EST FAIT, CE QUI N'EST PAS FAIT NE SERA TAS FAIT
lî est joli, son proverbe !.,. Nous nous quittons en parfaits gentilshommes, et je fais des vœux pour mir régner entre nos deux nations une paix qui est ïa paix du monde, as say Cupido Palmerslon, comme dit Cupidon Palmerston... Il a trouvé encore le moyen de citer Palmerston ! J'ai vu le moment où il attaquait la question de la réforme électorale !... Sir, le mariage est une institution anglaise, les Français naissent pour être célibataires. Tai habité Paris vingt ans, et je connais vos mœurs. Votre vraiment dévoué.. . Et la signature... Les Anglais appellent cela une lettre sérieuse!... Mais ce qui est sérieux pour moi, c'est la rupture. Perdre ce beau-père, c'est gagner; mais perdre Angelina, c'est mourir !... Il faut donc partir et me justifier... et partir sur-le-champ. Le bonheur de la vie dépend d'une minute perdue. Il me reste à peine le temps de retourner à la gare, et de prendre le premier convoi.
A ces mots, Edgar se leva, fît un mouvement convulsif, réprima une plainte et retomba lourdement sur son fauteuil.
— Mais, tu veux partir., dit Urbain, après ce
llik URSULE
voyage brûlant, ce duel, ces insomnies, ces émotions ! Tu veux donc te tuer ?
— Je veux vivre ! dit Edgar, sur le ton du désespoir. Ma vie, c'est mon amour !
Second mouvement convulsif, suivi de plainte comprimée.
— Non, tu ne partiras pas, Edgar ! mon devoir est de te retenir... Attends le médecin, et tu verras...
— Oh! voilà une bonne idée ! interrompit Edgar; tu as parfois des naïvetés charmantes ! Le médecin a toujours intérêt à garder un malade ; il me clouera sur une chaise longue, et m'écrira des grimoires de pharmacien, avec des hiéroglyphes. Je connais ça. Mon médecin, c'est un cheveu blond d'Angelina. Urbain, je cours à ma guérison.
— Non, Edgar, s'écria Urbain; ce n'est pas lorsque tu viens de te dévouer pour moi avec une si touchante abnégation, ce n'est pas lorsque tu viens de me sauver l'honneur et la vie que je commencerai ma reconnaissance par l'ingratitude... Je partirais moi...
Edgar fit un mouvement de surprise très-bien joué.
— Oui, poursuivit Urbain avec feu; oui5 Je par-
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tirai pour toi, et je plaiderai ta cause mieux que tu ne ferais toi-même. Je me sens un homme nouveau. J;ai vieilli en deux jours. Je te promets d'être éloquent et de te justifier. La vérité, vois-tu, porte avec elle un accent victorieux. Je raconterai tout. Les Anglais, et surtout les Anglaises, sont très-sensibles aux actes de dévouement, à l'héroïsme de l'amitié. Ta cause est gagnée si je la plaide à Londres. Hier, j'étais honteux de n'avoir pour toi qu'une reconnaissance stérile; je te disais, tu as la jeunesse, la fortune, un nom, tout enfin, et je me désolais intérieurement de te voir si heureux, parce que je ne pouvais m' acquitter envers toi; aujourd'hui, ton malheur me cause une certaine satisfaction, je te l'avoue avec franchise ; tu as besoin d'un service, et me voilà tout prêt à te le rendre. Ma dette ne sera pas payée , mais l'amitié se contentera d'un à-compte. Je pars,
Edgar prit et serra la main d'Urbain, et regarda le plafond.
— Eh bien! tu tétais, reprit Urbain, tu ne te fies pas à mon éloquence, tu t'obstines dans ta première résolution?
— Urbain,— dit Edgar avec un de ces accents de mélancolie que les comédiens du monde empruntent aux comédiens du boulevard, — Edgar, réfléchis un
instant, et tu verras que ce que tu me proposes est Inacceptable.
— Pourquoi, pourquoi, Edgar?
— Parce que tu as des devoirs sacrés à remplir.
— Le plus sacré de ces devoirs, Edgar, est de te rendre un service.
— Et que pensera ta femme de ce retard?
— Ma femme me croit à Anvers. Je lui écrirai.
— D'Anvers?
— De Paris ; mais je daterai d'Anvers, et j'inventerai un prétexte de retard.
Edgar appuya son front sur sa main, et se fit ressembler à un homme qui réfléchit profondément avant une résolution,
— Eh bien ! que décides-tu? demanda Urbain.
Edgar parut faire un violent effort sur ses scrupules, et prit affectueusement la main de cet ami trop candide.
— C'est accepté, dit Urbain avec joie; vite une plume et du papier... Ah! voilà tout ce qu'il me faut dans la pièce à côté. Je vais écrire ma lettre d1 Anvers.
— Et ce médecin qui ne vient pas l dit Edgar avec impatience.
— Cabarus a tout Paris pour client, dit Urbain;
un médecin ne devrait avoir qu'un malade; mais tous les malades ne devraient pas avoir le même médecin. Ils s'exposent à se guérir en attendant le remède.
— Tiens, dit Edgar en riant, la gaieté te revient; tant mieux, je te vois partir avec moins de peine.
— Je suis si heureux de faire quelque chose pour toi.
— Ferme ta porte pour écrire ta missive d'Anvers. Les domestiques ont le vice de la curiosité, et ils ont toujours à faire quelque chose à côté de vous quand ils voient du mystère à côté d'eux.
Urbain entra dans la pièce voisine, et obéit à k recommandation.
Edgar se leva, marcha «sur la peinte des pieds, et ouvrit la porte du salon.
Un sifflement imperceptible se fit entendre dans l'escalier.
Un domestique parut, et Edgar lui dit à voix basse :
— Tu remarqueras ce jeune homme pour le reconnaître, sans faire erreur. Je me fie à ton intelligence. Tiens- toi prêt à partir... Un billet de moi te donnera mes instructions pour Bond-street... A propos, fais en sorte que ce jeune homme ne te voie pas.
Le domestique s'inclina. Edgar rentra dans le salon.
Sa lettre finie, Urbain reparut, et dit :
— Comment faire parvenir ma lettre d'Anvers?
— Rien n'est plus simple, dit Edgar; je donnerai une espèce de livrée de chemin de fer à mon domestique, et il portera la lettre dans le bouquet. Cet envoi sera censé venir de la gare. J'ai reçu des bouquets de Gênes, moi, et je les ai envoyés à Londres. Anvers est aux portes de Paris.
— Ce bon Edgar ! Il prévoit tout.
— Maintenant, Urbain, veux-tu me satisfaire complètement?
— Je ne demande pas mieux, parle, Edgar.
— Tu prendras V express-train de Calais, ce soir. C'est un retard insignifiant. Le sommeil et la fatigue t'accablent : ouvre cette porte; tu trouveras ma chambre de réserve. Mon beau-père y a couché à son dernier voyage à Paris. Trois heures de sommeil te remettront tout à fait, et tu seras frais et dispos, pour ton voyage à Londres. Allons, pas d'objection. Obéis à l'amitié.
