‹ Urbain Grandier et les possédées de LoudunChapitre 22 sur 39 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Avnture du comte du Lude. — Voyage de Guton d'Oiléaiu i L Lettres du cardinal de Richelieu. — Miracle artivé par l'ÎDierceuioa de saint Joseph. — ConverNoa de lord Montaigu et de M. de Kériolet. — La marquise de Sablé et Voiture.— Les beaux esprits de l'hûtel de Rambotiillet viennent visiter les possédées. — Les dragons i Loudun. — Lettre du I^Tefâer Noiay it Laubardcmont, pour se plaindre des scandales causés par les soldats. — Guétîson miraculeuse de la supérieure des Urvolioes. — Propriétés de sa chemise pour bire accoucher heureusemeui les femmes. —

— Essais faits sur M'» de Laubardemont et sur la reine Anne d'Autnche.

— La naissance de Louis XIV est due â la bienheureuse chemise, d'aprts le père Surin., — Mort du père Tranquille, capucin. — E^ de la posieidoa.

— Monde M"" deBelciel. — Suppression du couvent, en 1773, par ordonnance de l'évëque de Poitiers. — Causes de cette suppression, — Ce que devint Laubardemont. — Lettre de Guy Patin.

VEC les Qouveaux exorcistes, la possession déjà débarrassée de tous tes gens qui pouvaient l'entraver, reprit un nouvel essor et ne tarda pas à avoir un grand retentissement dans tout le royaume. Le père Surin, envoyé, comme nous l'avons dit, à Londmi, se signala tout particulièrement par son zèle. Ce choix dénotait une profonde habileté de la pan des Jésuites, car c'était un homme d'un £inatisme éprouvé, d'un esprit imprégné des idées les plus

mystiques et qui offirait, en outre/ rimmense avantage de croire sincèrement à k mission dont on Tavait chargé.

Aussi à peine était-il entré en fonctions que des xtiiracles de toute sorte commencèrent à éclater. On fit surtout grand bfuit de la conversion de trois ou quatre Huguenots qui^ cédant à certaines menaces, eurent la Êiiblesse d'abjurer leur religion. Toutefois nous devons dire qu'à ce point de vue la possession ne produisit que de très médiocres résultats. Des aventures du genre de celle du comte du Lude n'étaient guère de nature à encourager les Pro-' testants à se convertir.

Comme tant d'autres, ce gentilhomme* s'était rendu à Loudun pouf y voir les Possédées. Après avoir examiné très attentivement les convulsions des religieuses, il déclara au capucin Tranquille qu^ était convaincu de la réalité de la possession ; puis, lui présentant une boite, il ajouta que cet objet, qui venait de ses ancêtres, contenait des reliques d'une authenticité incontestable, mais que sa vénération serait bien plus grande si le démon voulait en rendre témoignage. L'exorciste s'empressa de répondre qu'il était impossible de soumettre le diable à une épreuve moins équivoque et saisissant la boite l'appliqua aussitôt sur la tète dé M""* de Belciel qu'on avait amenée pour l'exorcisme.

 peine les prétendues reliques eurent-elles touché le front de la possédée <c que la voilà qui pousse des hurlements épouvan- « tables et paraist agitée des convulsions les plus violentes^ s» . Une fois la boite enlevée, le calme revint comme par enchantement. Ravi de cet éclatant témoignage, l'exorciste ne put s'empêcher de dire à M. du Lude : « Je ne croy pas, monsieur, que

* Timoléoa de Daillon, comte du Lude, mort en 1644.

** Levassor. Histoire de Louis XIII, livre XXXVI. Cet historien vint passer une année à Loudun et fut témoin de l'aventure du comte du Lude.

« vous doudés maintenant de la vérité de vos reHques. » — « Non plus que de cdle de la possession, » reprit gravement le comte.

« — De gr&cej monsieur, permettez-noxis de voir un aussi ce précieux trésor.

« — Très volonders^ mon pire, repartit le comte •

« On ouvre la boëte en présence d'un grand nombre de gens c invités, et il ne s'y trouve que de la plume et du poil^ »

« — Ah! monsieur, vous vous moquez de nous, repartit piteusement Texcellent père.

