ES TORRES
Mais ce sont justement ces avantages au profit de la nation dont la langue serait choisie, qui empêcheront toujours les différents peuples d'arriver à se mettre d'accord sur l'adoption de l'idiome national de l’un deux.
L'adoption d’une des langues actuellement vivantes, dit le D' Achard, serait sans doute repoussée par les adeptes de la plupart des autres. Nous en avons pour preuve, l'énergique et vive protestation que firent entendre les médecins anglais au congrès médical international de Moscou contre l'exclusion de la langue anglaise du nombre des langues officielles du congrès.
Obijectera-t-on que le français est pourtant bien internationalement adopté comme langue de la diplomatie ?
On ignore généralement ce qu'il y a d’inexact dans cette affirmation souvent répétée. «Il n'est pas exact de dire que le français est encore la langue de la diplomatie », écrit M. Th. Cart, professeur à l’École libre des Sciences Politiques, dans un rapport adressé à M. le Ministre de l'Instruction Publique sur la question de la langue internationale. « Les langues rivales ont maintenant leur place à côté de lui, jusqu'au jour où, grâce à l'accroissement supérieur des populations qui les parlent, elles l’'écarteront presque complètement. Il y a cent ans, tout diplomate étranger devait savoir le français; aucun des nôtres n'avait besoin de savoir une langue étrangère. Aujourd’hui, combien d'hommes d’État, hors la France, ignorent notre langue? et qui oserait proposer de supprimer les
langues vivantes au concours du Ministère des Affaires Etrangères ? (!).
Jamais d’ailleurs le français n'a été adopté comme langue officielle entre les Etats, ni en vertu d'une convention internationale, ni même par un usage absolu. « Tout au contraire, dans plusieurs traités rédigés en français, les Etats contractants ont fait des réserves formelles et inséré un article séparé, pour déclarer que l’emploi de cet idiome ne saurait tirer à conséquence (?).
«En vertu du principe de l'égalité des Etats, chaque souverain, chaque gouvernement est en droit de se servir exclusivement et de demander qu'on se serve d'une langue déterminée quelconque, celle de son pays ou celle d'un Etat étranger, dans ses relations, soit écrites, soit orales, avec les autres nations. .
(1) Rapport sur la Langue Internationale, adressé à Monsieur le Ministre de l'Instruction Publique par M. Th. Cart, agrégé de l’Université, professeur au Lycée Henri IV et à l’Ecole libre des Sciences politiques.
(2) « C’est ce qui a eu lieu dans le traité de Rastadt de 1714, dans celui d’Aix-la-Chapelle de 1748, dans le traité d'alliance entre la France et l’Autriche de 1756, dans l’acte final du Congrès de Vienne de 1815. L'art. 120 de cet acte est ainsi conçu : « La langue française ayant été employée dans toutes les copies du présent traité, il est reconnu par les puissances qui ont concouru à cet acte, que l'emploi de cette langue ne tirera point à conséquence pour l'avenir; de sorte que chaque puissance se réserve d'adopter dans les négociations et conventions futures, la langue dont elle s’est servie Jusqu'ici dans ses relations diplomatiques, sans que le traité actuel puisse être cité comme exemple contraire aux usages établis »,
«Rappelons à cette occasion, ce fait peu connu : le Foreign Office de Londres a abandonné l'usage du français et ne se sert plus, dans ses rapports avec plusieurs puissances, que de l'anglais. Ces dernières, en présence du sans-gêne britannique, lui répondent dans leur langue natale. C'est ainsi, par exemple, que l'ambassade italienne à Londres, depuis 1882, se sert exclusivement, dans ses relations avec le Foreign Office, de l'italien.
« La Porte Ottomane correspond avec les cours européennes en langue turque: elle ne regardait même autrefois, comme obligatoires pour elle, que les traités rédigés en langue turque-arabe.
« (rrâce au concours que lui prêtent les Etats- Unis, l’anglais est en train de remplacer le français dans les relations diplomatiques de l'Extrême- Orient. Le dernier traité de commerce conclu entre le Mexique et la Chine, est rédigé en anglais, et cependant le Mexique compte parmi les pays les plus fidèles au culte de notre patrie. » |!)
En réalité, les conférences diplomatiques n'ont guère mieux résolu le problème de la diversité des langues que ne l'ont fait jusqu'ici les congrès internationaux. Qu'on en juge par cette dépèche adressée par son correspondant de Portsmouth à un grand journal parisien à propos de la conférence russo-japonaise de 1905
«La discussion est difficile à suivre, car on parle souvent quatre langues : le russe, le français,
(4) L. Fauvart-Bastoul, D'une langue auxiliaire internationale au point de vue du Droit des Gens,
l'anglais et le japonais, M. Witte employant tantôt le russe, tantôt le français, que M. Nabokoff traduit en anglais, et que le secrétaire japonais traduit en japonais à M. Komura. Ce dernier répond en japonais, que le secrétaire traduit en français. Le traducteur japonais connaissant mal le français, il arrive qu'il traduit incorrectement et que MM. Witte et Komura discutent sur des points qui ne sont nullement mis en avant par eux. On découvre bientôt l'erreur et on commence une discussion nouvelle.» (!) à
On le voit, l'argument du français internationalement admis comme langue de la diplomatie n'a pas la valeur qu’on lui attribue généralement et ne saurait servir à démontrer la possibilité d'une entente internationale pour le choix d'une des langues actuellement vivantes.
