‹ Urbain Grandier et les possédées de LoudunChapitre 21 sur 39 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Prodiges arrivés «près la mort de Grandier — Mort du PÈre Lacumce et du chirurgien Mannoury. — Croyance populaire Ji ce sujet. — NouveUe atrestaiiou de Madeleine de Brou. — Meisieun des Grinds Jours i Loudun. — Laubardemom écrit au cardinal. — Monde Louis Chauvet. — Les Jésuites sont inviter i venir exorciser, — Laubardemont fait publier i son de trompe un arrêt enjoignant aux Louduoais de loger et nourrir les exorcistes. — Évasion de René Grandier. — Les femmes des Réformés te révoltent contre l'autorité du commissaire. — Assassinat de Jean d'Artna* gnac, gouverneur de Loudua.

E ne fut pas sans une amère déception que les ennemis de Grandier le ^reat supporter avec tant de courage et de résignation les plus horribles tortures. « Leur raf;e est si grande, a dit Ismael Boulliau, qu'ib ont plus de « despit de l'avoir veû mourir comme un « chrestien constant et sans murmure qu'llz n'ont eu de plaisir « s'assouvissant de vengeance le voyant périr. » Les cendres de l'infonuné éuient à peine refroidies qu'ils s'acharnaient déjà après sa mémoire et faisaient courir le bruit qu'il était damné. Au moyen des exorcismes, ils se chargèrent de fournir la preuve de leurs absurdes calomnies ea demandant aux possédées eo

quel lieu se trouvait Tâme de Grandier ; les démons répùmlirent qu'elle était en enfer où elle subissait les peines éternelles; ils donnèrent même de longs et curieux détails sur son genre de châtiment et sur la joie qu'avaient témoignée Lucifer et ses compagnons en la vo]rant arriver au milieu d'eux*.

Mais dans le peuple l'indignation fut à son comble contre les auteurs de ces atrocités. Les juges et tous ceux qui avaient pris une part plus ou moins directe à la condamnation de Grandier> devinrent l'objet du plus profond mépris. La légende ne tarda pas à s'en mêler et bientôt Ton raconta des faits extraordinaires qui se seraient passés le jour même du supplice. Les dernières paroles de la victime à ses juges et au misérable Lactance furent interprétées comme une de ces malédictions suprêmes qui devaient s'étendre sur eux et leur postérité**.

Un grand nombre d'autres phénomènes étranges ont été consignés dans les mémoires contemporains : ainsi le lundi qui suivit la mort de Grandier, raconte le manuscrit de la bibliothèque de Poitiers, « il feût aussy remarqué un aultre prodige, c'est que les « clercs de Messieurs Richard et Chevalier sieur de Tessec, con- « seillers à Poictiers estans assemblés en la maison de *îA. Gutt* « laume Aubin^ lieutenant de M. le prévost des mareschaûx dudl

tt Loudun afin de se faire donner Tun et l'aultre la copie de là

* Nous avons publié, dans nos Documents pour servir à fbbtMré wUdicaU dès possédées de Loudun f le procès-verbal de ce singulier exorcisme.

** Aujourd'hui encore on est persuadé à Loudun que ceue malédiction s*est exercée sur les juges et leur postérité. On raconte que Labarre, lieutenant particulier i Chinon, est le seul dont la descendance ait atteint la septième génération. Cette famille a disparu, depuis quelques années, de la façon la plus misérable. Un de ses membres est mort après avoir subi cinq ans de travaux forcés, et l'autre s'est pendu de désespoir en apprenant cette condamnation.

D'après la légende populaire, d'autres familles du Loudunais porteraient encore aujourd'hui, imprimées par le diable lui-même, les marques de ceue malédiction.

