‹ UrsuleChapitre 3 sur 8 · IV PREFACE · texte numérisé non relu

IV PREFACE

malin ; cette maxime a généralement pré* valu. 0 maris ! sachez ignorer votre sort. Ce n'est rien !

Ah! ce n'est rien! Examinons la question sous un point de vue nouveau et sérieux, examinons ce rien, malgré le proverbe antique de Lucrèce de nihilo nihik

Silvain, le valet de chambre, entra dans l'herbier d'Urbain Andrivet, et dit :

— La voiture de monsieur le comte est avancée.

C'était un Frontin moderne , un jeune homme de trente ans, à la démarche grave, à l'œil vert, au regard louche ; il tenait à la main un journal qu'il se remit à lire, après avoir fait son annonce promptement et en donnant le titre de comte à son maître.

Urbain eut l'air de ne pas entendre , et continua d'examiner une tige d'hibiscus , vrai phénomène de floraison.

Comme il contemplait ce phénomène, une jeune femme entra, fit un léger haussement d'épaules et s'assit.

Après un moment de silence, elle dit :

— Je suis là.

Urbain se retourna vivement et répondit :

— Ah! chère amie, je suis à toi dans l'instant... nous allons partir... Es-tu curieuse de voir ceci?... une magnificence végétale que j'ai reçue du jardin zoologique de Ceylan...

— Si nous tardons encore, reprit la jeune femme, la chaleur sera plus forte, et...

— Nous partou? , interrompit Urbain, en arrangeant ses fleurs empaillées, nous partons... C'est égal , les Chinois sont plus forts que nous en agriculture!... Pourquoi le gouvernement ne place-t-il pas deux Chinois fleuristes au Jardin des plantes?... Nous partons, Ursule... Ah! un instant... laisse-moi serrer la médaille que M. Dieffenbach m'a envoyée de Friedberg... Est-ce beau!... un module de cette dimension !... Auguste fermant le temple de Janus!... presque aussi rare qu'un Othon-grand-bronze!...

— Nous manquerons le convoi! interrompit Ur~ tsule sur le ton de l'impatience.

Cette réflexion menaçante, inconnue de nos pères, produit toujours son effei sur les indolents et

les retardataires de profession. Urbain suivit sa femme d'un pas leste; on ne perdit plus une minute; la voiture se dirigea au vol vers la gare du Nord.

Urbain et Ursule comptaient quatre ans de. mariage.

— En voilà deux qui ont inventé le bonheur! avait-on dit dans le monde à leur première apparition.

Ils avaient, en effet, tous les éléments delà vie heureuse. Urbain était un jeune mari complètement dépourvu de défauts. Sa figure fraîche , ronde , sereine, annonçait l'absence de toute mauvaise passion, comme la blanche pleine lune d'été prometun quartier d'azur et d'or. Ses yeux d'un bleu clair et tranquille ne donnaient jamais une étincelle d'animation; le calme intérieur se reflétait, toujours dans leur nuance immuable. Les goûts simples remplaçaient chez lui les passions actives; il aimait l'étude de la philosophie, l'art numismatique, la chimie et la botanique, toutes choses qui se concilient si bien avec l'humeur sédentaire et l'affection pour le toit domestique. Une grande fortune lui permettait de consacrer à ses études et à ses collections des dépenses assez considérables, mais réglées avec discernement par un sage esprit d'économie. Sa bellemère, femme d'expérience parisienne, disait de lui :

— Ah ! que je serai heureuse le jour où je découvrirai an défaut chez Urbain !

Ursule, sa femme, a vingt-quatre ans en 1855. G« n'est pas une de ces belles personnes qu'on admire au théâtre et dans les bals publics, et qui servent de point de mire aux lorgnettes et aux doigts indicateurs; elle n'a aucun éclat bruyant sur sa figure ni sur sa toilette : sa grâce et ses charmes ne se révèlent que dans le demi-jour du salon, lorsqu'elle a quitté son chapeau, sa mantille ou son châle, et que rien ne dérobe ses beaux cheveux noirs, l'ovale pur de son front, la fraîcheur de son teint, le calme virginal de ses yeux, la souplesse ouatée de son col , les limites savoureuses de ses épaules, la perfection de son corsage, la finesse de sa taille et tout ce qu'on devine dans l'invisible, par une règle de proportion que font si aisément les mathématiciens de la forme et les connaisseurs en beauté.

Quant au caractère d'Ursule, il se dessinera plus tard en paroles et en actions.

La voiture conduisit les deux jeunes époux à la gare du Nord. Urbain prit deux billets de wagons pour la station d'Enghien.

Peu d'instants après, le coup de sifflet du départ se fit entendre, et la locomotive prit le galop.

Six compagnons de promenade, surnommés pompeusement voyageurs de Paris par les préposés des stations de banlieue , complétèrent le personnel du wagon. Trois de ces voyageurs, ne pouvant supporter le poids â® leur pensée jusqu'au lac d'Enghien , s'endormirent profondément. Un autre prit un journal et fit semblant de lire ; les deux autres causèrent de la rente et de la chaleur. Urbain, perverti ou magnétisé par le voisinage, s'endormit pour faire le quatuor.

Ursule regardait ces hommes avec des yeux pleins de tristesse, et personne ne la regardait.

Les deux causeurs changèrent de sujet à la station de Saint-Denis; ils parlèrent des infiltrations souterraines qui s'étendent aux caves des maisons voisines du lac d'Enghien, et causent de grands ravages.

— Y a-t-il un remède à cet inconvénient? demanda le plus jeune.

— Sans doute, répondit l'autre; un remède fort simple , mais un peu cher : il faut faire recrépir les murs et le plancher avec de la pozzolane. Je m'en suis servi, et je m'en trouve fort bien.

— Vous dites... de la poso... ?

— Pozzolane, pozzolano... En français, pozzolane; c'est un nom italien.

— Je vais récrire sur mon agenda... Où trouvet-on ça?

— Quai de Valmy... n°... n°... j'ai oublié le numéro...; mais on ne peut pas se tromper, il y a sur le mur extérieur : Dépôt de pozzolane d'Italie»

— En faut-il beaucoup ?

— Oui, si l'infiltration est considérable. En tout état de choses, consultez mon maçon... Jean Isnard... un honnête homme... Je vous l'enverrai.

— Oui, envoyez-le-moi entre quatre et cinq. Les deux causeurs cherchèrent un autre sujet de

conversation pour tuer les trois minutes qui les séparaient encore delà station; mais, n'ayant rien trouvé, ils alternèrent sur tous les tons ce refrain :

— Ah! qu'il fait chaud!

Deux larmes mouillèrent les joues d'Ursule. Elle voyait la colline de Montmorency et sa forêt verte, un vaste paysage couronné par l'azur du ciel, une fête que Dieu donnait à la nature , et pour spectateurs trois hommes et son mari endormis dans les compartiments du wagon, et deux aimables causeurs s'entretenant des infiltrations du lac. C'était bien triste !

Au cri à'Enghicn! poussé avec un la-bémol par le ténor de la station, les dormeurs du wagon se

réveillèrent en sursaut. On descendit avec tristesse, comme si le wagon eût transporté des condamnés dans une prison cellulaire. Ursule prit le bras de son mari, qui ne l'offrait pas, et nos deux jeunes époux arrivèrent en quelques minutes à leur chalet, séparé du lac par de belles allées de tilleuls et un vastô jardin.

Ler confidences

En entrant au chalet, Ursule donna son omtj^eîle, son chapeau et sa mantille à Brigitte, sa femme de chambre, et lui dit :

—Madame Vertbois est-elle arrivée?

— Oui, madame, répondit Brigitte ; elle est assise dans le quinconce, et s'impatiente beaucoup.

