CHAPITRE V
La question dn \4>eau dn Léman
Les réclamations des riverains
On a vu par les chiffres donnés au Chapitre II que le niveau des hautes eaux variait énormément suivant les conditions métérologiques. Ces variations ont atteint 1^40 environ.
D'autre part, on remarque que ces hautes eaux exceptionnelles sont survenues à de longs espaces, vingt à trente ans, mais que, presque chaque fois, il y a eu, à un ou deux ans de distance, deux crues extraordinaires.
Ces grandes inondations ne se produisaient guère qu'après une génération et il était dans la nature humaine d'oublier que le lac reprenait à certains intervalles ses droits imprescriptibles sur ses rives.
La valeur considérable des terrains des bords du lac poussait les riverains à les couvrir de constructions ou à les mettre en culture, et grand était Tétonnement lorsque, quelque vingt ans après, les caves étaient envahies et les cultures recouvertes d'eau.
On s'explique très bien ainsi les plaintes qui, partant des rives du Léman, assaillirent successivement et à de longs intervalles les gouvernements qui se succédèrent à la tête du pays de Vaud.
Il était également dans 1^ nature humaine de chercher une cause humaine à ces désagréables surprises, et les travaux de Genève furent considérés de bonne foi par les riverains du Léman comme la cause seule et unique de ces inondations intermittentes.
La première plainte connue date de 1698, alors que la première machine hydraulique et son barrage n'existaient pas encore. Elle émanait des habitants de Vevey et du baillage de Chilien sous forme de supplique au gouvernement bernois.
La construction de la première machine hydraulique n'eut lieu qu'en 1712. Quelques années après, le bailli de Bonmont, César Steiger, adressait au gouvernement de Berne, en date du 7 janvier 1721, un rapport sur le niveau du lac et l'encombrement du Rhône à Genève, avec un croquis de l'état des lieux. Malgré le préavis de «personnes compétentes» qu'il avait consultées à Genève et qui avaient attribué la crue exceptionnelle au niveau extraordinaire de TArve qui avait entravé l'écoulement du Rhône et aux longues pluies qui avaient accru outre mesure l'afflux des torrents, il attribuait la crue du lac à divers travaux exécutés dans le Rhône et dans le lac.
En 1738, le gouvernement bernois envoya deux délégués, Steiger et Wattenwyl, qui s'occupèrent entre autres des plaintes des riverains. Ces délégués firent rapport à leur gouvernement le 27 mai de la même année ; ils constatèrent :
1^ Que le gouvernement de Genève avait ordonné que les madriers de Técluse seraient enlevés au printemps.
2^ Que dès 1721, aucune construction nouvelle n'avait été faite dans le lit du Rhône, bien que divers ouvrages y nuisissent encore à l'écoulement des eaux.
En 1739, nouvelle délégation bernoise, à la suite de laquelle une série de mesures d'enlèvement d'obstacles furent arrêtées et exécutées successivement, sans que pour cela les plaintes cessassent.
Les plaintes se renouvelèrent en 1748 et 1752, et en 1753 un rapport adressé au gouvernement bernois s'exprima comme suit:
« On a voulu attendre l'effet des mesures prises par Genève. Maintenant il est démontré a qu'elles sont insuffisantes, i^
De nouvelles mesures furent demandées, et les plaintes cessèrent jusqu'en 1782, où le conseiller Fischer de Berne constata, dans un rapport à son gouvernement que, depuis 1749, l'écoulement du Rhône avait été facilité.
A la suite des crues de 1782 et 1792, de nouvelles expertises eurent lieu, et le gouvernement de Berne, par lettre du 15 septembre 1792, reconnut que les inondations causées par les crues des eaux du lac dans les années extraordinaires ne provenaient d'aucune négligence de Genève à ouvrir les digues et claies, ni d^ aucune augmentation d^ouvrages propres à gêner dans le cours de Veau.