« sentence de nutft donnée contre led. Grandier et de quelques « autres actes £ûcts en laditteaffiûre,run des clercs escrivaataper- « ceut troys gouttes de sang sur son papier. Au commencement il « s'imagina qu'il sai^oit, mais s'estant essuyé et mouché par « diverses fois il recogneut le contraire et , en regardant sa main, « il vit dessus troys aultres gouttes de sang, ce qui l'estonna et « donna subject aux deux aultres clercs de quitter leur escript et et à celuy qui avoit le sang sur la main de s'aller laver en la « maison et hostellerie de Saint-JuUien, mais nonobstant qu'il • lavast abondamment les ditces troys gouttes de sang ne se voua lurent pas oster. »

A cette époque où la superstition était grande, un £dt aussi dramatique et aussi merveilleux devait nécessairement frapper l'inu* gination du peuple qui l'interpréta comme un nouvel et irrécusable témoignage de l'innocence du curé de Loudun. Mais un événement non suspect de surnaturel et d'une tout autre importance allait se produire et confirmer dans leur croyance ceux qui espéraient de la justice divine le châtiment des misérables bourreaux de Grandier. Nous voulons parler de la mort de Lactance. Le i8 septembre, un mois jour pour jour après le supplice, le Récollet expira dans des convulsions si terribles que les contemporains furent unanimes à voir dans ce trépas une punition du ciel. Dès le lendemain de cette exécution, en effets Lactance commença à donner des signes évidents de foUe ; il paraissait sombre et préoccupé et avait manifesté à différentes personnes le r^et d'avoir empêché Grandier de se confesser. « Dieu me punit, Dieu me « punit, répétait-il souvent, et, en disant cela, il avait, dit un « témoin oculaire, je ne sçais quel esgarement en son visage. Il « tomba malade d'une fièvre chaulde. » Dans son délire, il s'adressait parfois à sa malheureuse victime : « Grandier, ce n'est a pas moy qui t'ay faict mourir », et il se mettait à mordre avec

rage les p^illers^ les draps et les coyvertures. Il mourut, ajoute Tauteur de cette relation*, sans grands sentiments de piété, faisant des jeux de mots sur le nom de l'apothicaire Adam qui préparait les médicaments et disant à son médecin « qu'il vouloît « que les remèdes qu'il luy prdonnoit fussent apprestés en sa pré- « sence parce que tout ce qui venoit d'Adam sentoit le péché « originel ». Et ce misérable « qui calomnioit le curé d'avoir c Refusé le crucifix ne le voullut regarder et mesme comme il luy c fut présanté par un eccleziastique, il luy donna un coup de f poing et le fit tomber x^.

Laubardemont et les moines annoncèrent partout que cette mort était une vengeance de Satan et firent de magnifiques funérailles à ce triste personnage. On l'enterra dans l'église des Capu** cins, et Tranquille, son digne complice, se chargea de son oraison funèbre.

Une autre mort vint à quelque temps de là impressionner encore les habitants de Loudun. Ce fut celle du chirurgien Mannoury qui avait été, comme on se le rappelle, un des plus cruek ennemis de Grandier. Un soir, vers les dix heures» il revenait de la porte du Martrai visiter un malade, accompagné d'une autre personne et précédé de son fi-ater porunt un iàlot. Arrivé vers le milieu de la ville dans la rue du Grand-Pavé, entre les murailles du jardin des Cordeliers et les contreforts du château, il s'arrêta tout à coup en s'écriant : « Ah! voilà Grandierl Qpe me veux- «tu ? » Puis en proie à une indicible terreur, il se mit à tr^nUer de tous ses membres et, s'adressant toujours à la sinistre vision, il implora d'elle son pardon. Malgré les soins immédiats qui lui furent prodigués, Mannoury ne reprit point coimaissance, et ses compagnons durent le transportera son domicile. Rien ne put dissiper ses

* Nanuscrit d*un habitant de Loudun. GsUection Ch. Barbooi.

terreurs et le délire alla en augmentant. H voyait sans cesse à son chevet Tombre menaçante de Grandier et, faisait de vains eflforts pour récarter. Enfin, après quelques jours de cette horrible agonie, il expirait, les yeux toujours fixés sur la terrible apparition.