— Je vais la rejoindre... Écoutez, Brigitte, si, par hasard, mon mari me demandait, vous lui diriez que je suis avec Mme Vertbois,

Brigitte inclina la tête, et tourna légèrement sur ses talons, en disant tout bas, et en soulignant cedeux mots :

— Par hasard !

jjme Yerbois se donnait trente ans ; elle en avait

\k URSULE

donc trente- quatre; mais ce petit mensonge était le seul qu'elle eût commis dans sa vie. Sa fraîche et ronde figure respirait la franchise ; son esprit, un peu bourgeois, étincelait de bon sens. Elle était heureuse de vivre, d'avoir deux enfants, et d'être aimée de son mari, un honnête industriel, qui travaillait six jours de la semaine et ne se reposait pas le septième, car son usine était de celles qui doivent fonctionner toujours et sans interruption.

En voyant arriver Ursule, Mme \ ertbois quitta sa broderie, se leva, pour courir au-devant de son amie ; elle l'embrassa bruyamment, et lui dit :

— Mon Dieu! que tu arrives tard! Il y a trois heures que je t'attends. Nous sommes arrivés avec lafraicheur; mais, mon mari m'a accompagnée à Enghien, puis il est retourné à Saint-Denis.

— Que veux-tu! chère amie, dit Ursule, en s'asseyant sur une causeuse de jardin. — Mon mari n'en fait jamais d'autres; il met trois heures à se décider lorsqu'il doit dire adieu à son atelier, à son herbier, à son médailler, à toutes ses antiquailles. Ce matin, il avait de plus toute une famille de fleurs chinoises à embrasser.

— Ah ! ma chère Ursule, reprit Mme Vertbois, tu dis tout cela sur le ton de la plainte et du reproche, j'aime assez, moi, un mari qui a des passion*

innocentes, et qui n'embrasse que des fleurs.

— Toi, Marie , tu serais heureuse comme une sainte au paradis, avec un mari comme le mien, dit Ursule.

— Eh bien! qui t'empêche d'être heureuse, toi, comme je le serais, moi?

— Ah! qui m'empêche!... belle question!... C'est moi qui m'empêche... c'est mon caractère... ma nature... mon éducation...

— Bah !... on se refait, interrompit Marie; on se refait quand on est mal faite. Tous les sept ans, on change de peau et de caractère.

— Mais on ne change pas de tête, ma bonne Marie; et je garderai la mienne toute ma vie, avec tout ce qu'il y a dedans.

— Et qu'y a-t-il, Ursule?

— Il y a mes goûts, mes instincts, mes penchants, mes passions, mes rêves, mes idées, et un beau matin, malgré toute ma volonté, je ne puis pas chasser tout cela, comme on donne congé à des locataires dont on est mécontent. Ce que j'ai là, au front, est mieux enraciné que ce tilleul.

— Tu me fais peur! — dit Mme Vertbois, enjoignant ses mains. — Ma bonne Ursule , je tremble pour toi... Écoute... nous sommes des amies d'enfance... nous sommes sœurs en amitié... parle-moi

avec plus de franchise... Est-ce que parmi tes locataires on ne trouverait pas un certain monsieur... le comte de...

— Non.

— Ursule, je n'aime pas ce non; il est trop sec. Ce non est un oui déguisé.

Ursule embrassa vivement son amie, et lui laissa une larme sur la joue.

— Ce n'est pas moi qui ai pleuré ! dit Marie avec épouvante... Ah! Ursule! Ursule! j'ai le malheur d'avoir deviné !

— Ne parlons plus décela, Marie...

— Parlons-en, au contraire ; parlons-en beaucoup , interrompit Marie. Un médecin interroge le malade sur son mal, et le malade répond : je souffre,, n'en parlons plus ! Allons donc! le médecin ne prend pas sa canne et son chapeau , il reste au chevet du malade...

— S'il y a chance de guérison...

— Comment! interrompit Marie en pâlissant; tu es déjà incurable !... Y aurait-il eu un commencement d'exécution?.,.

— Oh ! ma chère ! dit Ursule, avec indignation, peux-tu me juger si mal !

— Enfin, tu aimes le jeune comte Edgar de... Bon! tu l'aimes, c'est convenu... tu vois que je te

juge bien... Amour innocent jusqu'à ce jour... à la bonne heure !... mais tous les amours criminels ont commencé par l'innocence,.. As-tu à te plaindre de ton mari ?

— Non, ma chère»

— Je le crois, Ursule... Eh bien! ta faute serait sans excuse. Sans doute, Urbain n'est pas f idéal du mari; mais je le connais aussi bien que toi, et il ne mérite pas... un malheur.

— Mais je ne songe pas à le rendre malheureux, moi; au contraire... quoique...

— Quoique... Achève, Ursule.

— Mon Dieu! que veux-tu que je te dise!... Je m'ennuie horriblement avec cet homme-là !

— Mais, chère amie , on s'ennuie avec tous les hommes, aujourd'hui. Nous sommes nées trop tard. Crois-tu que je m'amuse, moi? Mon mari a trois cents ouvriers, une usine grande comme un village, des machines anglaises, vingt-deux commis, quarante lettres à écrire par jour, et tous les soucis de l'univers dans sa tête. L'autre soir, je l'ai surpris dans un mouvement de tendresse, et je lui ai proposé une promenade sur l'eau; il a d'abord accepté, puis s'est ravisé tout à coup, et s'est écrié en se frappant le front : « Ah ! il faut que j'écrive à Adélaïde! — Allez écrire, monsieur, » luiai-jedit...

i8 URSULE

et je lui ai gardé rancune deux jours. Cela peut-être aurait pu commencer une vengeance ; mais heureusement j'ai appris qu'Adélaïde était une ville d'Australie ; on m'a montré ce nom sur la carte. Ce matin je lui disais : « Mon ami, qu'attends-tu pour te retirai des affaires? En liquidant, tu as deux cent mille francs de rente ; tu es aussi riche que l'empereur. Nous n'avons que deux filles; leur dot est faite, et quelle dot! Elles peuvent épouser deux princes. Nous quitterons Saint-Denis ; nous aurons un hôtel sur le boulevard, un équipage, des chevaux sérieux, une loge à l'Opéra. » Vertbois a poussé un cri déchirant, devant mon projet, comme si je lui eusse conseillé d'aller se pendre, et il m'a dit : « Tu parles comme une femme ! tu n'entends rien à l'industrie. Mes trois cents ouvriers sont mes enfants ; un père ne quitte pas sa famille; un général ne quitte pas son armée. Se retirer des affaires, c'est déserter, passer à l'ennemi, c'est-à-dire à l'oisiveté. Que penseraient de moi mes correspondants de Manchester? A Birmingham, mon ami, M. Schwab, a une fortune de cent millions, et il travaille comme un ouvrier. Nous sommes des enfants auprès des industriels d'Angleterre. Le proverbe a raison : V homme est né pour travailler — Et la femme pour aimer, » ai-je dit en l'embrassant. Il m'a répondu par un grand

éclat de rire, et a disparu comme une locomotive qui a pris le mors aux dents. Eh bien! ces petites scènes domestiques me coûtent une ou deux larmes d'occasion, puis je me mets au piano ; je chauàroane une heure, je joue quatre polkas , et je pardonne à mon mari.

— Oui, oui, dit Ursule avec mélancolie ; mais tu as deux enfants, toi, deux adorables filles qui sont la joie de ta maison... et moi... moi! je suis seule... la solitude conseille mal. Vois-tu, ma chère Marie, aujourd'hui, le malheur d'une femme est de naître riche. Une héritière n'est plus une jeune fille, c'est un portefeuille ; on l'expose sur un bureau de notaire, et un homme riche et calculateur se l'adjuge; il ne l'épouse pas. L'amour ne joue aucun rôle dans ces enchères conjugales. Si j'avais eu le bonheur de naître pauvre, j'avais la chance de ne pas me marier, ce qui n'est jamais un malheur, ou d'épouser mon amant, un fiancé de l'amour. J'étais une héritière, on m'a cotée à la Bourse, et on m'a jetée dans le portefeuille du plus fort enchérisseur. Quatre ans se passent, et si je viens à rencontrer mon idéal, on me défend de l'aimer ; je ne dois aimer que mon acquéreur, celui qui ne m'aime pas, et que j'ai enrichi; celui qui m'a épinglée comme une action de Bourse dans son portefeuille, et ne m'a jamais mise

dans son cœur. Au moins, si j'eusse été consultée, au moment de ce trafic, et si mon acquiescement libre eût sanctionné le marché nuptial, j'aurais aujourd'hui mauvaise grâce à me plaindre, et je me soumettrais aux servitudes du contrat; mais point du tout, on m'a traitée en chose inerte : on m'a mêlée dans les obligations de la ville de Paris, comme un chiffon à souche, on m'a mis un timbre sur le front, et on m'a crié : Sois fidèle au portefeuille, et n'en sors jamais!