% — Oui, monsieur, comme vous vous moquez de Dieu et des hommes* »

Heureusement pour les possédées, l'arrivée à Loudun de Gaston d'Orléans vint faire oublier cette mésaventure. Ce prince, imbécile et lâche, se trouvait alors à Tours, auprès d'une jeune fille** qu'il avait séduite, grâce à la complicité des parents tout fiers de livrer leur enfant à un fils de France. Il éprouva sans doute le besoin de se £dre pardonner cette criminelle liaison en venant rendre aux diables un témoignage officiel. Ajoutons que le désir de plaire à Richelieu***, qu'il exécrait, dut être pour beaucoup dans ce voyage.

Ce prince arriva à Loudun le 9 mai 1635. H ^^^ accompagné de Chavigny, l'agent le plus dévoué du cardinal. Le père Surin et le capucin Tranquille**** vinrent aussitôt lui rendre visite et l'engagèrent vivement à assister à un exorcisme qui devait être pra-

* Levassor.

^ Louise Roger de la Marbelière, dont le père était lieutenant crimind au pré^dial de Tours. Cette jeune fille, bien connue sous le nom de Lonison, était i peine âgée de sdze ans.

*^ Le cardinal avait écrit i Gaston pour l'engager à aller à Loudun prendre conseil des diables.

**** Bien qu*à moitié fou, ce Cq>ucin faisait toujours les foncdons d'i

tiqué le jour même sur M"** Claire de Sazilli. Le choix de cette religieuse, parente du cardinal, prouvait le savoir-faire des Jé«suites. Aussi le prince n*eut-il garde de manquer au rendez-vous. Après avoir admiré les convulsions de cette possédée, il voulut obtenir un signe certain de la possession et « concerta secrettement c à vmx basse avec k père Tranquille, capucin, de commander « au démdn Zabulon, qui possédoit actuellement ladite sœur « Claire qu'il allas! baiser la main droite du père Elysée, son exor- « ciste, à quoi ledit démon a ponctuellement obéi* » •

Son Altesse, émerveillée de ce prodige, donna un certificat constatant son admiration** et combla de présents les religieuses et leurs exorcistes,

Chavigny ne manqua pas, dans cette circonstance, d'instruire le cardinal de la conduite de Gaston et de la complète sanction qu'il donnait à cette affaire. Richelieu voulut être le premier à en féliciter Monsieur, et il lui écrivit l'impertinente lettre suivante :

« Monseigneur, je suis ravy de scavoir que les diables de Loudun t ayent comerti vostre altesse, et que vous ayez faict une si ferme « résolution de ne jurer plus que vous ayiez tout à fait oublié les « serments qui auparavant estaient assés ordinaires en vostre « bousche, pour donner lieu à Bautru de penser que vous feussiés « un de ses disciples^**. »

Richelieu fit cruellement expier à Gaston cette visite aux diables de Loudun, tar, non content de le tourner en ridicule, il se permit à son égard toutes les audaces et à différentes reprises le railla

"^ Relation de ce qui s*est passé aux exorcismes de Loodun, en présence de Monsieur, Bibliothèque nationale, L 6. 36, in-8«, pièce.

** Ce certificat est entièrement reproduit dans la relation ci-dessus.

•'• Lettre datée de ŒAteau-Thierry (22 may 1635). AvENEL. Lettres, instructions diplomatiques et papiers d'État du cardinal de ^chelieu.

impitojrablemem sur sa crédulité. H poussa le mépris jusqu'à lui écrire une seconde lettre qui est le comble de Tironie et de l'insolence:

« MoQsdgnetiry

c AUnt appris, par le retour d'un des diables de Loodun, que Vostre AltesM « est attaquée d'un mal qui n'est pas sy grand que celui dont ces pauvres t filles sont travaillées, mms fu*dk a hUm mêriti^ je n'ay pas voulu diffSrer c à envoîer ce gentiUlomme vers elle pour Iny tesmoigner le déplaisir c que j*en ay et I19 tfrir ks acardswus dm hm pire fcufb^ l'assurant que» c s^ sont aussy puissants comme sont les dé&rs qu'il a de vostre converc àoo^ elle en sera bientost entièftnient deslivrée. La part que fe prends à € tout ce qui la tousche luy fera l»en croire qu'il n'y a rien que je ne vouc lusse contribuer pour la conservation de sa santé^ qui m'est et me sera touc siours chère i l'égal de ce qu'dle luy scanroit estre a elle mesme, comme € estant, Monseigneur,