— Allons, puisque tu le veux.
**» Ne t'inquiète ni de la lettre, ni du bouquet, fendant ton sommeil, tout arrivera à son adresse. Je m'en charge. Je te dis bonne nuit, en plein soleil.
Urbain sourit et obéit à l'amitié.
A cinq heures, Urbain sortit de la chambre de réserve, et trouva Edgar au lit, ce qui lui arracha un cri de surprise :
— Ce n'est rien, dit Edgar; c'est une mesure de précaution; le médecin est venu; il a mis un appareil sédatif sur ma contusion, et m'a recommandé un repos absolu pendant deux jours... Ton bouquet et ta lettre sont remis ; il n'y a pas eu de réponse. C'est la femme de chambre qui a reçu l'envoi.
— Me voilà tranquille, dit Urbain, et tout à toi,
— Je t'ai fait préparer un léger bagage de roule, un bagage d'Anglais... Présente- toi demain, chez mon beru-père, à l'heure du lunch, vers... trois heures, mais pas plus tard.
— Bien ! Edgar ; je suivrai à la lettre toutes tes recommandations, et tu seras content de moi. Je t'enverrai un bulletin de victoire.
Ils se serrèrent atiectueusement les mains , à plusieurs reprises.
Urbain partit, et Edgar sauta lestement sur le tapis de l'alcôve en disant — quoique le monologue ne soit pas dans la nature— Je suis le Machiavel de l'amour !
Il faut toujours en revenir à cette profonde maxime que Sénèque a consignée dans sa soixante-deuxième
lettre : Voulez-vous savoir jusqu'où peut aller la passion de l'amour criminel? Meltez-la dans le cœur d'un homme puissant par la richesse, et vou$ verrez!
À la puissance de la richesse, il faut ajouter l'en-*nui de l'oisiveté. Un vice moderne.
lettre d'Urbain à ïSdsw
« Uvcrpool, 24 juillet 1855.
» Cher Edgar,
* Liverpool ! tu vas \rterier : Mais que fait— il dans la ville aux quarante docks ! le Londres de la Mersey !
» Je comptais partir aujourd'hui pour Paris, et je t'aurais dit ma lettre au lieu de te l'écrire; mais f ai manqué le convoi de Birmingham, et me voilà retenu après le départ de Y express -train. Tant de fatigues m'ont alité. 11 me faut encore vingt-quatro heures de repos. Je suis à Adelphi, un bel hôtelt qui est un labyrinthe. — Mais que fais-tu à Liverpool? Me dis-tu encore : Attends,
y> Avant tout, je t'annonce victoire sur tous les points. C'est l'essentieL
» Je me console de ma mésaventure, en songeant à ton succès,
» Je sortais de la maison de ton ami, M. Thomas Hutkinson; j'avais sous le bras un léger bagage et je me croyais déjà sur la route de Calais. Devant le numéro 33 de Bond-street, j'avise une espèce de commissionnaire, planté comme une borne, un Auvergnat anglais; je lui demande mon chemin pour aller à la gare de Douvres, — on m'avait dit chez Hutkinson que le premier cokney venu m'indiquerait ma route, en disant Dower, Dower. Il paraît que j'ai mal prononcé ce mot, car l'Auvergnat, croyant m'avoir compris, m'a conduit au chemin de fer de Liverpool. Toutes les gares et tous les chemins de fer se ressemblent. Je suis monté en wagon, je me suis endormi, et, à mon réveil, j'étais à Liverpool ! Mais ce n'est rien, j'ai failli aller en Irlande. A Adelphi, j'ai imité euphoniquemeut la fumée d'un paquebot, en remuant ânes bras comme deux roues. — Yès, yès, m'a dit ie garçon, et il m'a conduit à un dock sur une rivière, en me disant Kingstown, Kingstown. Alors je me suis aperçu que je n'étais pas à Douvres, et je me suis estimé très-heureux de n'être qu'à Liver-
pool ; car n'ayant pu apprécier la longueur du temps écoulé pendant mon sommeil, et connaissant la rapidité merveilleuse de la locomotion anglaise, j'ai frissonné un instant à l'idée que je pouvais être en Amérique. Tel est mon début dans les voyages. Ne sachant que faire dans cette ville immense, j'ai escaladé une rue, nommée Copperas-Hill, derrière Adelphi-hôtel, et, au sommet, j'ai trouvé, par un heureux hasard, le jardin zoologique. Tu vois que mon malheur a obtenu sa compensation.
» Oh ! si ma femme connaissait l'Odyssée de son mari ! Il est vrai que je reparaîtrai à ses yeux irréprochable comme toujours. Son Ulysse n'a pas eu besoin de fermer ses oreilles avec de la cire, pour échapper aux tentatives des sirènes. J'ai en horreur ces femmes sans nom qui peuplent Londres et Liverpool dans toute la liberté du vagabondage. C/est hideux à voir. Quelle horrible plaie sur un pays si beau ! 11 faut te dire que je suis un grand novice en tout et que j'ouvre des yeux ébahis à toutes les histoires scandaleuses qu'on raconte ici. Ma femme a été ma seule maîtresse, elle le sera toujours; je serai Philémon, si elle consent à être Baucis.
» Après t' avoir annoncé la victoire, je crois perdre mon temps en t'écrivant les détails. Je serai chez toi après-demain, et mon récit te dédommagera
15k URSULE
très-amplement de l'insuffisance de ma lettre. En d>eux mots voici le sommaire. M. Hutkinson est un type de dandy; cravaté de blanc, habillé de noir, ganté de jaune à cinq heures du matin. Ii a été charmant et m'a invité à dîner à Greenwich, auberge de Sceptre and Crown, où Ton sert des fritures de petits poissons, un mets délicieux. Ce qui me charme surtout chez Hutkinson, c'est qu'il a pour toi une affection sincère ; ce qui me déplaît en lui, c'est son obstination à vouloir te fixer à Londres après ton mariage. C'est son idée fixe. Nous débattrons cela plus tard. Paris est la capitale de Londres.
» Ton beau-père,M.Fields,m'â fait l'accueil le plus glacial ; c'est un Anglais de la vieille roche : droit comme un I, concis comme un monosyllabe; sérieux comme minuit. Heureusement, il m'a permis de parier, et ne m'a pas interrompu. Avec un Français d? il même trempe, j'échouais dans ma mission. Le Français n'aime a parler qu'en duo; il interrompt, on l'interrompt au milieu de l'entretien, c'est la tour de Babel en deux personnes. Chacun d'eux a oublié le point de départ, le duo a commencé sur l'Océan, il finit dans un ruisseau. Que te dirai- je, mon cher Edgar! il me semble que je fais des progrès en toutechose, pardonne-moi cette illusion d'amour-propre;
tu aurais été content de mon plaidoyer pro amico, devant ton beau-père. L'exorde a été faible, à cause de l'air glacial de ce beau-père anglais; ma péroraison a été superbe. J'ai trouvé da ces phrases d'avocat qui attendrissent un jury. Une larme a brillé dans l'œil gauche de Fields; une larme d'Anglais vaut une cataracte de Français.