— Calme-toi, ma chérie, calme-toi, dit Mme Vertbois, en prenant les mains d'Ursule ; ma pauvre amie, je suis ton ancienne dans le mariage, et tu ne m'apprends rien de nouveau. J'ai pensé mille fois ce que tu viens de dire, et j'ai eu mes occasions aussi, et je les aurai encore ; c'est surtout à mon âge que les femmes sont attaquées, parce qu'on suppose qu'il y a abandon mutuel dans le ménage pour cause d'ancienneté. Eh bien! les galants peuvent venir, ils seront reçus comme je les recevais à vingt-quatre ans. Moi, compromettre ma tranquillité dans une intrigue avec un de ces coureurs d'aventures! Oh! jamais! cela n'en vaut pas la peine. La sagesse a ses ennuis, je le sais, Ursule, mais j'aime mieux les ennuis de la sagesse que les tribulations du vice. Mon mari est un honnête

; R î'UL'E 21

homme qui m'aime à ses moments perdus, et n'a jamais rien fait pour me donner une heure mauvaise. Je l'aime avec la modération de l'habitude, et il ne me demande rien de plus. Prendre un amant, lorsqu'on a un mari, me parait un luxe absurde au dernier point. Si j'avais pris un amant, je sens que je serais revenue à mon mari, un mois après ma chute. Eh bien ! j'ai toujours voulu m'épargner les frais du retour. Oh ! deux hommes sur les bras! Ouf! laisse-moi respirer!

— Tu en parles bien à ton aise, toi, dit Ursule avec tristesse ; tu as le bonheur de voir deux charmantes filles à tes côtés, deux anges qui te gardent; tu es mère> et moi, je suis seule au monde; j'habite une maison déserte. Que sont tes ennuis auprès des miens! Mon mari est un honnête homme aussi ; qui n'est pas honnête homme? voilà un beau mérite! je voudrais qu'il eût une maîtresse, comme tant d'autres, parce que je le ramènerais à son devoir a force d'amour, et que je le verrais à mes pieds, implorant mon pardon, et me donnant enfin une douleur et une joie de la vie d'une femme...

— Bien ! interrompit en riar.t Mffie Vertbois, tu Yas même lui faire un crime de sa fidélité !

— Mais sa fidélité n'est pas une vertu, reprit Ursule, c'est une paresse d'organisation ; je ne lui

en sais aucun gré. Il a des exigeances et jamais de désirs : même ou premier quartier de notre lune de miel, il lisait le journal du soir, depuis le titre jusqu'au nom d'imprimeur, avant de se coucher, et il montait méthodiquement sa montre devant la cheminée, comme un mari de cinquante ans. Il m'a embrassé une seule fois, en plein jour, et sais-tu pourquoi? Il venait d'être nommé vice-président de la société de botanique ! il ne se possédait plus de joie. Le soir, il me conduisit au Théâtre-Français ; on jouait une comédie qui lui plaît beaucoup, Tartuffe ; c'est la troisième fois qu'il nous paye le plaisir de cette comédie, et je n'ai jamais pu le décider à me conduire à l'Opéra;

— Ainsi, vous continuez à passer vos soirées à la maison? demanda Marie.

— Moi, je ne sors jamais, reprit Ursule ; quant à lui, il va très-souvent à ses séances de botanique et me laisse seule. Quand il ne sort pas, il s'occupe dans son herbier ou met en ordre ses médailles. Pendant le jour, il fait de la photographie. Depuis quatre ans, <£)la n'a pas changé. Tous les jours se ressemblent dans ma semaine : je les appelle tous vendredi.

— Et avec sa fortune, reprit Marie , il pouvait ouvrir ses salons, recevoir, et...

— Lui ! interrompit Ursule , il a le monde en horreur ! il ne fréquente personne ; nos seuls amis sont nos~voisins de campagne, les frères Tavignon, et nous sommes en visite avec eux, parce qu'ils ont un magnifique jardin de fleurs rares et une serre de plantes équinoxiales à Saint- Gratien, de l'autre côté du lac... Mais voici le plus curieux, et je te le gardais pour la fin du portrait... Mon mari est jaloux...

— 11 est jaloux ! s'écria Mme Vertbois.

— Jaloux comme un tigre hypocrite ; il faut le deviner avec la pénétration d'une femme. Je lui ai découvert cette vertu fort tard.

— S'il est jaloux, il t'aime, dit Mme Vertbois; alors, de quoi te plains-tu ?

— Il m'aime, oui ; mais il m'aime à sa manière, comme un bon bourgeois qui regarde le mariage au point de vue hygiénique et qui aime cent fois plus le mariage que la femme. J'ai entendu, à ce sujet, à travers une cloison , la plus étrange des conversations entre mon mari et son médecin... Ah ! ma chère Marie, si tu savais quelle est notre valeur réelle pour certains hommes !... Cette révélation me porta le dernier coup. Mon mari se montra sou? un nouveau jour : c'était un jeune homme, sage? avant l'âge mûr, ayant réglé sa vie avec une précision mathématique dans l'intérêt de sa santé ; se donnant

2k ORSOLÈ

chaque matin audience à lui-même pour régler l'hygiène à suivre jusqu'au lendemain; adorant sa petite personne et la soignant avec un égoïsme de vieillard poltron; enfin, que te dirai-je, regardant l'amour comme un article du Dictionnaire des sciences médicales, et le mariage comme un état de routine salutaire qui régularise la passion , donne l'embonpoint, purifie le sang et garantit une vieillesse exempte de douleurs. Et nous, pauvres jeunes filles, on nous donne des éducations de princesses ; on nous initie à tous les arts d'agrément; on enrichit de tous les trésors de l'instruction notre esprit et notre cœur ; on nous façonne aux belles manières et au beau langage , pour servir de panacée vivante à ces calculateurs de la passion hygiénique, à ces égoïstes de la santé ! Oh ! vois-tu, ma chère Marie, j'en sais trop aujourd'hui, j'en ai trop appris de secrets en écoutant aux portes , et je prie Dieu de bien me garder !

— Et moi, je te garderai, après Dieu, et je ne te quitte plus , dit Marie avec une expansion d'amitié ardente ; je nuitterai Saint-Denis, j'irai vivre avec toi, à Paris, dans ton hôtel, sous prétexte d'être plus près de mes deux filles et de surveiller leur éducation. Le péril est plus grand que je ne croyais. Tu es perdue, mon ange, perdue sans retour, si une main

ne te retient pas au bord de l'abîme! Quel malheur pour moi d'avoir vécu si longtemps toin de toi ! je t'aurais sauvée, et je crains d'arriver trop tard.

-- Mais, reprit Ursule avec un calme d'emprunt, mais je ne t'ai fait aucun aveu alarmant, il me semble...