Il ne fut plus question de rien pendant la période agitée de 1792 à 1815, et ce ne fut guère que vers 1817 que les crues extraordinaires de 1816 et 1817 ramenèrent l'attention sur cette question. Les négociations reprirent en 1818, et sur les réclamations du gouvernement vaudois, relatives aux crues de 1816 et 1817, Genève répondit en produisant la réponse bernoise de 1792 et en maintenant la théorie que les hautes eaux récentes étaient causées non par l'état du Rhône à Genève, mais par de? apports exceptionnels.
En 1819, 1820 et 1821, le lieutenant-colonel (plus tard général) Dufour et Pichard, ingénieur, délégué du gouvernement vaudois, eurent ensemble plusieurs conférences pour s'éclairer mutuellement et tomber d'accord sur la cause du mal et les moyens d'y remédier.
Pichard choisit pour ses observations le mois de décembre, où le barrage mobile était placé et, dans un mémoire du 14 février 1819, il conclut qu'en abaissant la digue d'un pied et demi, sans supprimer d'autres obstacles, on abaisserait le lac d'une quantité sensiblement égale. Dufour reconnut volontiers que ce résultat serait approximativement atteint en hiver, alors que les eaux sont déjà basses naturellement, mais il attirait en même temps l'attention sur le fait qu'en été, au moment des hautes eaux, on ne se contentait pas de baisser le barrage d'un pied et demi, on Venlevait complètement pendant toute la durée des grandes et des moyennes eaux, c'est-à-dire que, pendant les deux tiers de Tannée, les eaux du Léman ne trouvaient d'autres obstacles à leur issue que les pilotis et les claies < que nous sommes convenus, disait-il, ne pas devoir les arrêter beaucoup. >
Dufour reconnaissait expressément que la digue avait été construite pour empêcher que la navigation ne devînt impossible pendant les basses eaux, alors qu'une crue exceptionnelle du lac n'était pas à craindre. Quant à la cause des inondations, Dufour la voyait principalement dans le banc de Travers. Pichard expliqua alors qu'en parlant d'un abaissement d'un pied et demi, il avait voulu parler de la partie fixe et non de la partie mobile.
En somme, l'on- voit poindre dès cette époque les divergences du point de vue des ingénieurs vaudois et genevois.
Dès 1819 jusqu'en 1883 (époque où a été faite, par les experts étrangers aux deux cantons
nommés par le Tribunal fédéral^ une expérience encore peu connue dont ]e résultat sera donné plus loinX les ingénieurs vaudois ont soutenu que le seuil du lac était au pont de la Machine et que tout abaissement du seuil artificiel qui y était placé améliorerait les conditions d'écoulement des eaux.
Les ingénieurs genevois, au contraire^ ont toujours prétendu que le seuil du lac était plus en amont, au banc de Travers ; que le barrage artificiel était déjà situé dans le régime fluvial et qu'une légère modification du barrage ne faisait que modifier Timportance du remous d*amont, sans que ce remous atteignît le seuil véritable du lac, soit le banc de Travers ; enfin ils soutenaient (ce qui a été constaté lors des travaux de régularisation du lac) que le seuil fixe du barrage artifiACl était à quelques centimètres près le même, sur les deux bras du fleuve, que le barrage naturel formé par la glaise du fond du fleuve, et que le seuil artificiel n'avait eu pour but que de conserver un profil immuable.
Il serait trop long de suivre pas à pas les pourparlers qui se succédèrent sans résultat pendant les années qui suivirent.
Dufour émettait dès cette époque Tidée que la vraie solution du problème était dans le draguage du Rhône pour augmenter la section d'écoulement en hautes eaux.
De 1820 à 1843, les négociations cessèrent.
En 1844, le gouvernement vaudois voulut faire déterminer par une convention régulière et obligatoire pour les deux Etats les conditions relatives aux concessions accordées et à l'écoulement des eaux. Cette proposition fut écartée d'emblée par Genève, comme attentatoire aux droits de souveraineté et d'indépendance cantonale.
