ACTE I, SCÈNE III
Qu’on accuse d’oser prétendre à la côuronne ?
Infidèle aux vertus que je feins d’enseigner,
Je jette enfin le masque, et j’aspire à régner;
Et mon ambition , qu’un parti favorise ,
Doit consommer demain cette grande entreprise 1 Ainsi donc mes calculs prolongeaient nos débats !
Ainsi nos citoyens , qui , devenus soldats ,
En criant liberté ! me suivaient au carnage,
Combattaient seulement pour changer d’esclavage !
Tout le sang qu’à nos mers vingt fleuves ont roulé.
C’est pour moi , pour moi seul qu’il a vingt ans coulé !
C’est poiu moi seul, enfin, qu’illustré par nos guerres.
Ce sol s’est abreuvé du sang de mes trois frères ® !
Embrasés de l’amour dont 'j’étais transporté ,
Oui , mes frères sont morts , mais pour la liberté , i
En me léguant tous trois , pour unique héritage ,
L’honneur d’achever seul notre commun ouvrage.
Je l’ai fait : j’ai rempli le vœu de ces héros.
Bien plus que de pouvoir j’ai besoin de repos.
Je vieillis: les soucis, la fatigue, avant l’âge.
Ont affaibli ce corps , moins fort que mon courage.
A ma famille, à vous, je dois aussi mes soins:
Allons , Louise , allons ; et n’ayons pour témoins Du bonheur dont ce jour à jamais nous assure Que ceux qu’auprès de nous a placés la nature ,
Que mes enfants. L’un. d’eux en pourra soupirer.
Adolescent , déjà Maurice 9 ose aspirer
Aux plus brillants destins où l’homme puisse atteindre.
i8 GUILLAUME DE NASSAU.
' Que cette ambition , s’apaisant sans s’éteindre ,
De but, auprès de moi, s’accoutume à changer.
Et si mon fils aîné, captif chez l’étranger.
Si Buren à Madrid n’était pas en otage Jamais destin plus doux n’eût été mon partage. Saisissons vite un bien qu’on pourrait nous ravir. Rassurer mon pays , c’est encor le servir.
Partons.
LOUISE
Devoir bien doux pour mon obéissance.
Mon amour inquiet ne craint que votre absence. Contre le sort jamais s’il osa murmurer.
C’est lorsque vos projets ont dû nous séparer.
Ah ! croyez qu’il apprend avec quelque allégresse Celui qui tout entier vous rend à ma tendresse.
Sans pourtant vous soustraire à vos nobles destins ; Celui qui , confondant les soupçons clandestins Contre votre vertu répandus par l’envie.
Prouvera que le vœu de toute votre vie Fut d’affranchir ce peuple , et non de l’asservir. Accroissez votre honneur , qu’on voudrait vous ravir. Désormais plus modeste , et non pas plus obscure , Que, loin des dignités, votre gloire s’épure.
Votre gloire est en vous, et non dans la grandeur.
GUILLAUME
De tous vos sentiments que j’aime la candeur !
Aux dons avec le sang transmis dans votre race ,
Fille des Chatillons, qu’elle prête de grâce !