‹ UrsuleChapitre 4 sur 8 · LE... MARIAGE · texte numérisé non relu

LE... MARIAGE

Bons maris la îune de miel

Dure peu, c'est chose connue,

En vain, vous la cherchez au ciel,

L'ennui, vous tombe de la nue.

Mais quand chez vous tombe un amant

A bannit la tristesse morne ;

Votre logis devient charmant

Sous le signe du Capricorne.

Oui, c'est un mal qui fait du bien,

C'est la piqûre d'une rose :

Quand on l'apprend, c'est peu de chose,

Quand on l'ignore, ce n'est rien 1

«-Chorus! chorus ! cria le jeune vieillard; Chorus nnur Ifi pa\ refrain I

rus Dour le gai refrain !

Les convives chantèrent faux le refrain, mais avec des voix qui brisaient les vitres. Urbain, arrivé au dernier degré de l'ivresse, tenant d'une main les basques de la lévite noire d'Herman, et de l'autre un verre de Champagne, chantait comme v:* botaniste. Herman sanglottait faux.

— Second couplet, cria le vieillard :

Sur vous quand l'astre jaune a lui,

Tout prend une gaîté nouvelle ;

On est mieux amusé par lui,

On est mieux caressé par elle.

Quel ami vaut jamais l'amant!

Il fait son bonheur et le nôtre,

Et peut vous enseigner comment

On aime la femme d'un autre !

Oui, c'est un mal qui fait du bien;

C'est la piqûre d'une rose ;

Quand on l'apprend, c'est peu do <Mu3fc,

Quand on l'ignore ce n'est rien \

De ce mal le sage se rit, Disait un Sage de la Grèce :

A ce jeu, l'amant seul maigrit.

Et le mari toujours engraisse.

Désormais le sort hasardeux Affermit vos maisons prospcrcc ; Heureux les pères qui sont deux!

Heureux les enfants de deux pères :

Oui, c'est un mal qui fait du bier„ C'est la piqûre d'une rose :

Quand on l'apprend, c'est peu de chose^ Quand on l'ignore, ce n'est rien!

Les maris ont fait un succès, Ce qui rend la chose certaine, À l'acte qu'on joue aux Français, La Coupe du bon La Fontaine :

C'est là qu'on recueille en passant La morale qu'il nous enseigne ; Les maris, hôtel du Croissant, Sont logés à la même enseigne ; Oui, c'est un mal qui fait du bien, C'est la piqûre d'une rose ; Quand on l'apprend, c'est peu de chose, Quand on l'ignore ce n'est rien !

Un tonnerre d'applaudissements éclata dans la salle, et fit trembler les arbres sur leurs racines. Des voix crièrent : l'auteur! comme au théâtre.

t'Anacréon s'inclina, et dit avec l'organe d'un régisseur :

— Messieurs, la chanson que je viens d'avoir l'honneur de chanter devant vous, est encore de humble serviteur, paroles et musique. Je l'ai composée pour le mariage de mon meilleur ami, le mois dernier.

Urbain, le visage illuminé par le Champagne, se leva et dit:

~- Messieurs, je propose un toast à notre Ana- Créon.

— Bravo ! bravo ! crièrent dix voix qui formaient un tonnerre.

— A l'Anacréon moderne! reprit Urbain ; je crois faire acte de bon goût en buvant à la santé ai: chansonnier, car je fais seul une exception, au milieu de tant d'heureux célibataires. Puisse la Parque inflexible briser son double ciseau, en écoutant notre harmonieux convive ! Puissions-nous, à la fin de ce siècle, nous réunir à cette même table, et faire les mêmes libations à Bacchus, à l'Amour, et à son frère qui porte une tunique jaune-safran, croceo velatus amictu ! Puisse l'amphitryon de ce banquet fraternel...

Il se retourna et ne vit plus Herman. Tartuffe venait de s'échapper.

Urbain s'interrompit à son troisième puisse, e* courut comme un fou vers la porte, pour se mettre à la poursuite du perfide fugitif.

— ïï se trouve mal ! s'écrièrent les convives.

Et un mouvement unanime d'intérêt les mit à la poursuite d'Urbain, dont l'excellent naturel de mari ralliait toutes les sympathies. Sur la terrasse, les

femmes, exilées à l'anglaise, se promenaient comme des ombres élyséennes, dans les ténèbres d'un épais quinconce. Urbain arrêta le redoutable fugitif au moment où il allait aborder Ursule, et les autres convives arrêtèrent Urbain, en lui demandant avec inquiétude des nouvelles de sa santé. Urbain profita du prétexte qui lui était offert, et justifia sa brusque sortie, en disant d'une voix très-émue :

— J'ai éprouvé comme un transport au cerveau; je suis sorti pour respirer; j'avais besoin d'air. Merci de votre intérêt amical. Je me trouve mieux.

Le comte Edgar avait montré le plus d'empressement à se rendre auprès d'Urbain, et le mari d'Ursule lui en sut un gré infini.

— Cher comte, lui dit Urbain, vous êtes un de ces hommes de franchise qui se font estimer à première vue. Je n'ai pas l'honneur de vous connaître depuis longtemps ; mais vous aviez déjà toute ma confiance.

— Cher monsieur, — dit Edgar en s'inclinant avec modestie, — je suis heureux de me croire digne de votre amitié.

Urbain prit le jeune comte à l'écart, et lui dit:

— Connaissez-vous M. Herman ?

— Je le connais un peu ; je le rencontre chez

notre ami Victor, ici; mais je ne le fréquente pas.

— Ainsi, mon cher comte, vous n'avez aucun renseignement à me donner sur lui ?

— D'après les ouï-dire, reprit Edgar, je sais qu'il a été professeur dans un des grands collèges de Paris, et qu'il a quitté la carrière de l'instruction publique pour s'adonner à la zoologie. Les frères Tavignon paraissent faire grand cas de M. Herman. comme botaniste. Voilà tout ce que je sais.

— Vous n'êtes donc pas assez lié avec M. Herman pour lui donner un conseil d'ami.

— Oh ! non, reprit Edgar. Il a sur moi, d'ailleurs, l'autorité de l'âge.

— Mais vous avez, vous, cher comte, l'autorité du rang.

— Mais quelle serait la nature de ce conseil ? demanda ingénument Edgar.

k — Voici, mon cher comte... c'est fort délicat... mais avec votre esprit, on se tire d'affaire toujours... Je ne suis pas, moi, un de ces maris de comédie, un de ces Orgons imbéciles qui ont la main ouverte et l'œil fermé. Je vois ce qui se passe autour de moi, et j'y vois clair.

— Oui, j'aurais deviné cela, dit le comte. Vous avez la pointe de la pénétration dans le regard.

— Sans trop me flatter, je le crois, reprit Urbain ; Je me suis donc aperçu, depuis le premier dimanche d'avril, que M. Herman était... tranchons le mot..* était amoureux de ma femme...

Edgar bondit, recula et leva les mains vers la ciel.

-«•Oui, monsieur, reprit Urbain. Écoutez bien ceci, mon cher comte.,.

— Ces indignités me révoltent toujours, interrompit Edgar.

— Vous avez le cœur noble comme le nom, vous, cher comte, et vous savez vous indigner au milieu d'un monde corrompu qui ne s'indigne de rien... Je vous ai observé pendant tout le dîner... Ah! vous ne vous en doutiez pas!... J'observe à mon insu... C'est une fonction d'esprit naturelle chez moi... Eh bien ! vous ne sauriez dire à quel point vous vous êtes acquis mon estime , ce soir... Vous avez été, à table, d'une convenance parfaite auprès de Bia femme... On n'est pas plus gentilhomme en haut lieu.

— Je ne sais vraiment quel remercîment vous faire, monsieur, pour votre bienveillance, dit Edgar d'un ton pénétré.

— Le cœur s'épanche après le dessert, reprit Urbain; c'est le bon côté de l'intempérance. Ce

soir, je me suis oublié à table ; j'ai agi contre mes habitudes, moi si sobre toujours. Je n'en ai nul regret, parce 'Je, dans mon état normal, je n'aurai jamais eu le Curage de vous tenir ces propos.

— Mais ces propos vous honorent, dit Edgar, et je ne m'aperçois pas que vous ayez abusé des libations.

— Le grand air m'a remis tout à fait, reprit \jï bain; je me trouve plus calme... et, pour revenir à mon sujet , je vous demanderai un service...

-— A moi ? tout prêt à vous le rendre.

•— Prenez à l'écart ce M. Herman, et parlez-lui comme si je ne vous avais fait aucune confidence. Donnez-lui de bons conseils, comme si l'initiative venait de vous. Dites-lui qu'il s'expose à un esclandre, et que sa conduite est vraiment scandaleuse en public. Pour tout au monde, je ne voudrais pas jeter le trouble dans cette maison si hospitalière; mais, quoique d'un naturel très-doux, je sens que la colère peut m' emporter un jour, et faire d'un agneau un tigre.

Edgar contint un éclat de rire provoqué par cette fanfaronade de botaniste, et, serrant la main d'Urbain, il lui promit de s'occuper de cette honorable commission.

— Sans plus tarder, dit-il, je profite du désordre

bruyant qui règne chez nos convives, et je vai£ aborder franchement la question avec M. Her man.

— Si Orgon, dit Urbain, avait pris cette précaution, en ayant pour intermédiaire un ami tel que vous, il n'aurait pas vu tomber chez lui la désolation.

'— C'est penser fort juste, remarqua Edgar; le théâtre nous éclaire; c'est une école de bonnes leçons.

La voûte des arbres donnait à la terrasse une ombre si ténébreuse, qu'il était presque impossible de distinguer une figure à deux pas. Edgar trouva enfin Herman, et si Urbain eût entendu leur conversation, il aurait été foudroyé sans tonnerre.

— Très -bien! très-bien !> dit Edgar au faux Tartuffe ; tu joues ton rôle c-£3ome Geffroy. Tu es admirable ; je t'ai promis ma reconnaissance, tu seras content de moi.

— N'importe! dit Herman; c'est un métier dit- Scile. Depuis un mois, je joue ce rôle partout, selon nos conventions, et je n'ai pas d'entr'acte. Au Théâtre-Français, le comédien n'arrive qu'au troisième acte, et, dans la coulisse, il prend du tabac, parle de la rente, cause en riant avec les actrices ; moi, je n'ai pas un instant pour me reposer. Si je

me promène sur le boulevard, si j'entre dans un café, tu m'as condamné à garder mon air béat, mon regard mystique, ma démarche de sacristain...

— Parbleu ! interrompit Edgar, quand on prend les précautions, il faut s'élever jusqu'au luxe. Tout serait perdu, si Urbain te rencontrait sur le boulevard, marchant comme un dandy, fredonnant une ariette, et souriant à ces dames. Aimerais-tu mieux aller à Clichy ; j'ai payé tes différences de Bourse, je payerai tes autres dettes. Que veux-tu de plus?

— Je veux voir la fin de la comédie, et passer au vestiaire pour reprendre mon paletot, dit Herman.

— Ce ne sera pas long, reprit Edgar ; je suis très-avancé ; demain je serai reçu chez Ursule par son mari. Ce soir, je me ménagerai avec la belle brune un entretien décisif. J'ai préparé des phrases romanesques sur la nuit, les étoiles, le lac, les fleurs, l'amour, et je vais les débiter à l'oreille d'Ursule, avec l'organe d'un ténor qui parle bas.

— C'est égal, dit Herman, voilà un caprice qui t'a déjà coûté un bon mois de travail !

— Quoi d'étonnant! mon ami, je ne travaille que le dimanche, et encore toujours en présence du mari.

— Voyons, reprit Herman ; qu'ai-je eACon? à faire ce soir ?

— Rien.

— J'aime mieux ceia.

— Pars tout de suite, esquive-toi à la française, sans adieu ; moi, je reste. Ou je me trompe fort, ou la fin de la soirée sera chaude. Va m'attendre chez Capriola. Nous prendrons le thé à minuit. La petite Corinne doit venir ; jouez au bésigue en m' attendant. J'aurai du neuf à te conter.

Le comte Edgar vint rejoindre Urbain qui lui demanda brusquement :

— Eh bien ! qu'a dit le Tartuffe ?