Soit qu'il fût d'un caractère plus tortement trempé ou que sa profonde perversité le rendit inaccessible au moindre remords^ Laubardemont n'en continua pas moins le cours de ses exploits. Devenu le maître absolu à Loudun par suite des pouvoirs illimités qu'il tenait de Richelieu*, il organisa le règne de la tecreur dans la ville. Madeleine de Brou fut* la première victime de sa fureur. Le 19 août, il lança contre elle un mandat d'arrestation avec ordre à tous « huissiers et sergents royaux de l'aprehender

« au corps partout où on la trouveroit ». Le misérable tenait sa promesse, et Madeleine allait payer cher le refus hautain avec lequel elle avait accueilli ses propositions.

Toutefois la maîtresse de Grandier se tenait sur ses gardes ; prévenue par des amis sûrs et dévoués des dispositions du commissaire, elle avait quitté Loudun le lendemain même de son entrevue avec le père Grillau et s'était réfugiée à Montreuil-Bellay, chez son beaufirère, Louis du Mothey. Pendant plusieurs jours^ Laubardemont la fit vainement chercher. Il apprit enfin le lieu de sa retraite et envoya des archers à sa poursuite. Le 3 septembre, la pauvre fille fut saisie et trainée comme une vile criminelle** depuis Montreuil-Bellay jusqu'aux prisons de Loudun, où elle resu un mois; mais devant les protestations indignées de safanùlle qui

*Le leDdemain même du supplice, Laubardemont envoya le conseiller Richard à Paris, rendre compte au cardinal de ce qui s'éuit passé. Richelieu témoigna toute sa satisfaction en donnant plein pouvoir à, son agent.

Nous avons publié, dans nos • Documents pour servir à l'histoire médicale des possédées de Loudun >^ cette très intéressante lettre.

** Mémoire pour Madeleine de Brou. Collection Ch. Barbkr.

menaçiit de se plaindre au roi^ Laub^rdemont crut devoir agir avec une certaine prudence et donna Tordre de la mettre en liberté ; il exigea néanmoins une forte caution de ses parents^ en même temps que leur engagement formel de la surveiller trës-étroitement. Devant une aussi odieuse procédure, le bailli et Louis Chauvet, côinprenaùt avec raison qu'il n'existait plus de sécurité pour eux, et que les persécutions dont leur parente était Tobjet pouvaient avoir les plus graves conséquences, essayèrent de conjurer le péril qui les menaçait. Dans ce but, ils se rendirent à Poitiers et allèrent trouver Messieurs des Grands Jours qui y tenaient leurs assises. Ss parvinrent à intéresser si complètement ces magistrats à leur cause que ceux-ci, après avoir pris connaissance d'une éloquente supplique de Madeleine de Brou qui faisait appela leur justice, et bien que cette affaire ne fût pas de leur compétence, rendirent un jugement longuement motivé par lequel il était « très expressé- « ment défendu d'attenter à la personne et biens de ladite de Brou • à peyne de six mil livres d'amande, despans, dommages et inté- « fetz »•

A cette mise en demeure, Laubardemont répondit par l'ordonnance suivante : « Nous conseiller du roy, etc., sans avoir « esgard audit arrest du quatorziesme de ce mois et deffance y c contenue avons comme autrefois ordonné et ordonnons qu'à la « diligence dudit procureur du roy il sera incessamment proceddé « à l'instruction et jugement du procès de ladite de Brou fait et « faisons inhibition et deffances à la dite de Brou, et à tous autres « de se pourvoir ny procedder ailleurs que par devant nous pour « choses dépendantes de nostre dite commission et à tous huis- « siers sergens et autres personnes de quelque quallité et condi- « tion qu'ils soient de rien entreprendre ou attenter ny mettre à « exécution aucuns arretz décrets de la ditte cour des grands « jours, sentances ou jugements d'aucuns autres juges au préjudice

<c de nos ordonnances et ce à peine de dix mil livres d'amande et « cassation de proceddure dommages et interetz des parties*. »