Genève maintenait que le niveau général des eaux n'avait pas changé, mais se déclarait prêt à donner satisfaction à Vaud, s'il était reconnu que les travaux opérés à Genève étaient la cause du dommage sur les rives vaudoises. Une expertise fut décidée, mais les événements politiques empêchèrent qu'elle eût lieu.
Il se passa de 1848 à 1867 une période de vingt années qui ne furent marquées par aucun fait nouveau.
En 1867 les transformations apportées à la Machine hydraulique et au barrage attirèrent l'attention du gouvernement vaudois qui nomma, le 6 mai de cette même année, une commission de trois membres chargée d'étudier à nouveau la questipn depuis si longtemps controversée. La construction de la seconde annexe de la Machine hydraulique en 1869 amena de nouvelles réclamations ; les années 1870, 1871, 1872, virent la continuation des pourparlers.
Projet de régularisation Pestalozai et Legler (1875)
(Voir planche B texte)
Enfin en 1873, le gouvernement vaudois se décida à recourir aux lumières de deux experts choisis hors des cantons de Vaud et Genève, dans la personne de MM, Pestalozzi, professeur au Polytechnikum, et Legler, ingénieur au canal de la Linth.
MM. Pestalozzi et Legler arrivèrent à Lausanne le 10 août 1873, et dès le lendemain visitèrent les rives submergées du lac, puis se rendirent à Genève, où ils commencèrent leurs éludes.
Une série de liinnimètres soigneusement repérés furent placés dans le lac et dans le Rhône jusqu'à son confluent avec TArve. Une série de nivellements et de jaugeages furent opérés avec la collaboration des ingénieurs vaudois et de M. Â. Achard, ingénieur à Genève.
La mission de MM. Pestalozzi et Legler avait été ainsi définie par lEtat de Vaud:
\^ Constater, par l'examen local, et la confrontation de toutes les observations, le fait de l'exhaussement apporté, surtout depuis le commencement du XIX® siècle, aux niveaux d'été et d'hiver du lac Léman.
2^ Constater l'effet nuisible de cette élévation des eaux sur les rives du lac, soit au point de vue de l'agriculture, soit au point de vue de Tutilité publique et, si possible, évaluer l'importance de ces dommages.
3"" Proposer et décrire les travaux à faire pour obvier à l'envahissement progressif des rives du Léman par les eaux, et pour obtenir l'abaissement du niveau moyen du lac en hiver et en été tout en assurant les résultats ci-après :
a) L'assainissement utile des rives du Léman ;
b) Le maintien de la navigation;
c) Le maintien et le développement progressif de l'alimentation de la Ville de Genève en eaux potables et industrielles;
d) La régularisation de l'écoulement du Rhône à Genève, au moyen d'un ouvrage dont le jeu et le contrôle soient réglés par une convention intercantonale analogue à ce qui a lieu sur d'autres lacs de la Suisse.
4t^ Evaluer approximativement les dépenses qu'entraînerait cette entreprise.
Dans un premier rapport du 21 janvier 1874, MM. Pestalozzi et Legler, consignèrent leurs observations sur les dégâts causés par les eaux à Villeneuve, au Bouveret, à Vevey, à Cully, à Lutry et même à Morges.
Ils constatèrent que, selon toute probabilité, les eaux moyennes avaient haussé avec le temps et que cet exhaussement, comme aussi la prolongation de la durée des crues était préjudiciable à l'agriculture et nuisible à la santé publique.
Mais ils ne pouvaient faire encore aucune proposition relative aux travaux à exécuter pour abaisser le niveau du lac, et concluaient ainsi :
1» L'abaissement du niveau du lac n'est réalisable qu'en régularisant convenablement l'écoulement du Rhône.
2° Il n'est pas possible de supprimer la Machine hydraulique qui alimente la Ville d'eau potable et le transfert des moteurs sur l'Arve ne leur paraît pas avantageux. Une modification dans la disposition de ces moteurs permettrait d'atteindre le but.
3^ Toute nouvelle concession d'eau sur le Rhône, depuis le lac jusqu'à la Jonction, aggraverait l'état des choses.