«Nous pourrions désirer, comme cela était autrefois, conclut le Professeur Gariel, que le rôle de langue internationale fût accordé au français. Mais il ne faut pas se faire d’illusion : les rivalités actuelles entre les peuples ne nous permettent pas d'espérer qu'il puisse en être ainsi. Acceptons la situation, et, puisque cette solution ne ‘peut être espérée, rallions-nous à celle que nous fournit l’Esperanto. »
L’Esperanto est bien en effet la seule solution possible du problème, et le choix d'une langue
(1) Le Matin, 19 août 1905.
morte ne saurait convenir plus que celui d’une langue vivante. Sans parler, comme on l'a fait, du sanscrit, de l'hébreu, ni du grec, le latin, plus proche de nous, ne répond plus aux besoins de notre civilisation actuelle et, comme le fait remarquer le D' Achard, se prête de moins en moins au développement du langage technique. Imagine-t-on, par exemple, la description faite en latin classique de la technique radiographique ou celle de la production et de l'application des courants de haute fréquence ?
Pour pouvoir employer le latin, il faudrait le rajeunir et le compléter, ce qui, somme toute, ramènerait à la création d’une langue artificielle, qui, tout en restant difficile, n'aurait pas les avantages de l'Esperanto.
Mais il ne faut pas oublier que si le latin ainsi « cuisiné », — qu'on nous pardonne l'expression, — pourrait à la rigueur servir à des savants dans leurs relations avec leurs collègues ou dans leurs congrès internationaux, les hommes de science avant étudié le latin ou capables de l'apprendre, ne sont pas les seuls à ressentir le besoin d’une langue internationale et à tenir des congrès internationaux. Le problème de la langue internationale, en ce qui les concerne, n'est en effet qu'un cas particulier du problème général de la langue internationale, et si ce dernier comporte une solution simple et facile comme l'Esperanto, il est permis de douter qu'à côté de congrès de toutes sortes employant cette langue, continueraient longtemps à se tenir des congrès scientifiques en latin, même modernisé,
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Qu'il nous soit donc permis de citer ici l'exposé de ce problème général, tel qu'il a été présenté, il y a quelques années, avec beaucoup plus de compétence et beaucoup mieux que nous ne saurions le faire nous-même, par M. Th. Cart, agrégé de l'Université, (!) actuellement vice-président de la Société de Linguistique de Paris et président de la Société française pour la propagation de l'Esperanto.
1. — Que la langue cherchée ne saurait étre une langue universelle, mais simplement une langue internationale — et si cette langue
est nécessaire.
L'idée d'une langue universelle a préoccupé des philosophes et des savants comme Bacon, Pascal, Leibnitz, Condillac, Diderot, Ampère. Pourtant cette idée — si par langue universelle on entend une langue commune à tous les hommes et destinée à remplacer nos langues actuelles — n'est que médiocrement séduisante, tels seraient les sacrifices imposés par son adoption à tous les peuples qui ont une histoire et une littérature. La réalisation en fût-elle d’ailleurs possible, ce ne saurait être que dans un avenir si lointain, quon ne peut ni le prévoir, ni y porter intérêt.
Beaucoup plus modeste, encore que très vaste, est le projet d'une langue auxiliaire internationale,
(t) Th. Cart, À la recherche d’une langue internationale.
lit
qui s'adresserait non à tous les hommes, mais seulement aux hommes de culture moyenne ou supérieure, aux commerçants, aux savants, aux industriels, dont les affaires ou les travaux ont un caractère nettement humain ou international. Et certes, les avantages d’un pareil « instrument » dans les relations diverses entre les peuples sont de telle évidence qu'il serait oiseux de les énumérer. Mais si grands soient-ils, les avantages n'importent guère, parce que c’est le besoin seul, et non l'utilité, qui crée l'organe. Si donc la nécessité d’une langue internationale ne se fait pas sentir, elle ne sera pas, malgré l’'ingéniosité des chercheurs et l'ardeur enthousiaste et vaine des apôtres.
D'où il suit qu'il y a lieu d'examiner d’abord si l'élection d'une langue internationale s'impose à bref délai à la civilisation moderne, puis, en cas de réponse affirmative, si cette langue sera une langue morte ressuscitée, une de nos langues vivantes ou une langue. artificielle.
II. — Que les relations intellectuelles, scientifiques et commerciales du monde moderne imposent à bref délai le choix d'une telle langue.
