CHAPITRE VII
Retour de Grandier 1 Loudun. — Son procès est appelé devant la cour du Parlement i Paris. — Sa détentian à la Conciergerie. — Il est relachi sous U caution de son procureur. — Le lieutenaut criminel de Poitiers est chargé de fidre une nouvelle instruction de cette aSiire. — Elle est complètement diftvorable aux ennemis du curé,— Rétractation de Gervais Meschin, vicaire de Sûnt-Pierre-du-Marché. — Acquittement de Grandier devant le présidial de P<»ticrs,
ks son retour, Grandier manifesu hautement l'intention de se pourvoir contre l'arrfit de l'officialité de Poitiers et d'en appeler à son métropolitain l'archevêque de Bordeaux. Il comprenait avec raison qu'il ne lui était plus possible de rester à Loudun, tant qu'il serait sous le coup d'une pareille sentence. L'interdiction qui pesait sur lui avait, en effet, scandalisé ceruins catholiques zélés et princi' paiement ceux du quartier Sainte-Croix dont la plupart étaient ses ennemis. Q^iand ces dèvoB surent que le curé était résolu il ne pas s'incliner devant la sentence épiscopale, ils écrivirent à M. de la Rochepozay pour l'informer de ces dispositions. Cette dénonciation produisit, sur ce prélat hautain et opiniâtre dans SCS idées, tout l'effet qu'ils en attendaient; Grandier, pour
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se défendre, répondit par une lettre à la fois ferme et respectueuse*.
« Monseigneur,
« Si le conseil de mes amis, le tesmoignage de ma conscience, et le soing « que je suis obligé d*aporter à. la conservation de mon bien et honneur, me « font faire un effort pour sortir du malheur où je suis tumbé, ce n*est pas à « dessein de résister à. vostre puissance ou m'esloigner du respect que je dois « à vostre personne et dignité. Car après m*avoir dit lorsque j*eus llionneur « de prendre congé de vous que vous aviés les mains lavées de cest affaire, j'ay « creu qu*il m'estoit libre sans vous offenser de poursuivre ma justification, « faisant voir la malice de ceux qui vous ont donné des impostures sous cou- « leur de vraysemblance, pour animer vostre justice à. ma totale ruine : la- « quelle ils publient inévitable, non en la vérité de leur accusation, mais en la « fermeté de vostre résolution sur laquelle seule ils se font fort de faire subc sister Teffea de leur périlleuse entreprise, ne voyant pas en Taveuglement « où ils sont que sans déroger à vostre constance et intégrité asses cognue^ ff vous pouves bien permettre qu'un présumé coupable se fasse voir innocent, « puisque Dieu lait bien passer les pécheurs à sa grâce sans aucun blasme ou « changement en sa divine volonté, laquelle je su plie vous inspirer autant d*in- <c dination à, mon soulagement, comme j*en ay â vous rendre toute obeysff sance, ce qui vous sera plus expressément certifié par le porteur de la pré- « sente auquel je vous prie prendre créance du secret de mon intention qui à « tousiours visé quoyque sans succès, à Thonneur de vostre bienveillance, par « l'inutile désir que j'ay eu et auray toute ma vie d'estre
V Vostre... »
Tous les amis du curé, et ils étaient encore nombreux à Loudun, Tavaient vivement engagé à continuer la lutte. Au mois de janvier de l'année 1630 d'Armagnac revint dans le Poitou pour assister aux couches de sa femme**. Mis au courant de ce qui venait de se passer, il s'était empressé d'écrire à son ami pour l'inviter à venir à sa propriété de La-Motte-de-Nouastre, près Loudun, causer de ses affaires et prendre en même temps des mesures pour sortir de cette critique position***. L'entrevue de d'Armagnac et de Gran-
* Collection Barbier. Carton i, no 5.
M«e d'Armagnac accoucha d'un fils le i<r février 1630.
Lettre de d'Armagnac à Grandicr du 18 janvier 1630. (Collection Barbier, carton n° 4.)
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dier fut des plus cordiales. Le gouverneur lui renouvela la promesse de ne jamais l'abandonner et d'user pour lui de toutes les influences qu'il avait à la cour et à Poitiers.