— Ah ! répondit Edgar, l'explication a été rude. C'est un raisonneur bien adroit...

— Un Escobar, interrompit Urbain.

— Oui, un Escobar, mais un Escobar de 1855, rompu aux luttes du journalisme ; il a été candidat à la députation.

— Vraiment! mais, enfin, qu'a-t-il dit sur le... la?...

< — Monsieur, m'a-t-il dit, reprit Edgar en imitant le ton doucereux ; monsieur, je ne reconi tais à personne le droit d'investigation sur ma conduite. Le ciel m'est témoin que toutes les intentions de ma vie sont pures ; cela me suffit. Je ne regarde jamais une femme en face, de peur de donner du scandale au prochain, parce que l'apôtre saint Paul dans

son Épitre aux Corinthiens, a dit : Quiconque regarde une femme en face, a déjà commis l'adultère dans son cœur: Jam mœchabitur in corde suo.

— Comme du ciel le traître insolemment se joue t s'écria Urbain, .. Après, cher comte?

— Nous avons engagé alors une longue discussion sur tes convenances sociales. Je l'ai battu à plate couture, et ne sachant plus que répondre, il mTa dit : « Je respecte l'hospitalité de cette maison, et pour ne pas envenimer davantage une polémique irritante qui pourrait devenir scandaleuse et avoir des suites terribles sur un terrain ami, je me retire, et je pars. Que Dieu vous garde des embûches de la nuit, et que votre bon ange veille sur vous et empêche votre pied de heurter les pierres eu chemin î Ne forte offéndas ad lapidem pedem tuum. » Puis il m'a lancé un regard de menace, et i est parti pour Enghien d'un pas précipité.

— Parti pour Enghien! dit Urbain; merci, merci, généreux comte, ami dévoué! Disposez de moi dans i'TOcaskm ; je suis à votre service, ne me ménagez pas.

— Cher monsieur, dit Edgar en posant la main sur son cœur, on trouve là sa récompense, aprè> une bonne action.

— Nous avoiïs tous besoin de faire un peu d'axer-

dce, après ce festin de Balthasar, dit Urbain, ivre de Champagne et de joie; je vous emmène ^ous: allons prenare des glaces au chalet, chez moi... Ah ! il vous a lancé un regard de menace ! je reconnais bien là mon tartuffe ! il allait probablement vous dire le fameux c'est à vous de sortir! mais i{ n'a pas osé... N'y pensons plus et allons finir gaiement la journée à mon chalet d'Enghien.

Sous les arbres du lac

Elle est charmante en été, aux étoiles, la route qui côtoie le lac depuis. Saint-Gratien jusqu'à Enghien. Les grands arbres y abondent, et selon les accidents du terrain, on marche sous des voûtes sombres, ou dans des éclaircies lumineuses. La société de Victor Tavignon, ayant Bergamin en tête, suivait ce chemin de gazon, en épuisant tous les gais refrains de la société du Caveau.

Urbain donnait le bras à Mme Marie Vertbois, et il avait été enchanté de voir le comte s'offrir respectueusement pour accompagner Ursule. Le bruyant concert des gais flonflons couvrait les voix qui parlaient bas»

En continuant une conversation dont le début avait été insignifiant, le comte Edgar était arrivé par gradations bien ménagées à cette phrase significative :

— Oui, madame, j'ai la fortune, la jeunesse, un nom, trois belles choses, sans doute, eh bien! je n'ai jamais connu le bonheur ; seulement, ce soir, j'épèle la première lettre de son nom.

— Ah ! vous êtes peu avancé dans vos études ! dit Ursule.

A chaque phrase trop sérieuse d'Edgar, la jeune femme répondait avec une sorte de légèreté railleuse, ou un éclat de rire enfantin. Cette tactique ne trompait pas le comte ; il comprenait qu'Ursule Técoutait avec plaisir, et que cette promenade nocturne lui était infiniment agréable. La joie intime de Mme Urbain se trahissait même dans son organe faussement railleur, et, 4orsqu'uneéclaircie d'arbres laissait brusquement tomber un rayon de lune sur la figure d'Ursule, Edgar voyait éclater cette allégresse intérieure, qui n'avait pu subitement s'éteindre sur i33 lèvres et dans les yeux. En ces occasions scabreuses, la femme a deux partis à prendre : se révolter par une parole brève contre les préludes d'une déclaration, ou se complaire, eu riant, dans, un entretien, qui est la préface d'uu

1k URSULE

drame criminel. Le comte Edgar se voyait donc encouragé.

— Oui, madame, reprit-il; le bonheur est ici* pour moi ;mais c'est un fugitif que je ne puis retenir; je sens qu'il m'échappe à chaque pas. Je regrette Tarbre laissé derrière moi, et je ne puis m'arrêter sous l'arbre que va effleurer votre robe. Il faut marcher ; il faut aller à ma solitude, à mon désert, à Paris, au néant. Dans une heure, je ne vous verrai plus, et dans ce beau jour, le soleil aura disparu deux fois.

Ursule baissait la tête, et regardait les pointes de ses petits pieds qui paraissaient et disparaissaient sur le gazon du chemin.

— Ce que je lui dis Fa, pensait Edgar, est un peu recherché, mais si je me jette dans le langage trop naturel, je ne réussis pas; elle ne me prendra jamais pour un Arthur de roman.

— Demain, reprit-il, je me souviendrai de ce beau soir, comme d'un beau rêve. Demain, je reviendrai ici, sous ces arbres, devant ce lac, et seul, le grand soleil éclairera ce paysage ; ces arbres auront la lumière à leur cime, et l'ombre à leurs pieds. Je verrai ces gazons courbés par la frange de votre robe; ce paysage que vous avez admiré; ce lac honoré de vos regards, et vous ne serez plus là, vous ! et cette

adorab7e nature sera morte, ce soleil sera pâlf , ces arbres seront funèbres, comme les ifs du tomoeau. Je passerai la lèvre en flamme, dans ce sillon d'air que votre souffle embaume à présent, et je me donnerai une sorte de consolation en respirant ici quelque chose de vous-même, ces divines émanations de la beauté que l'amour seul peut retrouver encore le lendemain, comme le parfum qui reste quand la fleur a disparu,

La mélodie qui accompagnait ces paroles état douce à l'oreille, comme un zuzurre de violoncelle. Musique et poëme allaient droit au cœur de cette femme qui n'avait jamais entendu que les phrases vulgaires d'un mari botaniste et bourgeois. Edgar sentait palpiter sur son bras la pointe marmoréenne du sein d'Ursule, et par gradations rapides, son caprice de gentilhomme oisif s'élevait à la hauteur d'une passion véritable ; il était dupe de lui-même ; et en commençant par la comédie de l'amour, il arriraii à son insu, au drame de la passion. 11 est dangereux de jouer à la femme, dans une belle nuit d'été, entre la voûte des arbres, et le tapis des gazons • les sens ont bientôt des ardeurs inexorables; le désir donne le change et fait croire à l'amour, et tout ce qu'on avait apporté d'idées légères à ce têteà-tête badin, s'efface de la mémoire ; on croit être

amoureux depuis cinq ans d'une femme à peine connue, et tous les ravissants souvenirs qu'on iui consacrera dans la vie semblent être déjà les longues émotions du passé.

Ursule avait d'ailleurs une de ces beautés sensuelles qui peuvent faire naître une passion dans un premier tête-à-tête. En ce moment, elle était adorable, et tout homme né pour la femme se serait facilement improvisé une passion après le caprice, en voyant resplendir dans les clartés mystérieuses du soir cette forme suave, qui marchait sans bruit, comme une vision d'amour, avec des ondulations rhythmées, comme une mélodie vivante, écoutée par le regard. Les lueurs intermittentes, tombées du ciel, mettaient à découvert, et l'une après l'autre, toutes ses grâces, avec une intelligente complaisance de détails : l'exquise pureté du front, le savoureux incarnat des joues, les cheveux noirs aux reflets de pourpre, l'ivoire fluide du cou, les lignes rondes du sein, l'élégance de la taille, toutes les parties de cet harmonieux ensemble qui embrase et éteint le regard de l'homme, et fait d'une belle femme la seule merveille utile de la création après le soleil, > Sous l'influence spontanée d'une jeune passion, ancienne déjà, le comte Edgar se sentit tout h coup dévoré par un feu qui bride toujours avec l'autre,

par la jalousie. Il y eut un moment où une large brèche des arbres laissa tomber sur le chemin les rayons de la lune et les reflets du lac, et cette fois, tout illuminée par le ciel, Ursule se révéla dans la complète distinction de sa beauté. A quelques pas devant elle cheminait lourdement un petit homme h tournure vulgaire, un honnête bourgeois, un oisif de la richesse, un pauvre de l'esprit, un ignorant de la science, excellente créature au fond, irréprochable dans ses mœurs et sa conduite, incapable de commettre de mauvaises actions et ne se doutant pas des bonnes; un être humain difficile à classer en zoologie, et dont l'espèce est pourtant assez répandue dans l'univers.

Cette définition d'Urbain fut pensée en ce moment par le comte Edgar; il la trouva fort juste, et l'irritation de la jalousie acheva de bouleverser son cerveau, à l'idée que ce petit bourgeois était le souverain absolu de cette femme ; qu'un ordre de îui faisait dérouler ses cheveux, tomber ses voiles, dénouer sa ceinture, et qu'il pouvait, lui, se convier chaque jour à ce festin de volupté divine, aux extases de ce paradis de chair rose, à ces ineffables ravissements que la femme confie à la discrète pudeur des nuits !

— Oh! s'écria-t-il en lui-même, sous prétexte de

mariage, la justice du bonheur ne sera pas violée plus longtemps ! ma part à moi ! ma part de lion affamé; ma part à moi, jeune, beau, noble, charmant. Le parasite est le mari; je suis, moi, le légitime convié de l'amour. Le vieil Anacréon de notre diner, le chansonnier du mariage a raison : son code seul fait loi !

— Madame, dit-il, vous avez daigné m'écouter sans m'interrompre; c'est tout ce que j'attendais de favorable après la hardiesse d'un premier aveu. Votre silence a encouragé ma parole, et si je ne vous ai pas offensée, j'oserai croire que vous me ferez un jour la réponse qui donne l'espoir.

— On vous écoute toujours avec plaisir, monsieur le comte, dit Ursule avec une voix qui luttait contre rémotion ; mais on vous écoute comme un artiste qui chante l'air de son rôle et le chante pour toutes les oreilles. Cet air ne sort pas de son cœur, il sort de sa mémoire. Quand un artiste chante en me regardant : Pour tant d'amour ne soyez pas ùvjrate^ je ne m'offense pas; je l'applaudis même, s'il fait son métier avec talent. Ainsi, monsieur le comte, non-seulement je ne m'offense pas, mais je vous applaudis. Êtes-vous satisfait ?

— Eh bien! madame, dit Edgar avec Faccent passionné de la vérité, votre réponse est charmante,

mais elle n'est pas celle que j'attendais. J'aimais mieux votre silence. Je veux la réponse qui tue ou fait vivre. Une passion au désespoir ne se contente pas de l'incertitude; c'est une accusée qui demande à son juge un arrêt décisif. Madame, je veux vous offenser comme on offense une femme; veuillez bien m' écouter jusqu'au bout, pour mesurer l'immensité de mes torts et la gravité de l'outrage. Je vous aime. Une offense ne doit avoir que ces trois mots.

Il y eut un moment de silence. On entendait toujours les gais refrains de la petite caravane de Saint-Gratien, concert bachique accompagné par les roulades du chemin de fer du Nord. La voix d'Urbain se distinguait à son timbre faux et fêlé.

— Monsieur le comte, dit Ursule après réflexion, votre offense me met dans un singulier embarras. Si vous étiez chez moi, dans mon salon, je pourrais vous désigner la porte ; si j'étais dans le salon d'autrui, je pourrais me lever et m'asseoir à une autre place; mais ici, en rase campagne, il m'est impossible de quitter votre bras pour rejoindre mon mari, ce serait un esclandre public.

— Eh bien! madame, reprit Edgar, j'accepte tout le péril, tout l'odieux, tout le ridicule de l'esclandre. Rejoignez votre mari. Au nom du ciel, je demande

une seule fois un arrêt décisif. Cette vie est intolérable pour moi* Vivre sans vous, c'est mourir à toute heure. J'aimerais mieux mourir une seule fois, et tout de suite, au commencement de cette horrible nuit qui va vous livrer à cet homme...