» Alors, il m'a été permis de voir ta fiancée. Mes yeux habitués à voir ma belle Ursule, s'extasient rarement devant d'autres femmes ; mais cette fois, mes yeux ont été éblouis. Angélina est une de ces beautés anglaises qui reproduisent l'effet d'un coup de soleil de l'équateur à midi; elles peuvent donner l'ophthalmie. On devrait les regarder avec des lunettes vertes. Elle m'a converti à la religion païenne de la blonde. J'ai cherché l'autel de la brune Pallas pour apostasier en publie. L'or se fait cuivre devant ses cheveux; la pêche perd sa teinte savoureuse devant sa joue ; l'ivoire devient terne devant sa blancheur. Elle a parlé très-peu, mais l'expression de sa figure m'a fait un long discours en ta faveur. Tu es aimé, heureux Edgar.!
* Demande-moi encore des services d'amitié, mais bien difficiles, et tu me trouveras prêta toute heure. Si je t'en rendais mille, je ne me croirais pas quitte
envers toi. La véritable reconnaissance ne s'acquitte jamais envers le premier bienfaiteur.
» Ton fraternel ami, » Urbain.
* P. S. J'ai trouvé à Zoological-Garden de Liverpool, une très-belle espèce de vespertilio tigré; c'est une admirable imitation florale du papillon de nuit, Ici, avec de l'argent, on achète tout. Le préposé m'a dit, ou m'a fait comprendre, moitié français, moitié anglais, qu'il n'avait pas le droit de vendre des fleurs, mais que chacun avait le droit de les cueillir, en laissant une feuille de cinq livres sur la feuille coupée. Alors, j'ai coupé le vespertilio devant le préposé qui fermait les yeux, et j'ai déposé mon fwe-pounds. Je suis désolé que la même probité ne se retrouve pas au Jardin des plantes de Paris. Ma collection serait beaucoup plus riche aujourd'hui. Il faut vraiment que le bonheur de te serrer les mains soit bien grand, puisque je quitte une ville, où se trouve un pareil jardin zoologique. Comme je saurais bien employer quinze jours à Liverpool, dans sa ville haute de Copperas-Eill! Tu me sauras gré de ce sacrifice, n'est-ce pas, cher Edgar?
Xî
£.0 Macbiavel de l'amour»
L'hôtel d'Urbain montre sa façade sur la ligne opulente du faubourg Saint-Honoré, et se continue, par ses jardins et ses petites fabriques de fantaisie, jusqu'à lalisièredes Champs-Elysées. Deuxkiosques élégants s'élèvent de ce côté sur le mur de clôture et encadrent le portail.
Un billet respectueux, écrit par Edgar, a ouvert secrètement l'un de ces kiosques au jeune comte. Torturée d'ennui, la belle Ursule n'a pas cru devoir refuser un visiteur qui s'exprimait ainsi :
« Madame, * Vous savez tout l'intérêt que je porte à une » belle recluse, et songeant à vous, par habitude,
)> je crois que vous êtes dans une inquiétude mor- » telle au sujet de votre mari. A l'instant même, je » reçois une lettre de lui, mais toute confidentielle; o je m'empresse de vous donner cette nouvelle, et, *> si vous désirez mieux, vous n'avez qu'à m'ac- » corder l'honneur de cinq minutes d'entretien. Je » sais qu'Urbain ne vous a pas écrit; un pareil » oubli s'explique par les habitudes du mariage, » mais au fond il n'a rien de bien criminel.
» Si ma proposition est acceptée, je trouverai » ouverte la porte de votre jardin, en passant aux. » Champs-Elysées, dans un quart d'heure»
» Votre bien respectueux serviteur,
» Comte Edgar. »
Ursule était assise sur une étroite causeuse, faite pour les monologues de la pensée ; sa toilette, d'un négligé plein de soin, semblait avoir une légère prétention ambitieuse; elle tenait à la main un de ces livres richement reliés qu'on ne 1 1 pas, et qui servent de contenance aux mains oisives et d'ornement au tapis des guéridons.
Des vitres de toutes couleurs faisaient étinceler toutes les nuances de l'arc-en-ciel dans ce petit huen-retiro, de forme octogone, et cette auréole
lumineuse flottant autour de la tète d'Ursule, donnait à sa beauté un caractère divin.
Ursule, qui savait son métier de grande dame, ne se leva pas; elle fit un salut amical au jeune visiteur, lui désigna un fauteuil, et lui dit en riant :
— 11 paraît, monsieur le comte, que vous avez gagne ce que j'ai perdu... les bonnes grâces de mon mari.,. Vous voyez que j'ai foi dans votre parole de gentilhomme ; vous m'annoncez une lettre de mon mari, c'est incroyable, et je l'ai cru.
— Madame, dit le comte, votre confiance m'honore, et je m'en crois digne... Voici la lettre d'Urbain.
Ursule étendit la plus blanche des mains de comtesse pour saisir nonchalamment la lettre; mais Edgar la serra sous son menton avec un geste de respectueux refus, et dit: *
— Madame, une lettre est le plus sacré de tous les dépôts, le plus inviolable de tous les secrets. Votre noble esprit comprendra ma délicatesse ; et ri je m'expose à vous déplaire, en vous refusant la complète communication de cette lettre, c'est que je trouverais le remords d'un crime au fond d'une pareille trahison.
— Je comprends ! dit Ursule d'un ton sévère.
' Et elle se leva, comme une reine en colère, qui va foudroyer de sa disgrâce un coupable favori.
— Madame, dit Edgar d'un ton naïf, que comprenez-vous?
— Je comprends, monsieur, que vous avez employé une ruse maladroite et coupable, pour entrer chez moi, en l'absence de mon mari! Vous m'avez attirée dans un piège... Je m'en doutais... et j'avais pris mes précautions... Ainsi, je ne vous crains pas... Mais une déloyauté me révolte, et si j'avais ce matin le moindre sentiment affectueux pour vous, il s'évanouit et se change en haine devant un procédé si odieux... Eh bien ! monsieur... vous restez assis!... A votre tour, vous devriez comprendre... Vous ne comprenez pas?... Vous voulez contraindre une grande dame à trouver la périphrase polie qui veut dire: Sortez?
A cette foudroyante sortie, que le jeune comte attendait, la figure du Machiavel de l'amour se donna subitement une contraction de douleur aiguë, que les grands tragiques étudient trois mois au miroir, pour émouvoir le public, à raison de cinq francs la stalle. Un cri strident, mais comprimé avant la première note, suivit le jeu de physionomie ; un ah ! de surprise accablante suivit le cri.
— Ah ! madame, poursuivit-il, de quel infâme soupçon vous flétrissez un gentilhomme ! Quoi ! cette lettre que je tiens serait comme une fausse clef dont je me servirais pour m'introduire chez vous frauduleusement ! ... Eh bien ! madame, je n'hésite pas à commettre un crime en amitié pour me justifier à vos yeux... Vous connaissez l'écriture de votre mari... C'est une de ces écritures franches qui défient le plus habile contrefacteur, surtout pour un faux de quatre grandes pages ; voilà cette écriture sur cette adresse, avec les hyéroglyphes de la poste, les timbres anglais et les dates du départ et de l'arrivée. Liverpool, Calais, Paris... Je pourrais me borner à cette justification évidente ; j'irai plus loin ; l'amour est mon excuse ; je soulèverai un coin du voile qui couvre les secrets de cette lettre. Mais n'exigez rien de plus, madame; je ne ferai pas davantage, je ferai moins, je me tuerai à vos pieds.