Quand Messieurs des Grands Jours apprirent de quelle Ëiçon arbitraire Laubardemont en usait à leur égard, ils résolurent de se transporter à Loudun pour faire cesser un pareil eut de choses. L'entretien qu'ils eurent avec le commissaire et sunoat leur appréciation des possédées ne furent point du goût de celui-ci, car^ justement inquiet, il s'empressa d'écrire au cardinal une lettre dans laquelle il poussa l'impudence jusqu'à dire que « Messieurs des a Grands Jours ont tenté depuis peu de s'attribuer cette afiaire. « Plusieurs de ces messieurs sont venus à Loudun (tA 1/5 (m^^f^ a publiquement des choses hidécentes et ripriJjensibles qu'il a tâché de c couvrir par le silence pour l'honneur de leur caractère. Cette « procédure doit être conduite par des personnes expressses « observant tout ce qui se passe, et il tient à très-grand honneur « de continuer à y être employé** ».

Mais Richelieu, trouvant sans doute que cette sinistre comédie avait assez duré, donna à entendre à son agent qu'il eût à cesser désormais toutes poursuites contre Madeleine de Brou. L'infortunée en profita pour s'éloigner à jamais de Loudun et, dans l'espérance d'expier par une vie de prières et de sacrifices un amour qui lui avait été si fatal, elle alla ensevelir dans un cloître sa honte et SCS chagrins.

De son côté, Louis Chauvet, qui l'avait si courageusement défendue^ devait payer bientôt de sa raison sa lutte contre le commissaire et les exorcistes. Voici donc dans quelles circonstances s'accomplit ce nouvel événement.

* L'original de cette audacieuse ordonnance appartient i la co l l ecti on Gi. Barbier.

** M. Gabriel Charavay, qoi possédait ïonginal de cette kttze» a ïnea voulo nous autoriser à en extraire ce passage.

. La fin tragique ' de Grandier, Tarrestation de Madeleine et les

accusations sans 'cesse renouvelées des possédées, accusations qui tendaient à le convaincre du crime de magie, avaient vivement frappé son esprit. Ce fut dans ces dispositions qu'il accompagna le bailli à Poitiers. Les assurances formelles qu'il reçut de messieurs des Grands Jours auraient dû ramener le calme dans ses idées; malheureusement il eut la fâcheuse inspiration d'aller con* sulter un certain personnage de la ville, homme influent, mais timide et facile à s'effrayer, qui considéra ces ineptes accusations comme suffisantes pour entraîner la perte de l'honneur et de la vie de tous ceux qui en seraient l'objet. Il ne craignit pas d'ajouter « que s'il se voyait lui-mesme accusé de ce crime comme « Grandier l'avoit esté, il se croirait perdu sans ressources, quelc que crédit, quelqu^es amis et quelque bonne réputation qu'il « eût».

Le lieutenant civil rentra singulièrement préoccupé et fort abattu moralement de son voyage. A partir de ce moment l'ennui, la tristesse et un sombre désespoir s'emparèrent de cette nature fi'anche, expansive et gaie. H perdit le sommeil et l'appétit, eut la nuit du délire, puis des hallucinations auxquelles ne tarda pas à succéder un véritable état de démence. Ses amis, les officiers du bailliage et la plupart des habitants lui prodiguèrent en vain les plus chaleureux témoignages d'estime et de S3mipathie. L'impression avait été trop forte, et le malheureux lieutenant civil succomba rapidement aux atteintes du mal terrible qui le consumait.

