NUIT
III, — Qu'il y a lieu d'examiner si cette langue peut être: 1° une langue morte ressus. citée, ou: 2° une langue vivante, méme doublée d'une autre langue vivante, ou: 3 une langue artificielle — et qu'il convient d'écarter les deux premières solutions.
1° Cette langue sera-t-elle une langue ancienne? Le latin par exemple, car personne ne songera au grec? Pas, en tous cas, le latin que nous avons appris au collège ; ce latin-là (dont la prononciation diffère au reste en chaque pays) est d’une grammaire, sinon d'un vocabulaire, assurément difficile. On la utilisé d'ailleurs, tant bien que mal, au moyen âge et jusqu'au temps modernes où, pratiquement, il est mort, non tant de pauvreté sans doute que parce qu'il exige de qui veut l'entendre et lui faire tout dire trop d'intelligence ou d'esprit. Un latin simplifié alors ? fait de solécismes, de barbarismes, de néologismes, monstre qui, sans compensation réelle, tuerait le latin classique, au désespoir de ceux qui l’aiment encore et au grand dommage de la culture européenne ? Si l'on a préconisé cette solution, on ne s’y tiendra guère, d’un commun accord entre partisans et adversaires de la langue de Cicéron. |
2° Sera-ce comme il a été proposé, avec l'éminent appui de M. Bréal, une langue vivante :
l'anglais? non seul, il est vrai, mais doublé du français, de telle sorte que les peuples de langue française apprendraient l'anglais, tandis que les anglo-saxons s'’engageraient à étudier le français.
ns INT ŒUVRES
Mais si l’on peut croire que les gouvernements français, suisse, belge, prescriront l'étude de l'anglais dans toutes leurs écoles secondaires, et que les Italiens, Allemands, Russes et autres, imposeront, au choix, l'anglais ou le français, personne, qui connait l'Angleterre et l'Amérique, ne pensera, j'imagine, qu'on puisse jamais introduire l'étude exclusive et obligatoire du français dans les écoles de ces pays, écoles libres pour la plupart. Et pourquoi d'ailleurs les Anglais apprendraïent-ils le français? Pour le parler avec les Allemands ? puisqu'avec les Français, ce ne serait pas la peine : ils sauraient l'anglais. La convention deviendrait donc bientôt et fatalement unilatérale, selon la loidu plus grand nombre.
Néanmoins la solution anglaise en serait une, — toute relative d'ailleurs car on ne voit pas comment un kRusse parlant français et un Suédois parlant allemand parviendraient à s'entendre, — mais hors les Anglais, qui en voudra? Et vraiment on ne saurait blâmer les nations de défendre avec une prudence jalouse leurs positions respectives vis-à-vis d'une race à qui, dans tous les domaines, on donnerait une prépondérance démesurée et écrasante par l'adoption de sa langue comme langue internationale. Ce raisonnement valant contre toute langue qui serait celle d'un grand peuple — toute autre étant naturellement exclue du concours — la solution par le choix d'une langue moderne se trouve ainsi forcément écartée, -et il n'en reste plus d'autre que l'institution d'une langue artificielle.
IV..— Du choix d'une langue artificielle et des conditions auxquelles elle doit satisfaire — que l « Esperanto » satisfait seul à ces conditions, et satisfait pleinement à toutes — et comment il triomphera.
Quelle qu'elle soit, cette langue aura à satisfaire aux exigences suivantes: être à tous les hommes cultivés d’une prononciation aisée, avoir une grammaire très simple, posséder un vocabulaire dont l'assimilation soit facile aux Germains, comme aux Slaves ou aux Latins. Ce doit être une langue complète, c'est-à-dire capable d'exprimer foutes les idées avec précision, et telle qu'on la puisse écrire, lire et parler, car, outre qu'une langue qu'on ne pourrait parler serait insuffisante, la mémoire se refuserait à la retenir, preuve en est le Volapük, de fâcheuse renommée, ou la langue Bleue plus récente, non plus sage.
C’est ici qu'il faudrait arrêter une recherche vaine, .si cette langue n'existait pas. Car d’en prouver la possibilité théorique n'avance guëre. Mais, elle existe. Ce n’est point à proprement parler une langue artificielle : aucun langage ne l'étant, sauf, peut-être, celui des sourds-muets. Elle n’est pas absolument naturelle non plus : il n’y a de naturelle, et encore, que la langue du sauvage qui n'entend plus son grand-père et n'est pas compris ‘de sa femme, ravie à la tribu voisine. Comme toute langue, elle est conventionnelle ; mais tandis que les autres le sont entre compatriotes et d'autant
plus qu'elles sont d’une civilisation plus avancée, celle-ci l’est tout à fait et l’est internationalement. La différence est de milieu et de degré, non de nature.