Une année plus tard, le 20 avril 1875, MM. les experts présentèrent un projet accompagné d'un rapport détaillé et consistant à transférer le barrage de Genève et l'usine hydraulique sur un autre pointjdu Rhône, à la Coulouvrenière.
Ils s'étaient, dans leur travail, appuyés sur les principes suivants : a) Le lac ne devait pas être abaissé jusqu'à entraver la navigation pendant Thiver. b) Les hautes eaux devaient être diminuées sans nuire aux contrées situées en aval du Léman, c) L'alimentation et l'industrie de Genève devaient utiliser une force égale à celle du Rhône pendant les basses eaux, d) L'eau du Rhône superflue s'écoulant librement devait pouvoir être retenue ou relâchée suivant les besoins généraux constatés par les autorités chargées de surveiller la régularisation.
En conséquence, MM. Pestalozzi et Legler proposaient de déplacer la Machine hydraulique et de la transporter à l'aval du pont de la Coulouvrenière, où elle utiliserait la force du bras gauche du Rhône, qui serait ainsi transformé en canal industriel Ce canal conduirait toute l'année Un minimum de 50 mètres cubes à la nouvelle machine pour laquelle on supposait l'emploi de 40 à 12 turbines. Le bras droit de l'Ile, muni d'un barrage à aiguilles, comme à Lucerne, servirait de canal de déversement (Sommerlavf) et pourrait écouler rapidement des masses d'eau considérables.
La base de la régularisation des eaux du lac, donnée par la plus faible hauteur des eaux permettant Tusage des débarcadères, serait à la cote de S'^SB au-dessous de la pierre à Niton (PN.) suffisante pour assurer un débit de 50 mètres cubes par seconde dans le canal industriel.
Selon le calcul des experts, l'abaissement des hautes eaux du lac serait de 0"^, et le plus grand débit du Rhône en août ne produirait que 0"15 d'élévation.
La dépense totale de ce travail ét^it calculée^ sans imprévu, à fr. 800,000.
MM. Pestalozzi et Legler exprimaient, de plus, le vœu qu*une convention intercanlonule, sous la présidence de la Confédération, réglât les conditions financières et Texécution de l'œuvre, comme cela s'était fait pour d'autres entreprises de môme nature.
Projet de régularisation Favre, Tarrettini et Aohard (1875)
Le rapport des experts vaudois n'avait pas encore été publié, lorsqu'on juin 1875, le Département des Travaux publics vaudois reçut des ouvertures de deux ingénieurs genevois, MM. Th. Turrettini et Â. Âchard, auxquels se joignit ensuite Louis Favre du Gothard, pour une autre combinaison propre à remplir le même but.
MM. Favre, Turrettini et Âchard venaient de demander à l'Etat de Genève la concession de la force motrice de^ l'Ârve au lieu dit : Au bout du monde.
Us se proposaient de constituer une société pour transférer sur TArve les installations hydrauliques destinées à l'alimentation de Genève et des communes suburbaines.
€ La question du lac », suivant l'expression employée par l'Etat de Vaud, à propos de ce projet, (réplique de l'Etat de Vaud. Procès du niveau du Léman, page 22) « était ainsi réduite à sa € plus simple expression, en supprimant la Machine hydraulique, dont un seul mécanisme aurait € été conservé pour les cas exceptionnels.
€ Cette proposition avait de grands avantages. Elle était présentée par des ingénieurs genevois c jouissant à juste titre de la plus haute confiance, et elle libérait l'issue du lac de tout assujet- « tissement industriel. C'est pourquoi le gouvernement vaudois la vit avec la plus grande faveur. »
Voici quelles étaient les grandes lignes du projet :
La force à créer était estimée à 1250 chevaux bruts, le débit minimum de TArve à l'étiage étant de 20 mètres cubes à la seconde, et la chute rendue disponible par l'exécution des travaux était évaluée à 4""71.