Pendant ce temps la possession allait grandissant et faisait chaque jour de nouvelles victimes. La plupart des exorcistes commençaient à inspirer de sérieuses inquiétudes pour leur état mental et le père Tranquille, entre autres, se trouvait déjà si mal que Laubardemont crut urgent d'en informer Richelieu : « Le « père Tranquille, écrivait-il, souffre maintenant les mesmcs vexa-

« rions que ces pauvres filles, son corps est ag^ sanz aucune dou« « leur d'une fasson du tout prodigieuse. Je û^ay, monseigneur, « rien veû en toute ceste affaire qui m'ait donné tant d'estonnement « que l'accident arrivé à ce bon religieux, lequel en tire de grande « proffitz et advantages pour le bien de son âme*. »

Laubardemont, dans la crainte de voir devenir complètement fous les énergumènes qui l'avaient secondé avec tatit dé tiàe, s'occupa de leur trouver des successeurs. H s'adressa cette fois aux Jésuites, gens plus astucieux et beaucoup plus prudents que les moines. H avait l'espoir que leur habileté bien connue relèverait la possession tombée dans le plus profond mépris et, dan$ une lettre k des Roches, surintendant général de la maison de Riche-^ lieu, il expliquait ainsi ses projets : « Soudain après la mort dn « P. Lactance, Récollet, l'un de leurs exorcistes, je dépeschai c M. de Morans vers M. de Poictiers afin de le prier de £dre « toat son possible pour engûager les pères Jésuites à prendre « part en ce travail. J'en ay mesme escrit au P. Rousseau, recteur « du collège de. Poictiers, une lettre fort empressée et luy ay fitict « les plus honorables offres que jay pu imaginer pour leur satis- « action. Jen attends aujourd'huy la response et souhette fort « qu'elle soit conforme à ma demande, affin que par ces bons « pères qui à bon endroict sont en réputation d'estre les maistres « des sciences, le publicq reçoïbvt avec moins de contradiction^ les « tesmoignages de la vérité de cestê possession** •. Pendant la durée du procès, on n'avait point osé employer les Jésuites, car, Grandier étant un des leurs, ils ne pouvaient dècenmient s'inmiiscer

* Lettre de Laubardemont au cardinal de Richelieu. Nous devons <ommanication de cette lettre à l'obligeance bien connue de M. Etienne Cbaravay, le savant collectionneur d'autographes.

^ Lettre de Laubardemont à M. des Roches, XX septembre 1654. Bibliothèque nationale. Manascrits, fonds frapçais 24765.

dsuis son affaire. Mais lorsque le malheureux curé fut mort, les excellents pères n'eurent plus les mêmes scrupules et s'empressèrent d'accepter les offres de Laubardemont.

' Yerslafindedécembre^i634, les pères Rousseau, Surin, Ânginot et Bachellerie*, vinrent, en effet, à Loudun grossir le nombre des exorcistes de tous ordres qui pullulaient dans la ville. Leur chiffre atteignit bientôt des proportions si inquiétantes pour les finances rpjales, que Louis XlIIet le cardinal, fatigués de subvenir à leurs besoins, chargèrent Laubardemont de trouver un moyen d'économiser la cassette du roi. Le commissaire ne s'embarrassait pas pour si peu. U fit afficher et publier à son de trompe un ordre éloignant aux principaux habitants de loger et nourrir chez eux les exorcistes. Les Loudunais, ne se souciant nullement d'héberger ces parasites, refusèrent d'obéir à une aussi impudente injonction. En présence de cette attitude, Laubardemont convoqua le maire et deux élus de la ville, les sieurs Hector de Laize* et de Beaurepaire ; mais ces magistrats partageaient sans doute les mêmes sentiments de résistance que leur administrés, car il dut par trois fois les menacer sans que « jusqu'à présent lesdits maire et c eschevins ayent tenu compte de satisfaire aux dites ordon- « nances ».

Habitué à plus de soumission^ Laubardemont ne put contenir sa fureur et prit un nouvel arrêté qui enjoignait expressément aux maire, échevins et habitants de pourvoir sans retard au logement en question par les raisons suivantes : a d'aultant qu'aulcun desdits

* Sept autres Jésuites vinrent quelque temps après aider leurs collègues. Comme on peut en juger, les pouvoirs de TÉglise étaient bien faibles puisque le nombre des démons augmentait en proportion de celui des exorcistes.

** Hector de Laize, conseiller du roi, assesseur à U maréchaussée de Loudun. Il a publié une sanglante satire des actes de Laubardemont, Cette pièce se trouve à la Bibliothèque nationale. Manuscrit 7619.