La voix du comte avait trouvé la gamme de la persuasion ; Ursule était si belle en ce moment, que le jeune Edgar chantait la musique de sa passion sur des paroles étrangères à l'amour.
Il chercha d'un œil égaré dans la lettre ouverte le passage qui pouvait soulever un coin du voile, et, l'ayant trouvé avant de le chercher, il dit :
— Lisez ceci, madame... c'est suffisant. Cette fois mes yeux ont été éblouis. L'adorable Ângélina est une de ces beautés qui produisent l'effet d'un coup de soleil à l'équateur; elles donnent l'ophthalmie. On devrait les regarder avec des lunettes vertes. Elle m'a converti à la religion païenne de la blonde. J'ai cherché V autel de la brune P allas pour apostasier en public. L'or se fait cuivre devant ses cheveux; ta pêche perd sa teinte savoureuse devant sa joue,; l'ivoire devient terne devant sa blancheur, etc., etc. Quatre pages dans ce genre ! Je déchire cette lettre en mille morceaux, et j'en jette la cendre au vent.
11 dit et fit la chose avec une merveilleuse promptitude, et les débris de la lettre s'envolèrent par la persienne du kiosque.
Ursule tenait sa bouche ouverte, comme la statue de la Stupéfaction, et regardait le comte Edgar avec des yeux qui ne sont pas exposés en peinture dans les galeries du Louvre et du Luxembourg.
Edgar jouait en comédien parfait, le personnage d'un homme vertueux qui vient de commettre une grande faute, et qui reste comme foudroyé sous le poids de son accablement. Parfois une éclaircie de sérénité traverse le visage de ce coupable du boulevard; cette lueur signifie: — Mon excuse, c'est mon amour !
Mais comme les pantomimes ne se prolongent qu'à l'Opéra, dans un ballet d'action, la parole arrive bientôt dans les drames du monde réel.
— Monsieur le comte, — dit Ursule, avec dos intermittences de suffocation, — vous êtes un noble ami... un noble cœur... 11 y a deux mots qu'une absurde fierté supprime toujours sur la lèvre... Eh bien! j'ai le courage de les prononcer, moi... J'ai tort.
— Oh! madame ! s'écria Edgar en se précipitant à genoux devant Ursule.
Il prit la main que la jeune femme lui abandonna et la couvrit de baisers ardents , qui semblaient se mêler à des larmes.
— Relevez-vous , comte Edgar , dit Ursule avec cette voix pleine de douceur qui signifie : ne vous relevez pas.
Edgar continua de verser des baisers sur la belle main, et Ursule s'assit pour faire ce monologue :
— On reçoit, dans les mauvais rêves, des lettres impossibles , écrites on ne sait par qui , arrivées on ne sait d'où, racontant on ne sait quoi... Eh bien! comte Edgar , vous venez de me montrer une de ces épîtres fantômes... la première sans doute qu'un rayon de soleil ait éclairée... à chaque ligne , je ne croyais pas; alors je lisais moi-même , après vous,
16i URSULE
et je croyais... je croyais l'incroyable ! un mari qui se révèle tout à coup à moi comme un homme nouveau !... un homme amoureux, passionné, infidèle, courant après les blondes au bout de l'Angleterre ! faisant des phrases de roman ; peignant des portraits où la pêche , l'or , l'ivoire fournissent les couleurs ! puis, visant à l'esprit comme un journaliste en voyage ! C'est à confondre mon humble imagination de femme ! c'est à brûler mon front d'insomnie, pour trouver le mot énigmatique d'une si prompte et si étrange transformation !
— Les voyages forment la jeunesse , dit Edgar en se relevant et avec le ton d'un citateur de proverbes.
— Je le crois, reprit Ursule ; mais d'abord il faut apporter des dispositions à la métamorphose , et ce pauvre M. Urbain était encore, l'autre jour, un botaniste primitif, amoureux des roses, n'ayant des yeux que pour les beautés végétales et mortes, pour tes fleurs empaillées ! Il daignait quelquefois m'honorer d'un regard, quand j'épinglais une marguerite sur mon chapeau de jardin. Je devais ce regard à la marguerite! Puis, un beau matin, il s'esquive et va herboriser chez les blondes , et s'improvise Lovelace au pays de Richardson ! Ce n'est rien encore, et il faut tout dire. Ce mari, modèle des maris
froids, mais fidèles ; cet homme , modèle des hommes nuls , mais bons , arrive du premier coup à la perfidie extrême sans passer par le premier mensonge ; il est à Liverpool, aux pieds d'une fadeur anglaise, et il m'écrit un billet d'Anvers et m'envoie un bouquet exotique de notre jardin belge ; par malheur!... oh! ceci est comique !... et j'y ai gagné un rire nerveux...
Ursule éclata de rire , mais son regard était sérieux : le rire des fous. Rien n'est triste à voir comme cetaccès de gaieté chez les femmes: c'est le symptôme révélateur d'une pensée de vengeance; l'éclair de la foudre domestique ; l'adieu déchirant donné au devoir.
Edgar attendait la révélation promise par cet accès de gaieté menteuse, et son regard suppliait le regard d'Ursule.
— 11 y a un Dieu pour trahir les trahisons ! reprit enfin Ursule; un employé du chemin du Nord... c'est-à-dire un faux employé, un Auvergnat de Normandie, un masque, de carnaval, m'apporte le bouquet d'Anvers, et sur l'enveloppe de papier cousue à la tige, je lis la réclame circulaire de Léclancher, avec son adresse et le refrain obligé : fait les exportations !
Edgar joua un mouvement de surprise et d'indignation.
— Oui, comte Edgar, poursuivit Ursule, ce bouquet d'Anvers était de Paris !
— Il était de Paris ! s'écria Edgar en joignant ses mains au-dessus de la tête.
— Vous êtes indigné, je le vois, comte Edgar, reprit Ursule, et ce sentiment sincère que vous éprouvez me fait du bien, me soulage un peu le cœur...
Edgar profita de l'occasion pour prendre les deux mains d'Ursule et il les baigna de caresses.
— Comte Edgar, — poursuivit Ursule, arrivée au paroxysme de l'irritation; — un instant, un seul instant a perdu, ce malheureux Urbain ; un dessert de folie, une fanfaronnade de Champagne... Vous avez été, ce soir-là, vous, comte Edgar, superbe de dédain et de silence, à cette table de convives fous. J'ai entendu toutes les voix, excepté la vôtre ; j'ai entendu ce toast porté par Urbain à ce chansonnier du Caveau, à cet Anacréon de l'adultère, à ce vieillard de la chaste Suzanne ! Urbain s'est associé à ces infâmes refrains qui sont l'apothéose des épouses et des mères infidèles ! A ce concert de célibataires qui vouent au ridicule les maris, et n'exceptent aucune tête de la proscription générale! Eh bien!... Dieu
SULE 167
a retenu rai langue! ce que j'allais dire ne sera jamais dit !