Les initiateurs du projet se proposaient de détourner l'eau de l'Arve, par le moyen d'un barrage de 70«" de long, en amont d'une forte sinuosité qui entoure le lieu dit «le Bout du Monde », près Champel à 1500 mètres de Genève. Sur ce terrain l'on pouvait trouver toute la place nécessaire pour une installation hydraulique aussi étendue que possible le long du canal qui aurait coupé la presqu'île.
Le devis s'élevait à Fr. 1,500,000 ainsi décomposés :
Barrage sur l'Arve et canal de prise Fr. 150,000
Canal de conduite. 600°* à Fr. 400 . » 264,000
Canal de fuite. 200'° à ^ 450 » 90,000
Bâtiment des moteurs » 100,000
Trois turbines à 100 chevaux. — Deux à 60 chevaux avec pompes » 240,000
Montage des installations mécaniques . . » 30,000
Conduite au réservoir de Champel » 97,000
Réservoir sur la colline de Champel » 60,000
Conduite de raccordement avec le réseau de la Ville. ... » 275,000
Filtres, achat de terrain, imprévu » 194.000
Total Fr. 1,500,000
Le projet consistait à transporter sur l'Arve toutes les installations hydrauliques de la Ville, de façon à laisser complètement libre l'écoulement du Rhône à la sortie du lac à Genève, puisque toute retenue d'eau pouvait ainsi être supprimée.
Il y avait donc lieu, pour évaluer le coût de l'opération, d'ajouter, au devis des travaux à faire sur l'Arve, le prix des travaux à exécuter sur le Rhône, pour en améliorer et en régler l'écoulement.
Ce coût était estimé à Fr. 750,000 ainsi décomposés : Barrage au-dessus de l'Ile, 150™ longueur, 3"" hauteur . . . . Fr. 300,000 Environ 60,000 mètres cubes de draguage et transport .... » 180,000
» 2,600 » » de maçonnerie )> 156,000
Indemnités et frais imprévus » 114,000
Total Fr. 750,000
Les frais totaux étaient donc arrêtés à Fr. 2,250,000.
MM. Favre, Turrettini et Achard, en même temps qu'ils demandaient la concession à l'Etat de Genève et entamaient des pourparlers avec TEtat de Vaud pour obtenir une subvention correspondant à l'avantage qui pouvait résulter pour les riverains de la solution radicale que permettait leur projet, offraient à la Ville de Genève de lui remettre sans aucuns frais pour elle la concession demandée.
En cas de refus de cette dernière, ils se déclaraient disposés à constituer une Société pour reprendre le service hydraulique de la Ville au moyen des eaux de TArve.
L'Etat de Vaud renvoya immédiatement cette nouvelle solution à l'élude de ses experts, MM. Pestalozzi et Legler, qui rapportèrent en date du 23 octobre 1875.
Ce rapport était complètement favorable au nouveau projet, et estimait (page 931) à l'^Oô, l'abaissement qui en résulterait pour le niveau des hautes eaux du Léman.
Il concluait comme suit :
«L'abaissement du niveau du lac, qui peut être lié avec l'exécution du projet de MM. Favre, « Turrettini et Achard, est d'une grande importance et promet aux riverains vaudois tant d'avan- « tages que leur canton ne reculera pas^ nous l'espérons, devant de grands sacrifices pour les « mettre à l'abri d'un dommage séculaire. »
Le gouvernement vaudois adopta celte manière de voir.
Une conférence, convoquée par les soins de l'Etat de Vaud, réunit à Berne le 26 juin 1875, les techniciens représentant les Etats de Vaud et de Genève et les initiateurs du projet de l'Arve .
Elle fut suivie d'une seconde conférence à Vevey, en date du 12 août 1875, où se trouvaient réunis les délégués officiels des deux Etats.
A la suite de cette conférence et d'un nouveau rapport complémentaire des experts, le gouvernement de Vaud fit élaborer un projet de traité intercantonal qui reposait sur Tidée de la création d'une Société des eaux de Genève d'après le projet de l'Arve, Société subventionnée par la Confédération, les Etats de Vaud, Valais et Genève, la Ville de Genève et les propriétaires riverains.
