges. Mais la foule énorme qui se pressait à ce lugubre spectacle en avait pris possession et, malgré les archers, n'avait point voulu les céder. Les maisons étaient bondées de monde; aux fenêtres, sur les toits, on apercevait de véritables grappes humaines qui, bravant la chaleur et un soleil tropical**, attendaient patiemment l!^rrivée du condamné. Sur un des côtés de la place, à gauche de l'église, se dressait le bûcher « assez petit de trois pies en carré, &it en « forme de gril et composé alternativement de fagots, de bûches <( et de paille. Au milieu estoit planté en terre un poteau d'une a hauteur de quinze pies environ, auquel estoit attaché une « sellette en fer » .
Quand le cortège déboucha sur la place Sainte-Croix, la foule était si compacte que les archers durent employer la violence pour faire serrer les rangs, et ce ne fut qu'en franchissant mille obsucles que la charrette arriva devant le portail de l'église. Là, se trouvait René Bemîer, curé desTrois-Moutiers, qui, bourrelé de rémords, avait dès le matin manifesté à haute voix son intention de demander pardon à Grandier. Bemier était revêtu de son surplis et coiffé de la barrette. H avait pu, au prix de difficultés
confrères de Loudun, le docteur Léon de la Tourette. Nous sommes heureux de lui témoigner ici toute notre gratitude pour l'empressement avec lequel il s'est mis à notre disposition.
* «... Et l'après disner furent dressés des échafauds en toutes les parts de « la place Sainte-Croix de Loudun. On se mit tant sur lesditz échafauds que c sur les maisons, aux fenestres, A cheval et à plate terre plus de six mille (c personnes venues de toutes parts voir cet estrange spectacle. »
Manuscrit de Denesde, aumônier de Thôpital de Poitiers.
** « Le soleil, dit un témoin oculaire, était ce jour -là merveilleusement ardent et bruslant. » Il ne pleuvait donc pas comme Pont affirmé certains écrivains.
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presque insunnontableSy pénétrer i^^né^^sufje lieu du supplice. Q^and il aperçut son ancieaddve^^^ il jf avança courageusement aunievant de lui et, aux applau4isâSn)|^ntS;^Ja multitude touchée de cette conduite,,' lui^âdressa ces géhéceuâijrs paroles : « Monsieur, a nous avons eu qadis querelle enS^mMe/fay t^^moîgnè contre « vous, je vous en demande pardon. Ke me par^onnés-vou$ pas a comme à tous les autres qui.ontte^oigîié eontre vous*d. Le curé lui répondit : « Ouy, monsîesur^jei Vous patjjonne d'avssy c bon cœur que je croy fermement que.nion Dieiune fera pardon « et me recevra^^ourd'huyen parâdi^**'». Bêmiér profondément ému, ajouta : « Vous plaist-il que je pûpl5it\i pour vous, et que « je die la saincte meisse à vostre intâfntîon ?^. *^ * J^ v&usen « prie », repartit Gj»ndier, et poînr remercier le curé àearTrois- Moutiers, il lui baisa les mains***. - '
Devant le portail de S#thte-Grpix, le patient renouve^Pamende honorable et entendit .de nouveau ila iectàre de sa" sentence. Qjiiand ces derniers préliminaires furent a'ehevés, on' le replaça sur la charrette, et on Tameria 'devant' le bûcher q»î, .|»r un incroyable raffinement de cruauté, avajt été construit" presque sous les fenêtres de sotiplus implaçaUe çancmi, rex*pt6cureur du roi Louis Trincant» Le bourreau deLoudun, nommé Duchesne, sorte d'Hercule, vînt prendre à brasaée le malheureux curé, « le « mit sur l'échafaud tournant le dos à Téglise Sainté-Croix^ et a l'assît sur un petit siège en fer attaché ,au j>oteau auquel il fut f lié**** ». Pour la cînquième foîs,.Nozày l^t de sa voix glapissante le sinistre arrêt. Une dernîèr,e et cruelle déception attendait
* Rédt d*un habitant de Loudon.
•• Lettre d'Ismaël, Boulliau à Gassendi.
*** Récit d'un habitant de Loudun, ••*• Manuscrit de Denesde.
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Grandier : en levant les yeux, il aperçut à une des fenêtres de la maison le chanoine Mignon, Trincant et Thibault» venus là pour insulter à son malheur ; aux autres fenêtres se trouvaient la digne compagne de Laubardemont et les femmes des juges, heu« reuses de se repaître de cet horrible spectacle*.