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exorcistes sont déjà arrivés et ont esté co&triiiit$à àikak d'aultres logements de se mettre dans les hôtelleries ou ils ne peuvent estre convenablement pour l'heure à laqueUe ils sont appelles et qui par cette cause demeure retardée au préjudice de la gloire de Dieu et du service de sa Majesté ; a quoi estant nyeces^ saire de pourvoir, nous avons comme autrefisis epjoint et cnjoi* gnons auxdits maire, eslus eschevins et habitans de laditte ville de préparer panout ce jour jusqu'au nombre de dau^ au quimp maisons et limx et endroit^ qui leur ont est^ parlons ci*devaiit déclarez pour le logement desdits ecdeziastiques et^ous pcyne de desobéissance aux commandements de sa Majesté à quoi frire lesditz Lézé, de Beaurepaire et aukres of&ders du corps de laditte ville seront contraints en leur propres et privés noms, par toutes voyes dues et raisonnables conune pour les pn^ies^ de sa Majesté et jusqu'à ce qu'ils ayent entièrement demeureront lesditz ecdeziasdques dans les susdittes hôtelleries ensemble leur suite et équipages, aux fiais et despena dudit corps de ville, mandons et ordonnons au capitaine Grizard, exempt des gardes du Roy en la prevosté de son hostel ou l'un des archers de laditte prevosté commis par sa dttte Majesté pour servir à l'exécution de nos dittes ordonnances^ ••«•• etc. »

c Martin de Laubardemont. »

Cette audacieuse manière d'agir mit le comble à l'exaspération des habitants ; toutefois il Êdlut s'exécuter, car l'agent de Richelieu avait pour lui là iotcc brutale. Un moyen resuit aux malheureux Loudunais de se venger de leur tyran, et ils en usèrent laigement; ce fut de diriger contre

* L^original de cette ordoDaance appartient à la oollectton Ch. Barboe.

URÏAIil GRAMDfBR j8i

sa personne les chansons les pins mordantes et les èpignunmes les plus acérées*.

Affolé, Laubardemont répondit à ces attaques par un redouble^ ment de persécutions contre les partisans de Grandier. René, qu'il tenait prisonnier depuis neuf mois, fut Pobjet des {dus odiei»e$ dénonciadons de la part des possédées* Chaque jour ces infornées créatures demandaient qu'on le brûlât comme son frère et prétendaient que la possession ne cesserait qu*à cette condition. Après la mort du curé» sa £unille» atterrée par le coup terrible qui « \à frappût, avait dû se disperser et aller chercher loin de Louduif mi abri contre les poursuites dont chacun de ses membres élait meaacé. Réduite à Pimpuissance, la malheureuse Jeanne d'Estièvre tlk-mème tétait vue dans la nécessité de s'exiler , laissant son' second Sis au pouvoir du scélérat qui terrorisait la ville. Heureusement, de courageux citoyens n'abandonnèrent pas René Grandier dans cette cruelle extrémité et résolurent de lui faciliter les moyens de s'évader.

Le 20 février 165 5, au moment où Laubardement se disposait à sacrifier une seconde victime à la haine de son maitre et à ses rancunes personnelles, René, trompant la vigilance de ses geôliers, descellait les barreaux de sa prison ; puis, la nuit venue*', attachait solidement les draps de son lit à la fenêtre, descendait sans être vu dans la rue et courait se réfugier chez un ami dévoué qui lui procurait des vêtements et de l'argent pour échapper aux poursuites du conmiissaire.

* Témoin l'épitaphe que l'on fit à Toccasion de la mort de Vous tous qui voyez la misère De ce corps qu'on hrusïe oujaurtTbuy %Aprenix^ que son Commissaire Mérite mieux la mort que luy,

** H était environ huit heures du soir. Procès-verbal de l'évasion de René Grandier. Bibliothèque nationale. Manuscrits, fonds français, 7619.