— Tu te justifies avant la faute, interrompit Marie, voilà ce qui me fait peur ; tu prends déjà tes précautions pour faire excuser l'aveu qui viendra plus tard; tu détailles avec une effrayante complaisance tous les torts de ton m.ari pour t'absoudre d'avance à tes propres yeux, et pour rencontrer chez moi ou le silence qui approuve, ou l'indignation qui encourage. Eh bien! mon ange, tu te trompes. Une femme ne peut et ne doit jamais transiger avec son devoir. Tous les torts du mari ne changent pas la nature du crime de la femme ; un crime est toujours un crime, et celui dont tu nourris le germe en toi est le plus grand de tous. Et si ce crime apportait avec lui quelques douceurs à la femme coupable ; mais Dieu te préserve des remords, des souffrances, des tortures qui suivent une chute ! Crois-tu trouver dans un amant l'amour dont tu as besoin? Tu trouveras un second, mari qui te fera regretter le premier. Tu trouveras un étourdi, un fat, un indiscret, un oisif, un menteur,

qui traversera un instant ta vie, pour te laisser au cœur une amertume incurable. Tu te plains de ton mari, chère ange. Eh bien! tu as tort, crois-moi ; ton mari t'a rendu le plus grand des services; il t'a déjà fait connaître l'amant inconnu. Dieu n'a pas fait deux moules pour les hommes. Tu dis que le malheur d'une femme est de naître riche, tu aurais dû dire : est de naître femme. Les hommes ont fait la loi, les hommes sont les magistrats de la loi, les hommes sont les exécuteurs de la loi, il faut nous soumettre; tout leur est permis, à eux; tout nous est défendu, à nous. Ainsi, quand même une infidélité conjugale ne serait pas un crime devant Dieu, elle trouverait toujours une flétrissure et un châtiment au tribunal des hommes. Oses-tu courir la chance d'être traînée au palais de justice pour te voir déshonorée par un réquisitoire ? Ces horribles scènes de femmes publiquement flétries se renouvellent tous les jours. Veux-tu ajouter un nom à cette liste infinie qui commence à la femme adulte de l'Évangile? C'est qu'à Paris, on est moins tolérant qu'à Jérusalem : les hommes n'y sont pas sans péchés, et ils jettent tous la première et la dernière pierre à une pauvre femme. Veux-tu te faire lapider?

Un long soupir fut la réponse d'Ursule,

Marie sollicitait une réponse par son regard fixe et expressif, car ce long soupir semblait annoncer que le plus sage des raisonnements ne triomphe jamais d'une résolution immuable.

La réponse attendue n'arriva pas, et l'entretien prit une autre direction.

— Chère Marie, dit Ursule, j'accepte avec joie le secours que tu m'offres. Viens à Paris, viens m'arracher à un isolement dangereux; j'ai besoin d'avoir à mon cô-té une amitié intelligente qui me comprenne. Mon mari et moi nous parlons une langue différente. Lui dédaigne ma sottise de femme, moi je méprise sa science d'homme. Notre entretien m'a un peu soulagée. Oui, je me trouve mieux... j'ai parlé... Nous passerons noire journée ensemble. C'est tout ce que je peux promettre... et crois-moi, c'est beaucoup.

— Ah ! je comprends, dit Marie... c'est sans doute là que tu rencontres le...

— Pas un mot de plus, interrompit Ursule : voici mon mari...

— Oh ! il est encore bien éloigné! remarqua Marie,, et il n'a pas l'air de se diriger vers nous... Il lit... Quelle espèce de livre peut-il lire?... Il convient pourtant que j'aille le saluer... Viens avec moi; allons au-devant de lui.

Urbain méditait sur son livre ; un double frôle-' ment de robes lui fit lever les yeux; il reconnut tout de suite Mme Vertbois, et l'ayant saluée avec une politesse froide, il échangea avec elle ces formules oiseuses qui ne signifient rien, et dont on se débarrasse au plus vite pour entrer en conversation suivie.

— Quel beau roman lisez-vous la , si je ne suis indiscrète? demanda Mme Vertbois, sur un ton gracieusement léger.

— Un roman ! fit Urbain sur un ton grave ; moi, lire un roman !

— Que peut -on lire à la campagne? reprit jjme Vertbois.

— A la campagne, dit Urbain, on doit s'instruire comme à la ville.

— Mon mari est vice-président de la Société de botanique, ajouta Ursule, avec une légère emphase.

Urbain, qui ne comprenait jamais la figure de rhétorique nommée ironie, s'inclina.

Mme Vertbois prit tout à coup un maintien respectueux, à l'annonce officielle d'une si haute fonction.

— Ursule, dit le mari, j'ai dépensé cinqu^te mille francs pour ma serre, et l'architecte et le

terrassier m'ont volé. Je suis mangé par les taupes !

— Ah ! voilà un malheur ! dit Ursule.

— Je viens encore de découvrir, en arrivant, deux racines de roses carné de Java, et une belle tige de lavantera de Chine dévorées par ces horribles animaux ; et notez bien, mesdames, que les taupes ne s'attaquent qu'aux plantes exotiques, à l'aristocratie des fleurs.

— Les taupes ont le goût distingué, remarqua Ursule.

— J'ai essayé de l'arsenic pour les détruire; c'est un excellent poison pour détruire la race des rongeurs; mais, bah! les taupes se moquent bien de l'arsenic; on dirait qu'elles ont lu M. Raspail. Je cherche donc dans ce livre, que vous avez pris pour un roman, madame Vertbois, je cherche une combinaison de substances vénéneuses propre à la nature des taupes. Ce livre est un traité de toxicologie.

— Toxi... dit Mme Vertbois, de l'air d'une femme qui veut s'instruire.

© — Toxicologie, reprit Urbain.*, de toxicumy poison,

— Comme ce livre doit être intéressant! dit Mme Vertbois.

— Madame, poursuivit Urbain, le mithridaticum est plus intéressant encore; il comble une lacuue i il traite des contre-poisons.

— Comme ça doit être intéressant! dit Mme Vertbois avec un sérieux admirable.

— Oh ! la toxicologie est un art merveilleux, reprit Urbain avec un enthousiasme concentré : les Chinois et les Indiens ont fait de vrais miracles en toxicologie. Je viens de trouver, là, dans ce livre, un poison chinois, contre les kandjils; ce sont les taupes de Flnde. Vous savez que les Chinois sont les premiers botanistes du monde ?...

Mme Vertbois fit un signe affirmatif.

— Et les premiers horticulteurs aussi, poursuivit Urbain. Eh bien ! voici la recette toute simple qu'ils me donnent pour exterminer les kandjils... Une décoction de nénufar, à l'eau froide ; une racine de tulipier jaune, et une poignée de feuilles de cette espèce de mancenilSier que nous nommons nuancenillier-lethalis , en botanique. Avec ces ingrédients, on compose une drogue qui détruit Igg) taupes radicalement.

- C'est merveilleux ! remarqua Mme Vertbois.

— A la campagne, reprit Urbain, si on n'avait pas ces occupations sérieuses, on s'ennuierait à la mort. Le dimanche est assommant, surtout par

cette chaleur; il faut le tuer comme on peut, pour attendre le lundi, qui nous ramène à mon hôtel du faubourg Saint-Honoré.

— Où les amusements abondent , ajouta Ursule.

— Où les amusements abondent, comme dit ma femme, reprit Urbain, avec ingénuité. Si je n'avais pas pour voisin les Tavignon, qui sont les plus forts botanistes du département, j'aurais déjà vendu ce chalet. J'ai passé ici des dimanches mortels, quand Léclancher organisait ma serre. J'en étais réduit à me promener sur le lac, comme une oie... Et à propos de lac, je vais dire à Lucien de préparer le canot. Après déjeuner, nous irons chez les Tavignon. J'ai du neuf à leur annoncer. Avant-hier, nous avons admis une rose nouvelle : la rose-Jacquemont, originaire du Penjaub, à pétales vertes tigrées; une merveille !

— Cher ami, dit Ursule, vous irez seul chez les Tavignon; je reste au chalet avec Marie.

— Oh ! non ! oh ! non ! reprit Urbain ; tu viendras, et nous présenterons Mme Vertbois. Tu viendras, je l'exige... entends-tu? Je te dirai pourquoi... mais plus tard.

Et, sans attendre la réponse, il courut vers le perron du chalet.

Ursule croisa les bras et regarda fixement Marie. Cette pantomime fut comprise.

