CHAPITRE IV
AiieieiLs projets d'utilisation des Forces motrices du Rhône ^
â) Projet Mioheli
En 1715, l'Etat de Genève ayant décidé de compléter l'enceinte fortifiée de la Ville, qui était très défectueuse, surtout du côté de Plainpalais, appelia des ingénieurs étrangers.
Plusieurs citoyens, en tête desquels il convient de citer Micheli-du-Crest, exposèrent des idées différentes. La discussion fut vive, et après bien des années de débats pénibles au sein des pouvoirs constitués, ce ne fut pas, selon l'opinion du général Dufour, le meilleur projet qu'on adopta.
Cependant Micheli-du-Crest proposait de combler le bras gauche du Rhône, d'établir un barrage sur le bras droit et de creuser un grand canal qui, partant du lac aux Pàquis, et suivant les fossés de Saint-Gervais, aurait contourné la colline au N. pour aboutir au Rhône vis-à-vis de la Coulouvrenière.
Ces barrages avaient surtout un but militaire : celui d'inonder les fossés et les fortifications. Mais si ce projet eût été adopté, la Machine hydraulique se serait certainement placée sur le débouché du canal industriel de Saint-Gervais, dans le Rhône, qui aurait offert une belle chute, et la Ville de Genève aurait pu influer en quelque mesure, par le fonctionnement des barrages, sur le régime des eaux.
Micheli accompagnait son projet des remarques suivantes ^ : « Comme il s'agissait principa- « lement du cours d'une grande partie du Rhône autour de St-Gervais, et par conséquent d'une « étude d'autant plus difficile qu'elle devait être le fruit d'une science toute nouvelle et sans «: exemple, à moins de compter les manquer, il y avait donc tout sujet de craindre des accidents « imprévus par les plus habiles en pareil cas. i>
MicheU ajoutait « qu'il était pleinement persuadé d'avoir parfaitement pourvu, dans ce «dessein, à tous les accidents à craindre et d'avoir conservé au cours de Veau, autour de Saint- « Gervais^ la plus grande force possible et presque insurmontable par une très grande puissance, »
Micheli commença son étude en 1715 et ne l'acheva qu'en 1765. Il avait, disait-il, consacré les loisirs que lui créa la politique dans la prison d'Aarberg, où il passa bien des années, à étudier de sa fenêtre le régime du cours de l'Aar et à appliquer ses observations à améliorer son projet de Genève.
* Rapport du Conseil d*Etat à Tappui du projet de loi accordant le monopole de la Force motrice du Rhône, Mêmonal du Grand Conseil, 1878, p. 1605.
* Note manuscrite de Micheli, sur le plan.
B) Projet de M. Vallée
M. L. Vallée, inspecteur général des Ponts et Chaussées, ayant proposé, en 1844, mais sans succès, de barrer le Rhône à Genève, afin d'utiliser le Léman comme réservoir, avait consigné ses observations dans un ouvrage intitulé : « Du Rhône et du lac de Genève. »
Les ravages causés par les inondations de 1856 sollicitèrent sur ses travaux l'attention du gouvernement français. Le 19 juillet de la même année, Tempereur Napoléon III écrivit au ministre de Tagriculture, du commerce et des travaux publics, une lettre dans laquelle, après avoir constaté le vice de l'administration des cours d'eau, il prescrivait la marche à suivre et prescrivait d'étudier le projet de M. Vallée.
Je voudrais, disait-il, que le système proposé pour le Rhône par M. Vallée, fût sérieusement étudié avec le concours du gouvernement suisse. Il consiste à baisser les eaux du Rhône à l'endroit où il débouche du lac de Genève et à y construire un barrage. Par ce moyen, on obtiendrait selon lui un abaissement des hautes eaux du Léman utile au Valais, au pays de Vaud et à la Savoie, une navigation meilleure du lac, des embellissements pour Genève, des inondations moins désastreuses dans la Vallée du Rhône, une navigation meilleure de ce fleuve.
En conséquence, M. Vallée et son fils furent chargés, par décision ministérielle, d'étudier, avec le concoursi du gouvernement suisse, les projets de travaux à entreprendre sur le lac de Genève, dans le but de prévenir les inondations.
Les deux ingénieurs s'attachèrent principalement : 1® A constater la possibilité de barrer le Rhône à Genève.
2<* A présenter un système de barrage garantissant à tout instant les manœuvres indispensables à l'aide d'un personnel peu nombreux.
3^ A resserrer l'amplitude des fluctuations du lac entre des limites favorables à tous les intérêts.