— Mais cet homme est mon mari, interrompit Ursule. De quel ton de mépris avez-vous prononcé ce dernier mot ! une offense ne vous suffisait donc pas?

— Non, madame, je m'obstine dans Toutrage, et mon excuse est dans la plus inexorable des passions qui aient dévoré le cœur d'un homme. Haine, jalousie, amour, délire, tout éclate à la fois dans mon front, et me ravale au-dessous de la brute, ou m'élève au-dessus de l'homme, à votre choix, divine maîtresse de mon avenir. Vous n'avez jamais été aimée, madame, vous qui méritez l'amour des anges. Celui qui vous a donné son nom ne vous a donné que cela. Beau présent de noces ! Et en échange vous lui avez donné, vous, votre premier baiser de vierge, votre pudeur, votre beauté, votre grâce, tout ce que l'or du Mexique ne payerait pas> tout ce qui épuisa le pouvoir de Dieu, lorsqu'il voulut dépasser la perfection ! Regardez-le, regardez-le ce propriétaire du diamant sans prix nommé Ursule; regardez-le secouer son ivresse, comme un

comparse de guinguette! Donne-t-il une pensée à son adorable femme? Non; il est suspendu au bras de la femme d'un autre, et il mugit le refrain d'uno stupide chanson! Mais ce soir! oh! ce soir, quand ies fumées du vin seront dissipées, il demandera la récompense d'un jour si bien rempli ; et. vous, madame, vous aurez pour lui ces sourires d'alcôve; qui peuvent diviniser un homme, et qui sont perdus pour celui-ci! Lui, s'endormira dans sa joie stupide, moi, j'aurai un lendemain sans réveil, car l'insomnie aura brûlé ma veille ; mais je ne subirai pas deux horribles nuits comme celle qui se prépare, je le jure devant les saintes étoiles de Dieu! A vingt-cinq ans je suis un vieillard à l'agonie, un condamné qui se donne à lui-même le sursis d'un jour, après vous avoir offensé. Ce crime n'a point de pardon.

Edgar s'exprimait ainsi avec une ardeur fougueuse, qui ne provoquait aucun doute sur sa conviction ; il parlait à l'oreille d'Ursule, comme un démon tentateur, et la jeune femme, toute bouleversée par ce langage inattendu, en appelait à la conscience de son devoir, pour lutter contre le péril. Elle hâtait le pas, comme emportée par l'ouragan de passion qui soufflait d'une lèvre humaine, et voulait atteindre au plus vite les premières maisons,

dont les vitres scintillaient aux lumières, à travers le feuillage des derniers arbres du lac.

Le cœur d'Ursule battait si violemment que ses pulsations étaient ressenties par le bras d Edgar. Cette réponse muette avait un sens équivoque. Ce Cœur était-il agité par l'indignation causée par une offense nouvelle, ou par la douce émotion causée par le charme d'une parole amie; c'est ce que le jeune comte ne pouvait résoudre. Edgar n'était pas assez maître de sa pensée pour éclaircir ses doutes. Il avait perdu le calme et le sang-froid du séducteur de profession; il subissait le délire de l'amoureux. Un mot sévère de la bouche d'Ursula aurait fait tomber, à genoux et b front dans la poussière ce Don Juan converti.

Ce mot ne fut pas prononcé.

La société ambulante arrivait dans la foule des voyageurs de Franconville et des habitués d'Enghien. Les chansons cessèrent : Bergamin seul fredonnait encore quelques flonflons, comme la locomotive lance en sourdine son dernier flocon de fumée en arrivant à la gare. On entrait au chalet d'Urbain.

— Eh bien ! cher comte, dit Urbain en abordant Edgar; vous vous êtes toujours tenus en arrière, vous autres; c'est que ma femme n'est pas habituée à la marche.

— Mais, dit Edgar , vous n'avez jamais daigné leurrer la tête pour nous regarder. Nous étions sur vos talons. Nous avons même fait chorus avec vous.

— Ah ! dit Urbain en se frottant les mains, il faut convenir que la journée a été fort gaie ! Demain, nous redeviendrons graves; moi, je ne me connais plus ce soir. J'ai fait mille extravagances. Il est vrai que le Champagne de Victor est dangereux de bonté... Ah! j'oubliais, cher comte... L'employé vient de me faire son rapport...

— Ah! l'employé vous a fait... dit Edgar, sans savoir ce que cela signifiait.

— J'ai ma police secrète, moi, reprit Urbain à voix basse.

— Ah! vous avez.,.. Ah! votre... balbutia Edgar avec émotion.

— Oui, j'ai ma police, et je la paye bien; auss> je sais tout, et je n'ignore rien de ce qui se passe autour de moi, de ce qui m'intéresse dans mon bonheur domestique... Vous allez en juger... A peine arrivé, j'ai appris qu'il était parti par le dernier convoi... Hein ! que dites- vous de la promptitude de ce renseignement?

— C'est merveilleux! répondit le comte, au hasard.

— Ma police a même ajouté que sa physionomie était toute bouleversée, et que l'employé a couru après lui pour lui rendre la monnaie d'une pièce de cinq francs...

— Ah! vous parlez....

— De notre tartufe... De qui diable voulez-vous que je parle?...

— Oui, oui... M... Hart... Hirt...

— Herman... interrompit Urbain, pour aider b mémoire d'Edgar.

— Ah! il est parti... avec une physionomie...

— Toute bouleversée, continua Urbain... Si je n'avais pas eu l'œil ouvert sur ce drôle, il s'introduisait chez moi, avec quelque Laurent, faux comme un jeton ; il faisait la cour à ma femme; il me volait ma cassette, et il me chassait peut-être de mon hôtel.,. Comte Edgar, cet homme est capable de tout, croyez-le bien... méfions-nous de lui, à la Société de botanique; il y mettra le désordre... Regardez-le, dans les moments où il médite un crime* sans doute ; sa figure est sinistre :

Il a le regard fauve, et l'aspect loup-garou, c'est un dangereux coquin.

A ce moment, on entendit retentir la voix de Bergamin dans le salon, où on servait le thé.

— Oh! ceci est trop fort! dit Urbain; assez de

chansons bachiques pour aujourd'hui. Pas de gais refrains chez moi; je vais l'arrêter au premier couplet... Vous n'entrez pas, cher comte?

— Dans l'instant... j'ai besoin de respirer un peu...

— A votre liberté, cher comte... Oh! plus de gais refrains chez moi... Que dirait mon voisin, qui est conseiller d'État !

Urbain entra au salon.

Edgar se mit à rôder devant les vitres pour voir Ursule sans être vu, et en bien examinant les lignes de son visage, établir des calculs de probabilité sur les pensées intimes qui agitaient la jeune femme, après un soir si orageux.

Ursule était assise à côté de Marie, et s'occupait de la distribution des tasses de thé, avec un calme admirable. Les lignes de son visage n'exprimaient que la crainte de mettre trop ou trop peu de crème dans la tasse, au gré des consommateurs. Elle répondait par un gracieux sourire à chaque remerciaient, et faisait les honneurs de son salon avec la distinction d'une duchesse.

Les hommes restent toujours confondus d'étonnement devant cette diplomatie des femmes ; ils n'y comprennent rien, parce que, dans une occasion identique, un homme, fùt-il un Melternich amou-

reux, ou un Talleyrand passionné, aurait une mine soucieuse, casserait une tasse, mettrait du thé sur la cj ème, de la crème dans le sucrier, et ferait penser à tous les témoins de ces distractions délatrices qu'il vient de commettre un crime, ou qu'il en médite un pour le lendemain.

— Comment ! s'écriait en lui-même Edgar en frottant du doigt les vitres ternies; comment! je viens de la menacer clairement d'un suicide ; il y a un lac profond au bout de l'allée ; elle ne me voit pas dans le salon; le désespoir peut donc m' avoir précipité dans le lac, et elle ne commet pas une goutte de crème, ou un morceau de sucre de trop, dans une tasse ! Elle n'a pas oublié de sourire une seule fois aux plus laids de ces hommes! il n'y a pas trace d'agitation aux bout de ses jolis doigts quand ils effleurent la porcelaine ! c'est, pour moi, de l'hébreu en action !

Il entendit prononcer à haute voix son nom. Urbain appelait son cher comte, et demandait pour lui une tasse de thé à Ursule.

— Entrons ! se dit Edgar.

Et se composant un maintien de salon, il entra d'un pied ferme, mais la pâleur de son visage démentait la fermeté de son pas.

— Vous voyez bien qu'il n'est pas parti M. le

comte, dit Urbain; un gentilhomme comme lui partir sans nous dire adieu !... Cher comte, madame vous offre une tasse de thé.

— Ah!... excusez-moi, madame, dit Edgar en prenant la tasse offerte; j'écoutais votre mari.

— Vous ne trouverez peut-être pas le thé assez doux, monsieur le comte, dit Ursule en promenant ses doigts à droite et à gauche sur l'attirail du service.

— Il est parfait! madame, dit le comte,

— Comme tout ce qui vient de la main des Grâces, ajouta Bergamin.

— Il est inépuisable, cet Anacréon, dit Urbain en donnant un léger coup sur l'épaule du jeune vieillard.

— Aussi avez- vous bu à sa santé, monsieur mon mari, dit Ursule sur le ton d'une légère ironie.

— Tiens ! comment sais-tu cela? demanda Urbain.

— Je le sais, parce que je l'ai entendu, répondit Ursule ; vous avez beau faire les garçons à huis dos, messieurs les maris, vos voix percent les cloisons et arrivent aux oreilles.

— Mais tu n'as entendu que mon toast ? demanda Urbain un peu effrayé.

— Ceci est mon secret, répondit Ursule en se servant du thé.

— As-tu entendu les chansons ? reprit Urbain. -o- Je vous répondrai plus tard , monsieur.

Ces mots furent accompagnés d'un petit signe de menace fait avec le doigt indicateur, et d'un rapide regard donné au jeune comte.

Edgar interpréta favorablement cette menace, et ce coup d'œil.

Elle veut me faire comprendre, pensa-t-il, qu'elle a contre son mari les griefs du toast et des chansons, et que sa rancune de femme sera longue... J'ai compris.

Une de ces voix qui, aujourd'hui, prononcent despotiquement la clôture de tous les entretiens, retentit dans le salon, et dit ces mots sacramentels : — On sonne à la station pour le dernier convoi.

Ce fut un tumulte général, tout le monde se leva, et toutes les mains se serrèrent. Urbain se rapprocha de sa femme, à la faveur du désordre, et lui tendit la main, en disant :

— Faisons la paix.

Ursule donna un léger coup sur la main de son mari, et lui dit :

— Attendez la fin de la guerre, monsieur le mari qui se fait garçon. Ah! j'y penserai toute la nuit !

— Voilà une rancune ! dit Urbain, en riant : Cher comte, plaidez un peu pour moi.

—La cloche sonne, dit Ursule ; monsieur le comte, ne commencez pas votre plaidoyer.

Et se tournant vers les invités, qui tous faisaient en masse leurs adieux à la maîtresse de la maison ; elle leur dit :

— Mais, nous vous accompagnons à la station; n'est-ce pas, Urbain?

— Oui, dit Urbain, avec nos voisins les Tavignon* et M. Vertbois, qui passera la nuit au chalet. Vite, partons. — Soyez tranquilles , messieurs, vous ne manquerez pas le convoi... Cher comte, le bras à ma femme.

On se mit processionnellement en route; mais Edgar et Ursule avaient tant de proches voisins que tout entretien mystérieux devenait impossible. Au moment de la séparation , Edgar saisit une minute d'isolement pour dire d'une voix tremblante r

— Adieu, madame, vous ne me verrez plus.

— Oh! non! répondit Ursule en riant : je vous ferrai dimanche prochain, chez nos voisins, vos amis. &>

— Et retournerai-je seul à Enghien, IZ soft .

— On part ! on part ! en voiture ! criaient trente voix.

—Non, dit Ursule, sur un ton sérieux.

L'extase des élus rayonna sur le visage du comte Edgar.