— Ah ! dit Mme Vertbois en laissant tomber lourdement ses mains, ah ! je ne le croyais pas de cette force ! Mais c'est égal, je persiste dans mon conseil. Ma chère ange, ne t'oublie jamais.

— - Comme c'est flatteur pour moi ! reprit Ursule avec tristesse ; comme c'est obligeant, tout ce qu'il vient de dire sur le dimanche et la campagne !

— Oui, mon ange; je conviens qu'il a l'étourderie de l'impolitesse au dernier point; mais c'est un mari. Mes adhésions seront toujours terminées par ce mais inexorable. Je te plains dans tes ennuis; je t'abandonnerais dans tes remords.

— Et le voilà maintenant qui m'ordonne de l'accompagner chez les Tavignon!

— Ah! je reconnais encore un mari à cette imprudence, dit Mme de Vertbois en riant. Je présume que le jeune comte en question joue le botaniste de l'autre côté du lac?

— C'est un voisin des Tavignon, répondit Ursule.

— Et se douterait-il déjà de quelque chose? demanda Marie à voix basse; il y a un mystère dans les dernières paroles qu'il a dites,

— J'ai deviné son mystère, répondit Ursule en haussant les épaules; il a de légers accès de jalousie

URSULE 3â

contre un homme de trente-quatre a trente-six ans, qui passe sa journée chez les Tavignon. Mon mari Fa surnommé Tartuffe. Je ne sais pas même son nom, moi.

— Eh bien! voyons, quel parti prends-tu, Ursule?

— J'obéirai.

— Bah! reprit Marie, au fond, je suis bien aise de voir de près ce jeune comte..,

— Mais, au nom du ciel, Marie, ne laisse rien deviner de mes confidences.

— Sois tranquille, Ursule; les femmes d'expérience savent regarder sans voir, observer sans regarder, écouter sans prêter l'oreille. Je vais me faire statue; mais ce soir, je saurai mieux que toi ta situation présente et ton avenir, et je te ferai faire connaissance avec ton cœur.

La cloche sonna le déjeuner et interrompit Ventretien au moment où il était épuisé.

Chez Ic« TavIgaM&sa

La propriété des frères Tavignon a pour limite le lac de Saint-Gratien. On s'y croirait en Afrique,, dans la zone du lac des Makidas. En été les cloisons des serres sont mises sous hangar, et le tropique s'arrondit sur ce coin du nord, dans sa nudité radieuse, avec ses arbres, ses plantes, et ses fleurs.

Urbain avait une discussion avec l'aîné des Tavigon, sur la rose chinoise, nommée la reine des jardins, et qui porte aussi deux autres noms ; Urbain soutenait qu'elle se nommait JYou-tan, et son adversaire soutenait qu'elle se nommait Hoa-oueng* On cherchait un arbitre pour décider la question.

C'était une ruse d'Urbain ; il savait très-bien que-

cette fleur porte ces deux noms dans la Flore de Chine, il cherchait un prétexte pour rompre un tète- à-tête qui l'offusquait toujours, et qui, sans être dangereux, pour le moment, donnait quelques inquiétudes à l'avenir.

— Appelez M. Herman, dit Urbain à Victor Tavignon ; je me soumets à son jugement.

— Je veux bien, dit le grand botaniste. Herman Varneff, celui qu'Urbain surnomrrait

Tartuffe, causait depuis une heure avec Ursule, et donnait de l'ombrage, comme toujours au jeune mari. Herman, on le sait déjà, était un grand blond de trente-cinq ans, il avait une face ronde de chanoine endormi, et son regard semblait à chaque instant s'éteindre dans une langueur mystique. Une étroite cravate blanche, h bouts flottants, et une redingote noire, boutonnée du menton à la ceinture lui donnait un certain aspect clérical. Son organe se modulait dans une onction pénétrante; c'était plutôt une psalmodie qu'une voix. Sa démarche avait aussi quelque chose de sacerdotal; mais tout cet ensemble naturel ou composé manquait de vérité réelle aux yeux d?un habile observateur. Il avait l'air d'un grand prêtre de faux dieux, mal déguisé. Était-ce un habile comédien? avait-il un masque ou un visage ? c'est ce que nous saurons plus tard.

Tavignon l'aîné soumit le cas en litige à M. Herman, qui écouta les yeux fermés et la bouche souriante. Il ne se hâta pas de répondre, et le moment venu, il psalmodia ainsi :

— Dans les Lettres édifiantes et curieuses, le révérend père Stanislas, de glorieuse mémoire, béatifié par notre saint-père Pie VI, delà maison Braschi, a consacré une longue lettre aux fleurs, aux fleurs charmantes qui sont les parfums du ciel, comme le soleil est le sourire de Dieu. La lettre est datée de Hong-cho-Foo, sur le Pei-Ho... Voir l'édition des frères Périsse... Le bienheureux Stanislas nous donne le dessin de Yiu-lan, qui est la fleur dont Salomon, avec toute sa puissance, ne pouvait égaler la beauté; c'est le lis de Serons. Il cite encore YHaïtang, symbole de la modestie en Chine, comme la violette en Europe ; et arrivant à la reine des jardins, rosa sinensis magniflora, il lui donne les deux noms, et s'appuie sur l'érudition du célèbre mandarin botaniste Li-Kiew, le grand lettré.

— Eh bien! qu'avons-nous à répondre à cela? dit Victor Tavignon, enthousiasmé.

— Rien, dit Urbain, il faut s'incliner.

— Il est prodigieux ! reprit Victor; oui, Hermnn est notre maît* e à tous.

— Quel dommage ! pensait Urbain, que ce grand

botaniste soit amoureux de ma femme! Tartuffe!

— Mes bons amis, dit Herman d'un ton modeste,, je n'accepte pas vos éloges. Je ne suis rien auprès de ces glorieux martyrs de la religion et de la science, qui suivirent François Xavier, l'apôtre des Indes, mort en mer devant le Japon, comme Moïse, au désert, devant la terre promise. Je suis l'écho affaibli de ces grandes voix... Mais V Angélus sonne à Saint-Gratien, me permettez-vous de me retirer? J'ai un devoir à remplir.

Herman salua, et se perdit dans les arbres, à pas mesurés. Urbain le suivit des yeux en faisant cette citation mentale : II est trois heures et demie... certain devoir pieux me rappelle...

— Si c'était une femme, je l'appellerais Flore, dit Tavignon.

— C'est un homme, et je l'appelle autrement, moi, dit Urbain.

On annonça le comte Edgar de Lovènes.

C'était un charmant et gracieux cavalier de vingtcinq ans; un modèle de distinction; il était tout vêtu de blanc, comme un programme d'innocence, en circulation. Sa figure noblement régulière, son joyeux regard, sa bouche toujours prête au sourire, sa démarche pleine d'aisance, tout en lui annonçait la franchise, la bonne humeur, et la fierté de race,

tempérée par le progrès moral de notre siècle niveleur.

Il serra les mains du grand botaniste et d'Urbain, s'assit sur un siège de gazon et parla tout de suite avec une légèreté merveilleuse :

— Victor, dit-il, j'ai rencontré votre frère, à la grille, en descendant de cheval; il m'a appris une triste nouvelle, la mort de votre beau nénufar sur votre pièce d'eau. Il avait de si belles fleurs jaunes! Moi, je ne vous apporte rien de Paris. Le boulevard est désert. La poussière court les rues : on en fait de la boue avec les arrosoirs. Il y a une chaleur de soupirail de cuisine. On étouffe en respirant. Les chevaux nagent dans la sueur. Les omnibus sont incomplets. Les épiciers font relâche; ils sont au bois. Pas de nouvelles politiques. La Bourse ne veut pas baisser, et ne monte pas. 1 et 75 offert. Pas de demandeurs. Les chemins sont stationnaires. Pas une goutte de pluie. Le baromètre monte toujours, pour donner le bon exemple à la Bourse. On se plaint de la sécheresse à Montreuil. Mon fermier a donné sa démission. J'atais des comptes de baux à régler ; j'ai envoyé Paris et les affaires à tous les diables, et je m'invite à dîner à Saint-Gratien. On respire ici. On voit de l'eau. Fumons un cigare... Victor, acceptez ce regalia, pur Havane,

qui vient de la faillite d'un prince espagnol... Ah! j'avais oub^é... Vous ne fumez pas, vous, Urbain? Un défaut de moins pour vous, un plaisir de plus oour moi... A propos, Victor, votre famille de roses Victoria se porte-t-elle bien? Hier matin, Léclancher m'a dit qu'elles avaient la jaunisse, et qu'elles ne peuvent supporter l'air du lac.