4® A déterminer les modifications qu'il convenait d'apporter au lit du Rhône, entre le Léman et le confluent de l'Arve.
5^ A fixer un chiffre maximum des dépenses applicables aux travaux,
6° A n'employer que des moyens d'une pratique éprouvée, afin d'écarter toute critique spécieuse.
Leur étude, appuyée sur ce programme si intelligemment défini, sur les données scientifiques, et les observations recueillies depuis nombre d'années, sur des expériences personnelles et des calculs minutieux, mérite d'être résumée à titre de document.
Après une description fort exacte des phénomènes que présente le Rhône à son entrée dans le Léman, des rives septentrionale et méridionale, des dimensions du grand lac et du petit lac, ces messieurs signalent le banc de Travers, ce long éperon argileux, couvert de sable fin, situé à l'est des Pàquis et qui, partant de la côte septentrionale, s'étend fort loin sous les eaux.
Une description sommaire du Rhône entre le Lac et TArve contient les renseignements techniques sur la Machine hydraulique et son barrage, sur les deux bras et le système du fleuve, sur les ponts, quais, moulins, usines et autres établissements qui s'étendent le long des rives jusqu'à la Jonction. Le lit fluvial est formé d'un fond d'argile, recouvert d'une couche de
galets roulés; la mollasse se rencontre plus ou moins près de la surface argileuse^ qu'elle effleure çà et là.
Le niveau du lac de Genève est soumis à des fluctuations qui résultent soit des fluctuations atmosphériques, soit des phénomènes curieux appelés seiches ou ladières, soit des apports considérables dus aux affluents souterrains et à ciel ouvert. A l'époque de la fonte des neiges, le Rhône, obstrué dans Genève, ne suffit plus à écouler la masse de liquide, et les eaux du lac s'élèvent graduellement jusqu'au retour de la saison froide. Pendant la période du t4 avril 1806 au 31 octobre 1856, ce fut le 18 juillet 1817 que les eaux atteignirent leur niveau le plus élever placé, par rapport à la mer, à l'altitude de 376'"675
Le minimum de hauteur, constaté les 20 février 1830, 16, 18, 19 et 20 janvier 1835, répondait à la cote de . 373"^873
Différence 2««02
Dès lors, soit en 1856, les travaux exécutés retenant les eaux à la cote de 374^387, Tétiage se trouvait élevé de O^'Slé.
Le débit alimentaire des basses eaux, évalué à 70 mètres cubes par seconde, s'élève graduellement, par les apports, jusqu'à 700 mètres cubes pendant la saison chaude.
Le régime du Rhône, solidaire de celui du lac jusqu'au-dessous du confluent de l'Arve, se modifie à partir de ce point et devient éminemment îrrégulier en raison des crues subites de celte rivière et des affluents inférieurs tels que l'Aire.
La donnée adoptée par MM. Vallée pour l'effet du barrage projeté par eux était celle-ci : le niveau d*eau minimum de la réserve aurait coïncidé avec la hauteur retenue par le barrage de la
Machine hydraulique et se serait trouvé à l'altitude de 374^387'
Le niveau maximum d'eau était fixé à 1""800
plus haut, soit à la cote de 376^187
Les plus hautes eaux connues se seraient abaissées de 0"^483.
Le barrage projeté par MM. Vallée entre le quai des Bergues et le pont de la Machine, avait, dans leur opinion, pour avantages principaux :
1° De réduire la hauteur de chute.
2^ D'éviter les difficultés relatives à la submersion des quais, de Tabattoir et des maisons particulières.
3° De laisser la Machine hydraulique dans sa situation actuelle.
4° De profiter, sur la plus grande longueur possible, des époques où le barrage serait fermé pour exécuter les dragnages à peu près à sec dans le lit du Rhône.
Ce barrage, établi d'un quai à Tautre, sur une largeur de 107'^25, devait être percé de 27 ouvertures de 5 mètres de largeur, séparées par des piles épaisses de I^'IO, et hautes de 5°'50 au-dessus du radier général et fermées par des poutrelles en tôle. Un solide enrochement le protégeait des deux côtés. Une grue mobile autour d'un pivot, plongeant de 2"'20 dans la maçonnerie, devait être placée sur chaque pile pour la manœuvre des poutrelles. Une double passerelle de 0"'20 de hauteur et munie d'une balustrade de 0'"75 était prévue en amont et en aval, pour assurer le service. Les poutrelles, à raison de 5 par ouverture, suspendues aux grues par quatre chaînes, auraient 1»" de hauteur, 5™40 de longueur et 0"^20 d'épaisseur.