Enfin, un convoi de wagons emportait un homme heureux l

SLa îcitoe d'un chevalier ùo Uclto

Le lendemain, en rentrant à son hôtel du faubourg Saint-Honoré, Urbain trouva le billet suivant chez son portier :

« Il est des circonstances où l'on se croit autorisé s> à donner le nom d'ami à une connaissance dô » fraîche date ; voici donc, mon cher ami, un faucheux incident que je vous annonce, avec tant » de précaution mystérieuse que je vous supprime * tout détail. A deux heures précises, nous nous tj rencontrerons, comme par hasard, sur la place s Beauvau, et là tout vous sera expliqué. » Prudence et secret! ! !

» A vous de cœur

» Comte EDCAiu s Lundi matih, 0 heures. »

Les organisations pusillanimes s'émeuvent de la chute d'une feuille. Ce billet donna des frissons con- Tulsifs à Urbain.

Un incident fâcheux ! un rendez-vous ! prudence et secret! que veut-il dire? pensa Urbain en lisant et relisant cette énigme dont il ne trouvait pas le mot.

Et son cœur battait violemment, comme à l'approche d'un péril de mort, et il désirait et redoutait à la fois l'heure terrible où le mystère devait s'éclaircir.

Ursule n'aimait pas assez son mari pour s'inquiéter de l'air sombre qu'elle remarqua sur son visage; d'ailleurs, depuis la veille, elle était en délicatesse avec lui, à cause du toast et des chansons, et elle se promettait bien de faire durer le plus longtemps possible cette rancune vengeresse. Hélas! le% brûlantes paroles d'Edgar portaient déjà lem. fruits !

De son côté, Urbain se trouvait à son aise, car en toute autre circonstance , il n'aurait gardé ni prudence, ni secret; une simple question d'Ursule l'aurait emporté sur toutes les recommandations d'Edgar.

A deux heures précises, Urbain se trouvait sur la place Beauvau, où Edgar se promenait d'un air

sombre, depuis longtemps, afin d'être surpris avec cet air.

— Ah! vous voilà, cher ami, dit Edgar; prenez mon bras, et allons aux Champs-Elysées; nous serons mieux pour...

— Mais expliquez-moi tout de suite...

— Non, interrompit Edgar, point d'imprudence... Vous allez tout savoir...

— Edgar, vous me faites trembler.

— Ah! mon cher Urbain, il faut s'attendre atout en ce monde , même quand on est brave comme nous. Je ne suis pas sur des roses, moi.

Et il exhala un profond soupir.

— Encore un tour du tartuffe? demanda Urbain.

— Vous verrez.

Ils arrivèrent aux Champs-Elysées, et le comte Edgar tira de son portefeuille une lettre avec la plus grande précaution.

— Prenez ceci, et lisez, dit-il à Urbain.

La main du mari d'Ursulo tremblait en prenant la lettre ; Edgar, les bras croisés , regardait le ciel.

Urbain lut :

§k URSULE

« A 31. le comte Edgar de L&uènes.

» Monsieur le comte , » Mon aïeul, le comte Herman,. florissait, aa 2 treizième siècle, en terre palatine ; il a suivi le

* saint roi, Louis IX, à la sixième croisade , en j> 1269, et mon ancêtre est mort en odeur de sain- > teté. Vous voyez que ma noblesse est au moins

* l'égale de la vôtre. Herman porte d'or à la croix » de gueules, avec cette devise: Cruce crescit. Voir

* d'Hozier.

— Mais que signifie? dit Urbain au comble de la stupéfaction.

— Lisez toujours, dit Edgar; c'est inouï d'insolence et révoltant de provocation.

Urbain continua sa lecture.

« En 1313, on trouve un comte Herman dans » l'ordre des templiers ; en cette même année , ce » fut lui qui écrivit sur le terre-plain du Pont-Neuf,

* le procès-verbal du supplice du grand -maître » Jacques Molay, voir Monstrelet.

* On trouve des Herman dans les chevaliers de

* Rhodes et de Malte, et dans les ordres religieux » et militaires, armés de la croix et de l'épée. Le

* dernier grand-maître de l'ordre de Malte, en 1799,

» était un Herman de la maison palatine de Hons- » pech. Il est mort à Montpellier; c'est mon grand- » oncle. Au siège de Rhodes par Soliman, la devise

* héraldique de nos armes fut changée. Mon glo- » rieux ancêtre, digne émule de l'évèque Turpin, » assomma sur la brèche, avec sa masse d'armes, » les plus braves des Osmanlis, en disant : Eccle- » sia abhorret a sanguine. Le grand maître donna > cette nouvelle devise aux Herman : Fortis in

* utroque. Voir les Chroniques vénitiennes :

* Noblesse oblige, je ne l'oublie pas.

» Monsieur le comte sans devise, vous avez chassé

* hier soir un Herman d'une maison qui n'est pas la » vôtre; vous avez agi tyranniquement,re</*e, comme

* dit MarcusTullius dans la première catilinaire. Cette

* insolence mérite un châtiment. Vous vous êtes » trompé sur mes allures timides et mon maintien a modeste : les apparences trompent, nulla fronti » fides. Vous êtes trop jeune pour avoir de l'expé-

* rience : je vous en donnerai*

» Ne voulant m'exposer à aucune poursuite judi-

* ciaire, je pars pour Bruxelles, et je vous attends » demain à dix heures du matin, dans les galeries » Saint-Hubert. Nous nous battrons en terre étran-

s> gère, et sans péril du côté des tribunaux. Vous s> aurez votre témoin ; mais je puis vous assurer que x vous ne choisirez pas M. Urbain, car je vous » souçonne d'être amoureux de sa femme, et c'est :ï> pour vous mettre à votre aise à Saint-Gratien que » vous avez chassé un Herman ! Si l'issue de notre a> combat m'était défavorable, on trouvera sur moi *> une lettre qui instruit M, Urbain à notre endroit. 3 Je remplirai ainsi un devoir d'honnête homme en » mourant. Le ciel m'en saura gré.

» Je ne vous fais pas l'honneur » de vous saluer, » Herman, » Chevalier de Malte. »

Urbain prit la main d'Edgar et la serra.

— Voilà, je vous V avoue, un homme abominable!..* dit-il. Et quelle résolution avez - vous prise, cher ami?

— La seule possible : je me battrai.

— Avec ce misérable?

— C'est moi qui serais le misérable, si je ne me Battais pas.

— En pays étranger?

— Au bout du monde... Ce qui m'inquiète, c'est se choix du témoin; car s'il y a des explications sur

le terrain, je neveux pas que le nom d'une femme, de la plus respectable des femmes, soit \ rononcé devant un tiers; d'un autre côté, si vous ns m'accompagnez pas, je donne créance à son infâme soupçon, et souvenez-vous bien de ce que je vous dis, vous le verrez à mes pieds, ce drôle. Il ne se battra pas. Je ne crois pas à ses ancêtres, moi, et à tous ces faux Herman, de Rhodes, de Malte, de Jérusalem. C'est un fanfaron qui crie pour épouvanter. Bien plus ! je parierais mille louis qu'il ne se trouvera pas au rendez-vous des galeries Saint- Hubert. Mais je veux qu'un témoin honorable constate cette absence d'un lâche insulteur.

— Je vous accompagnerai, mon cher Edgar. Urbain prononça ces paroles du ton belliqueux

d'un botaniste qui ne croit plus au danger, après démonstration.

— Merci ! merci! — dit Edgar, en jouant l'émotion portée au comble.

— Cher ami, cher frère, ajouta Urbain ; mais avec une émotion véritable.

Edgar mit le doigt indicateur de sa main droite entre ses lèvres, et le retirant brusquement, il dit:

— Mais quel prétexte donnerez- vous à votre femme, pour ce voyage de Bruxelles? voilà!

— Le prétexte est trouvé, dit Urbain ; j'ai une maison d'acclimatation, dans un faubourg d'Anvers; j'ai là toute la Flore d'Yukatan et de Palenq-^é, en ^erre chaude.

-— Ah ! reprit Edgar, en jouant la surprise; voilà un prétexte ! vous allez visiter votre jardin ! admirablement trouvé. Vous pouvez même rapporter à Mm8 Urbain un produit tropical, fraîchement cueilli.

— Parbleu î c'est bien ce que je fais toujours; il n'y a qu'une heure de chemin de fer de Bruxelles k Anvers.

— Ceci est providentiel ! dit Edgar ; jamais prétexte d'absence ne fut mieux trouvé. 11 n'y aura pas l'ombre de soupçon. C'est que, dans les affaires d'hooneur, cher ami, il faut toujours tromper les femmes ; il n'est permis de les tromper que dans ces occasions.

— Très-bien ! dit Urbain, enchanté de cette maxime.

— Allons aux passe-ports, sans perdre un moment, reprit Edgar.

— Il faut que je vous fasse une petite confidence, dit Urbain en riant; entre frères on peut tout dire... te moment est favorable. . . je suis en délicatesse avec ma femme, depuis hier soir.

— Bah!

— Oui, cher ami ; nous sommes eu divorce momentané*

— Mais cela ne durera pas ? dit Edgar, avec un rire faux.

— Oh! j'espère bien que non.

— A la bonne heure ! un ménage si bien uni !

— Elle en souffre plus que moi, — dit Urbain d'un ton lamentable ; mais elle a du caractère... elle me garde rancune du toast... vous savez?...

— Quel toast?... demanda Edgar en regardant le ciel.

— Mon toast à l'Anacréon du célibat.

— Oh ! une plaisanterie de table ! Comment, cher Urbain, votre femme vous garde rancune pour cette vétille?

— Oui, cher Edgar... c'est qu'elle est d'une jalousie!... et la pire des jalousies... la jalousie hypocrite; celle qui ne s'avoue pas.

— Eh bien! mon cher Urbain, permettez-moi de vous le dire; en cette occasion, vous êtes dans votre droit et votre justice. Je n'ose dire que votre femme a tort, mais je soutiens que vous avez raison.

— Quel conseil me donnez-vous ? demanda Urbain ingénument.

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— Mais... dit Edgar, en feignant de réfléchir... le conseil... le conseil... Voici ce que je ferais à votre place...

— Voyons, Edgar...

— îl faut, sans doute, avoir le plus grand respect pour une femme...

— Oui, interrompit Urbain.

— Mais, reprit Edgar, il faut aussi toujours garder sa dignité d'homme.

— Parfait!

— A votre place, Urbain, j'irais chez moi; j'aborderais ma femme avec une politesse froide, et je lui dirais que mon jardinier d'Anvers... Avez-vous un jardinier ?

— Oui, un jardinier excellent... un futur Chinois du quartier franc d'Hog-Lane, à Canton.

— Bien ! je lui dirais que mon jardinier m'annonce l'arrivée d'un... de... d'une plante rare...

— D'un yug-tan...

— D'un yug-tan... les mots techniques font toujours bien dans un prétexte... et que votre présence est nécessaire à Anvers, parce que ce..*

ce . .

— Yug-tan.

— Ce yug-tan est arrivé avarié, dommage qui! faut constater sur-le-champ,

•— Très-bien !

— Ensuite, reprit Edgar, vous embrassez votre ieuuse sur le front; un baiser paternel; vous lui serrez la main, et vous partez, en annonçant un prompt retour... Je vais vous attendre deux minutes devant votre hôtel... point de bagage, c'est inutile, en été, pour une promenade... A votre retour, votre femme aura reconnu ses torts.

— Le conseil sera ponctuellement suivi, — dit Urbain... Je prends les devants, et à bientôt... Il me manquait un ami pour être heureux, je Fai trouvé.

— Et moi ! moi ! dit Edgar, avec émotion ; mri qui ai perdu, en bas âge, mon père et ma mère, quelle consolation trouverais-je dans la vie, si Famitié me manquait !

Edgar essuya deux larmes invisibles, et suivit Urbain qui prenait la direction de son hôtel.