La famille de Grandier, de son côté, multiplia les démarches, car l'honneur d'un de ses membres était en jeu. La mère du curé> Jeanne d'Estièvre, femme de tête et de résolution, sut intéresser à la cause de son fils les personnages les plus influents à Loudun. René Grandier, conseiller au bailliage, dont les relations avec ses collègues étaient excellentes, trouva en eux un précieux appui, et le bailli Guillaume de Cerisay en particulier l'assura formellement de son concours et de celui de ses officiers.
Il fallait, en efiet, à Grandier de puissants protecteurs pour triompher de ses ennemis, gens tenaces et peu scrupuleux. Quand ils apprirent que le curé allait appeler de la sentence de l'officialité devant l'archevêque de Bordeaux, ils prirent avec une extrême habileté les mesures les plus propres à faire avorter un pareil projet. Le promoteur, Mathurin Guineuf, homme à leur dévotion, qui avait dirigé toute cette aflfaire avec une partialité révoltante, ne craignit pas, dans le but d'aggraver encore la position de Grandier, de se pourvoir devant le Parlement. Ce plan conçu à l'instigation de Trincant, d'Hervé et de l'avocat du roi Menuau pouvait avoir pour le curé les conséquences les plus fâcheuses. L'official, en effet, ne punissait que par les peines canoniques : pour obtenir des peines corporelles entraînant l'infamie on devait avoir recours au juge royal. Or, a cette époque les parlements se montraient d'une excessive sévérité pour le genre de crime dont Grandier était accusé.
Le procureur du roi à Loudun très versé dans la procédure criminelle avait eu connaissance d'un récent arrêt du Parlement de Paris condamnant à la peine de mort certain curé de Beaugé*
* Maine-et-LoirCé
« pour crimes d'impudicités et de sacrilèges. » Les accusadons portées contre Grandier avaient la plus grande analogie avec les faits imputés à ce curé, et, chose grave, la sentence de Tévèque était venue les confirmer. Celui-ci vit du premier coup toute la gravité de sa situation et résolut de prendre les devants. Pour cela, il fit de nouveau appel au dévouement et à l'affection de d'Armagnac, qui écrivit une lettre de recommandation des plus pressantes au procureur général ainsi qu'à Olivier de Saint^ Georges*, gouverneur de Poitiers, un de ses amis les plus inti* mes. M. de Saint- Georges, fon bien vu à l'évèché, ne reçut cependant qu'une réponse évasive. M. de la Rochepozay voubdt que Grandier s'engageât à ne point en appeler devant le Métropolitain; à celte condition seulement il promettait d'adoucir les rigueurs de la sentence prononcée le 3 janvier.
C'était demander l'impossible. Grandier, fort de son innocence, prétendait à une absolution complète de l'archevêque, et, pour rien au monde, il n'eut renoncé à l'exercice de son droit.
Les choses durent suivre leur cours. Le Parlement fut saisi de Taffaire ; mais on n'appela le procès qu'à la fin d'août. Pendant les huit mois qui précédèrent cet appel, Grandier résida à Loudun tt son frère François remplit les fonctions de curé. D'Ârmagnac, fort heureusement pour Grandier, passa une partie de Tannée à Loudun, à Lamotte et à Ayzore. Il l'emmena avec lui afin de le soustraire aux misérables intrigues que ses ennemis ne cessaient de fomenter contre lui.
Au mois de juin**, une touchante cérémonie eut lieu dans l'église Saint-Pierre-du-Marché : le gouverneur de Loudun taisait
* Olivier de Saint-Georges, chevalier, bai on de G)uhé, seigneur de>Chiteau- Oarnier, Champagnè-le-Sec, etc., fut nommé le 15 janvier 1622 gouverneur de la ville de Poitiers»
9 juin 1630.
baptiser son fils Louis, né le i*' février de la même année. Grandier dut cruellement soufirir ce jour-là, car il n'eut pas la consolation d'assister à cette fête de famille. Le prêtre interdit se vit fermer l'entrée de son église. Ce fut Gervais Meschin, un de ceux dont la déposition avait le plus contribué à le faire condamner, qui baptisa l'enÊint. Le roi de France avait accepté d'être le parrain du fils de son fidèle serviteur et, pour ce, avait commis € messire Jehan de Martin*, seigneur et baron de Laubarde- « mont, de Saint-Denis-de-Pile, Saint-Georges-de-Guesboin et c autres places^ conseiller du roy en ses conseils d'estat et pre- « mier président en sa cour des aydes de Guyenne. » La marraine était la belle Madeleine Genebaut, femme du bailli de Loudun. 11 y eut au château de grandes réjouissances; mais Grandier, frappé par la sentence épiscopale, ne crut pas devoir y assister.