L'ouverture centrale, aménagée pour le service de la Machine hydraulique, devait fournir l'eau d'alimentation par douze tuyaux de fonte de O'^OO de diamètre et de 0'^022 d'épaisseur.
Enfin le lit du Rhône devait être dragué depuis la pointe de Tile Rousseau jusqu'au barrage de façon que la profondeur fut portée partout à :) mètres sous l'étiage.
Après une série d'opérations sur la pente du Rhône jusqu'au confluent de l'Arve, MM. Vallée fixèrent la pente totale du lac à la Jonction à 3°H)72 qui, répartis sur une distance de 2,005 mètres, donnent une moyenne de 0«n001,981 par mètre.
La manœuvre des barrages, consistant à enlever les trois cours de poutrelles supérieures, pour obtenir un débit de 800 à 900 mètres cubes, devait durer 10 heures 17 minutes avec un équipage de 5 hommes.
La capacité de la réserve projetée dans le lac était, suivant leurs calculs, de î)7;î,80(),000 mètres cubes.
Le temps nécessaire pour Texécution de ce travail colossal fut évalué, par MM. Vallée, à deux années et demi, et les dépenses estimées dans leurs devis atteignaient la somme totale de 3,700,000 francs, sur lesquels 785,000 environ figuraient comme indemnités pour la suppression de toutes les roues établies dans le Rhône, la Machine hydraulique exceptée.
Un des avantages principaux indiqués à l'appui du projet par M. Vallée consistait dans l'abaissement du niveau du Rhône à Lyon pendant les hautes eaux.
Quant à l'avenir de leur projet, les auteurs n'entretenaient aucune illusion. L'ignorance où ils étaient des vues des autorités fédérales et du gouvernement sarde, la modération des crues du Rhône à Lyon ne leur permettaient pas d'espérer dans un délai même rapproché la réalisalion de leurs plans. L'exécution des travaux était, dans Uur pensée, subordonnée à l'action commune des Etals intéressés. Aussi se bornaient-ils à désirer qu'une enquête internationale, élucidant la question, eût p(»ur efl'et une discussion approfondie aussi bien que la vulgarisation d une idée, hardie sans doute, mais digne d'exciter l'attention de tous les hommes, magistrats ou ingénieurs, qui se préoccupaient de l'avenir industriel et commercial du bassin du Rhône.
c) Projet LuUin (1869)
En 18()7, M. l'ingénieur Ed. Lullin exposait les moyens de développer l'industrie à Genève. En 1809, il émettait dans une série de lettres publiées par le Journal de Genève, l'idée d'utiliser la force motrice de TArve pour transformer le service hydraulique existant. Un mémoire, développant ce projet avait été couronné par la Société des Arts en 1867 à l'occasion de son centenaire.
M. Lullin pensait qu'un ens( mble de travaux destinés à employer les eaux de l'Arve et celles du Rhône, mieux qu'elles ne l'étaient alors, devait consliluer l'établissement le plus propre à développer l'industrie genevoise. Ce n'était pas seulement de l'eau qu'il réclamait, mais le luxe de l'eau, afin de pouivoir à un service public abondant, aux besoins donjestiques par le système de robinets libres, iinsi qu'aux moteurs à domicile qu'il importait de favoriser en leur accordant de l'eau à des conditions exceptionnelles. Il estimait donc que le service hydraulique de Genève devrait fournir ;îO,000 litres par minute.
Pour obtenir cet énorme volume, M. Lullin proposait de" creuser sous la colline de Champel, un tunnel qui amènerait dans le voisinage de l'établissement hydrothérapique de Beau-Séjour, une dérivation de l'Arve donnant une chute capable de produire 7(X) chevaux de force. Comme il ne pouvait songer à un filtrage d'eau naturelle, qui lui paraissait difficile dans les graviers de la
rivière, M. Lullin abandonnait résolument Teau de TArve pour Talimentation de la Ville, et recourait dans ce but à Teau du lac.
A cet effet, il chargeait la Machine hydraulique existante d'alimenter les puisards des pompes des Grands-Philosophes et de refouler cette eau dans un réservoir construit sur le plateau de Champel à la hauteur de celui de bois de la Bâtie. La Machine hydraulique n'ayant plus à élever l'eau que de deux mètres environ aurait pu se passer de la chute actuelle et^ dans ridée de M. Lullin, Ton eût offert ainsi au canton de Vaud, un abaissement des hautes eaux du lac de 20 à 25 centimètres. Ce projet mettait une force de 300 chevaux à la disposition des industries qui se seraient établies dans la plaine de la Cluse.