« Son très humble et très obéissant serviteur, • c Cardinal de Richeued. *

Tout autre prince eût relevé ces insolentes provocations, mais Gaston depuis longtemps était £içonné à Tinsulte. Il continua à prodiguer les plus basses flatteries au tout puissant ministre, préférant conspirer dans Tombre et laisser à ses amis le périlleux honneur de venger les injures dont le cardinal Taccablait avec tant de mépris*.

Après Tiniportant témoignage décerné aux possédées par ce prince vint celui d'un grand seigneiu: anglais, lord Montsdgu, qui apposa sa signature au bas d'un procès-verbal où Ton racontait « que le démon Balaam étant commandé d'abandonner le corps de « Jeanne des Anges et d'écrire en sortant le nom de Joseph sur

* A cette lettre succéda une troisième tout aussi impertinente, écrite quel* qnes jours après.

c )e scay bien, Monseigneur, que c'est beaucoup désirer tPune âme qui a c jakt grands progris dans h rigm du vicê^ mais les aydes que vous aurés du c maistre des diables de Loudtm seront si puissants, qu'il vous sera plus aisé c de faire en peu de temps un grand voiage dans le chemin de k vertu, qu'il « ne vous l'a esté par le passé de suivre l'exemple de Botru, etc. »

URBAIN GRAKDIER 291

« le revers de la main gauche exécuta ce commandement et grava « en caractères sanglants le nom de Joseph »•

Devant un miracle aussi éclatant, personne n'aurait dû rester incrédule. Cependant les gentilshonmies qui accompagnaient lord Montaigu loin de se convertir comme lui» refusèrent de signer l'attestation d'un £ait qui n'était nuUement démontré et qui, aux yeux de < plusieurs témoins*, M. Tabart, entre autres, conseiller au bailliage passait pour une véritable duperie.

Une conversion qui eut beaucoup plus de retentissement fut celle d'un conseiller au parlement de Rennes, M. de Kériolet. Ce gentilhomme, en arrivant à Loudun^ avait donné publiquement des preuves d'incrédulité. Vaniteux et débauché, il se complaisait à raconter ses bonnes fortunes à ses compagnons et se moquait ouvertement de toute la diablerie. Les religieuses et leurs exorcistes, qui étaient au courant de ce qui se passait dans la ville et qui connaissaient les noms des étrangers de marque attirés chaque jour par ces singuliers phénomènes, mirent à profit les forfanteries de M. de Kériolet. « L'esprit », dit un savant hagiographe^ dom Lobineau, « avait eu le temps de s'informer du nom et des affaires de cet étranger^ » . Aussi quel ne fut pas son étonnement, lorsqu'il arriva dans l'église Sainte-Croix, de s'entendre appelé par son nom. Il s'approcha alors de la possédée et lui demanda ce qu'elle voulait. Devant toute l'assistance celle-ci lui rappela sa vie passée au sein de la débauche et certains détails intimes qu'il avait racontés dans un jour d'ivresse. Interdit par la révélation de ces fûts qu 11 croyait absolument ignorés jusque-là, il fondit en larmes

* M. Tabart était un magistrat très estimé à Loudun, parent du baiUi, des dauvet et des de Brou.

^ Don LoBiNiAU. Histoire iis saitUs de BrOa^. Ce témoignage est d'autant plus important qu*il émane d*un bénédictin profondément érudit qui n'hésite pas traiter de comédie la possession de Loodun.

et alla aussitôt se jeter aux pieds d'un prêtre en lui demandant le pardon de ses Êiutes, A partir de ce moment, le conseiller au parlement de Rennes ne cessa de vivre dans la piété la plus sincère et mourut, disent ses biographes*, en odeur de sainteté.