Vers le milieu d'août il partit pour Paris, son procès devant être jugé le dernier jour du mois. Sur les conseils de M. Estièvre, son procureur, il fit choix d'un des meilleurs avocats de la capitale, M* Pousset. Ses adversaires, de leur côté, avaient fait diligence. Le marquis de la Motte-Chandenier**, un des instigateurs du procès, qui n'avait pas craint de faire figurer son portier, Jacques Caillé, comme témoin à charge, s'était rendu également à Paris avec de Thibault. Us avaient mission du promoteur de l'ofBcialité de Poitiers de remettre l'affaire entre les mains de M* Dolet, une des célébrités du barreau. Ce choix et surtout la nouvelle que ses adversaires avaient eu un long entretien avec des Noyers, le substitut du procureur général, ne manquèrent pas d'inspirer quelque inquiétude à Grandier.
* Laubardemont vint pour la première fois à Loudun au mois de juin 1630 représenter le roi au baptême de Louis d* Armagnac. Les historiens qui ne le font venir qu'en 1633 pour la démolition du château commettent une erreur.
** Jean-Louis de Rochechouart.
Le 31 août 1630 y les parties se trouvèrent en présence devant le Parlement. Le procureur général Bignon prit le premier la parole. Malgré les promesses faites à d'Armagnac, il fut sévère pour Grandier, mais cependant conclut à ce que l'affaire fut renvoyée devant le lieutenant criminel de Poitiers. Dans son réquisitoire, il rappela « le procès du curé de Beaugé, qui avoit esté « condamné à mort par arrest célèbre pour incestes spirituels et a impudicités sacrilèges; qu'en la procédure il n'y avoit point « d'abus parce qu'elle estoit légitime et que l'official ue délaissoit a l'accusé au juge layque ex officio et non de necessitate. Toutefois, tf que tels crimes méritoient d'estre plus approfondis ; que pour « ce sujet il y avoit lieu de mettre les partyes hors de cour sur « l'appel comme d'abus et avec eux renvoyer les partyes par « devant le lieutenant criminel de Poictiers pour estre prononcé a sur la punition de peine de tels crimes, et que tout ainsi par a divers arrests on corrigeoit cette vieille erreur des canonistes « qui ne vouloient point ajouster de foy aux procédures Eûtes par « devant les juges layques comme incompétens, ainsi instruisoient tt le procès tout de nouveau. De mesme a contrario^ il y avoit lieu « de renvoyer les partyes par devant le lieutenant criminel de a Poictiers pour prononcer sur l'instruction du procès telle « qu'elle avoit esté faicte par l'oificial, sauf d'ouïr des noua veaux tesmoings et procéder à l'aggravation des lettres monia toires* ».
L'avocat Dolet ne prit la parole que pour repousser les conclu* sions du procureur général. Faire une nouvelle instruction, c'était ce que voulaient éviter à tout prix les adversaires de Grandier. On ne savait que trop à Loudun comment ils avaient procédé. Du reste, la défection s'était déjà mise parmi les témoins et certains
* G)lIectlon da président de Mesmes. (Bibliothèque nationale. Manascrits. I^onds français 520.)
d'entre eux ne se gênaient pas pour dire qu'on avait Ëikifië leurs dépositions. Le curé de Saint-Pierre fut attaqué avec la dernière violence par l'avocat de la partie adverse, dont le but était d'obtenir, séance tenante, une condamnation.