Ursule laissa tomber sa tête en arrière sur la causeuse, et pleura.
Edgar se mit à l'écart, comme pour respecter une noble douleur.
Cette nuance délicate produisit le plus favorable effet.
Après un long silence, Ursule essuya ses larmes, avec cette brusquerie qui annonce le regret de les avoir versées, et dit au comte Edgar :
— Je vous remercie encore du touchant intérêt que vous avez donné à ma douleur. Ces larmes que vous avez vues, je n'aurais pas dû les donner à mon passé qui est irréprochable , ni aux fautes d'un autre, fautes qui ne sont pas les miennes ; mais, toute réflexion faite , je suis heureuse d'avoir pleuré... j'ai pleuré sur mon avenir.
— Mais votre avenir sera meilleur, Ursule, — dit Edgar, avec une voix remplie de cette ineffable mélodie qui vient de l'amour pur, comme de l'ardeur profane. Hélas! la plus subtile des oreilles ne peut faire cette distinction.
Edgar avait cru pouvoir hasarder sans péril, ce terrible Ursule que, pour la première fois, madame n'accompagnait pas.
Il s'attendait à un léger mouvement de surprise; Ursule parut accepter le nom sans le titre, avec une indifférence qui était une approbation.
— Comte Edgar, dit Ursule avec une voix amicale et un sourire charmant, j'ai besoin de repos; ces émotions ne sont pas dans mes habitudes, et un peu de solitude me fera du bien.
— Vous avez vu quel respect j'ai donné à votre douleur ?
— Oui, oui, répondit la jeune femme, sur un ton affectueux.
Et elle ajouta, en souriant, et la main tendue :
— Aussi, je ne donne congé qu'à moi-même, cette fois... et...
— Et, interrompit Edgar, quand me rendrez-vous le bonheur de vous revoir ?
— Mais bientôt... Vous êtes un habitué des Champs-Elysées.., On se salue en passant... aux heures convenables... Ce kiosque est mon salon de lecture et de méditation.
— Adieu, madame; adieu... chère Ursule... Que de choses j'avais à vous dire, et...
— Adieu, comte Edgar, — dit la jeune femme. Interruption qui signifiait: Gardez ces choses pour
une seconde visite ; vous avez fait trop de progrès dans celle-ci.
Le comte, en sortant, se donna une attitude lente et une démarche modeste pour déguiser sa joie de triomphateur.
Deux minutes après son départ, Ursule agita la persienne du côté du jardin, et une femme s'élançant de l'autre kiosque vint remplacer Edgar sur son fauteuil. C'était Marie Vertbois.
— Tiens! dit-elle, touche ma main; j'ai la fièvre. Enfin il est parti !
— Tu as donc entendu notre conversation? demanda Ursule.
— Je n'en ai pas entendu un mot. C'est égal, la moindre chose m'agite, moi. J'ai entendu rire ou pleurer ; les larmes et le rire font le même effet de loin. C'est peut-être la même chose de près... Voyons, dis-moi, parle, raconte ; tu me parais bien émue, toi, aussi ! je suis altérée de nouvelles.
Alors Ursule fit le récit attendu, en n'oubliant aucun détail. Les femmes excellent dans ces rapports.
— Tu ne conclus pas? demanda Marie, après un moment de silence.
— Mais... il me semble que...
— Eh bien! interrompit Marie, je vais conclure pour toi.
— Voyons tes conclusions.
— Ce jeune homme est amoureux fou de toi, et
toi... toi, Ursule... Tout le reste m'est parfaitement égal. Iod mari fait ce que fait la moitié des maris; il a du faisan chez lui, et il veut goûter du canard ailleurs. Il a une bonne fortune anglaise, et il la confie à un ami. C'est toujours comme ça. Il y a des hommes qui sont heureux du bonheur qu'on leur prête, et qui se soucieraient fort peu d'avoir des maîtresses, si le monde devait toujours ignorerqu'ils en ont. LouisXIV était de ceux-là; mon jardinier en est. Urbain n'aurait pas été heureux s'il n'eût pas écrit son bonheur à Edgar. Au fond, Ursule, tout cela t'est bien égal aussi; tu n'aimes pas Urbain, il est vrai qu'il n'est guère aimable, ton Arthur! j'en conviens; mais un mari est mari, malgré tout, malgré...
— Malgré une infidélité flagrante ! interrompit Ursule, avec feu.
— Malgré tout! te dis-je; ce mari aura toujours cette excuse à te donner, si tu voulais lui rendre œil pour œil, front pour front. Cette fameuse excuse: Je suis en Angleterre, moi, à Liverpool, au bout du monde, avec une Paméla quelconque; eh bien! ma famille parisienne ne craint pas de voir entrer un supplément illégitime ; tandis que toi, tune voyages pas, et... N'allons pas plus loin; il y a une apparence de bon sens dans ce raisonnement, et les maris sont si heureux de l'avoir trouvé, qu'ils n'ac-
corderont jamais le droit de représailles à leurs femmes.
— Ainsi, tout leur est permis à eux, et à nous rien? dit Ursule.
— Tu résumes ainsi la discussion, Ursule; ils ont fait notre code et nous n'avons pas fait le leur. Ainsi, tu as répandu beaucoup de larmes, tout à l'heure, ma pauvre Ursule. Ces larmes ont une parole, une signification ; je comprends ce qu'elles disent en coulant sur tes joues. Oui, ma chérie, tu aurais voulu vivre heureuse, aimante, aimée, comprise, dans une de ces demeures somptueuses, où le bonheur est le seul meuble de luxe qui soit oublié ; ton destin ne Ta pas voulu. Ces riches tentures du dedans, ces beaux arbres du dehors, ces salons de velours, ces terrasses de fleurs, tout cela est triste à tes yeux comme un coin du Père-Lachaise, parce que l'amour, c'est-à-dire la vie, n'est pas là. Et tu pleures sur cet absent, comme pleure sur son grabat la femme indigente qui manque de pain. Votre détresse est la même..,
— J'aime mieux l'autre,*» interrompit Ursule,
— Oui, je comprends, Ursule, l'aumône arrive, Ot le pain se trouve. La pauvre femme ne pleure plus ; mais toi, si le bonheur arrive avec son aumône, avec sa fausse monnaie de consolation, avec
son remède qui est un crime, tu ne seras pas joyeuse comme la mendiante; tu n'auras fait que changer d'infortune; à tes anciens ennuis tu ajouteras les remords. Et voilà pourquoi tu pleures ; c'est un àcompte de larmes que tu donnes déjà au désespoir de ton avenir.
— Oui , oui , dit Ursule ; je le sais , ma bonne Marie.
— Tu le sais, et tu n'ajoutes rien?
— Qu'ai-je à te dire de plus? je t'approuve,
— Voilà tout, Ursule ?
— Oui, voilà tout.