— Elles vont beaucoup mieux , dit Urbain en riant; il leur fallait beaucoup plus d'ombre. Le jardinier les a mises à couvert.

— Allons faire une visite à ces belles convalescentes, dit le comte Edgar, en se levant ; il faut être galant avec les roses comme avec les femmes.

Urbain était enchanté de ce jeune homme ; il le suivit dans la visite aux rosiers, et prit grand plaisir à écouter tout ce qu'il dit de spirituel, comme botaniste connaisseur.

A Fextrémité d'une allée, deux robes blanches, admirablement portées, se dessinèrent dans une éclaircie de soleil, et le comte Edgar, saisissant le lorgnon, regarda l'apparition, et dit:

ç — Victor, vous me faites commettre une sottiset /l y a des femmes chez vous, et vous ne me présentez pas! Vous me laissez commencer par les roses?

— Vous connaissez Tune de ces dames, dit Victor, madame Urbain...

ZlO URSULE

— Raison de plus pour la saluer ! reprit Edgar,

— L'autre est une amie intime, madame Vertbois... elle habite Saint-Denis.

— Femme superbe! — reprit Edgar, le lorgnon à l'œil; taille de déesse, cheveux de l'école de Venise, modèle de Milo... S'il y a des femmes de cette beauté à Saint-Denis, je ne m'étonne point que saint Denis ait porté sa tète dans cet endroit pour la perdre. — Ah! monDieu! qu'ai- je dit? Si M. Herman m'avait entendu, il m'excommunierait... Je l'ai vu rôder par là tout à l'heure.

— Oui, dit Urbain avec ironie ; il avait un devoir pieux à remplir.

— Et cette belle femme, reprit Edgar, est-elle en pouvoir de mari ?

— Et d'un excellent et riche mari, M. Vertbois, très-connu dans les environs.

— Et vous, Victor, quand vous mariez-vous?

— Moi, mais je vous attends, cher comte.

— Je conseille à tous mes amis de se marier, reprit Edgar; je crains la disette. Et M. Vertbois est-il ici?

— Non, il garde son usine, même le dimanche.

— Bon! s'écria Edgar ; voilà un mari qui mérite de l'être! il met ses millions en cave, et expose sa femme au soleil !... Victor, venez me présenter à .Mme Vertbois.

URSULE ft!

— Il est charmant, dit Urbain, dans un éclat de rire; en voilà un qui ne joue pas au Tartuffe !

— Attendez donc le dîner, cher comte, dit Victor; vous lui offrirez le bras.

— Voilà un ami ! reprit Edgar, en serrant la main de Victor ; me garantissez- vous contre l'arrivée du mari?

— Oui.

— Pourquoi n'y a-t-il pas des compagnies d'assurances contre les maris ? reprit Edgar ; pardon, Urbain, ne vous fâchez pas; à la campagne, nous sommes tous garçons... C'est que je me promets déjà un dîner délicieux. A table, il n'y a pas pour moi, de plat meilleur que le voisinage d'une robe. Cela dilate les poumons; cela triple l'appétit. Je redoute de coudoyer un frac noir; il me sembh que je dîne avec un employé des pompes funèbres; et quand mon voisin ouvre la bouche, il me semble qu'il va chanter le requiem... Ainsi, Victor, M. Vertbois ne quittera pas Saint-Denis, malgré le dimanche ?

— Soyez tranquille, encore une fois, cher comte.

— Mais, s'il envoyait un cousin, comme inspecteur?...

En ce moment, un jeune et maigre vieillard de soixante-huit ans, tout habillé de gris, depuis les

k2 URSULE

cheveux jusqu'aux talons, entra dans le cercle rural, serra la main de Victor, et s'assit.

« — Monsieur Daniel Bergamin, mon voisin de campagne, dit Victor en présentant le nouveau venu.

— Inspecteur? demanda Edgar à voix basse.

— Non, reprit Victor en riant, M. Bergamin arrive à propos.

... Je vous présente M. Bergamin, célibataire de profession, un des fondateurs de la société du Caveau, un ami de Piis, de Barré, de Désaugiers ; il a chanté le jus de la treille, les doux larcins, les glougloux, les appas, les bons drilles, le petit dieu malin, et les infortunes des maris. C'est lui qui a inventé ce fameux refrain du premier empire :

Si Von mettait à Veau fraîche Toute femme qui pêche, L'eau fraîche à la fin Serait plus chère que le vin,

M. Bergamin s'inclina profondément, avec un air de modestie comique. Le comte Edgar se leva pour serrer la main du jeune vieillard.

Urbain s'amusait au dernier point de toutes les folies autorisées parla liberté de la campagne ; mais, par intervalles, il lançait un regard aux .environs

pour surveiller Tartuffe Herman et sa jeune femme.

— Vous avez eu le bonheur de vivre dans un beau temps M. Bergamin, dit Edgar ; je donnerai tous mes amusements pour vos souvenirs.

— Hé ! hé! dit le vieillard, en se dandinant sur sa chaise de fer, ma vie a été assez bonne, grâces aux dieux, ma première jeunesse surtout. Nous étions, à Paris, quelques gaillards qui exploitions passablement les bénéfices de la guerre. Cela ne se verra plus.

— Hélas ! non, remarqua Edgar.

— Mon père, poursuivit Bergamin, m'avait acheté un remplaçant cinq mille écus ; il se battait pour moi à la Moskowa, et il s'est fait tuer pour moi à Leipsig. C'était à l'époque de mon premier vaudeville, le Mari content. Il n'y avait alors à Paris., que des sourds, des borgnes, des boiteux, des nains et des poitrinaires. Tous les beaux hommes étaient sous les drapeaux, ou enterrés sur un champ de bataille. On ne rencontrait que des veuves consolables, ou des femmes à jeun; quel temps pour les jeunes îous qui avaient un remplaçant ! On ne savait où donnée de la tête. Elleviou et Martin de Feydeau recevaient trente lettres de femmes par jour.

hh URSULE

— Vraiment ! s'écria Edgar.

— Comme j'ai l'honneur de vous le dire, reprit le vieillard ; Elleviou, qui était mon ami, me disait souvent : Ma position n'est plus tenable, si cela continue, je prends perruque, et je vais jouer les pères nobles aux Français. Elleviou était un homme superbe, exempté de la conscription à cause de sa beauté. Un vrai Antinous! Dans l'opéra des Visitandines, lorsqu'il chantait, avec un pantalon de Casimir collant, ce fameux refrain :

Enfant chéri des dames, Je fus. en tous pays Fort bien avec les iemmes.

Mal avec les maris 1

ou bien

Pourquoi me piquer de constance Quand je vois de nouveaux appas f

ou encore

Laissons aux sots l'ennuyeuse constance.

toujours du même opéra des Visitandines , les femmes déchiraient le velours de leurs loges avec les ongles t c'était un spasme général chez le sexe. Quelquefois Elleviou me disait : — Tiens, voilà

trois lettres , fais-toi passer pour moi , le s oir à la brune. Et je lui rendais ce service d'ami pour l'obliger.

— Oui, ce temps ne reviendra plus! remarqua Edgar avec mélancolie.