L'avocat de Grandier exposa d'une façon très nette et en termes parfois éloquents la situation de son client. Il le montra, depuis son arrivée à Loudun, en lutte avec certains personnages qui ne pouvaient lui pardonner l'ascendant qu'il exerçait sur la population par ses talents et ses belles qualités ; il fit voir que rien n'avait été épargné pour tromper la justice, rappela la manière de procéder des gens chargés de l'enquête et démasqua leurs misérables intrigues. L'affaire du curé Boulliau fut racontée tout au long; il cita un procureur de Loudun du nom de Richard qui avait eu l'impu* dence d'aller trouver nuitamment deux femmes pour les engager à déposer contre leur curé. Bref, il supplia la cour d'adopter les conclusions du procureur général et d'ordonner une enquête, convaincu d'avance que son client sortirait de cette affaire complètement justifié.
La cour, faisant droit sur l'appel comme d'abus, mit les parties hors de cour et de procès, et, adoptant les conclusions du procureur général et de l'avocat de Grandier, les renvoya par devant le lieutenant criminel de Poitiers*.
Ce jugement était, en somme, favorable au curé ; mais une nouvelle déception l'attendait. Au moment où il allait se retirer avec son avocat et son procureur, le président de Mesmes** donna l'ordre de l'arrêter et de le transférer à la Conciergerie, pour être de là conduit à Loudun sous bonne et sûre garde. Ses ennemis, en apprenant cette nouvelle arrestation qui allait leur laisser encore une fois le champ libre pour renouveler les mêmes exploits d'en-
* Archives nationales. Registre criminel X', 239.
** Bibliothèque nationale. Manuscrits. Fonds français 520.
quête, ne purent s'empêcher de faire icbter toute leur satis&cdon; mais grand fut leur étonnement quand ils apprirent quelques jours après l'élargissement du curé. Voici, en effet, ce qui s'était passé : M. Estièvre, procureur de Grandier, était allé trouver le président de Mesmes et lui avait ù\t comprendre combien l'accusé avait besoin de sa liberté pour se justifier des attaques passionnées dont il était l'objet. Il lui expliqua que les deux mois que Grandier avait passés dans les prisons de l'évêché lui avaient enlevé tous ses moyens de défense en le laissant à la merci de ses adversaires, et que, si on le retenait de nouveau prisonnier, c'était d'avance assurer l'impunité à ceux qui le poursuivaient. Le président se rendit à ces raisons, en exigeant toutefois une caution qui fut immédiatement versée par le procureur.
Grandier revint donc à Loudun vers la fin du mois de septembre, et, dès son arrivée, se mit à l'œuvre pour confondre ses ennemis; mais ceux-ci étaient trop acharnés contre lui pour le laisser librement entreprendre sa justification. D'un autre côté, ils savaient qu'il n'avait été élargi qu' <c à la charge de se rendre « en estât et puissance à la cour de Poictiers ». Or, le curé semblait peu pressé d'aller se constituer prisonnier. Trincant^ le plus impitoyable de tous, se chargea de lui rappeler cette clause. Il alla trouver à Poitiers son collègue le procureur du roi, et lui exposa que, par arrêt de la cour du Parlement, Grandier avait été renvoyé par devant le lieutenant criminel « pour estre son procès « faict et jugé », et que, jusqu'à présent, il n'avait tenu aucun compte de cette sentence. Il le priait, en conséquence, d'obtenir du lieutenant criminel un mandat d'arrêt contre Grandier. Sur la réquisition du procureur du roi à Poitiers, le mandat fut décerné le 3 novembre 1630 * et envoyé à Trincant qui s'apprêtait à le
« * Sur ce que le procureur du roy comparant par maistre Jacques Mayaud « nous a dict et remonstré que par arrest de Nosseigneurs de la cour du Par-
fidre exécuter quand le curé^ pour éviter tout scandale, prit le sage parti d'aller se présenter devant le lieutenant criminel. Grâce à de hautes protections, il ne fut retenu que quelques jours dans les prisons de cette ville*.