— Ainsi, ma chère Ursule, la moitié de ton malheur ne te suffît pas ?
— Non.
— Tu le veux complet?
— Oui.
— Ah! cette fois, du moins, Ursule, tu as le mérite de la franchise brutale, La fermeté de ta résolution est écrite dans ton regard. Tu veux jouer à l'adultère, par ennui, et par vengeance. J'ai épuisé tous les raisonnements, depuis dimanche dernier, pour te maintenir dans la vie honorable ; il me reste à te faire une révélation.
— Révèle, j'écoute et je persiste.
— Ursule, tu as lu beaucoup de romans, de dra-
mes, de comédies, où l'adultère joue un rôle. Lev écrivains semblent avoir épuisé toutes les données de ce crime, et toutes les plaisanteries de ce passetemps. Dimanche dernier encore, nous avons enlendu nos convives s'égayer sur le... mariage qui, dans leur bouche, recevait un autre nom... Eh bien! Ursule... Ursule, dans tout ce que tu as lu, dans tout ce que tu as entendu, une chose a été oubliée...
— La punition? répondit Ursule; le coup de poignard du mari?
— Non, Ursule, non; ce coup de poignard estpartout; Zaïre et Othello n'ont corrigé personne. Ma révélation serait trop vulgaire si je te menaçais de la vengeance de ton mari... il s'agit d'autre chose... Écoute... c'est horrible !... et les moralistes de l'adultère n'en ont jamais parlé...
En ce moment, deux éclats de rire, doux à l'oreille comme un duo de rossignols, retentirent sous les arbres du jardin.
— Elles arrivent de la promenade, dit Marie.
Et elle souleva la persienne du côté de la pelouse pour regarder ses deux petites-filles, deux merveilles de beauté.
Deux chérubins dé dix et onze ans, miniatures de leur mère, voltigeant comme des filles de l'air échap-
ïlh URSULE
pées du collège des sylphides; secouant leurs manches de gaze blanche comme des ailes, et leurs chevelures blondes comme des auréoles d'or; heureuses de vivre, de Jouer, de courir, de parler, dfâ rire en cueillant les Heurs, en chassant aux papillons, en lutinant les oiseaux des volières ; deux de ces adorables créatures qui ont fait inventer les anges par l'homme, un jour que l'homme avait oublié de se regarder.
Marie contemplait ce tahleau de jardin avec une sorte de tristesse ; ce n'était pas la mère qui se réjouit de ses enfants, la mère dont parle le Psalmiste, mat rem filiorum lœtantem.
— Que tu es heureuse d'avoir ces deux anges gardiens ! dit Ursule avec une voix désolée.
— Ursule, dit Marie sur le même ton, c'est la première fois peut-être que le plaisir de voir mes deux filles est mêlé d'amertume. . Bientôt elles seront femmes, et notre monde sera moins habitable encore pour nos enfants. Ursule, un souvenir vient de me traverser l'esprit... Un jour, à Juvisy, dans le parc de ton père, je te vis joyeuse, vive, charmante, courir sur la pelouse comme font mes petits anges dans ton jardin ; tu avais leur âgç, et tu paraissais entrer dans la vie par la port* d'ivoire...
— N'achève pas, interrompit Ursule, je comprends trop.
Les deux amies s'embrassèrent en mêlant leurs larmes et leurs caresses, pendant que les éclats d'une gaieté enfantine réjouissaient le jardin.
Après un moment de silence:
— Chère Marie, dit Ursule, tu m'avais annoncé une révélation... une chose horrible, une...
— Oh! pas aujourd'hui! pas aujourd'hui! interrompit Marie, si je te disais cela en ce moment, ma lèvre souillerait cet air tout rempli d'un parfum d'innocence, et je n'oserais embrasser mes filles. La parole impure laisse quelque chose sur la lèvre... Ursule, ce soir je ramène mes deux anges à leur pensionnat de Neuilly. J'y passerai quelques heures; l'institutrice, Mme Vandelge, reçoit aujourd'hui, et d:alleurs il faut que je cause un peu avec elle... On a tant de recommandations à faire dans un pensionnat... 11 n'y a pas, je pense, péril à demeure, ce soir... n'est-ce pas, Ursule?... Tu me réponds par un sourire triste comme une larme... je réponds pour toi, il n'y a pas urgence dans le péril... je suis tranquille... Demain, à ton lever, je te ferai ma.,, révélation.,. Descends- tu au jardin?
— Non, Marie... je reste.... pour réfléchir... va,
va, heureuse mère si bien gardée, va embrasser tes deux anges, et dis-leur de prier pour moi.
Marie descendit au jardin et donna la fin de sa journée à ses enfants.
Quand la nuit tomba, Ursule était seule, et elle remonta au kiosque pour respirer la fraîcheur des arbres. Pas une ombre élyséenne ne se montrait aux environs.
Tout à coup une forme humaine se dessina sur un fond noir, dans une pâle éclair cie de gaz; elle n'avait point la démarche insoucieuse du passant, ni l'allure lente et méthodique du promeneur. Ses mouvements brusques annonçaient une intention suspecte ; et la stratégie des précaution minutieuses semblait diriger tous ses pas. Cette forme traversa trois fois l'allée, devant le kiosque, et la persienne ne se baissa pas et la porte s'ouvrit comme d'ellemême, comme la porte d'un sépulcre qu'un invisible iantome ouvrirait dans la nuit.
ïïl
Le lendemain
Brigitte, femme de chambre intelligente, c'est-àdire femme de chambre, avait déjà dit trois fois, et à voix basse, à Mme Verbois :
— Madame dort encore; elle n'a pas sonné.
— Mais il est dix heures, répliqua cette fois Marie.
— Pas encore.
— Sonnées... Ordinairement elle est au jardin, à sept heures, devant la volière... Serait-elle indisposée ?
— Oh ! non... elle aurait sonné.
En disant ces réponses, Brigitte ne regardait jamais Mme Vertbois en face; elle allait, venait, tournait sur elle-même, en mettant en ordre, dans
l'antichambre, les meubles qui n'étaient pas dérangés.
— Ceci est grave! dit Marie à voix basse.
— Si madame veut aller faire un tour dans la jardin, reprit Brigitte, j'irai l'avertir au premier coup de sonnette.
Marie était posée immobile devant la vitre de la fenêtre, et ne regardait rien, elle réfléchissait.
Enfin, elle secoua vivement la tête, comme pour en chasser une pensée folle, et dit à Brigitte, en marchant vers la porte de la chambre d'Ursule :
— Ma foi, tant pis ! j'entre pour la réveiller ; iî est indécent de dormira dix heures, en été.
Elle s'attendait à se voir barrer le passage par Brigitte; mais la camériste répondit par un haussement d'épaules, et continua son travail d'oisiveté.
Marie ouvrit la porte avec précaution, la referma sans bruit, et le bruit de ses pas étant amorti par te tapis épais, elle arriva jusqu'au chevet d'Ursule sans la réveiller.