En attendant le retour d'Urbain, Edgar tira de sa poche une autre lettre d'Herman et la relut ; elle disait:

c Edgar, j'ai consenti à tout ce que tu as voulu; > tout ce que tu veux que je fasse, je le ferai ; seule-

102 UIISGLÏÏ

» ment, j'ai choisi Bruxelles et non le bois de Bôu- » logne. Voici pourquoi : ton obligé veut écono- » miser ton argent et tes largesses. Si je paye 9 mes créanciers avec les vingt mille francs que m

* m'as donnés, je ne vais pas à Clichy, me suis-

» dit, en raisonnant; mais je reste sans le sou» Qui a paye ses dettes s'appauvrit. Demain, je me vois » encore dans la dure nécessité de faire le siège ds t> ton coffre-fort. Gardons les vin^i mille francs de a ce brave Edgar, ai-je ajouté, et avec cette petite » fortune, allons en faire une grande à Bruxelles. » La profession de contrebandier ne m'est pas in-

* connue. Les produits de Malines sont très-re- )> cherchés en Allemagne. J'ai le pied leste et l'œil a que je veux avoir ; je parie le brabançon et l'alle- » mand. Ma fortune est faite en cinq campagne s„ a Les créanciers sont les seuls hommes qui puisses* $ attendre de l'argent, parce qu'ils en ont : s'ils » n'en avaient pas, ils ne seraient pas créanciers, » ils seraient débiteurs comme moi et ils feraient » attendre. Ils attendront. Fuis, réfléchis bien, » Edgar, ton idée du bois de Boulogne ne valait rien » du tout. Songe aux conséquences ! A Bruxelles, » tout va se passer selon tes désirs et tes intérêts. » Je fais donc ma fortune d'argent et ta fortune x> d'amour du même coup. Tu inventes, toi, mais

» moi je perfectionne tes inventions. Dis-moi merci » et sois reconnaissant.

» P. S. J'emmène la petite Caprioîa. »

— Cést un drôle achevé, dit Edgar, en serrant îa lettre, mais il ra isonne très-bien, en cette occasion. Bruxelles vaut mieux.

Vf!

En wagon

Edgar et Urbain étaient en coupé, sans voisins, seule manière de voyager qui favorise le dialogue intime. Si les coupés des chemins de fer avaient le don de la parole, ils instruiraient mieux l'homme et la femme que tous les moralistes de l'univers.

Le jeune comte, qui avait à sa disposition toutes les contenances du roué, paraissait fort abattu, et, par intervalles, un soupir comprimé sortait de sa poitrine, ce qui affligeait profondément Urbain qui 3e regardait comme la cause directe, quoique involontaire, du malheur d'un ami.

Après deux heures d'un silence inquiétant, Urbain osa prendre la parole:

— Mon cher Edgar, dit-il, si ce duel vous tour-

mente trop, arrêtons-nous à la première station et rentrons à Paris.

— Quel conseil me donnez-vous là ! dit Edgar indigné ; est-ce le conseil d'un véritable ami qui prend soin de mon honneur comme du sien propre? Avez-vous bien lu attentivement la lettre de ce misérable ? Avez-vous bien pesé le poids de l'insulte ?

— Oui... oui... c'est-à-dire... voyez-vous, Edgar.., moi je ne suis pas très-bon juge en ces choses... Otez-moi de mes fleurs et de mes médailles, je ne comprends pas trop les usages du monde. Excusezmoi.

— Mais vous comprenez les lois de l'honneur ? dit Edgar en se redressant avec fierté.

— Oui, oui, mais pas trop bien encore... mon éducation a été fort négligée sur ce point. Ces lois changent selon les pays... Tenez, cher ami, je ne suis pas méchant, moi ; les botanistes sont les plus doux des hommes... Eh bien! si un homme m'insultait gravement, je ne trouverais pas dans moi* organisation assez d'énergie pour me battre en duel avec lui, mes mains ne sont pas habiles aux armes. On ne se fait pas un tempérament; on le reçoit du berceau... **

— Et vous subiriez tm affront sanglant, bouche close et mains liées !

— Oh ! non, Edgar; oh! non. Je serais un Corse de la vieille roche. Je ne voudrais pas donner à mon ennemi le plaisir de m'insulter, et le bonheur de me tuer ensuite. Pas si bète ! la logique du duel est stupide. Elle donne trop souvent raison, par les armes, à celui qui a tort par l'action. Je tuerais mon homme au coin d'un bois comme une bète fauve, et sans aucune espèce de remords.

— Urbain, cher Urbain; vous vous calomniez. L'assassinat n'est pas dans nos mœurs.

— Il y est, au contraire, cher Edgar, et c'est le duel qui l'a introduit. Si on avait conservé l'histoire véridique de toutes les victimes du duel, depuis trois siècles, on verrait que la force, l'adresse, h science, ont presque toujours triomphé, dans ces rencontres, et que, sauf quelques rares exceptions, le plus faible a toujours été le vaincu. Comment appelez-vous le vainqueur ?

— Urbain, dit Edgar d'un ton doctoral, rien ne prévaudra contre le duel; c'est un mal nécessaire, un préjugé honorable, une tradition de chevalerie, un.^

*•*■ Oh ! répondit Urbain, il n'y a point de maux nécessaires, point de préjugés honorables, et la chevalerie est morte avec Don Quichotte. Je ne me paye pas, moi, de ces raisons. Voici mon code :

c'est le code de la justice naturelle. La répression ne saurait jamais être trop violente contre une attaque injuste. Je ne te connais pas, je ne sais pas ton nom; j'ignore si tu existes, et, en passant, tu me donnes un coup d'épingle ; eh bien ! je réponds par un coup de poignard. C'est mon droit. Le proverbe ancien a tort, en pareil cas : Œil pour œil, dent pour dent, c'est stupide ; voici le mien : Deua* yeux pour un œil, mâchoire pour dent.

— Comme il s'anime ! comme il s'anime ! dit Edgar en riant.

— Bien ! reprit Urbain ; je vous ai vu sourire enfin! je suis plus tranquille... C'est que nous avons oublié notre point de départ... Vous aviez une affliction profonde, avant cette discussion sur le duel, et j'en étais inquiet. Si mon ami avait une douleur mystérieuse, je voulais provoquer une confidence, comme un médecin moral, pour guérir la douleur, en la connaissant... Mais vous avez gardé votre secret.

Edgar soupira et regarda la campagne.

La nuit tombait avec ces lourdes tristesses qui accablent le voyageur et lui font chercher l'amusement du sommeil. On n'entendait que l'horrible concert de ferrailles exécuté par le convoi et la cavatine stridente de la locomotive. Par intervalles,

un coup de sifflet dominait ce tumulte, comme une protestation du bon goût contre la musique de l'avenir, aux deux bords du chemin, les arbres semblaient fuir comme des géants en déroute. La lune regardait ce tableau avec une indifférence stupide, comme elle regardait les diligences paresseuses de Laffitte et Caillard.

Edgar fit subir à ses épaules, à son torse, à ses bras, à sa tête ces évolutions brusques qui annoncent l'intention de trouver un angle doux et une incrustation pour le sommeil.

— Il va s'endormir, et je ne saurai rien, dit Urbain, à haute voix, mais en aparté.

Et ses pieds trépignèrent d'impatience sur la fausse peau de tigre qui sert de tapis au coupé.

Edgar, qui allait s'endormir, du moins en apparence, abandonna sa position, conquise au prix de de tant d'essais, et dit :

— 3N'avez-vous pas assez d'inquiétude, mon cher Urbain ? Voulez-vous que je vous donne encore une mauvaise nuit avant le mauvais jour de demain?

— Oui, oui, je le veux, Edgar, l'incertitude est pire que la plus affreuse des confidences.

— Qu'il soit fait selon vos désirs, reprit Edgar... écoutez-moi... ce que je vais vous dire, vous ne

deviez le savoir que demain, au lever du soleil... Le soleil égayé tout en se levant... mais votre impatience est si despotique...

— Mon Dieu ! s'écria Urbain, arrivez vite à k chose, j'ai la fièvre!

— J'arrive, Urbain...

— Dieu soit béni !

— Urbain, la chance du duel peut m'être fatale. Si je succombe... ne m'interrompez pas maintenant !... Mon Dieu! quand on se bat, il faut s'a1>tendre à tout, même à la mort... Or, si je succombe, vous avez un religieux devoir à remplir...

— Mais vous ne succomberez pas, dit Urbain... jamais Tartuffe n'a manié une arme; il ne connaît que le goupillon, et fait feu avec l'eau bénite...

— Ah ! interrompit Edgar, en reprenant la pose du sommeil, si vous raisonnez ainsi, bonsoir, et bonne nuit, à demain.

— Allons, ne nous fâchons pas, dit Urbain, j'ai tort ; je vous écoute, et j'admets tout ce que vous voudrez.

— Bien ! maintenant, je poursuis, dit Edgar, en prenant la pose de la causerie... Urbain, je suis fiancé à miss Angelina Fields, de Londres, une jeune, belle et riche héritière ; elle a quatorze ans. Londres n'a jamais rien vu de plus beau. Si les

Jlô URSULE

anges ont des filles, ma fiancée a été créée audessus des étoiles. Elle est fraîche comme la rose d'avril, idéale comme TiUnia, séduisante comme la grâce, blonde comme le soleil. A quinze ans elle sera ma femme et mon bonheur,

Edgar essuya deux autres larmes qui ne coulaient pas, regarda les étoiles, et poursuivit.

Urbain était profondément ému.

— Oserais-je dire qu'elle m'aime, et à vous, cher Urbain? Non, le cœur d'un ange de quatorze ans connaît l'affection, mais ne connaît pas encore cette passion terrestre, nommée Amour. Ce que j'ose affirmer, c'est que jamais homme n'a aimé une femme comme j'aime Angelina. Je donnerais ma fortune pour acheter à Dieu cette année séculaire qui semble reléguer la date de mon heureux mariage à la fin de l'éternité.

— Voilà de l'amour! dit Urbain attendri. Edgar prit son portefeuille, l'ouvrit, et en tira un

pli énorme.

— Voici, dit-il, mon cher Urbain, le servie* qu'un ani mort exige de votre amitié.

— Mais ne parlez donc pas ainsi, Edgar, vous me fendez le cœur, interrompit Urbain.

— Cher ami, reprit Edgar, vous oubliez que je raisonne toujours par supposition... le cas fatal ad-

mis, vous enverrez à Londres un homme de confiance, et vous le chargerez du soin de remettre ce pli à l'honorable Thomas Hutkinson, mon ami... voici son adresse... vous pouvez la lire à la clarté de la lampe : 33, Bond-street, un quartier opulent. Je prie mon ami de remplir un triste devoir ; le devoir d'annoncer ma mort à la famille Fields, et de remettre un billet d'agonisant à ma fiancée... le testa* ment de mon cœur.

Les sanglots étouffaient Urbain.

— Ce billet, adressé à mon Angelina..v vous pouvez le lire, Urbain... le voici...

— Lisez-le-moi, ditUrbain, d'une voix d'ombre.

— Je veux bien, reprit Edgar, car je me donnerai le cruel plaisir de le relire...

« Adorée miss,

a Un homme allait être heureux, en ce monde; » l'esprit du mal s'est ému de cette exception. Le > bonheur, en naissant au ciel, a été condamné sur « terre à un exil éternel. Votre fiancé ne sera pas j> votre mari !

» Avant, de franchir le seuil de la tombe, j'ignore * les secrets qui attendent mon réveil dans une au* » tre vie, mais je sais que l'âme étant immortelle, » l'éternité de ma pensée vous est acquise : c'est la

» seule consolation de mon agonie ; j'éprouve une d certaine joie à me dire : J'aimerai Angelina tant j> que Dieu sera Dieu! Dearest miss, I send y ou my i> last thinking.

j> Au revoir là-haut.

2> Votre fiancé éternel, » Edgar. »

À ces dernières lignes, la voix d'Edgar s'éteignait graduellement, comme la voix de l'agonie ; au dernier mot, on eût dit qu'il rendait le dernier soupir. Urbain n'avait pu cette fois retenir ses larmes. Un grand silence se fit dans le coupé,

— Mais enfin ! dit Urbain pour rompre le silence, le bon droit triomphera demain! Ce sera le jugement de Dieu. Il ne sera pas dit qu'un misérable Tartuffe a donné la mort à un honnête homme.

— Notez bien toujours, dit Edgar, que je mets les choses au pis. Que voulez-vous, je cède, malgré moi, aux influences de la nuit. A l'heure qu'il est, on voit tout en noir. Le soleil me rendra ma gaieté. Le jour, c'est la vie; la nuit, c'est la mort. Dormons, pour abréger la nuit.