Mais, au dernier moment, ni l'Etat de Genève, ni la Ville de Genève, ne voulurent souscrire au principe qui était à la base de la convention intercantonale, et la conférence de Vevey du 9 octobre 1876 amena la rupture des négociations.
Projet Bitter-flenneberg (1876)
(Voir planche C texte)
Sur ces entrefaites, un nouveau projet, intitulé : Réglementation du niveau du Léman et utilisation des forces motrices du Rhône d Genève^ venait d'apparaître. Il émanait de M. l'ingénieur G. Ritter de Neuchàtel.
L'étude en avait été faite à la demande de MM. Benjamin Henneberg et C*» de Genève, qui venaient d'acquérir la presqu'île de la Jonction, à l'intérieur du confluent du Rhône et de l'Arve, terrains d'une superficie de 15 hectares environ, qui constituaient alors des terrains maraîchers et que ses nouveaux propriétaires désiraient transformer en terrains industriels.
Il fallait, pour cela, à la fois les exhausser, (car ils étaient parfois inondés lors des grandes crues de TArve), et les munir d'une force motrice à bas prix.
Le projet de M. l'ingénieur Ritter avait ce double but, car il relevait le niveau du sol au moyen des draguages qu'il prévoyait dans le Rhône, et projetait tout un quartier industriel couvrant la presqu'île, et l'alimentait de force par tout un système de transmission télodynamique.
M. Ritter estimait à 2133 chevaux la force brute totale du Rhône disponible en basses eaux, et à 7200 chevaux la force en eaux moyennes. Il projetait toutefois d'augmenter le volume disponible en hiver, soit en interceptant le Rhône pendant la nuit et le dimanche, soit en utilisant une retenue de 50 centimètres dans le lac, de façon à porter à 268 mètres cubes le débit possible en basses eaux, pendant les heures ouvrables.
Ce projet nécessitait la suppression des roues existant sur le Rhône, dont la force était évaluée à 590 chevaux.
Quant à Talimentation d'eau de la Ville, il y avait à choisir entre une transmission pure et simple de force aux pompes de la Machine hydraulique alors existante, ou bien le transfert de tout le système en aval du pont de la Coulouvrenière, dans le voisinage du barrage projeté, au lieu dit: place des Volontaires.
Le projet se composait de trois parties :
1^ Le barrage et ses vannages.
1° Le bâtiment des turbines, les moteurs.
3"" Les transmissions télodynamiques.
L'emplacement adopté pour le barrage (voir plan C) était la partie large du fleuve en aval du pont de la Coulouvrenière. Une partie du barrage devait former la fondation même du
5^ Le canton de Vaud demande que tous les frais du procès, y compris ceux des expertises faites, soient mis à la charge du canton de Genève.
L'exception d'incompétence soulevée par l'Etat de Genève fut écartée par le Tribunal fédéral le 17 mai 1879.
Conolqsions de l'Etat de Oenôve
Le gouvernement genevois présenta sa réponse à la demande vaudoise dans un mémoire en date du 15 mars 1880, sous la signature de M. l'avocat Ferdinand Gentet, conseil judiciaire de de l'Etat de Genève. Ce mémoire avait été rédigé avec la collaboration, pour la partie technique, de MM. A Achard et E. Merle d'Aubigné, ingénieurs.
Après avoir exposé d'une façon très développée le point de vue de droit auquel se plaçait l'Etat de Genève comme Etat souverain, ainsi que tous les faits de la cause destinés à constater que Genève avait, depuis deux siècles, amélioré les conditions d'écoulement du Rhône à Genève, il concluait en ces termes :
En droit, attendu : 1° Que tout ce qui existe actuellement à Genève dans le lit du lac ou du Rhône, très spécialement tout ce dont Vaud demande la destruction ou la modification, a été établi, érigé et concédé dans la plénitude des droits appartenant à TEtat de Genève comme Etat souverain et confédéré ;
2^ Que cela est d'autant plus certain, que l'Etat de Genève n'a affecté cette partie de son domaine public qu'à des usages et à des services publics, naturels, primordiaux et nécessaires.