Un crépuscule élyséen régnait dans l'alcôve de la déesse de ce temple; une vapeur d'iris embaumait l'air ; un souffle cadencé doucement troublait seul le silence. Ursule dormait, comme aux premières heures de la nuit, lorsque le sommeil est un besoin inexorable. Un de ces mauvais rêves qui suivent les-
mauvais jours semblait avoir dévasté sa chevelure qui se déroulait en arabesques noires sur la blancheur des draps de Frise, en donnant au lit le sinistre aspect d'un tombeau. L'œil d'une femme pouvait remarquer une certaine recherche de toilette nocturne dans le choix d'un point d Alençon, échancré sur le sein de la belle dormeuse. Un bras nu, d'exquise ciselure, sortait d'un nuage de dentelles et s'allongeait hors du lit, comme un bras de Cérès, extrait d^ne fouille d'Eleusis. La bague nuptiale avait été détachée du doigt annulaire et déposée sur un guéridon, entre deux bougies. Ce tableau était à la fois triste et ravissant. L'amie d'Ursule ne le trouva que triste. Ce bras surtout la mettait en rêverie profonde ; ce bras semblait s'être pétrifié, après un suprême adieu.
Marie recula vers la porte et l'ouvrit avec fracas, dans un éclat de rire qui n'avait rien de commun avec la gaieté.
— Ce n'est rien, c'est moi! dit Marie k Ursule réveillée en sursaut. Allons, belle paresseuse, regarde ta pendule... Onze heures moins vingt, c est honteux !
— Onze heures ! — dit Ursule avec effort et en éclaircissantsa voix... J'ai passé une mauvaise nuit... à cause de la chaleur... Marie, viens m'embrasser.
— Pas encore, dit Marie... pas encore,.-
— Pourquoi, Marie?
— Parce que ce n'est pas le premier mot que j'attendais de toi... Tu cherches... tu as donc oublié, Ursule ?
— Oui... Marie... j'ai oublié... Attends... je dors encore... Qu'ai-je oublié ?
— Hier, mes deux petites filles m'ont interrompue au moment...
— Ah ! j'y suis, Marie!.., Oui... tu avais une rérelation . . . horrible . . .
— Que je devais te faire à ton réveil... Eh bien l écoute, écoute, chère Ursule... et tu connaîtras le crime que commet une femme, lorsqu'elle oublie...
Une main tomba lourdement sur la bouche de Marie, et au même instant la tête d'Ursule disparut sous le drap, comme une tête de vestale sous le voile jeté par le pontife, après la profanation.
Marie retint un cri de douleur, et, lançant un regard de malédiction sur la jeune femme ensevelie dans sa honte, elle sortit de la chambre, emportant son désespoir, et n'osant respirer l'air de cette alcôve, comme si elle eût redouté la contagion.
Toutefois, avec ces facilités de métamorphoses que les femmes de trente ans trouvent sur les lignes
de leur visage, elle ne donna rien à soupçonner à Brigitte qu'elle rencontra dans l'antichambre.
— Je viens de faire mes adieux à madame, ditelle, d'un ton naturel et calme.
— Ah! madame Vertbois nous quitte, dit la soubrette en poussant un fauteuil.
— Il le faut, malheureusement.
— Après déjeuner?
— Tout de suite, je crains de manquer le convoi. Je dois être rendue à Saint-Denis, chez moi, à midi. Brigitte, voilà pour un tablier.
Elle mit cinq louis dans la main de Brigitte, et disparut.
— Pour un tablier! se dit Brigitte. Sylvain fera une affaire avec ces cinq louis ; un tablier ne produit rien.
Au même instant, Ursule sonna.
Le hasard, cet habile metteur en scène, qui combine si bien les péripéties des rencontres, ne permit pas cette fois que Marie se croisât dans la cour de l'hôtel avec deux hommes qui arrivaient.
Le bras droit lié au bras gauche, Urbain et Edgar entraient, et le premier dit à Sylvain', le valet de chambre:
— N'annoncez pas à madame. Je veux la surprendre, ajouta-t-il en riant; c'est l'heure du déjeuner.
Edgar, j'ai une faim d'Angleterre; nous allons nous mettre à table sans la prévenir, et...
— Eh bien! interrompit Edgar, puisque madame n'est pas encore visible, je reviens à ma première idée... Adieu, nous nous verrons ce soir.
— Non pas, non pas, — dit Urbain en arrêtant Edgar avec violence, — c'est une idée que f apporte, moi de Liverpool ; nous déjeunerons tous trois, seulement, pas un mot d'Angleterre, comme c'est convenu.
— Ni de mon mariage, ni d'Angélina; ce sont des affaires de famille.
— C'est convenu, reprit Urbain ; j'arrive d'Anvers... de mon jardin... et pas autre chose.
Et comme ils allaient se mettre à table, Ursule parut dans la salle, et poussa un cri de surprise, qui n'était pas joué.
Urbain ouvrit ses bras de toute leur envergure, et embrassa sa femme en criant: Nous voulions te surprendre, et c'est toi qui nous surprend. Ursule. j'ai rencontré notre ami Edgar devant sa porte, et je l'ai pris aà collet en lui disant: Le déjeuner ou la vie !
— Et j'ai tout accepté, dit Edgar en s'inclinant avec respect devant Ursule.
— Je te trouve un peu pâle ce matin, dit Urbain à sa femme mais à voix basse.
— Ah ! mon négligé du matin, dit Ursule en s1 asseyant, n'est pas favorable, il est tout blanc, et il rend pâle.
On se mit à table.
— Qu'avez-vous fait de beau à Anvers, Urbain? demanda Ursule d'une voix nonchalante.
— Ah ! je ne regrette pas mon petit voyage, dit Urbain, et je suis toujours plus content de mon jar^ dinier Delphin; il a fait réussir, comme en pleine Chine, Yarundomultiflora!
— Vraiment ! dit Ursule.
— Voilà un tour de force! dit Edgar; Delphin mériterait d'être Chinois.
— Il le sera, dit Urbain; à tout prix, il veut suivre une expédition en Chine, et fonder un jardin devant Bocca-Tigris ; c'est son rêve.
— Mais avec quinze louis de supplément dans ses gages, on peut le retenir , dit Edgar pour dire quelque chose. ô
— Je ne crois pas, reprit Urbain, il tient à son idée. Comment as-tu trouvé son bouquet, Ursule?
— Superbe ! et composé avec un goût exquis.
— Oh ! Delphin monte un bouquet comme un artiste génois, dit Urbain; en voilà un qui ne songe
pas à faire des affaires comme nos bons serviteurs de Paris,
— Et la ville d'Anvers est-elle toujours calme? demanda Ursule sur le ton le plus naturel.
— La ville est toujours la même, reprit Urbain, une ville charmante, et qui attend d'être peuplée, mais le mouvement du commerce est plus fort que jamais sur les bassins. La vie est là ! j'ai passé hier deux heures en contemplation devant ce tableau de marine. C'est admirable!
— Et la cathédrale ! dit Edgar en levant sa fourchette vers le plafond.
— Oh! la cathédrale! dit Ursule, en duo de ténor et soprano.
