ACTE I, SCÈNE IV
GUILLAUME
Pensez-vous qu’il ait pu s'éteindre ou s’assoupir Le feu qui m’embrasa dès mon premier soupir i’
Non , Bameveldt : en moi l’amour de la patrie ,
Comme en vous , ne saurait mourir qu'avec la vie. Cinquante ans de mon cœur unique passion ,
C’est peu qu’il m’ait conduit en ma moindre action; L’oisiveté qui même aujourd’hui vous étonne ,
En ce moment aussi , c’est lui qui me l’ordonne.
Tant que j’ai vu l’amour de mes concitoyens De leurs efforts unis appuyer tous les mien& ;
Quel que ffit le succès , à mon zèle égalée Tant que leur équité s’est pour moi signalée,
J’aimais, de leur amour surtout ambitieux,
A me multiplier pour le mériter mieux.
Dans ce but , Bameveldt , tout me semblait facile.
Pour y toucher, ainsi vous m’avez vu docile.
Fier même de servir plus que de commander ,
Quand l’intérêt public semblait le demander.
Sous un Valois courber avec obéissance Ce front qui de l’Autriche a bravé la puissance.
Je craignais le repos. Mais depuis que je vois Le peuple , en son caprice ingrat comme les rois ,
De mes intentions suspecter la droiture ,
En moi l’ambition doit changer de nature.
Le chef que l’on soupçonne est déjà renié.
Détestant des honneurs qui m’ont calomnié.
Affligé d’être illustre , et craignant d’être utile ,
sa
Ambitieux d’oubli , je quitte cette ville ;
Et du pouvoir, enfin, sachant me défier,
J’aime à rester oisif pour me justifier.
Adieu , cher Bameveldt ; adieu : que mon absence Ramène en vos conseils la bonne intelligence !
Adieu. Puisque le peuple a douté de ma foi.
Puisqu’on servant l’état on craint d’agir pour moi ,
Je saurai, m’imposant un exil volontaire,
Retrouver des Nassau le toit héréditaire ,
Et , digne d’eux encor, cultiver de mes bras Leurs champs , que j’engageai pour payer vos soldats.
BARNK VELDT.
Guillaume, à votre gloire , et si noble et si pure ,
Il est trop vrai, l’envie a souvent fait injure.
Dans leur source féconde altérant vos bienfaits.
Et de tous vos exploits vous faisant des forfaits.
Sa voix vous accusa, je le sais, de prétendre A nous ravir les droits qu’on vous voyait défendre. Ainsi, dans tous les lieux, les lâches, les méchants , Aux plus généreux coeurs ont prêté leurs penchants ; Ainsi leur impuissance en tous temps calomnie L’espoir de l’héroïsme et le but du génie ;
Et jusqu’à son niveau s’efforce à ravaler Des vertus qu’il leur est défendu d’égaler.
En fuyant, croyez-vous désarmer leur malice ?
C’est en punir l’état, c’est vous rendre complice D’un projet dès long temps médité contre luij C’est lui ravir, enfin, son plus solide appui.