Si la possession trouva quelques adeptes convaincus, on peut affirmer hautement que les grands esprits de cette époque Pont considérée comme une véritable jonglerie. D'illustres personnages vinrent, en effet, à Loudun visiter les possédées, et de ce nombre furent le prince et la princesse de la Trémouille, mademoiselle de Rambouillet, la Vergne, Ménage, Tabbé Hédelin d^Âubignac"^, Cerisantes, la duchesse^d'Âiguillon, nièce de Richelieu. Cette société brillante et lettrée donna des marques non équivoques de son incrédulité et fit manquer la plupart des prodiges que les exorcistes tenaient à leur montrer. Mais, parmi ceux qui contribuèrent le plus à ridiculiser la possession, se trouvaient Voiture et la spirituelle et ravissante marquise de Sablé***.

^ La Vie de Kmoldy etc., par Collet, docteur en thédogie, Paris 1771 .

Cet ouvrage a été réédité en 1867 chez Castermah.

M. le Gouvello, descendant de la Êimille de Kériolet a publié également une vie du pénitent breton Pierre de Kériolet. Paris, Brat et Retaux, 1878.

Dans cet ouvrage M. le Gouvello s'est fait Técho de Tabsurde et indigne calonuûe qui consiste i montrer Urbain Grandier marchant au supplice en chantant une chanson pro£me. C'est dire dans qael e^t de parti ce livre est conçu.

L'abbé d'Aubignac a publié «ne spirituelle relation manuscrite de son séjour i Loudun, sous ce titre : Lettre de l'abbé D, i ses amis sur tout ce qui s'est passé à Loudun pendant les neuf jours qu'il y est resté. Bibliothèque nationale, supplément Français, 540.

M. Monmerqué cfoit pouvoir attribuer cette relation â Qjiillét. Les recherches que nous avons faites nous permettent d'affirmer que l'abbé d'Aubignac en est Tauteur, car nous avons retrouvé i la bibliothèque de l'Arsenal, Manuscrits, collection Drouyn, 127, l'original de cette relation signée Hédelia d'Aubignac.

Madeleine de Souvré, née en 1 599, mariée à Philippe-Enunanuel de Laval, marquis de Sablé. Morte le 16 janvier 1678.

Lors du séjour de ces illustres visiteurs, Laubardemont était à Paris, retenu auprès de sa femme malade. Nozay, son greffier, déconcerté par les plaisanteries de toute sorte lancées par eux contre la possession et pensant avec raison que les diables allaient être entièrement discrédités à la cour par leurs récits, crut devoir (en informer son maître, ce Je crains, lui écrivait-il, qu'ils publyent « leur malice à la cour. C'est pourquoy, monsieur, je vous « envoie copie de l'acte de l'exorcisme du lendemain, pour € essayer de parer à leurs coup^. »

Cette absence de Laubardemont poru un sensible préjudice à la possession. Déjà les protestants relevaient la tète et les épigrammes tombaient de nouveau sur les malheureuses démoniaques et leurs exorcistes, ce Les Huguenotz (écrivait Nozay) ne croyent plus que « vous viendrez en ceste ville après un si long temps et se moc- « quent lorsqu'on dit les cauzes qui vous retiennent, ils dizent « que ce sont des excuzes que vous faictes et que vous en escrirés a de semblables d'icy à un an. »

Sur ces entreËiites, un régiment de dragons vint tenir garnison à Loudun. Eux aussi voulurent voir les possédées, mais ils se conduisirent si mal et se moquèrent des diables avec tant de verve et d'à-propos qu'aux exorcismes suivants on leur ferma les portes des églises. Cette manière d'agir ne fit qu'exciter les dragons, gens paillards et peu dévots, parait-il, même sous le pieux Louis XIII. Os se portèrent en masse à Sainte-Croix et aux Ursulines, enfon* cèrent les portes et auraient enlevé les diables si leurs chefs, accourus à l'appel de Nozay et des gens du roi, ne fussent venus mettre un terme à leurs exploits et ne les eussent consignés dans leurs quartiers « avec défiance aux soldats de mesdire des exor- « cismes ne y venir pour commettre des insolences** ».

* Lettre de Nozay à Laubardemont. G)llectioQ Œ. Barbier. ** Lettre de Nozay à Laubardemont 10 juillet 1635.

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