A cette vue qui lui rappelait de si douloureux souvenirs, Tinfortuné baissa les yeux. Mais le généreux Lagrange-Âubin avait compris ce qui venait de se passer et^ s' adressant à Grandier, lui demanda pardon de la triste mission que sa charge lui commandait de remplir : « Vous ne m*avés point offensé, lui répondit-il, vous « n'avés £iit que vostre debvoir. » Le lieutenant lui promit de nouveau qu*avant de donner Tordre d*allumer le bûcher, il le le laisserait parler au peuple et le ferait ensuite étrangler.
Mais les moines avaient pris leurs mesures pour empêcher qu'il ne parlât. Ils commencèrent par exorciser tous les instruments du supplice, puis interpellant le patient, ils le pressèrent avec menaces de déclarer « quMl estoit magicien, et d'avouer son crime ». Grandier répondit : « qu'il prenoit Dieu à témoin de son inno- « cence et qu'il les conjuroitde le laisser mourir en paix ». On vit alors ces énergumènes s'approcher de leur victime et la frapper brutalement de leurs crucifix**. Grandier détourna la tête pour
* On Tavoit placé, dit un témoin oculaire, la teste tournée vers la maison de Trincant pour contenter madame de Laubardemont et les autres femmes des jugés qui prenoient plaisir à le voir périr dans les fiâmes.
(Récit d'un habitant de Loudun.)
* La plupart des relations disent que les moines frappèrent leur viaime à coups de crucifix. Après ce qui s'était passé à. la torture, cet acte de barbarie n'a rien d'étonnant.
Le savant éditeur des mémoires du cardinal de Richelieu, M. Petitot, accepte comme vraie la légende du crucifix rougi au feu. c Les contemporains raconc tent qu'on avait fait chaufier un crucifix de fer et, qu'on le lui présentait € devant les lèvres afin qu'il eût l'air de le repousser. » Toutes les relations que nous avons consultées ne font aucune mention de ce fait. Nous pensons qu'il doit être définitivement rayé de l'histoire de cet horrible soppUce.
éviter leurs coups, mais les exorcistes, affectant d'être indignés de ce mouvement, crièrent qu'il refusait le crucifix^ et que c'était là une marque manifeste de son impiété.
. Le pauvre prêtre, pour montrer avec quelle résignation il savait supporter ces lâthes insultes, et en même topips pardonner à ses plus kfipitoyables ennemis, demaâda par trc^ fois à Hgnoble Récollet \lê lui donner le baiser de gaix ^ ce* misérable refusa
d'abptr^; niai^ devant les miirmur^ de la foule qu} commençait à
s'indigner 4e ces^crS^tités, Lactante se décida à: aller embrasser Gf'andîef . > Voilà\ un baiser de. Judas», s'écria un courageux
spectateur» A ces ni4tS> li fureur de l'exorciste monta à un tel
pôinfque, prenant une torche de paille^ il l'alluma à la flamme du
brasier qui était près.:du bûcher et la pocta à la figure de Graodier
en lui disant :. « Maftieureux, ne veu^tu. pas te-Tecognoistre et « renoncer au diable. * — « Moa père, je m'en vais devant mon « Dieu qui m'est J^^mping que jo-vous ay dît la vérité*. » -^ « H « est temps, vociféra Lactance, que tu confessés ton crime, tu n'as « plus qu'un moment à vivre. — a Moû pfae, îfây dictla vérité. « Je m'en vais devant mon Dieu^iu juste et épouvantable jPge- « ment duquel je vous appette dans un moi^ ;».
Alors on vit une chose monstrueuse. Les exorcistes, fous de rage, firent eux-mêmes l'office de bourreaux, et, sans attendre le signal, mirent le feu au bûcher. Tous les contemporains ont
* Mémoire de ce qui s'est passée etc.
•* Récit d'un habitant de {.oudtm. -w. '
En rapportant ces dernières paroles, n^us faisons» bien çikitendu, toutes nos réserves sur leur authenticité, car nous n'avons voulu qile constater ce Ait, c'est que ce sont les contemporains eux-n\êmej^qui aous ht ont transmises.
n est très probable que Grandier, devatit l'acte de barbarie de Lactance, ne fît que répéter ce qu'il avait déjà dit à ses juges avant la torture : € Vous rendrez compte un jour de vos actes au jugement de Diea >« paroles qui ont été interprétées comme un ajournement et que la mort horrible de Lactance est venue confirmer.