— Je consacre toujours une visite chaque jour à ce monument, dit Urbain, sur le mode religieux ; hier, avant mon départ, j'ai encore donné une heure aux deux chefs-d'œuvre de Rubens. Je n'entends pas grand chose à la peinture ; mais ces tableaux me causent autant d'émotion qu'une médaille d'Antonin et Faustine du grand module. Tout se lie dans les choses d'art et de goût. Ma belle Ursale, à mon premier voyage à Anvers , tu m'accompagneras, j'espère bien.
— Oh ! quel bonheur! dit Ursule en simulant une joie enfantine.
— Le faubourg a beaucoup gagné, reprit Urbain ; les constructions nouvelles sont charmantes; un peu trop voisines les unes des autres, peut-être. Quand je suis chez moi, j'aime à être chez moi; je ne veux pas être chez mon voisin, et je ne veux pas que mon voisin soit chez moi. Mon cottage est isolé comme une île au milieu d'un lac. Point d'espions autour de moi, c'est-à-dire point de voisins, n'est-ce pas, Ursule ?
La jeune femme approuva d'un signe de tête, et se leva.
— Messieurs, dit-elle en riant, je vous permets de rester à table si cela vous convient; moi, je vais m'habiller et promener ma migraine au bois...
— Un peu de migraine, toujours? demanda Urbain sur un ton affectueux.
— Oh! cen'est plus rien; c'est son dernier quartier.
— Tu vas seule au bois? Et Marie, qu'est-elle devenue?
— Elle est repartie pour Saint-Denis...
— Tu sais, Ursule, que notre ami Edgar est enthousiasmé... laisse-moi donc finir, Edgar!., est enthousiasmé des charmes blonds de ta belle amie.
— Ah ! M. le comte est connaisseur, dit Ursule.
— Je remarque , dit Edgar, que depuis quelque
temps Urbain cultive la fine fleur de la plaisanterie avec succès. Habitude de botaniste.
— Messieurs, à bientôt, dit Ursule en riant.
Et elle sortit de la salle en fredonnant un air inédit.
— Tu vas fumer ton cigare dans le jardin, dit Urbain à Edgar; fais comme chez toi... c'est une demi-heure de plus que nous passerons ensemble... Ursule serait furieuse si je ne l'accompagnais pas au bois... J'irai faire un petit bout de toilette... Eh bien!... parlons bas... elle m'a fait un accueil charmant, n'est-ce pas ?
— Oh! charmant! dit Edgar.
— Pas une ombre de rancune,., n'est-ce pas?
— Pas une ombre.
— Ni trop empressée, ni trop retenue , n'est-ca pas?
— Oui, Urbain.
— Si nous avions été seuls, elle m'aurait sauté au cou.
— Probablement.
— J'ai vu cela dans ses yeux.
— Moi aussi, Urbain.
— Ces quelques jours de solitude l'ont mise en réflexion, n'est-ce pas, Edgar.
— Oui, elle paraît avoir réfléchi.
— Au fond, Ursule a un naturel excellent; elle est une de ces femmes qui reconnaissent un tort.
— Femme rare!
— Très-rare, Edgar... Et maintenant me voilà arrivé à la réalisation de mon rêve, le complément de ma fortune. Une femme charmante, et un ami sincère... Edgar, laisse-moi te serrer la main... Viens, je vais te présenter à mes arbres, à mes fleurs, à mes oiseaux, à mon Versailles du côté des jardins.
En sortant de la salle, Urbain trouva Silvain sur l'escalier, et lui dit :
— Dites à Brigitte de monter chez madame, et faites atteler ma Victoria.
Brigitte monta de l'office, et Silvain, croyant encore être entendu, prit le ton le plus sérieux pour transmettre à la camériste les ordres d'Urbain. Brigitte répondit avec le plus grand respect ; mais quand ils se furent assurés qu'ils étaient seuls, Brigitte changea de maintien et de voix, et dit à Silvain :
— Que faut-il faire de cinq bons louis d'or qui tombent du ciel ?
— Attends, Brigitte... Ces cinq louis... sont honorables, au moins ?
— L'or est toujours honorable.
— Comment appelles-tu ce ciel qui les a fait tomber?
— Madame Vertbois, vilain jaloux.
— Maintenant, laisse-moi réfléchir... il y a une affaire.
— Vite, voyons l'affaire ; madame m'attend.
— Sainclair, le valet de chambre du marquis, m'a parlé d'une superbe pendule qu'on aurait à l'hôtel des ventes pour cent francs, et qui peut se revendre avec deux louis de bénéfice dans un hôtel garni qui s'ouvre rue Louis-le-Grand.
— Deux louis de bénéfice; je ne me contente pas de ça!... que fait la rente?
— La rente à des dispositions à la hausse, m'a dit Sainclair.
— L'écart des primes de deux sous est-il fort?
— Vingt centimes d'écart, et les consolidés anglais sont arrivés en hausse.
— Silvain, le moment est bon, achète des primes...et...
— Madame sonne, Brigitte.
— Laisse-la sonner, elle a besoin d'amusement. - — Brigitte, tu avais commencé quelque chose,
avec un air mystérieux...
— Oui, écoute Silvain, si tu réussis dans cette affaire, je te promets une récompense,
— Le mariage?
— Pas de bêtises, Silvain, il s'agit de récompense honnête.
— Voyons, Brigitte.
— Je te promets de te dire à l'oreille, mais avec le souffle, et sur la foi du serment... tu jureras?
— Je jurerai.
— De te dire une chose qui te fera ouvrir des yeux comme des lucarnes, et qui te fera ramasser tes bras qui tomberont... Achète des primes. Madame casse la sonnette. Adieu.
Cependant Urbain, faisant son métier de propriétaire, montrait en détail à Edgar toutes les raretés de son jardin ; arrivé devant les kiosques, il lui dit : voilà deux petites fabriques qui m'ont coûté fort cher, et qui ne servent que d'ornements. Ursule n'y a jamais mis le pied; quand tu auras épousé ta belle Angelina, les deux femmes, qui seront deux amies, viendront broder, en causant, dans l'un de ces kiosques; nous les remettrons
à la mode Es-tu bien aise de les visiter,
Edgar ?
— Non pas aujourd'hui, dit Edgar, en regardant sa montre; j'ai mon courrier de Londres... trois lettres à écrire...
— Veux-tu les écrire dans mon cabinet?
— Y songes-tu?... ta femme pourrait entrer... il faudrait faire du mystère... Je dois tenir mon mariage secret, au moins quinze jours. Je crains les ennuyeux, les donneurs de conseils, les mauvais plaisants, que sais-je ! Quand je serai marié, je ne craindrai plus rien...
Silvain s'approcha, et présenta une lettre sur un plateau d'argent. Urbain l'ouvrit et la lut :
— Bien! dit-il, il y a séance ce soir à la société de botanique, et je dois faire mon rapport sur la fleur yucatèque, nommée Mac-pal-xochitl. Voilà ma soirée prise jusqu'à minuit.
— A demain, si je ne suis pas parti pour Londres, dit Edgar; adieu, cher Urbain.
Les deux jeunes gens se séparèrent, après avoir échangé toutes les formules de la plus sincère amitié.