lement du trente et ung aoust mil six cent trente, donné entre tnaistre Mathurin Gu3meuf, promotheur en rofficialité de Poictiers, ap[>elant comme d'abus d'une sentence donnée par monsieur Tévesque du dict lieu, et Messire Urbin Grandier, curé de l'églize Sainct-Pierre du marché de Lodun et chanoine en l'églize Saincte-Croix du dict lieu. Entre autre chose, yceluy Grandier avoit esté renvoyé par devant nous pour estre son procès iaict et jugé, et qu'il seroit amené en bonne et sûre garde en présence de la cour de céanSy et depuis avoit esté eslargy soubz la garde d'im procureur en Parlement, à la charge de se rendre en estât et puissance à la cour de céans. A quoy il n'a tenu compte de satisfaire, et au «contraire est vaguant en la ville de Lodun où il a commis la pluspart des crimes dont il est accusé, ce qui est au mespris de la justice, laquelle, désirant faire suivant le commandement exprès qu*il en a de monseigneur le procureur général, requiert luy estre sur ce pourvoir. Sur quoy, veu le dict arrest et ce réquérend le dia procureur au roy, luy avons prommis de faire prandre et saisir au corps le dia Grandier, en quelque lieu qu'il soit trouvé, pour estre amené et conduict en bonne et sûre garde es prisons de la cour de céans, et au cas qu'il se retiroit en quelque maison ou autres lieux, de faire procéder par bris et rupture des portes des lieux où il sera, et au cas où il seroit absanté, sera assigné â trois briefs jours par devant nous à son de trompe et cry publicq par les cantons et carrefours de la. ville de Lodun et aultres lieux accouttunés à, faire publication, pour venir respondre aux conclusions dud. procureur du roy comme de raison. Cependant disons que le présent sera apporté au greffe de la cour de céans par le greffier de l'offidalité de ceste ville qui à ce faire y sera contraint par toutes voies dhues et raisonnables, et sera le tout exécuté nonobstant oppositions et appellations quelconques faictes ou à faire sans préjudice d'icelles. Ordonnons en mandement au premier sergent royal sur ce requis de mettre ses (sic) présentes à exécution, selon les forme et teneur en ce qu'il lui est requis. « Dotmé et faict en la cour ord>^ et criminelle à la sénéchaussée de Poictou à Poictiers, par nous Charles Juland, escuyer, sieur de Beaumond, conseiller du roy, lieutenant général criminel en la dicte cour, commissaire en cette partye de Nosseigneurs de la cour en parlement.
t Le troisiesme jour de novembre mil six cent trente. Fauveau. » (Bibliothèque nationale, manuscrits Collection Dupuy, 641).
• Le gouverneur de la ville, MM. de la Fresnaye, de la Grimaudière et de
Pendant ce temps, son frère René partait pour Paris et instruisait d'Armagnac de ces événements. Le gouverneur de Loudun alla aussitôt chez le procureur général, qui lui promit d'écrire à son substitut à Poitiers une lettre en faveur de Grandier. Vers le 20 décembre de l'année 1630 René rentrait à Loudun et apprenait à son frère avec quel dévouement on s'occupait de ses affaires à Paris. Une lettre de d'Armagnac, reçue vers le même temps, confirmait tous ces renseignements.