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signalé cet épouvantable for£iit à la vindicte publique, et comme certains catholiques pourraient se récrier contre une pareille infamie, il nous suffira d'invoquer le témoignage d'un prêtre justement estimé, Ismaêl Bouilliau : « Vous noterez, écrit-il, à Gas- « sendi, que la charité de deux Capucins fust si grande et celle « d'un Récollet qu'ils feirent office de bourreaux et meirentei^- « mesmes le feu au buscher »«
Quand le malheureux s'aperçut que la flamme le gagnait, il dit au sieur de la Grange : « Monsieur, est-ce là ce que vous m'aviés « promis ». Le lieutenant indigné, cria au bourreau : « Estrangle, « estrangle » et la foule émue répéta les mêmes paroles. Le bourreau s'efforça d'exécuter l'ordre qu'on lui donnait, mais ne put y parvenir, car les moines avaient fait des nœuds à la corde. On entendit, au milieu d'une épaisse fumée produite par l'eau bénite que les exorcistes jetèrent sur le bûcher, les dernières paroles de la victime : Deus meus ad te de luce vigilo miserere met Deus^ et enfin ces mots : « Mon Dieu, pardonne à mes « ennemis. »
Bientôt les flammes l'enveloppèrent de toutes parts, les liens qui le retenaient encore au poteau se rompirent, et l'infortuné tomba vivant au milieu de cet horrible brasier.
En ce moment la même troupe de pigeons que l'on avait déjà aperçue devant le portail de Saint-Pierre vint de nouveau voltiger au-dessus de la tête du supplicié, puis disparut bientôt dans les nuages. Les partisans de la possession s'écrièrent que c'était une bande de démons qui emportaient leur maître, mais le plus grand nombre soutint que ces douces colombes venaient rendre témoignage de rinnocence du malheureux curé.
Quand tout fut éteint, le bourreau prit quelques pelletées de cendres et les jeta aux quatre vents suivant la sentence. On vit alors de nombreux spectateurs se précipiter vers le bûcher et
jfil URBAIN GRAKDIER
rdigieiiseiiieiit les restes de la vicdme qu'ils consididéjà comme nn mirtyi^.
Ainsi rnoarot à F^e de qoanmte-qnatre ans, avec une résignadoo et on connige admirables^, et en rachetant par le plus « épouviiitaUe des supplices quelques heures d'^rements et de faiblesses, cdni dont le nom restera comme une étemelle flétrissure impriniiéc à la mémoire des juges et des exorcbtes.
Remarquablement doué, tant au point de vue physique qu'au point de me inteDectud, Grandier semblait être appelé aux plus hantes destinées ; mais il eut le malheur de vivre dans une sphère trop étroite poor ses goûts, ses facultés et ses aspirations. G>nfiné dans une ville de province où le talent est toujours en butte à la mé£sance et aux mesquines rancunes de clocher, son tempérament fougueux et son orgueil devaient étalement Tentralner à commettre des imprudences que Tinfemale habileté de ses ennemis UJUBfctma aisément en actes criminels. Trop fier pour plier, il brava en £ice la calonmie, et ne s'aperçut de la profondeur de Fabime entr'ouvert sous ses pas que lorsqu'il y roulait déjà tout
* Ce djtixl est coofinné par Filet de U Ménardière, dans sa Dêmmomanie; ctt aoteor est d*aatant moins snspea qaHl est un partisan déclaré de la possessioci. A Loodun, on noas a fait voir des cendres provenant du bûcher de Grtn£cr.
^ « Sa constance qoand j'y pense me ravit. Qn^ se sent v€a condamné au « supplice le plus cruel qui se puisse imaginer et par préalable appliqué â la f question pour sçavoir ses complices, qu*il ayt enduré la torture extraordi- « naire sans estre espargné et que telles douleurs n'ayent peu tirer de luy f un mot de travers, au contraire une persévérance continuelle sans jamais n chanceler, accompagnée de prières et méditations dignes de son esprit, cela « me tait dire quil se trouve peu d'exemples pareils... »
(l.ettre dlsmaél Boulliau i Gassendi.)
N*est<e pas U la plus éloquente réponse que l'on puisse fiiire aux écrivains qui, dans ces derniers temps, ont réédité sur la mort de Grandier les absurdes calomnies des exorcistes et des partisans de la possession? '
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Le curé de Saint-Pierre, rendons-lui hautement cette justice, supporta en vaillant athlète cette lutte de quinze années dont il serait sorti vainqueur en dépit du monstrueux échafaudage de mensoDges, de colères sourdes et de haines jalouses élevé contre lui, si les misérables acharnés à sa perte n'avaient obtenu le concours actif et intéressé du vindicatif ministre de Louis Xin..
n ne fallut, en effet, rien moins que la toute -puissance de Richelieu mise au service de son animosité persooaelle pour terrasser le dernier et le plus intrépide défenseur de la vieille cité louduoaise.