— Dormir ! dit Urbain; tout l'opium de mon herbier ne m'endormirait pas. Le boon-upas même me retiendrait en insomnie.

— Vous aurez soin, dit Edgar en se renversant dans son angle de coupé, vous aurez soin de fermer ie pli à la cire noire. Les Anglais sont très-méticuleux sur l'étiquette de la cire à cacheter.

— Dormir! dormir! reprit Urbain, avec la tête pleine de ces idées désolantes!... Je vais m' amuser à compter les étoiles pour me distraire et tuer le temps.

— Urbain, dit Edgar d'une voix somnolente, je vous garde rancune d'un oubli.

—J'ai oublié, moi!... Qu'ai-je oublié?

— L'amitié véritable est susceptible, Urbain; elle s'arrête aux menus détails, comme l'amour.

— Voyons l'oubli, Edgar.

— Vous ne vous êtes pas offert pour porter vousmême le pli à Bond-street, à Londres.

— Ah! que voulez-vous!... Je n'ai pas la tête à moi, mon cher Edgar... Mais enfin, pourquoi vous obstinez-vous aussi dans cette funèbre hypothèse?... Pourquoi?... Vous dormez, Edgar?

— Non, Urbain.

Edgar prononça ces deux mots avec une voix de songe.

— Croyez bien, Edgar, poursuivit Urbain, que si pareil malheur arrivait, ce qu'à Dieu ne plaise, l'homme de confiance ne serait autre que moi...

— Et vous verriez miss Angelina ? poursuivit Edgar, toujours dans l'attitude du rêveur qui parle*

— Si cela était nécessaire.

— Pour lui remettre mon billet, ce serait nécessaire... né... ces... saire... Les demoiselles sont trèslibres en Angleterre...

— Oui, je le sais, dit Urbain; mais, en revanche, lorsqu'elles sont mariées, elles sont trèsesclaves.

— J'approuve fort cet usage, dit Edgar, toujours avec une voix de somnambule.

— Certainement, il a son bon côté ; mais on ne le fera jamais prévaloir en France.

— Tant pis ! C'est ce qui m'a engagé à me marier en Angleterre. Un rêve !... un si beau rêve... détruit...

— Pourquoi détruit ? pourquoi, Edgar...

— Ah ! cher Urbain... mon ami... mon frère.. . Un pressentiment...

— Un pressentiment est un mensonge.

— Pas toujours, Urbain...

— Vous êtes à moitié endormi, Edgar.

— Je le sais, Urbain... et j'entends bien votre voix... C'est un effet de somnambulisme... Alexis m'a souvent dit... Vous avez entendu parler d'Alexis?

— Oui, un charlatan.

— Un somnambule, Urbain... tout ce qu'il y a de plus... som... nam... bule... Alexis m'a dit que je mourrai de mort violente... voilà pourquoi je crois aux pressentiments.

— Je ne crois pas à ces bêtises, moi.

— Urbain, vous êtes un esprit fort... 0 belle Angeiina, je te vois une dernière fois... dans un rêve... fantôme divin!... sur un fond de lumière d'azur... avec l'auréole des anges... Ta chevelure blonde... est-elle rayonnante! Elle éclaire la nuit comme un soleil de beauté !... La blonde est deux fois femme.

— Ah ! je n'admets pas cela ; non, je n'admets pas cela, dit Urbain.

— Qu'est-ce que vous n'admettez pas, Urbain ?

— Qu'une blonde est deux fois femme.

— Urbain, vous avez toute la mythologie contre vous. Toutes les déesses sont blondes, excepté Pallas, qui est un homme.

— Eh bien ! Edgar, prenez la peine de vous réveiller, et nous discuterons cette question.

— Mais j'entends tout ce que vous r^e dites, comme si vous parliez à Alexis. C'est une faculté que vous auriez si vous étiez nerveux. Vous êtes sanguin, vous. Le fluide n'agit pas sur votre épi-

derme. Les nerfs sont comme les cordes d'unt harpe éolienne, le moindre souffle les fait vibrer, et le sommeil leur donne encore une sensibilité plus exquise. L'âme ne dort jamais, et les nerfs écoutent et répondent toujours.

— Oui, cela me paraît ingénieux ; mais j'attends que l'expérience soit faite sur moi pour croire.

— Urbain, c'est comme si vous disiez j'attends que l'aimant m'attire à lui pour croire à sa vertu d'attraction. Soyez une aiguille d'acier, et il vous attirera.

— Effectivement, — dit Urbain, en examinant Edgar, — il dort! il dort... On ne peut jouer te sommeil avec ce naturel... Il dort...

— Enfin, vous le croyez! dit Edgar il était temps!

— C'est merveilleux ! remarque Urbain : on m'a si souvent conté la chose, et jamais je n'y croyais. II fallait voir.

— Vous parlez comme saint Thomas. Vide, Tftowias, vide manus, noli esse ineredulus.

— Alors, nous pouvons continuer la discussion.

— Sur quoi, Urbain?

— Sur les blondes et les brunes,

— Oh ! non,

— Et pourquoi, Edgar ?

— Parce qu'en dormant, on s'expose à dire des

sottises, et c'est le mauvais côté du somnambulisme. L'âme dit tout ce qu'elle pense, lorsqu'elle est dégagée de son enveloppe matérielle. La franchise est la vertu de l'âme; la dissimulation est le vice du corps.

— Cela veut dire, Edgar?

— Cela veut dire cela, Urbain... il me semble qu^ je suis clair.

— Pas trop.

— C'est encore la faute du sommeil, Urbain ; éclaircissons.

— Oui, Edgar, un rayon de plus ne fera pas mal.

— Urbain, tout à l'heure, je vous ai offensé.

— Moi!... Comment?

— Je vous ai dit une chose que je ne vous aurais pas dite, en plein jour, à la promenade, et marchant sur mes pieds. L'âme a dit ce qu'elle pensait, selon son usage. Le corps n'aurait pas commis cette faute.

— Quelle faute, Edgar ?

— Mon Dieu ! que les gens réveillés sont insupportables avec leur empressement ! Nous avons du temps de reste. Bruxelles est encore bien loin, et si nous épuisons l'entretien quand il y a quelque intérêt, l'ennui nous saisira à la gorge, comme le seul

bandit de grande route que le chemin de fer n'a pas détruit.

— En voilà des préambules, j'espère ! dit Urbain en riant; j'attends la sottise que votre âme a faite.

— Très-bien ! Urbain, la plaisanterie est de mon goût! vous avez de l'esprit, quoique botaniste... Voici la sottise de mon âme... imbécile que je suis en dormant, j'ai osé dire que la blonde était deux fois femmes, à vous le mari d'une brune! et d'une fort jolie brune! C'est comme si j'avais fait l'éloge du Bordeaux devant un Bourguignon. Urbain , recevez mes excuses. Les brunes ont leur mérite. Le Lafitte vaut le Chambertin. Vivent les blondes et les... blondes ! et miss Angelina!

La voix d'Edgar s'éteignit en sourdine; sa tête tomba lourdement sur l'épaule droite ; une respiration forte se dégagea de sa poitrine, par intervalles réguliers. 11 ressemblait cette fois à un voyageur profondément endormi.

Ce voisinage est contagieux dans un wagon. Urbain examina quelque temps son perfide ami, et subit l'influence. Il prit alors une bonne position dans •son coin, et il mit en duo la rauque mélooée du sommeil.

lia comédie de la mort

Les deux voyageurs se réveillèrent dans la gare de Bruxelles. Munis du bagage de Bias, et n'ayant rien à démêler dans les broussailles des hangars d'arrivée, ils montèrent en fiacre et se rendirent aux galeries Saint-Hubert.

Pour attendre l'heure du rendez-vous, ils entrèrent dans un de ces cafés parisiens qu'on trouve dans cette belle promenade couverte, et le comte Edgar commanda un déjeuner modeste, le déjeuner que n'assaisonne pas l'appétit, dans les matinées des fortes émotions.

Urbain était abattu : il éprouvait déjà ces tiraillements intérieurs que l'approche d'un duel donne aux témoins et aux combattants. Son teint frais de

botaniste et de jeune millionnaire avait un principe dejaunisse.il regardait sa montre à chaque instant, pour voir si le miracle de Josué n'allait pas se renouveler sur les aiguilles d'un cadran.

— A quoi pensez-vous ? lui demanda Edgar.

— A une folie, dit Urbain; je voudrais qu'aujourd'hui onze heures sonnent au lieu de dix.

— Ce n'est pas une folie dit Edgar, cela s'est vu à Baie en Suisse, au siècle dernier. Il y avait un complot : il devait éclater au coup de midi, sonné par la pendule-horloge publique. Les conjurés attendaient, la main sur leurs armes. Midi ne sonna pas, l'horloge sauta de onze heures à une heure, par miracle providentiel. Les conjurés virent dans cette substitution un avertissement céleste, ou une ruse de l'autorité municipale, et ils rentrèrent chez eux. En mémoire du péril évité, et par reconnaissance pour le service rendu par l'horloge, le gouvernement décréta que midi ne sonnerait plus et qu'il serait remplacé par une heure; témoin ce quatrain conservé par Boursault :

On publia dans chaque carrefour, Par ordonnance magistrale, Que désormais midi ne serait plus à Baie, Comme ailleurs, le milieu du jour.

— Vraiment, dit Urbain, je vous admire, cher

Edgar ! Vous vous amusez à me raconter des historiettes plaisantes dans un moment aussi grave !

— Mon ami, répondit Edgar en souriant, ne me croyez pas plus brave que je ne suis. En plein jour j'y vois plus clair qu'à minuit, et je crois fermement que nous sommes venus à Bruxelles, en train de plaisir. L'ennemi ne se montrera pas.

— Vous croyez! dit Urbain en reprenant son teiiat de botaniste.

— Je le crois fermement, vous dis-je, et j'ai mon plan tout prêt.

— Que ferez-vous, Edgar?

— Vous verrez. Attendons dix heures en lisant V Indépendance belge, pour voir les nouvelles du jour.

— Oh ! je me soucie bien des nouvelles du jour ! dit Urbain ; une seule m'intéresse, et je ne la trouverai pas dans un journal du matin, celle-là !

Edgar parut s'absorber dans la lecture du journal belge que le garçon venait de lui servir tout frais éclos, comme une primeur de lecteur gourmet.

Urbain tirait toujours sa montre et relevait à la hauteur de son oreille, pour s'assurer que le ressort genevois fonctionnait. Il fallait encore franchir l'abîme de trois minutes, avant de voir le nombre dix, marqué sur le cadran, par la longue aiguille.

— Nous y voilà bientôt, dit Urbain en posant sa montre sur une colonne de Y Indépendance belge.

— Eh bien ! dit Edgar, payons et sortons. L'horloge des galeries Saint-Hubert sonna l'heure

solennelle, et les pieds des deux jeunes gens touchaient les dalles de la promenade.

D'un bout à l'autre des galeries on ne voyait qi fun très-petit nombre de passants affairés , et pas un promeneur.

En certaines occasions, il arrive souvent qu'un homme ne sait pas trop ce qu'il désire ou ce qu'il redoute dans l'incident qui va surgir. L'exactitude chronométrique étant la première condition d'un rendez-vous d'honneur, Urbain fut autorisé à croire que M. Herman ne paraîtrait pas, et cela étant admis comme probable, il se trouva sous l'impression de deux sentiments opposés ; et ne sachant auquel des deux donner la préférence, il se réjouissait de n'être pas témoin d'un spectacle de sang, incompatible avec ses habitudes, et il voyait avec douleur s'échapper une superbe occasion de se délivrer, par la main d'Edgar, de ce terrible Tartuffe, fléau de sa tranquillité domestique.

Edgar avait quitté le bras d'Urbain, et il allait et venait, regardant les deux horizons, agitant ses bras, et secouant sa tête comme un de ces anciens

URSULE 12a

télégraphes qui faisaient trente-six contorsions pour répondre : Une viendra pas, à l'interrogation d'une veuve lointaine.

au coup de dix heures et quart, le jeune Edgar, Tartuffe moderne, lança son bras droit, par-dessus sa tête, ce qui signifie, en pantomime chorégraphique, il faut y renoncer! Et appelant Urbain, il lui dit:

— Rentrons au café : nous boirons de la bière* J'adore la bière de Bruxelles. C'est ici le dessert liquide de tout bon repas.