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Lorsque vers neuf heures du soir, Bontemps pénétra dans la cellule, il constau avec une profonde stupeur la di^aridon de son prisonnier. Tout décontenancé , il s'en vint trouver le pro* ciireur du roi et le lieutenant criminel, qui se rendirent immédiatement sur lés lieux et dressèrent procès-verbal de cette évasion. Par bonheur pour René Grandier, LaubardemOnt était à Tours et n'apprit cet événement que le lendemain. Toutes les démarches faites par les gens du roi pour retrouver le fugitif n'eurent aucun résultat. Le cardinal fut informé par son agent de cette dispaii» tion; mais, trouvant peu utile de donner suite à Taffidre, il enjoignit de cesser les recherches. Qfielque temps après, on sut^ue René Grandier s'était réfugié à Doué-la-Fontaine*, où pârsonne ne songea désormais à l'inquiéter. Il vécut là près de sa pauvre mère, que tant d'émotions violentes et de chagrins ne tardèrent pas à conduire au tombeau**.

Le retour de Laubardemont à Loudun fut marqué par une nouvelle iniquité. Pour dédommager les Ursulines*** des maux qu'elles enduraient, il leur fit don, au mépris de tous les droits de la propriété, du collège des Protestants. Cet acte, qui dépassait toutes les bornes, donna naissance aux plus graves conflits, et la prise de possession de cet établissement fut le prétexte d'une émeute qui éclata dans la ville, émeute dans laquelle les ienmies

* Aujourd'hui chef-lieu de canton de rarrondissement de Saumur (Maineet-Loire).

** Cette famille existe toujours dans le pays et y jouit de Testime générale. Nous avons l'honneur de la connaître particulièrement.

*** L'intention de Laubardemont était d'abord d'acheter une maison afin d'y loger convenablement les religieuses. A ce sujet, il écrivit à des Roches pour lui demander son avis ; mais celui-ci répondit que le cardinal se soudait peu de cette dépense. Ce fut alors que Laubardemont eut recours au vol à main armée et s'empara du collège des Protestants» ce qui était beaucoup pbs économique.

des Réformés )ouèrent le premier rôle. Elles emplirent leurs tabliers de x:endres et de sable « qu'elles prétendoient jeter aux « yeux pour aveugler tous ceux qui entreprendroient d'aller forcer « la maison du Collège* ». Laubardemont crut devoir recourir à la force armée et fit venir de Poitiers huit cents hommes de troupes, pour se rendre maître de quelques femmes de cœur indi* gaées de ses procédés. Toutefois, devant les conséquences que la tévolte de leurs compagnes pouvait avoir pour eux, les Prote»* tants se soumirent et abandonnèrent aux Ursulines la maison qu'elles avaient si bien conquise. De son côté, le commissaire craignant que cette affaire, entreprise sans Tautorisation du cardinal, ne fât mal interprétée en haut lieu, donna Tordre aux troupes de rentrer à Poitiers. Mais auparavant il fit arrêter six des principaux bourgeois, au nombre desquels se trouvait du Mousder de Bourgneuf, beau-frère de d'Armagnac, qui fut conduit ignominieusement à Paris et enfermé à For-Lévèque. A ce prix, les religieuses purent jouir en paix de leur nouvelle demeure, et elles s'efforcèrent de mériter un pareil présent. En effet, à peine installées, la possession redoubla d'intensité et entra même dans une phase que l'on avait cherchée vainement jusque-là : celle des miracles. Ici allait se révéler l'adresse expérimentée des Jésuites qui depuis le mois de décembre s'étaient chargés du travail des exorcismes.

Le moment était d'ailleurs favorable, car la résistance^ que dans les premiers jours les magistrats de Loudun n'avaient cessé d'opposer à toutes ces folies, n'existait plus. Louis Chauvet était mort à la peine; le bailli, frappé d'apoplexie peu de temps après, avait tout le côté droit paralysé et s'était vu dans l'obligation de se démettre de sa charge ; enfin les autres partisans de Grandier,

* M. Ch. Barbier possède jdaos sa magnifique collection les pièces manuscrites les plus curieuses sur cette affaire.

menacés dans leur liberté et* leur honneur ne se souciaient nulle-^ ment de faire opposition aux nouvelles extravagances qui se pré-' pandent.