— Après 1815, reprit le vieillard, la France fut lente à se repeupler, et nous eûmes encore de belles récoltes. L'homme était couru comme le trois pour cent aujourd'hui. Tous les émigrés étaient vieux, nous faisions litière de duchesses et de marquises. Hercule n'était qu'un petit saint auprès de nous. En 1817, j'eus un duel avec Fayot pour la plus belle femme du faubourg Saint-Germain... On en parla dans le Mercure de France. M. de Cases, ministre de la police, me fit arrêter. Cela me mit à la mode. Au fameux 5 septembre, je sortis de prison, et les billets doux me tombaient comme grêle; je demandai un congé à Cypris, et je me réfugiai en Suisse pour boire le lait de la vertu.

— Mais vous devez avoir eu aussi bien d'autres duels ? demanda Edgar.

— Oh ! reprit le vieillard ; nous jouions avec les duels, à cette époque. On ne sortait pas de la Porte- Maillot. Nous nous battions avec des rivaux, jamais avec des maris. Une femme mariée avait trois ou quatre amants. Le mari ne se mêlait pas de leurs

affaires... Au reste, vous savez que de tout temps, les maris sont les derniers instruits de ce qui leur pousse au front. — Ah ! il n'y a pas de maris parxrn )ous?

— Allez toujours, dit Edgar; et ne faites pas al tention; il n'y a qu'un mari, mais il entend la plaisanterie parfaitement,

Urbain sourit avec grâce et fit un signe affirmatif.

— Au reste, reprit M. Ber gamin, en toute chose, il y a toujours d'honorables exceptions ; j'ai même connu une femme, en 18. .18. .1824 ou 25... une femme qui a été fidèle à son mari, mais fidèle à ne pas permettre le plus léger madrigal... Puis, entrenous, voyons, qu'est-ce qu'une infidélité? c'est un caprice de femme. Quel mal cela fait-il au mari? aucun. Trouve-t-on un axiome plus sensé que celui-ci, répété pourtant, comme une vérité indestructible :

Quand on l'apprend, c'est peu de chose. Quand on l'ignore, ce n'est rien.

— Je parie que vous êtes l'auteur de cet axiome, dit Edgar.

— A peu près, reprit Bergamin ; il est d'un au-

leur de mes amis ; il est de mon temps. Cela vous prouve la philosophie conjugale de cette belle épo- »^ue. A l'Opéra, tous les maris applaudissaient Dérïvis, quand il chantait dans le Rossignol, ces deux jolis vers de M. Etienne, de l'Académie française:

Je suis l'ami de tous les pères, Le père de tous les enfants.

A TOdéon, tous les maris applaudissaient cette délicieuse chanson de la comédie de Picard, le Conteur ou les deux postes :

Pour rendre son hôtellerie

Plus agréable aux voyageurs,

Un jour, Guillaume se marie

Et Ton va chez lui plus qu'ailleurs ;

Sa femme est jeune, belle et blonde,

Il lui fit ainsi la leçon :

Soyez polie avec tout le monde,

Pour aehalander la maison.

Guillaume, après son mariage,

Fit un voyage de deux ans,

Et de retour, dans son ménage,

Il trouva deux petits enfants :

Mon Dieu! que ma femme est féconde,

Pour avoir suivi ma leçon I

La politesse avec tout le monde

Achalandé trop la maison..

— Bravo! bravo! s'écria Edgar en battant des mains.

— Les jeunes filles même, reprit Bergamin, les rosières de la vertu savaient que leurs mères étaient infidèles, témoin ce refrain charmant de M, Etienne, de l'Académie française, dans Jocondei

Ma mère et le bailli sont bien.

Et je crois que j'aurai la rose.

Aux éclats aigus de la voix chevrotante de M. Bergamin, Mme Urbain et son amie accoururent, et Ursule interrompit cet entretien moral, en disant:

— Vraiment, ces messieurs ne sont pas aimables ; ils donnent un concert vocal, et les dames ne sont pas invitées ! Ce n'est pas bien, monsieur Tavignon.

Urbain redoutant la suite du concert, se leva en riant faux, et dit à sa femme, en lui offrant le bras :

— C'est un concert pour les hommes; allons faire un tour à la faisanderie, avec Mme Vertbois.

Personne n'osa retenir Urbain, et l'entretien continua sur le même ton. Le mariage et les maris reçurent le coup de grâce, et l'adultère fut glorifié par Bergamin, sous le nom peu propre qu'on lui donne au Théâtre-Français.

Cals refrains sur le... mariage

L'arrivée de nouveaux et nombreux invités mit le désordre dans les plans de ceux qui avaient un intérêt de passion ou de curiosité dans ce drame domestique. En général , lorsque vingt personnes des deux sexes sont réunies à la campagne, on peut affirmer qu'à Tinsu de presque tout ce monde une comédie se joue et s'improvise au milieu de comparses aveugles ou complaisants.

* Le comte Edgar , despotiquement cloué à une table tumulaire de whist, comme un quatrième cyprès , se résigna de bonne grâce aux ennuis de la partie à quatre et passa même , aux yeux de tous , pour un jeune homme dévoré de cette passion que les dames d'un jeu de cartes inspirent si souvent, au

préjudice des dameà du jeu du monde. Une fois assis, Edgar affecta de n'avoir plus qu'un souci au monde, le souci du trick.

On avait offert une carte à Urbain , mais il s'était récusé pour cause de stupidité aléatoire ; il était de ceux qui disent avec orgueil : Je ne connais aucun jeu.

Aurait-il connu tous les jeux, Urbain n'aurait accepté aucune partie ; il surveillait Tartuffe, qui, tout parfumé d'encens, sortait des vêpres. Son front rayonnait de béatitude séraphique , mais ses yeux ne perdaient pas un mouvement de la belle Ursule dans sa promenade. Urbain devinait qu'Herman cherchait une occasion d'aborder sa femme et de se ménager un tête-à-tête ; maïs cette occasion ne se présentait pas, car chaque nouvel invité, frappé de la beauté d'Ursule et de Marie, et profitant de la liberté de la campagne , se trouvait adroitement sur le passage des deux femmes et se mettait en frais d'invention pour échanger avec elles quelques paroles banales sur la chaleur du jour, la fraîcheur des arbres, la merveilleuse beauté du jardin.

Une idée frappa subitement Urbain.

Profitant de la minute où sa femme causait avec des inconnus, il courut à la salle à manger pour voir dans quel ordre les convives étaient placés. A peine

avait-il lu cinq ou six petits papiers, où se trouvaient les noms des convives , qu'il vit le nom de Mme Urbain à côté du nom d'Herman. — Tartuffe , se ditil , a des intelligences dans la place. Cette petite chose a une grande signification !

Urbain crut alors faire un coup de maître : il substitua le nom du comte Edgar au nom d'Herman, et plaça Tartuffe à côté de lui.

Cette belle idée dont il s'applaudit beaucoup, lui en suggéra une autre. Tartuffe , pensa-t-il, aime la bonne chère et les vins exquis ; je le pousserai finement au chambertin et au Champagne, et il est homme à se trahir par un mot; vinum garrulum, comme disent les jésuites.

On se mit à table à six heures , dans une salle meublée à l'indienne, avec des lataniers, des néfliers du Japon et des magnolias. Six femmes et dix-huit hommes formaient le personnel des convives. Edgar réprima un mouvement de surprise en voyant son nom placé à côté du nom d'Ursule, et, dominé par le doute de la méfiance, il se promit bien de ne pas se laisser surprendre dans une attitude irrégulière. Il se composa tout de suite un maintien convenable, aussi éloigné de la gravité bourgeoise que de la lé* gèreté aristocratique. Il fut poli sans ostentation, réservé dans une juste mesure, galant sans équivoque

ambitieuse ; s'acquittant de ses devoirs de voisin, de causeur, d'échanson avec la grâce habituelle de l'homme du monde, et ne baissant jamais la voix avec une précaution imprudente, de peur de laisser soupçonner une confidence, un propos hardi ou une déclaration. Cette tactique lui était utile à deux fins : elle éloignait tous les soupçons d'un mari ombrageux ou d'un voisin délateur, et elle le plaçait en haute estime dans l'esprit d'Ursule. Sur ce dernier point, la réussite fut complète. Ursule conçut la plus haute idée du noble caractère d'Edgar et de son exquise délicatesse. La femme ingénue n'aurait jamais deviné, sous des apparences si naturelles, toutes les perfides combinaisons d'un séducteur, tous les calculs longuement médités par le Machiavel de la passion.