Urbain suivit, toujours se demandant s' il fallait se réjouir ou s'attrister.

Edgar demanda une plume, de l'encre et une feuille de papier, et écrivit un certificat, constatant sa présence aux galeries Saint-Hubert, et la présence de son témoin. Il signa, fit signer Urbain, et s'avançant vers le maître du café, il lui dit :

— Nous avions un rendez -vous ici pour une grande affaire... industrielle, à dix heures précises; veuillez bien signer avec nous, et gardez-nous ce papier avec soin, pour constater notre exactitude, le cas échéant.

Ce qui fut fait aussitôt.

— Maintenant, dit Edgar à Urbain en le prenant par la main, voulez-vous que je vous donne un bon conseil?

— Dormez un conseil, dit Urbain; il ne peut manquer d'être bon.

— Nous ne sommes qu'à une heure d'Anvers; allons à votre jardin, vous commanderez à votre jardinier un bouquet tropical, et vous l'apporterez à votre femme : c'est une attention délicate dont elle vous saura gré. Ce bouquet, d'ailleurs, sera une pièce justificative d'une absence scientifique. Nous ne perdrons pas une minute ensuite, et nous rentrons à Paris.

Urbain serra la main d'Edgar.

— Il pense à tout, ce noble ami! dit-il. Partons pour Anvers.

— Voyons ! dit Edgar en comptant sur ses doigts; tout compte fait , nous pouvons encore arriver à Paris ce soir. Hâtons-nous.

Ils sortirent du café, et entrèrent dans la galerie.

Urbain retint une exclamation et serra le bras d'Edgar. Deux hommes passaient devant eux.

L'un était vêtu tout de noir, et portait à la boutonnière de décoration le ruban de l'ordre de Malte. A Bruxelles, on porte tout ce qu'on veut.

L'autre était vêtu comme un étudiant d'Allemagne; il était coiffé, au sommet de la tête, d'un bonnet qui couvrait à peine un pouce de chevelure

abondante. Il paraissait âgé de trente ans. Sa barbe rousse, inculte, rude, son teint pâle et ses yeux d'un gris orageux lui donnaient une physionomie formidable. Il ressemblait admirablement à un témoin patenté pour les duels de spadassin.

Urbain chancela , et prit le bras d'Edgar pour soutien.

— Les voilà!... dit Edgar sur le ton de la surprise. Voilà son témoin ; allez à lui, faite votre devoir ; j'accepte toutes les conditions.

Le souffle expirait sur les lèvres d'Urbain.

— Allez, et soyez ferme, ajouta Edgar.

Urbain marcha vers le terrible témoin, et le salua gauchement.

Les deux adversaires se mirent à l'écart pour laisser aux témoins le soin de régler le combat.

Le témoin de Tartuffe toucha son bonnet d'étudiant, pour répondre au salut, et donna son nom et ses qualités en ces termes :

— Paulus Western de Bruges, ex-professeur de minéralogie, et brigadier dans les hussards de la Mort.

Urbain trouva plus facile de donner sa carte, et s'inclina.

— Monsieur, dit Paulus Western, avec une voix d'un rauque effrayant ; monsieur, nous sommes les

insultés, et nous avons le choix des armes... Avez-vous une objection à faire?... Non... bien! Notre droit est reconnu... Nous avons choisi le pistolet, l'arme des braves... Accepté... Le silence est une acceptation... Le lieu désigné par nous est un petit bois de mélèzes, à une demi-pipe de Malines... Accepté?... bien!... Et maintenant, je vais rejoindre le chevalier, mon ami ; allez rejoindre M. le comte, et vite, au chemin de fer, route d'Anvers, station de Malines. Offense mortelle, duel à mort, selon le code Brabançon.

Le hussard se cambra sur son torso, fît un salut raide, et laissa Urbain cloué sur la dalle, et pétrifié.

Edgar n'eut pas l'air de remarquer le trouble mortel d'Urbain ; il courut à lui3 et le suspendant à son bras, il lui dit :

— J'ai tout entendu, vite en chemin de ferc

Urbain marchait avec les pieds d'Edgar. Un fiacre vint à propos pour secouer la léthargie du pauvre botaniste, et lui rendre le jeu mécanique des membres. Edgar faisait un monologue sur l'immortalité de l'âme, e% par intervalles, il prononçait le nom d'Angélins.

Les quatre héros de cette aventure montèrent dans le même wagon. Un grand silence se lit. Her-

man prit un air séraphique et regarda le ciel. Paulus Western croisa les bras, et lançait des regards terribles à Edgar et à Urbain.

A la station de Malines, nos quatre héros descendirent, et Paulus Western dit tout bas à Urbain :

— Je marche le premier, suivez-moi ; prudence St maintien insoucieux. N'éveillons aucun soupçon chez les curieux et les ouvriers en dentelle ; il y a des manufactures partout.

On sortit dans la campagne; Urbain était remorqué par Edgar, dans ces belles prairies qui ont posé devant Paul Potter. Le chevalier Herman regardait le ciel et agitait ses lèvres, comme s'il eût fait une prière mentale. Edgar disait à Urbain :

— Une dernière recommandation, mon ami, mon frère. Si je succombe, n'oublie pas ma dernière volonté ; donne pour moi une pensée à la malheureuse Angélina, veuve avant l'hymen.

Quand ils furent arrivés au petit bois de mélèzes, Paulus Western tira de ses poches une paire de pistolets, et fit un signe à Urbain, qui, poussé par Edgar, se rapprocha.

— Nous allons charger loyalement les armes... Si tous n'avez pas l'habitude de ces choses, monsieur, je vais charger les deux pistolets sous vos yeux, et vous choisirez.

Les armes chargées, Paulus Western les offrit à Urbain, qui eut à peine la force de prendre et de soutenir un pistolet pour le donner à Edgar.

— Un dernier mot, — dit Paulus à Urbain. — 11 est inutile de vous rappeler, en terre brabançonne, l'article consigné dans l'histoire de la Belgique de Metteren... Vous ne connaissez pas cet article ?... Le voici textuel : « Tout témoin de duel prend le titre de second sur le terrain belge... » Vous ne comprenez pas?... Expliquons-nous... Cela veut dire que si le chevalier, mon ami, est tué, l'affaire continue entre les seconds, entre vous et moi ; et pas un mot de plus.

Urbain ouvrit la bouche pour répondre, mais les organes du larynx étaient paralysés.

— Accepté ! dit Paulus, et il remit l'autre pistolet au chevalier de Malte.

Les deux combattants se placèrent à vingt-cinq pas.

Urbain s'appuya contre un arbre et ferma les yeux.

Le sort avait décidé qu'Herman tirerait le premier. Un coup de pistolet se fit entendre ; Urbain regarda malgré lui, et vit Edgar debout et ajustant son arme. Ce succès lui remit un peu de courage au cœur; il ne referma pas les yeux.

Edgar fit feu, Herman chancela, mit les mains sur sa poitrine, poussa un cri et tomba lourdement la face contre le gazon.

L'extrême peur rendit, ses forces à Urbain; il bondit comme un cerf relancé dans un bois et disparut à travers les arbres, dans la direction de Ma- Unes.

Un trio d'éclats de rire retentit sur le terrain de ce faux combat. Herman se releva, et son accès de gaieté folle ne lui permit de parler qu'après cinq minutes.

— Voilà un imbécile de première catégorie ! dit-il à Edgar.

— Mais non, dit Paulus; on trouverait un million de niais comme cet Urbain. La comédie a été préparée de longue main et parfaitement jouée; de plus fins auraient été dupes comme lui. Edgar, tu inventes et tu mets en scène à merveille.

— Oh ! dit Edgar, tout n'est pas fini là, ni pour moi ni pour vous deux. Vous êtes instruits de ce }pe vous avez à faire? Ne perdez pas de temps; allez vous embarquer à Anvers et préparez-moi mes deux personnages à Bond-street et mon pied à terre de Tottenham-rood. Vous pouvez facilement trouver à Londres une Angélina de quinze ans, à raison de deux livres par séance ; vous la dresserez au ma-

nége et vous lui promettrez un billet de Fivc-pGunds, si elle s'acquitte bien de son rôle. Choisissez-la d'un blond extravagant, et faites-la coiffer avec deux cascades de boucles. A coup sûr, vous trouverez cet ange dans l'enfer de Crawfurd.

— Et tu ne nous donnes pas le temps de faire quelques emplettes à Malines? demanda Herman.

— Oh ! celui-là, dit Edgar, pense toujours à sa contrebande de Malines. Tu seras contrebandier un autre jour. Partez, arrivez, trouvez, écrivez. Adieu, je vais rejoindre mon fuyard et l'achever. Si vous avez besoin d'argent, tirez à vue sur moi, mais une seule fois, et pas au-dessus du billet de mille. Après complète réussite, nous réglerons nos comptes et vous serez satisfaits. Restez encore une heure ici ; je vais à Malines, seul.

A la station, Edgar chercha Urbain dans tous les recoins des salles d'attente et il ne le trouva pas; mais lorsque le convoi d'Anvers arriva, il vit sortir d'une barricade de bagages un voyageur leste, qui s'élança dans un wagon ouvert, comme un contrebandier poursuivi par les gens de la douane. C'était Urbain.

Edgar se donna la démarche d'un soldat blessé à la jambe gauche et sortant de l'ambulance, et entra péniblement dans lo môme wagon, où il parut

surpris de rencontrer son compagnon de voyage.

— Nous parlerons après le départ, lui dit-il mystérieusement.

Urbain fît un signe affirmatif et garda la contenance honteuse du poltron.

Dès que l'employé eut refermé la portière, Urbain saisit les mains d'Edgar et s'excusa de l'avoir abandonné ainsi ; mais il avait cédé à une impression de terreur irrésistible; les pieds avaient emporté 3a tète, à l'insu du cœur.

— Je comprends très bien cela, dit Edgar d'un air amical qui mit Urbain tout de suite à son aise ; je comprends cela. Les conscrits ont peur au premier feu, et ils deviennent des héros le lendemain. Tu ignorais, mon cher Urbain, qu'en terre belge les témoins sont élevés à la dignité de second ; ce sont les mœurs de l'ancienne chevalerie brabançonne. Ainsi, après la mort d'Herman, ton devoir t'ordonnait de te battre avec le second. En ton absence, j'ai dû te remplacer. Le sort ne m'a pas complètement favorisé cette fois. J'ai blessé le hussard à l'épaule droite... là... et moi j'ai reçu... ici... au gras de la jambe, un ricochet de balle qui me fait boiter un peu... Oh!... ne t'effraye pas... ce n'est rien... une simple contusion.

— Ce généreux ami, dit Urbain ému jusqu'aux

larmes... Tu caches ta souffrance pour me ménager?

— Non, te dis-je, ce n'est rien. Ne me loue pas pour une chose si simple ; dans deux jours je serai sur pied.

— Quelle journée ! quelle journée ! dit Urbain, les mains jointes et les yeux au ciel.

— Ah! elle a été rude, elle a été chaude, dit Edgar, mais le bon droit a triomphé.

— Jamais je n'oublierai ce service, reprit Urbain, jamais je ne pourrai le reconnaître dignement... il m'est impossible de plaindre... cet Herman,.. il empoisonnait ma vie... Était-il rusé! était-il perfide ! était-il cauteleux !

— Oh ! dit Edgar, ces hommes-là sont bien redoutables !

— Ont-ils l'esprit inventif en fait de malice ! reprit Urbain. Ces hommes-là, entrent dans un salon, en criant à leur domestique : serrez ma haire avec ma discipline!...

— Oui, Urbain, oui.

— Ils prennent une mine piteuse et une voix de miel, poursuivit Urbain.

— Oui, les fins renards.

— Ils marchent dans des souliers plats, comme des bedeaux de paroisse.

— Oui, ils marchent ainsi, les rusés drôles.

— Ils ôtent leur chapeau en prononçant le nom de Dieu!...