En fait, attendu : 1° Qu'il est incontesté que le niveau ancien du lac a été beaucoup plus élevé qu*il n*est aujourd'hui, et que le lac a une tendance constante à restreindre graduellement son extension primitive ;
2° Que le niveau du lac est subordonné avant tout aux causes qui l'alimentent, et que ces causes se sont, ces dernières années, considérablement aggravées, notamment par les travaux de canalisation et de drainage du Rhône supérieur ;
3^ Que les efforts constants de l'Etat et de la municipalité de Genève ont été, depuis le commencement de ce siècle, de désobstruer le lac et le Rhône dans la Ville de Genève;
Que cette désobstruction est aujourd'hui complète ;
4*> Que les effets immédiats de cette désobstruation ont été une augmentation dans le courant du Rhône, un draguage naturel de son lit, la disparition totale des bancs de gravier, enOn une facilité beaucoup plus grande donnée à son écoulement naturel;
5^ Que les ouvrages actuellement existants dans la Ville de Genève ne produisent aucune surélévation du niveau des hautes eaux du lac, n'ont jamais eu pour effet de surélever ce niveau par rapport à ce qu'il était avant la création de ces ouvrages, et qu'au contraire la substitution des ouvrages actuels aux ouvrages anciens, aujourd'hui supprimés, constitue une amélioration au point de vue de l'écoulement des eaux du lac ;
6^ Qu'ainsi que l'Etat de Genève l'a toujours soutenu de temps immémorial, le niveau des hautes eaux du lac ne tend nullement à s'élever ;
Qu'au contraire, ce niveau ne s'est jamais élevé aussi haut que dans les années 1792, 1810, 1817 et 1840, et que, depuis lors, jamais il n'a atteint le niveau de cette dernière année ;
1^ Enfin, que l'Etat de Vaud, dont les allégations sont déniées^ notamment celles relatives à la sm*élévation des hantes eaux du lac et à la cause de cette prétendue surélévation, n'apporte aucune preuve à l'appui de ses allégations et n'offre même pas de les prouver ;
En définitive.
Attendu que la demande de l'Etat de Vaud est» en droit et en fait, non recevable et mal fondée;
A ce qu'il plaise au Tribunal fédéral,
4^ Déclarer la demande de l'Etat de Vaud non recevable et mal fondée.
2^ Donner acte à TEtat de Genève de toutes et de chacune des réserves contenues dans la présente réponse, et notamment de celles contenues dans les réserves et observations préliminaires.
3° Réserver à l'Etat de Genève, son droit de duplique et la faculté de développer oralement les présentes conclusions.
Lui réserver d'appeler éventuellement en cause la Confédération et l'Etat du Valais, et de prendre contre l'Etat de Vaud, telles conclusions reconventionnelles qu'il appartiendra
4® Débouter l'Etat de Vaud de toutes autres conclusions et le condamner aux frais et dépens de la présente instance.
A ce mémoire étaient joints une série de plans et de tableaux.
L'Etat de Vaud répliqua en date du 30 juillet 4880, par un mémoire non moins volumineux et non moins étudié, discutant point par point, toutes les réponses de Genève.
Il joignait également à cette réfutation tout un dossier de plans et tableaux à l'appui de ses allégations.
Ce travail fut à son tour réfuté par un nouveau mémoire, daté du 42 décembre 4880 (Duplique de l'Etat de Genève), auquel étaient annexées deux notes de M. le professeur E. Plantamour, dont l'une répondait aux observations climatériques publiées dans la Réplique du canton de Vaud.
Comme complément au dossier déjà remis, l'Etat de Vaud déposa encore, en date du 31 mai 4881, une série de documents répondant plus particulièrement aux divers mémoires de M. le professeur E. Plantamour.
Telle est l'analyse plus que succincte du dossier énorme que devaient étudier les experts qu'allait nommer le Tribunal fédéral.
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