Pour être malaisée à faire directement, la démonstration de la nécessité d'une langue internationale n'en est pas moins rigoureuse, semble-t-il, par une voie indirecte.
Qu'on veuille bien réfléchir qu'il n'y a pas cinquante ans un homme instruit, de langue française, pouvait se contenter de savoir une langue
autre que la sienne. Depuis quelque vingt ans, il est urgent d'en connaître au moins deux. Demain, avec l'accroissement des moyens de communication et l'intensité grandissante de la vie européenne, c'est quatre ou cinq langues qu’il faudra apprendre : à l'allemand et à l'anglais s’ajouteront bientôt l'espagnol ou le portugais, l'italien et le russe.
En littérature, s'il est bien vrai qu'on ne goûte pleinement une belle œuvre qu’en sa langue originale — encore qu'il y ait dans cette affirmation, - chez beaucoup, plus de snobisme que de franchise — quels efforts ne faut-il pas pour acquérir au degré voulu seulement une ou deux langues étrangères ? Que sera-ce pour un plus grand nombre ? Et, en fait, parmi ceux qui parlent pertinemment d'Ibsen et de Tolstoï, combien savent le norvégien et le russe? On est amené forcément à user de traductions en la langue maternelle ou en toute autre langue connue, et il en sera ainsi toujours davantage.
Pour les savants : mathématiciens, économistes, médecins,naturalistes, philosophes, qui n’écrivent plus uniquement en deux ou trois langues prédominantes, les conditions sont encore plus fâcheuses : nombre de mémoires importants, suédois ou russes, par exemple, restent ignorés ou ne sont connus que par d'insuffisantes analyses. Et dans les congrès universels, quelle pitoyable confusion! Ici c'est un économiste, qui s'exprime en une langue qui n'est pas la sienne si gauchement que toute sa valeur ne fait pas qu'on le suive ni que, malgré les compliments d’une politess: menteuse, il ne soit ridicule ; ailleurs, un médecin allemand traduit en français le discours
anglais d'un confrère norvégien ! Le goût en souffre, l'exactitude scientifique encore. plus.
Les commerçants ne sont pas moins à plaindre que les hommes de lettres ou de science : l'ignorance de certaines langues étrangères leur est une gêne continuelle ; ils en savent deux ou trois, ils ne peuvent les savoir toutes; d'autre part I pAà inconvénient à multiplier indéfiniment le nombre des employés chargés de la correspondance, et si les Allemands, grâce à leur remarquable application à l'étude, fournissent encore le monde entier de commis polyglottes, ils n’y suffiront pas toujours.
On est donc fondé à dire qu’on ne saurait remédier aux difficultés toujours croissantes qui proviennent de la diversité des langues des peuples civilisés, par l'étude même de ces langues; elles sont trop nombreuses et trop difficiles, de nouvelles sans cesse s'imposent, et enfin, il faut franchement le reconnaître, elles ne sont, à tout considérer, que des outils, dont la multiple acquisition entraine le sacrifice de trop d’autres études plus fécondes. Qu'on demande aux Finlandais!
Or si cette solution par l'étude de plusieurs langues n'est pas bonne, comme il faut en trouver une à une situation qui devient intolérable, le choix s'impose d’une langue internationale, sorte de à ‘coté des monnaies du pays — aux hommes ayant entre eux des relations commerciales, scientifiques ou intellectuelles.
monnaie commune
ITI. — Qu'il y a lieu d'examiner si cétte langue peut étre: 1° une langue morte ressuscitée, ou: 2° une langue vivante, même doublée d'une autre langue vivante, ou: 3" une langue artificielle — et qu'il convient d'écarter les deux premières solutions.
1° Cette langue sera-t-elle une langue ancienne ? Le latin par exemple, car personne ne songera au grec ? Pas, en tous cas, le latin que nous avons appris au collège ; ce latin-là (dont la prononciation diffère au reste en chaque pays) est d’une grammaire, sinon d'un vocabulaire, assurément difficile. On l'a utilisé d'ailleurs, tant bien que mal, au moyen âge et jusqu'au temps modernes où, pratiquement, il est mort, non tant de pauvreté sans doute que parce qu'il exige de qui veut l'entendre et lui faire tout dire trop d'intelligence ou d'esprit. Un latin simplifié alors ? fait de solécismes, de barbarismes, de néologismes, monstre qui, sans compensation réelle, tuerait le latin classique, au désespoir de ceux qui l’aiment encore et au grand dommage de la culture européenne ? Si l’on a préconisé cette solution, on ne s’y tiendra guère, d’un commun accord entre partisans et adversaires de la langue de Cicéron.
2° Sera-ce comme il a été proposé, avec l'éminent appui de M. Bréal, une langue vivante :
l'anglais? non seul, il est vrai, mais doublé du français, de telle sorte que les peuples de langue française apprendraient l'anglais, tandis que les anglo-saxons s'engageraient à étudier le français.