‹ Utilité Et Possibilité De L'adoption D'une Langue Internationale Auxillaire En MédecineChapitre 18 sur 24 · ES · texte numérisé non relu

ES

C’est ici quil faudrait arrêter une recherche vaine, si cette langue n'existait pas. Car d’en prouver la possibilité théorique n'avance guère. Mais, elle existe. Ce n’est point à proprement parler une langue artificielle : aucun langage ne l'étant, sauf, peut-être, celui des sourds-muets. Elle n'est pas absolument naturelle non plus : il n'y a de naturelle, et encore, que la langue du sauvage qui n'entend plus son grand-père et n'est pas compris de sa femme, ravie à la tribu voisine. Comme toute langue, elle est conventionnelle ; maïs tandis que les autres le sont entre compatriotes et d'autant

plus qu'elles sont d'une civilisation plus avancée, celle-ci l’est tout à fait et l’est internationalement. La différence est de milieu et de degré, non de nature.

Les sons de cette langue, harmonieuse comme un parler du Midi, ne sont étrangers à aucune oreille ni à aucune bouche européenne ; la grammaire, d'une absolue régularité — les mêmes désinences ayant toujours la même signification — en est si simple, si logique, qu'on l'apprend en moins d'une heure; le vocabulaire se compose du fonds considérable commun aux principales langues européennes et de racines que n'ignore aucun homme de moyenne instruction. On arrive à la lire sûrement en quelques jours, à l'écrire en quelques semaines, à la parler en quelques mois.

Elle a une littérature, qui est surtout de traductions, c'est vrai; mais quelle autre en prouverait mieux la souplesse et l'aptitude à tout dire? La version d'Hamlet par le D' Zamenhof, l'ingénieux auteur russe de cette langue remarquable, est en maints endroits une merveille d’'exactitude et de charme; dans son ensemble elle vaut toute traduction allemande ou française, si elle ne leur est supérieure.

Cette langue a nom Æsperanto. Elle est parlée aujourd’hui par quelques milliers d'hommes de nationalités diverses : Russes, Suédois, Hongrois, Canadiens, Français. On l'enseigne déjà dans près de cent villes (1).

() Evaluation faite en 1902. Il y a actuellement 858 sociétés espérantistes en Europe, 174 en Amérique, 19 en Océanie, et 116 sociétés professionnelles et spéciales diverses.

Peu à peu elle se répandra, n'en doutez point : mais non sans luttes. Au début, elle aura contre elle, assez naturellement, ceux qui tirent de l’enseignement des langues modernes de très légitimes et honorables ressources. Ils auront tort : l'étude d'une langue internationale empêchera seulement un fâcheux éparpillement de temps et d'efforts sans nuire en rien à l'étude sérieuse, et qui restera pour beaucoup indispensable, d'une ou même deux langues étrangères ; toutes les traductions en Esperanto ne feront pas qu'on puisse jamais étudier la littérature ou la société anglaises sans connaître l’anglais, ou juger Bismarck et son œuvre politique sans savoir l'allemand.

D'autre part, elle rencontrera, peut-être, peu de sympathie, auprès d’esprits très distingués, très fins, à qui pareille langue semblera dénuée d'art et d'âme. Mais l'art et l'âme, c'est nous qui les mettons dans nos langues, qui n'ont de vie que celle que nous leurs prêtons. Cette langue aura l'âme qu'on lui donnera, très humaine, très moderne, non sans charme, certes.

Ainsi, tandis que la résistance sera peu violente, parce qu'aucun intérêt majeur n’est menacé par l'adoption d'une langue conventionnelle, la propagande se fera toujours plus active en tous sens ; des cours nombreux seront institués en tous pays: déjà des savants annoncent la publication de mémoires en langue internationale : des maisons de commerce, de leur côté, font savoir qu'elles acceptent des lettres en Esperanto et y répondent ; le Touring-

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