Un sinistre événement, qui permit à tous les misérables auteurs de la mon du curé de relever la tète, (ut l'assassinat de Jean d'Armagnac*, accompli dans les circonstances suivantes :

Depuis le supplice de Grandier^ l'infortuné gouverneur avait perdu toute son influence à la cour. Disgracié par le roi, et mal vu du cardinal, il s'était retiré dans l'hôtel qu'il possédait à Paris, refusant de voir personne, et devenu sunout complètement indifférent à ce qui concernait Loudun. Les persécutions sans nombre dont ses amis étaient victimes, et sa chute à la cour l'avaient plongé dans une profonde mélancolie. H avdt eu, en outre, dans les derniers temps, de fréquentes discussions avec Jean Duluc, son ancien valet de chambre, qui avait quitté son service pour acheter une charge de lieutenant en l'élection de Loudun. Un procès s'en était suivi, car d'Ârmagnac refusa de payer une somme de trois mille livres que Duluc prétendait lui être due. Ce dernier perdit son procès devant le présidial de Poitiers et en sortit complètement ruiné. Il vint alors à Paris trouver son ancien maître, « luy demanda pardon à genoux et le supplya d'avoir pitié a de lu]^* ». D'Armagnac resta sourd à toutes les prières, et le fit chasser par ses valets. Le pauvre hère revint le lendemain matin, qui était le samedi, mais ne fut point reçu. Il y retourna le soir, et, cette fois, vit son maître qui, devenu plus irritable que jamais « commenda à son valet de chambre de luy bailler des coups

* Aucun historien n'a fait, jusqu'à ce jour, mention de l'assassinat de d'Armagnac. Dans un long article consacré au gouverneur de Loudun, l'auteur de la biographie des hommes illustres du Poitou semble ignorer absolument ce tragique événement.

* Arddves nationales. Registre criminel, X**. Interrogatoire de Duluc.

9. de baston, ce qu'il voulut £iire. » Alors fou de colère, il tira un poignard de dessous ses vêtements et en porta plusieurs coups à d*Ânnagnac. Aux cris poussés par celui-ci, ses gens accoururent et désarmèrent Tassassin, Le gouverneur de Loudun survécut trois jours à ses blessures et^ le 23 avril 1635, succomba malgré les soins qui lui furent prodigués.

En punition de ce crime, Duluc fut, le 26 du même mois, condamné par arrêt du lieutenant-criminel ce à avo3n: les bras, cuisses « tant hault que bas et rejrns rompus vif sur ung eschaffault qui « pour cest effect sera planté en la place et carrefour de la Croix « du Tirouer, son corps mys sur une roue proche dudict échaffault « pour y finir le reste de ses jours et porté à Montfaucon* ».

L'ancien premier valet de chambre de d'Armagnac fit appel devant la cour de cette épouvantable sentence ; mais elle fut purement et simplement confirmée par arrêt du 3 mai. Il obtint néanmoins un adoucissement à son supplice, car « avant quH ne « sente aucun coup » le bourreau reçut Tordre de « Tétrangler « secrettement » .

Pendant plusieurs années, le gouvernement de Loudun** resta vacant, et Richelieu, pour récompenser Laubardemont, le nomma peu après intendant des provinces du Maine, d'Anjou, de Touraine, et l'autorisa à ajouter ces mots a et du païs de Lodunais ».

Le cardinal payait largement le scélérat qui l'avait si dignement servi.

* Archives nationales, X"», 423, arrôt contre Dulac.

Nous devons à l'obligeance d'un de nos amis, M. Paul Guérin, jeune archiviste plein d'avenir, communication de cette intéressante pièce. Nous tenons i le remercier publiquement de la peine qu'il s'est donnée en déchifirant im document presque illisible.

** Le successeur de d'Armagnac ne fut nommé qu'en 1642.

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