Monsieur,
Vostre frère vous aura peu dire s'il est arivé le seing et la paine que î*ay eu pour vostre affaire pour laquelle le me suis desrobé deux fois d'auprès du roy pour aller à Paris. T*esperois faire avec M. le procureur général de oonsantir au changement d'aultres iuges, mais il a creu ne le pouvoir faire par des raisons qu'il dit à M. Estievre, vostre procureur, auquel il en a voullu conférer en ma présance. l'ay prié le dit sr Estievre de vous en escrire tout au long et vous envoyer par vostre dit frère la lettre que mondit s^ le procureur général a escritte en vostre faveur à Mr son substitut à Poitiers. Le dit sr Estievre ayant creu que ceste lettre la vous pouvoit servir de beaucoup, ie suis donc d'avis, sauf le vostre meilleur, que vous ne perdies plus de tamps à vous aller présenter et d'employer tous les amys. Vous aves M*" de la Vacherie et aultres qui vous assisteront. Mr le procureur général nous a dit qu'à Poitiers Ion nozerait broncher pour vous randre de l'injustice, à canze de lapel au parlement ou vostre affaire sera bien examynée. Cy Ion vous fait grief, il dit que tous les desvoUus qu'on a obtenus contre vos bénéfices ne vallent rien, que vostre cauze ne soit vidée, vostre dit frère a esté présent a touttes les deux fois que i'en ay parlé. Cy vous eussiez esté vous présanter tout aussitost que vous eustes vostre ranvoy, vous eussiés myeux fait, mais ie ne pance pas par le moyen des amys quon vous reserve, et croy quaprès vostre présentation fette. Ion vous donnera eslargissement comme Ion a fidt a Pierre Jenebre qui y a aussi esté renvoyé. Bref il fault tanter ceste voye, puisque il ny en peult avoir d'aultres au subject de lasrest. Jescris] à Mr de la Vacherie et à Mr de la Fresnaye qui est fort proche parant de M^ le procureur du roy. Vous leur donneres mes lettres. Pour moy iest3rme que vostre affiiire ne sauroit que bien aller. Mandes moy de tamps en tamps de vos nouvelles et ce que vous feres et ceux à qui iauray encore a escrire. Cy nous allons à Paris maircredy pour y demeurer tout a laict comme Ion dit, je retireray les
la Vacherie, personnages influents, se portèrent caution pour Grandier et le firent relâcher.
URBAIN GRANDIER ei
informations et les feray decretter. Vostre frère vous dira tout. Noublies rien
en ce qu'il £iult £iire en vostre affaire et ailes à Poitiers au plustost et dires
qae ie suis cauze que vous ny soyes aile plustost a cauze que le vous y voul-
lois mener moy-mesmes, comme ie lescris i Mr de la Fresnaye pour le dire
à M' le procureur du roy.
Adieu, ie vous baise bien humblement les mains.
le suis, Monsieur, vostre très affectionné serviteur,
Armaignac.
A St Germain, 14 desambre 1630.
Grandier, sur les conseils de d'Armagnac, revint une seconde fois se mettre à la disposition du lieutenant criminel qui commença immédiatement l'enquête et fit assigner les témoins.
Pendant l'absence de son frère, René Grandier ne resta pas inactif à Loudun. Grâce à ses efforts, la plupart des anciens témoins n'osèrent se présenter. Le principal complice de cette triste aflfaire, le nommé Bougreau stipendié par les ennemis du curé, déclara qu^il se désistait de l'action qu'il avait intentée. Devant le lieutenant criminel où il dut comparaître il avoua avec quelques autres témoins qu'ils avaient été sollicités et entraînés par Trincant et ses amis. La déposition du curé du Bas-Nueil fit voir jusqu'à quel point les délateurs avaient poussé la mauvaise foi ; mais la rétrac* tation de Gervais Meschin^ vicaire de Saint-Pierre fut surtout acca* Mante pour les adversaires de Grandier. Cet homme bourrelé de remords sans doute,, était venu trouver René Grandier et lui avait déclaré n'avoir déposé contre son frère qu'en cédant aux suggestions du procureur du roi et du lieutenant criminel ; qu'au* jourd'hui il était tout prêt à effacer cette lâcheté en faisant une r'*^ctation complète. Sur les conseils de René Grandier, le vicaire écrivit en entier de sa main* l'importante déclaration qui suit^ :
c Jay Gervais Meschin prebtre vicquaire de Téglise de Sainct-Pierre-duc Marché de Loudun, certifHe par la présente escripte et signée de ma main
* 31 octobre 1630.