Les sons de cette langue, harmonieuse comme un parler du Midi, ne sont étrangers à aucune oreille ni à aucune bouche européenne ; la grammaire, d'une absolue régularité — les mêmes désinences -ayant toujours la même signification — en est si simple, si logique, qu'on l'apprend en moins d’une heure; le vocabulaire se compose du fonds considérable commun aux principales langues européennes et de racines que n'ignore aucun homme de moyenne instruction. On arrive à la lire sûrement en quelques jours, à l'écrire en quelques semaines, à la parler en quelques mois. :
Elle a une littérature, qui est surtout de traductions, c'est vrai; mais quelle autre en prouverait mieux la souplesse et l'aptitude à tout dire? La version d'Hamlet par le D' Zamenhof, l'ingénieux auteur russe de cette langue remarquable, est en maints endroits une merveille d’'exactitude et de charme; dans son ensemble elle vaut toute traduction allemande ou française, si elle ne leur est supérieure.
Cette langue a nom Æsperanto. Elle est parlée aujourd'hui par quelques milliers d'hommes de nationalités diverses : Russes, Suédois, Hongrois, Canadiens, Français. On l'enseigne déjà dans près de cent villes (1).
(*) Evaluation faite en 1902. Il y a actuellement 858 sociétés espérantistes en Europe, 174 en Amérique, 19 en Océanie, et 116 sociétés professionnelles et spéciales diverses.
Peu à peu elle se répandra, n’en doutez point ; mais non sans luttes. Au début, elle aura contre elle, assez naturellement, ceux qui tirent de l’enseignement des langues modernes de très légitimes et honorables ressources. Ils auront tort : l'étude d'une langue internationale empêchera seulement un fâcheux éparpillement de temps et d'efforts sans nuire en rien à l'étude sérieuse, et qui restera pour beaucoup indispensable, d'une ou même deux langues étrangères ; toutes les traductions en Esperanto ne feront pas qu'on puisse jamais étudier la littérature ou la société anglaises sans connaître l’anglais, où juger Bismarck et son œuvre politique sans savoir l'allemand.
D'autre part, elle rencontrera, peut-être, peu de sympathie, auprès d’esprits très distingués, très fins, à qui pareille langue semblera dénuée d'art et d'âme. Mais l'art et l'âme, c'est nous qui les mettons dans nos langues, qui n'ont de vie que celle que nous leurs prêtons. Cette langue aura l’âme qu'on lui donnera, très humaine, très moderne, non sans charme, certes.
Aïnsi, tandis que la résistance sera peu violente, parce qu'aucun intérêt majeur n'est menacé par l’adoption d'une langue conventionnelle, la propagande se fera toujours plus active en tous sens ; des cours nombreux seront institués en tous pays ; - déjà des savants annoncent la publication de mémoires en langue internationale; des maisons de commerce, de leur côté, font savoir qu'elles acceptent des lettres en Esperanto et y répondent ; le Touring-
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Club français qui compte 80.000 adhérents, mène campagne en sa faveur, enfin les ligues internationales : ligues de la paix, unions de jeunes gens, etc., ne tarderont pas à s'en servir. Ce qui ne sera qu'un amusement d'abord — comme pour M. Thiers la locomotive — deviendra vite un précieux moyen de communication. Alors on autorisera, timidement, l’enseignement de l'Esperanto dans les établissements d'instruction publique, où il finira bien par avoir sa place officielle.
Ce jour-là, la langue auxiliaire internationale aura vaincu. L'emploi en paraîtra à tous chose très naturelle, et ce qui surprendra c’est que des hommes, dont l'esprit ne répugne pas absolument à toute idée peu commune, des hommes instruits, des hommes spirituels, intelligents même, aient pu juger la recherche d’une lingvo internacia utopique, si l’on ose dire, et même passablement ridicule !
L'ESPERANTO
Il ne sera pas déplacé, croyons-nous, de terminer cette étude par un bref exposé de la constitution même de l'Esperanto, et nous ne pouvons mieux faire que de l'emprunter à la plume autorisée de M. Emile PBoirac, Recteur de l'Académie de Dijon et Président du Comité Linguistique Espérantiste (!), qu a bien voulu nous y autoriser et que nous sommes heureux de remercier ici.
Beaucoup de gens, dit-il, s’imaginent que les partisans d'une langue internationale se proposent de substituer une langue unique et universelle à tous les idiomes actuellement parlés par l’humanité, et ils crient à l’absurdité et à l'utopie. Cette chimère n’a jamais existé que dans leurs cerveaux, et ce n'est nullement de cela qu'il s'agit. Démontrer qu'il est impossible et qu'il serait fâcheux de détruire la diversité des langues naturelles pour y substituer l'unité d'une langue artificielle, c'est proprement enfoncer une porte ouverte ou se battre contre des moulins à vent.
L'Esperanto, en effet, ne se présente pas au
monde avec le rôle d’'organe universel, appelé à
(*) Emile Boirac : Qu'est-ce que l'Esperanto ?