— Oui, ils font tout cela, ces diplomates d'hypocrisie!...

— Et, enfin, pour couronner leur scélératesse, ils osent attaquer nos femmes dans notre salle à manger, devant une table !

— Oui, oui, et ils ferment la porte de la galerie, ces perfides coquins !

— Mais! s'écria Urbain, qui reprenait ses forces et son courage ; mais ils ne savent donc pas que leurs pièges, leurs ruses, leurs hypocrisies ne peuvent pas tromper longtemps un œil habitué à découvrir le côté frauduleux des hommes!

— C'est ce que je me dis souvent, remarqua Edgar.

— Ne savent-ils pas que tous les maris ne sont pas des imbéciles tout prêts à donner leur front au premier décorateur venu?

— Oui, ne savent-ils pas cela ?...

— Tu souffres, Edgar? dit Urbain d'un ton affectueux, oui, je vois que tu souffres... ami... tu viens de retenir une plainte. ^

— C'est une bagatelle te dis-je, mon cher Urbain, par intervalles, un léger lancinement dans les muscles, une petite douleur nerveuse... moins que

ioh URSULE

rien. On est homme à se tirer d'affaire, à si bon marché !

— Et c'est pour moi ! pour moi ! dit Urbain, en serrant les mains d'Edgar... Oui, c'est pour moi!... Allons, il a aussi la pudeur du bienfait!... Mais, moi, Edgar, je ne m'effraye pas de la reconnais* sance, j'accepte un grand service comme bienfait, et non comme fardeau. Si vous étiez pauvre et malheureux, je voudrais passer ma vie à vous faire du bien.

De meilleurs instincts se réveillaient parfois dans le cœur d'Edgar, lorsque ce bon Urbain s'épanchait avec une naïveté si touchante; alors Edgar était bien près de tout dévoiler, et d'en finir avec cette comédie coupable, mais un seul souvenir donné à Ursule fermait sa bouche au moment de l'aveu. La passion triomphait de la probité naissante.

Les deux jeunes gens voyagaient en train de petite vitesse, allant d'Anvers à Paris. Ils ne descendirent donc pas sur le pavé de Bruxelles, ce qui mit le comble à la joie d'Urbain. A la nouvelle station, les voyageurs abondèrent, et l'entretien intime cessa d'être possible. Edgard et Urbain durent se résigner à dormir, ou à se mêler aux conversations de leurs voisins. Ils profitèrent de ces deux ressources jusqu'à la gare de Paris.

Uac Kiaxîme de Scnôquo

Lorsqu'Urbain et Edgar arrivèrent à la gare du Nord, Paris se réveillait à peine ; la douce lumière du matin réjouissait les avenues ; de légers bruits de roues et de portes ouvertes préludaient, comme un andante tranquille, à ce fracas universel qui est la voix de la capitale jusqu'à minuit.

Ces images riantes, si neuves pour Urbain, le ravirent de joie, après sa course orageuse, et lui firent mieux comprendre le charme recueilli des émotions domestiques. Son imagination le transporta tout de suite dans l'endroit le plus mystérieux, et le plus inabordable de son hôtel; il vit sa femme, sa belle Ursule,, endormie après l'insomnie d'une nuit brûlante, et digne en ce moment du pinceau

de Corrége, l'artiste des radieuses nudités. Une joie délirante éclata dans tout son être ; il ne se reconnaissait plus lui-même ; le froid botaniste se transformait. Un divorce de deux jours, une insomnie de deux nuits, un drame plein de terreur, une course haletante, une vie de quarante-huit heures, longue et pleine comme la pensée du vieillard, les ardentes émotions d'un dangereux voyage, tout enfin renouvelait ce jeune homme, fécondait son organisation en friche, commençait son expérience, donnait un rayon à son esprit, une flamme à son cœur et à ses sens. L'amour-propre n'était plus l'aiguillon banal de sa jalousie; il aimait sa femme pour la première fois, et tout son corps frissonnait d'allégresse, à l'idée qu'une course de voiture le séparait de cette merveille de grâce exquise et de beauté savoureuse, de ce trésor d'amour, créé pour lui, et pour lui seul !

Un œil infaillible, dirigé obliquement sur lui, perçait le front novice où s'rgitait le secret de ces pensées. Edgar n'avait rien perdu de cette confidence muette, écrite en traits de flamme sur le visage d'Urbain transfiguré.

• Ils étaient montés dans un fiacre, devant le péristyle de la gare du Nord ; Edgar avait donné son adresse, rue Caumartin, et de là, Urbain devait se

faire conduire à son hôtel du faubourg Saint- Honoré.

* À chaque cahot de la voiture de louage, Edgar comprimait une plainte sourde, qu'il élevait d'un ton ; mais le bonheur avait donné la surdité de l'égoïsme à Urbain. Le jeune mari était tout à son plan. Je la trouverai encore dans l'hostilité de sa rancune, pensait- il, mais je me jeterai a genoux, je verserai des larmes véritables, je roulerai mes cheveux sur le tapis de l'alcôve, je ferai toutes les humilités possibles ; elle ne me reconnaîtra plus, elle retrouvera un amant dans son mari, elle me pardonnera les torts que j'ai envers elle, et même les torts qu'elle a envers moi!...

Edgar vit luire dans les yeux d'Urbain l'extase de l'élu qui entre au ciel.

Un cahot violent provoqua cette fois une plainte stridente qui aurait fait bondir la plus sourde des idoles d'Egypte. Urbain se réveilla en sursaut, dans son extase, et dit d'une voix affectueuse :

— Vous souffrez, Edg^r?

4 — Oh! ce n'est rien!... rien.., — dit Edgar en faisant une grimace de damné — j'aurais dû rester à Bruxelles et me soigner... Une nuit en wagon a envenimé cette petite blessure insignifiante... mais la moindre blessure négligée... oh!... peut avoir

des suites fâcheuses... surtout par cette chaleur tropicale... Un de mes amis est mort au mois de juillet d'une contusion négligée... il y a eu gangrène... Je vais écrire au docteur Cabarus... oh!

— Mon pauvre ami ! mon pauvre Edgar ! dit Urbain; et c'est pour moi!... pour moi!...

— Est-ce que j'en fais un reproche? dit Edgar d'une voix douce ; pourquoi t'obstines-tu à me rappeler ce qu'on appelle un dévouement, en termes d'égoïsme, et ceque je nomme un léger service en. termes d'amitié?

— Bien! reprit Urbain; je n'en parlerai plus. A ta place, bien d'autres feraient sonner bien haut cette bonne action, et...

— Bon ! voilà que tu recommences !

—Je me tais, Edgar... Te trouves-tu mieux?

— Ce sont des accès de douleur intermittente.^ Avant de nous séparer convenons d'une chose entre nous.

— Parle, Edgar.

— Tu cacheras toutes ces aventures à ta femme, et...

— Comment ! interrompit Urbain ; me crois-tu assez stupide pour commettre une telle sottise ?

— C'est que, reprit Edgar, il y a des maris qui racontent tout à leurs femmes, et je ne les en blâme

pas. Je sens que je serai bientôt du nombre. Ma franchise naturelle ne peut rien dissimuler. Cependant je conviens qu'il y a des occasions... A propos, il faut que mon expérience te vienne en aide... Tu as oublié le bouquet d'Anvers !

— Tiens ! j'avais complètement oublié cette pièce Justificative !

— Ta femme traitera ce voyage de conte bleu. — Oui... Elle est d'ailleurs si ombrageuse!...

Comment me tirer de là ?

— C'est bien simple, Urbain : entre un instant chez moi; j'enverrai mon domestique chez Leclan— cher, il te rapportera un bouquet de fleurs exotiques, nous le ravagerons un peu, pour imiter les avaries du chemin de fer, et tu te présenteras à ta femme, escorté de cet avocat de jardin.

— Admirable, cher Edgar! merci de ton idée! Maintenant, je puis me garantir un bon accueil.

— Nous voici chez moi, Urbain; m*onte un instant; je garde la voiture ; pour la course chez Leclancher, mon domestique sera bientôt de retour.

Urbain donna le bras à Edgar, qui lui dit: Glissons-nous, pour nous dérober à l'œil de mon portier; il ferait un commérage sur ma jambe.

Au même moment, un domestique qui, probablement, avait reçu les instructions du maître, sortit

de la loge, et présenta un paquet de lettres à Edgar.

— Bon ! dit Edgar, le portier m'a vu boiter î au diable les lettres! Et faisant signe au domestique, il lui dit à voix basse : Courez chez le docteur Cabanis, je l'attends, et rentrez tout de suite. Il y a une voiture à la porte.

Il monta péniblement l'escalier du premier étage, toujours soutenu par le bras d'Urbain, et la porte étant ouverte, il s'assit dans le salon, et, désignant un fauteuil à Urbain, il dit :

— Tu me permets de jeter un coup d'oeil sur ma correspondance... Voyons ce que peut te donner Léclancher : en fait de fleurs exotiques... Tiens, la première lettre que j'ouvre est un billet de noces... M. le comte de Saint-Saulime, a l'honneur de vous faire part, etc., etc. Léclancher a de superbes yuca$ gloriosas...

— C'est excellent ! dit Urbain.

— Une lettre de mon fermier, reprit Edgar... 11 se plaint de la sécheresse, et de saint Médard... Je connais cette chanson d'été... Il a aussi dans sa serre des stanhopeas oculatas... fleur bien rare, n'est-ce pas Urbain?

— Oui, il n'y en pas chez les Tavignon.

— Une invitation à dîner, pour demain, reprit Edgar... S'ils sont quatorze, ils courent g <and risque

d'être treize; demain, je serai au lit... Léclancher a des hibiscus, aussi; j'adore Vhibiscus... Ah!,., au diable les beaux-pères !... Ceci est sérieux 1

— Tu as pâli, Edgar, dit Urbain effrayé... Quelque fâcheuse nouvelle ? -

— Oui, dit Edgar consterné; la fatale chance continue ; la lune sera mauvaise pour moi jusqu'à la fin du quartier !

— Voyons, mon ami, dit Urbain suppliant, confiemoi ce malheur...

— Il est sans remède, Urbain... Non, non... il y a un remède...

— Ah ! je respire! mon cher Edgar!

— Il faut que je parte pour Londres , sur-lechamp.

— Dans l'état où tu es, Edgar ! y songes-tu?

— Je me guérirai en route.

— Mais, qu'y a-t-il donc de si urgent, Edgar?

— Il y a que mon mariage est rompu. S'il n'y avait que la dot à perdre, je m'en moquerais comme d'un schelling, mais il y a la femme !... Oh ! je ne survivrai pas à ce coup ! Je pars... *

Edgar se leva> mais, vaincu par la douleur qu'il n'avait pas, il retomba lourdement sur le fauteuil !

— Tu vois bien que tu ne peux pas partir! s'écria Urbain au désespoir.

il\2 URSULE

— Écoute cette lettre, Urbain, et puis tu jugeras toi-même... Sir... sir, tout court, c'est déjà grave, pour un Anglais; sir, yourbehaviour... Comprendstu l'anglais ?

— Non, Edgar.

— Alors, je vais te la traduire en français... Monsieur, votre conduite est un peu trop française, dans sa légèreté... Tu vois, Urbain, ces Anglais en sont encore là, comme sous Louis XV ! Nous sommes toujours légers, frivoles, et tous maîtres de danse. Sébastopol ne les à pas convertis... Voici quatre jours passés sans nouvelles de vous, et an mornes où s'apprête la plus respectable des cérémonies... Là, ce beau-père a un peu raison. Mais que diable ! avec toutes les affaires que j'avais sur les bras, ai-je trouvé une minute pour écrire!... Je pensais... Cette insouciance (carelcssness) du fiancé ne promet pas un bon mari {good husband, ) et un père est en droit de s'alarmer. La frivolité de votre nation m'est connue... Est— il Anglais, ce beau-père de Londres!... Et je ne veux pas que mon Angelina, mon unique trésor, soit victime d'un caprice, comme Mlle de La Vallière, Mme de Montespan, Mlle Agnès Sorel, et tant d'autres. Vous voyez que je connais votre histoire... Oh ! il la connaît bien!... Ainsi, honorable sirj comme le dit

mon proverbe de VOxfordshirc : ce qui a été fait

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