** Cette pièce curieuse appartient à la bibliothèque de Poitiers. (Procès Urbain Grandier. n» 3.)
pour la descharge de ma conscience sur certains bruicts qu'on fisdct courir, qu*en rinformation faicte par missîre Gilles Robert archiprebtre contre missire Urbain Grandier prebtre curé de Saiact-Pierre en laquelle information ledict Robert me sollicita de déposer que j'avois dict que j*avois trouvé led. Grandier avecq des femmes et filles couchez tout de leur long dans relise de Sainct* Pierre les portes estant fermées, Item que plusieurs et diverses foys à heores indues de jour et de nuict j'avois vu des femmes et filles venir trouver led. Grandier dans sa chambre et quelqu'unes de ses femmes y demeuroit quelques foys deppuis une heure après midy jusques à deux ou trois heures après minuict et y foisoit aporter lez souppez par la servante quy se retiroit incontinant. Item que jamais je ne luy avois vu dire son bréviaire et qu*il alloit du lict à l'autel, Item que jay veu led. Grandier â heures indues dans Téglize les portes ouvertes et quelques femmes y estant entrées il les fermoit. Ne désirant que telz bruictz continue davantage, je déclare par ses présentes que je nay jamais veu ni trouvé led. Grandier avecq des femmes et filles dans Téglize les portes fermées ny seul avecq seuUes ains lorsquil a parlé a elles, elles estoient en compagnie les portes toustes ouvertes et pour ce quy est de la posture, je croy l'avoir édarcy par m^ confrontation qui est que led. Grandier estant assis et les femmes assez éloignées l'une de l'autre. Comme aussy je nay jamais veu entrer femmes ni filles dans la chambre dodict Grandier de jour ni de nuict, bien est vray que jay entendu aller et venir du monde au soir bien tard, mais je ne puis dire quy c'est, aussy qu'il couchoit tousjours un des frères dudict Grandier proche de sa chambre et nay cognois* sance que femmes ni filles y ayt faict porter son soupper. Je nay non plus déposé ne luy avoir jamais veu dire son bréviaire pour ce que se seroit contre véritté, d'aultan que diverses foys il m'a demandé mon bréviaire lequel il prenoit et disoit ses heures et semblablement déclare ne luy avoir jamais veu fermer les portes de l'églize, et qu'en tou$ les devis que je luy ay veu avoir avecq des femmes je n'ay jamais veu aucunes choses de déshonnestes, non pas mesme qu'il leur touschast en aulcunes fassons, mais seullement parloient ensemble, et que s'il se trouve quelques choses en ma déposition contraire a ce que dessus c'est contre ma conscience et ne m'en auroit esté faict lecture pour ce que je ne l'eusse signé, ce que je dy pour rendre tesmoignage à. la vérité. Faia le dernier jour d'octobre, l'an mil six cents trente, signé G. Meschin ••
Une autre déposition qui parut particulièrement grave fut celle de Lucas, chanoine de l'église Sainte-Croix et de sa sœur. Eux aussi déclarèrent avoir été sollicités par Trincant pour déposer contre Grandier; et ce n'est qu'en voyant leur juste indignation que le procureur du roi avait cru prudent de ne pas insister.
L'apothicaire Adam, le complice de toutes ces infamies, eut l'audace de maintenir ses premières déclarations; mais Grandler fit remarquer au lieutenant criminel que cet homme était déjà sous le coup d'une sévère condamnation pour avoir dîSamè Madeleine de Brou* et que, par conséquent, son témoignage ne pouvait être d'un grand poids. L'apothicaire ne trouvant rien à répliquer se retira tout confus de l'audience. Hervé et Trincant ne furent pas plus heureux dans leurs dépositions. La plupart des témoins vinrent affirmer sous serment que ces deux magistrats n'avùent suscité ce procès que dans le but de se venger du curé.
En présence de semblables témoignages, le présidial de Foiders, rendit le 25 mai ï6ji, son jugement par lequel Grandler était renvoyé v quant h présent » de l'accusation portée contre lui.
* Nous avons retrouvé àaas les registres du Parlemeni de Paris {Archives tutiouales) le teste de cet arrêt.
Dans la chambre du Conseil de Loudun, en présence de tous les magistrats de la ville et de Madeleine de Brou, assistée de ses parents et amis, l'apothicaiie Adam dut faire amende honorable <• nue téie et Ji genoux et dire à * haute et intelligible voix que témérairement ei méchamment il avmt profïré
■ contre' ladite damoiselle, des paroles atroces, scandaleuses, desquelles il
■ demindoit p^irdon à Dieu, au roy et 1 la justice et à ladite damoiselle de I Brou, la recognoissant pour fille de bien et d'honneur 1.
Adam fut en outre condamné â six cents quarante livres pariris d'amende envers Madeleine et à tous les frais du çtot-is.