L'entretien du comte et d'Ursule roula sur les banalités ordinaires qui sont le quatrième service de tout grand dîner ; seulement, Edgar en releva vers la fin la monotonie, en expliquant les procédés dont la science florale se sert pour entretenir le luxe végétal ia tropique entre quatre murs couverts.

— Si jamais vous allez à Anvers, dit Ursule, vous irez, j'espère, visiter notre maison du faubourg rural, du côté de la citadelle. On peut dire que toute la maison est une serre. Les belles plantes montent

l'escalier et vous accompagnent partout, iiien n'est comparable au génie des horticulteurs et det^ botanistes anversois ; ils font des merveilles dont on ne se doute pas à Paris. Exceptons toutefois M. Léclancher, qui est le premier amateur fleuriste du monde* et qui apporterait Valparaiso ou Ceylan au lac d'Enghien, si la richesse consentait à payer les frais de transport. Mais à Paris les millionnaires sont économes dans leurs plaisirs; ils ne sont prodigues qu'envers leurs héritiers.

Cela fut dit avec une grâce exquise et une voix de sirène. Le dîner finissait au bruit d'une conversation formée de douze dialogues. Les vins trop multipliés échauffaient les têtes. Urbain lui-même, peu habitué aux libations, avait compromis la sagesse de son cerveau, à force de provoquer son voisin Tartuffe; mais il avait lieu de s'applaudir de sa ruse, carHerman, dont le langage s'était soutenu sur le ton mystique, depuis un benedicite clandestin, arrivait sur une pente mondaine, et semblait devoir bientôt se trahir lui-même, et, dans un accès de folie et d'ivresse, prendre pour confident de ses amours le mari même de la femme adorée.

— Il veut m1 'assassiner avec un fer sacré! pensait Urbain. Eh bien ! je le démasquerai avant le coup de poignard et avant la scène de la table,

parce que je ne veux pas abandonner la faiblesse d'une femme aux ruses infernales de la tentation.

Trois coups retentirent sur la table, comme le triple avertissement d'un régisseur de théâtre, et ie maître de la maison se levant, dit d'une voix forte qui domina le tumulte :

— Messieurs, notre convive M. Bergamin, membre du Caveau, demande la parole.

— Remarquez, dit Edgar à Ursule, qu'il n'a pas dit mesdames. C'est une invitation polie et anglaise adressée aux femmes.

— J'ai compris, dit Ursule.

Elle fit un signe à Mme Vertbois, qui se leva aussi. Les autres femmes firent de même, et le beau sexe de la table s'éclipsa furtivement. Elles connaissaient toutes, d'ailleurs, les mœurs du vieux chansonnier.

— Messieurs, dit Bergamin en élevant un verre de Champagne à hauteur de lèvres, il n'y a pas de bons repas sans gais refrains ; on sable mieux le Champagne, en chantant. La sagesse de nos pères nous crie :

Remplis ton verre vide

Vide ton verre plein ; Ne laisse jamais dans ta main Ton verre ni vide> ni plein.

Je sable et je remplis ; imitez-moi!

— Bravo ! bravo! crièrent les convives.

On entendit retentir sur toute la ligne l'artillerie des arsenaux champenois.

— Messieurs, reprit Bergamin, la chanson que le vais vous chanter est divisée en couplets de quatre vers. Écoutez bien ceci : après chaque couplet, vous frapperez tous en cadence votre verre avec votre couteau. L'effet est superbe. Au signal de ma main, vous vous arrêterez brusquement. Est-ce compris?

— Oui, oui, crièrent les convives, en s'armant de couteaux.

Herman se leva, comme dégrisé par le scandale, et dit :

— Sortons d'ici en secouant la poussière de nos souliers. '

— Oh! vous ne sortirez pas! lui cria Urbain en le retenant par le pan de son habit; vous ne sortirez pas !

Il y eût un moment de lutte, mais Herman, invité à s'asseoir par l'amphitryon, eut l'air de se résigner par ordre supérieur, et dit à Urbain :

— Que le scandale de ce jour retombe sur votre tête et sur celle de vos enfants jusqu'à la septième genétap

— Tout ce que vous voudrez, dit Urbain, mais vous ne sortirez pas.

— Vous savez le saint anathème formulé ainsi : Malheur à celui par qui le scandale vient!

— Silence ! monsieur l'abbé, cria une voix.

— Commencez, Anacréon, crièrent tous les convives.

Le vieillard du Caveau fit une invocation à Momus, et donna le titre de sa chanson :

— La chanson du Célibataire.

Qu'on en pleure, ou qu'on en rie, C'est toujours même chanson ; Tout homme qui se marie Fait le bonheur d'un garçon !

Répétez tous ce gai refrain, et frappez les verres en cadence.

— Oh ! monsieur Urbain ! s'écria Herman, le feu du ciel va nous dévorer comme Coré, Dathan et Abiron!

— Voulez-vous donc rester? cria Urbain au milieu du vacarme, en incrustant Herman sur sa chaise.

Et le rusé mari ajouta tout bas.*

— Se trahit-il! se trahit-il ï Je sais bien pourquoi il veut sortir, le pendard !

— Second couplet ; cria Bergamin.

Que voyons-nous dans le monde?

Ce qu'un mari ne peut voir ; Brune, rousse, grise ou blonde, Toutes avec le cœur noir.

Que voyons-nous au théâtre?

Tous les préjugés vaincus.

Les femmes y sont de plâtre, Les hommes y sont infortunés*

— Versez partout! cria Panacréon

Buvons aux célibataires, Qui disent, marions-nous, Sans témoins et sans notaires, A Fétat civil des fous.

À l'ardente et blonde Hélène, Qui buvait du nénuphar, À Phèdre de Mytilène, A madame Putipharl

A Vénus, jeune étourdie, Caressant, malgré Vulcain, Et le berger d'Arcadie, Kt le zouave Africain !

^ liC-A?me Clitemnestrs,

Qih a?ns jamais dire nonr

Tto *irviwr à saint Silvestre,

^)rotiait Agamernnon ! ■ - •

A la santé de nos belles, Puissent- elles chaque jour Orner de plantes nouvelle* Les fronts meublés par l'amour*

Buvons, par reconnaissance A la santé des maris, A la santé de la France, A la santé de Paris !

Des cris frénétiques éclatèrent au dernier refrain, Quatre vigoureux convives enlevèrent Anacréon sur sa chaise, et le promenèrent triomphalement autour delà table. Le seul Herman ne se mêla pas au cortège ; il laissa tomber ses bras sur la table et la tête sur ses bras, pour ne pas voir cette abomination de la désolation. Urbain le gardait à vue, comme eût fait un recor pour un créancier; mais il accompagnait le cortège, avec le geste et la voix. Le pauvre mari avait conservé de sa raison tout juste ce qu'il en fallait pour être encore jaloux, Bergamin remonta sur son trône et s'écria : — Messieurs,vousêtestous des enfants ! nous étions des hommes, nous, En amour, vous t*V'?z le pied pesant; nous avions le pied leste, nous* Vous êtes les traînards de vos pères. Vous allez tu chemin de fer au Havre, nous allions en chemin de fer à Cy-

thère. Vous ne méritez pas de rencontrer des maris. Puisse Cupidon vous pardonner!

— Chantez encore, chantez! crièrent toutes les

— Versez le Champagne à ia ronde! répondit Anacréon.... le titre de ma chanson est le... le... le... mariage. Je change peut-être quelque chose dans les deux premières syllabes, parce que nous vivons dans une époque bégueule ; nous n'étions pas si délicats de notre temps.... écoutez.

Page 1