‹ Urbains et rurauxChapitre 11 sur 21 · LOUS ESCLOTS · texte numérisé non relu

LOUS ESCLOTS

vrais enfant» du pays des chênes et des vignes, et mon cœur les eût reconnus avant mes yeux, ces êtres à la fois si farouches et si bénins, qui s'enflamment aussi vite qu'ils se refroidissent et vice versa.

Cinq sos de lato Cinq sos de ferro...

Parbleu ! je ne tardai pas à me convaincre qu'ils étaient bien mes compatriotes et mes frères! Au jardin du Luxembourg, où la belle administration qui florissait a cette époque-là, les avait parqués, tels que des bestiaux, je les rçetrouval tous, non moins pittoresques et bruyants que tout à l'heure, au défilé; mais, hélas! quels nez! oh! queis nez longs d'une aune ils avaient maintenant. « Eh bé ! c'était ainsi que les Parisiens les recevaient à bras ouverts! Hormis quelques badauds assez arrogants pour se moquer du parler du Midi, personne, absolument personne ne leur offrait ni le sel et l'ail ! Vase te quille! et que le diable les roussisse, ces citadins si polis! Eux, les rustres, ils avaient roulé pendant plus de quarante-huit heures, entassés comme des ouailles en des wagons de marchandises, et voila

l'accueil qu'on leur faisait à eux, accourant de leur contrée, ivres d'amour, de fureur et de gloire, au secours de Paris assiégé. Sacro-Di !... C'était bien la peine d'avoir tout abandonné la bas, au hameau, pour être ainsi fêtés en cette ingrate capitale ! » Et, sans plus se soucier des merveilles ambiantes, les marbres, les bronzes, les palais, les tours, les ponts, les églises, les casernes, les gares, tout ce dont la veille encore ils avaient soif et faim, ces naïfs, ils s'entretenaient mélancoliquement de leurs vieux, infirmes les uns, indigents les autres; de leurs promises, qui peut-être les oublieraient tandis qu'au milieu des batailles ils chargeraient l'étranger; de leurs amis et compagnons à quatre pattes : les vaches à lait, les juments poulinières, les mulets et les ânes de trait ou de bât, et surtout leurs barbets ou leurs griffons si fidèles, dont ils s'étaient séparés sans trop gémir et qu'ils regrettaient en répandant des larmes à présent. Oh! la France, la France, ils lui préféraient à cette heure leur paroisse et leur clocher. Réellement, ils étaient bien les fruits de cette terre incandescente où chante

LOUSESCLOTS I I

l'alouette et cuisent de toute éternité des cerveaux volcaniques. Sitôt abattus, sitôt debout. Tel pleure qui riait, et tel qui pleurait rit. A moitié celtes et -emi-romains , un mélange d'étourneaux et d'aiglons, à Champigny comme ailleurs, après avoir bataillé à la guise des paladins, ils prouvèrent qu'ils n'avaient pas dégénéré de leurs devanciers, les incomparables soldats de la République et de l'Empire! Elle disait vrai, leur chanson régionale, et la tradition n'avait pas menti non plus. S'ils ayaient bien voyagé, fort avant Jésus-Christ, leurs ancêtres, avec les sabots qui leur avaient coûté cinq sous, hier, pareillement chaussés, leurs pères étaient allés partout : à Rome, à Madrid, à Vienne, y Berlin, à Moscou, non seulement en Europe, mais encore en Afrique, en Asie, en Amérique, chez les noirs, chez les rouges, chez les jaunes, aux enfers, au ciel, et puis eux de même: au club, aux bastions, au combat et plus loin que le bout du monde, au tombeau, pecjïre!

Cinq sos de bato

Pes esclots, Cinq sos de ferro

Pesesclols...

Cinq sos cousleroun, Cinq sos cousleroun

Lous esclots...

O Dieux! ils le payèrent cher, le massacre, le carnage qu'ils firent des Teutons sous les murs de Lutèce, ces Gallo-Latins! Ayant taillé en pièces un ramassis de Bavarois, de Wurtembergeois, de Saxons, de Hanovriens, de Souabes, de Posnaniens, de Badois et autres Germains, ils se couchèrent pour ne plus se relever sur les corps de ces Allemands troués par les baïonnettes et les balles, meurtris par les crosses des fusils. Et les débris de leurs bataillons en sabots, il me fut donné de les voir, après la signature de la paix, sur la place d'Armes de ma ville natale, où je m'étais empressé de rejoindre ma sainte mère, à qui nulle de mes lettres confiées aux ballons postaux n'était parvenue, et qui vainement elle-même avait usé des pigeons-voyageurs pour fournir de ses nouvelles à son fils unique, montant parfois la garde aux remparts et parfois dépeignant, angoissé, dans sa froide mansarde, les fugitifs espoirs et le courage inébranlable

LOUS ESCI.OTS

des défenseurs de Paris. Il y avait là, devant la Collégiale, autour du gigantesque crucifix émacié qui se dresse au milieu du Parvis, une multitude de paysans, attendant, flanqués de leur bétail, les quelques mobiles de la province qui n'avaient pas succombé devant l'ennemi ni pendant leur captivité dans les forteresses transrhénanes. A la vesprée ils se présentèrent, les héros, en haillons tous, et plusieurs, partis imberbes, rentraient fort barbus. On les acclama, puis on les étreignit, et, quand on les eut assez complimentés, on les interrogea sur leurs prouesses et leurs souffrances. Us n'étaient pius qu'une poignée, environ nonante, et j'entends encore leurs invariables réponses à quelques patriarches quasi centenaires, anciens grognards de la Grande Armée, curieux de savoir ce qu'étaient devenus les conscrits, les recrues de 70 : Mort au feu ! Tué sur le terrain ! ou « tombé au champ d'honneur! » Et ces vieilles formules épiques, dont on se moque parfois, me mordaient aux entrailles et m'arrachaient des sanglots. Enfin, quand on fut bien renseigné sur celui-ci, sur

URBAJNS &. RURAUX

celui-là, sur tel autre, on décida qu'on ne se quitterait pas ainsi sans trinquer. A tout prix il fallait, avant que ces vaillants et malheureux chevaliers, hier encore prisonniers en Allemagne, regagnassent qui sa plaine, qui son coteau, qui le bord de sa rivière et qui son coin de bois, il fallait s'arroser la dalle du cou, boire à la santé de la belle France quelques verres du crû. Justement, à coté du vétusté hôtel des Messageries, un immense cabaret, orné sur sa devanture d'une grosse botte de paille et de quelques branches de houx, antiques indicateurs que n'ont pas encore remplacés les modernes enseignes si rutilantes qu'on rencontre ailleurs, en d'autres cités dédaigneuses des us et coutumes d'antan, exposait une kyrielle de futailles en perce et béait devant eux. On s'y engouffra pêle-mêle avec force gesticulations, en fredonnant ou soupirant à demi :

Cinq sos cousieroun, Cinq sos cousieroun Lotis esclols !

et bientôt le blanc et le noir y coulèrent à pleins

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