‹ uvres badines et galantes du comte de CaylusChapitre 10 sur 41 · SCENE IL · texte numérisé non relu

SCENE IL

Madame Cotteret avec son inventaire^ Margot dans sa boutique. Madame cotteret.

Poires cuites au four, poires !

Ecoute donc, Margot ; si tu parles encore à ce Poitevin, nous aurons castille, je t'en avertis.

MARGOT

Moi, je ne li parle pas ; je ne fais que li répondre. Madame cotteret.

Tout ci tout ça, pati pata, je l'aime ce garçon-là ! Et comme tu m'as promis de me le laisser à moi toute fine seule, oh dame ! je t'ai servi comme pour le roi. Allons, que ne chantes-tu donc comme à ton ordinaire ?

MARGOT

Hélas ! mon ordinaire, ma pauvre madame Cotteret, vous savez ce qui en est ; j'en suis bien triste.

Madame cotteret.

Eh si ! mon enfant ; tu dis toujours la même turlure. Eh bien, tu es logée chez la veuve j'en tenons ; voyez le grand malheur ! si toutes les filles se pendoient pour ça, vraiment, vraiment, il n'y auroit pas tant de femmes mariées ! As-tu fait ce que je t'ai dit ?

MARGOT

Oui.

Il faut s'endimajicher comme ça tous les jours.

MARGOT

Je le fais, comme vous voyez.

Madame cotteret riant.

Non. Mais je vois bien que tu le fais Allons, sois gaillarde,

donne-toi des talons dans le eu !

MARGOT

Oui, ma foi, j'ai bien envie de rire, j'en ai mon cou chargé ! Madame cotteret.

J'ai dit à tout plein de gens que tu avois eu une succession ; que ne t'auroit pas qui voudroit ; et pour preuve de ça, vlà un sac d'huîtres à l'écaillé qu'il faut mettre dans la boutique ; il faut le cacher pour qu'on le voye. Tu entends bien ?

MARGOT

Fort bien.

Madame cotteret.

J'ai dit que nous devions aller, toi et moi et nous deux, aux pilliers des halles pour t'acheter du beau linge d'iiasard. Oh ! s'il ne tient qu'à parler, j'ai fait miracle. Je compte bien être de noce, au moins ?

MARGOT

Ce seroit beau, vraiment, que vous n'en fussiez pas ! mais avec qui ste chienne de noce, et qui me voudra dans l'état où je suis ?

Puisque la chose est ainsi, elle ne peut être autrement. Il te faut une bonne couverture de mari ; c'est ma chanson, c'est mon refrain à moi.

MARGOT

C'est le difficile, c'est le tu autin.

Madame cotteret.

Parce que tu as déjà fait le plus aisé, il ne faut pas jeter le manche après la cognée ; les maris, vois-tu, c'est une si bonne

pâte de gens : une femme leur allonge et leur accourcit comme elle le veut.

MARGOT

Quoi r

Madame cotteret.

L'armanac. Elle leur persuade tout le long du jour que des vessies sont des lanternes ; tant y a que la plus sotte de nos commères en sait plus que le plus madré de tous tant qu'ils sont.

MARGOT

Quand nous en aurons fait donner un dedans, je saurai bien qu'en faire ! reposez-vous sur moi.

Madame cotteret.

Lui diras-tu r

MARGOT

Je voudrois bien en être là ! mais pour ça, je suis bien chanceuse ; le malheur m'en a bien voulu ; quand je vois tant de fîUes qui je ne me puis m'empêcher de pleurer.

Madame cotteret.

Bon, bon, pleurer, ça ne guérit de rien ; il n'y a d'emplâtre à ça qu'un mari.

Oh ça, voyons !

Madame cotteret.

C'est le fils d'un savoyard ; en as-tu quelqu'un en vue ?

MARGOT

Je ne parle pas de ça.

Madame cotteret.

Qu'est-ce qui te fait les doux yeux r

MARGOT

Comment ! qui m'en conte, qui voudroit en découdre ?

Madame cotteret.

Oui.

MARGOT

Qu'est-ce qui monte à ma chambre, n'est-ce pas ?

Madame cotteret.

Fort peu de ça ! ceux-là, ils ont trop monté ; ça essouffle, vois-tu ; mais ceux qui veulent monter, \ là les bons.

MARGOT

J'entends ; tenez, celui qui paroit en avoir le plus d'envie, c'est M. Sifflet.

Madame cotteret.

Qui, le garde des siaux r

MARGOT

Oui, le porteur d'eau, Stilà même, il arrête toujours ses siaux devant ma boutique, pour se reposer, et ça sans être las : toutes les fois qu'il passe et repasse, il me dit : bonjour. Mademoiselle Margot, ou bien : en voulez-vous une prise r je vais vous en râper.

Madame cotteret.

Prend garde qu'il ne t'en casse après, comme les autres feroient sans moi.

MARGOT

La fontaine est à ce tournant de rue, comme vous sa\ez, madame Cotteret ; drès qu'il a su qui le lui rend, il \ ient d'abord à ma boutique s'il n'y a personne. Madame cotteret.

Stilà est un homme : ça gagne sa vie, ça est jeune, ça se porte bien, ça \ous est toujours en rue.

MARGOl".

Quand il n'y seroit pas, on va porter de l'ouvrage en ville ; on

Madame cotieret.

Tu l'entendras du reste. Mais qu'aurois-tu fait sans moi ? J'ai tant parlé de la succession, de ton héritage, que tu les vas voir venir tretous te le proposer en tout bien et en tout honneur ; s'entend, Champagne, Bourguignon, la Fleur ; dame ! tu me sera bien obligée.

MARGOT

Pour ça oui, c'est une charité, voyez-vous, que d'avoir pitié d'une jeunesse.

Madame cotteret.

Vlà venir ta tante Rognon ; sait-elle tout ça ? je l'ai cherchée par-tout à cette fin de lui en parler.

Elle ne sait rien, n'allez point lui jaser. Madame cotteret.

Moi jaser ! vraiment tu me connois bien, tu verras ; je veux tant seulement empêcher de faire du train ; je ne lui dirai que ce qui faut. Crois-tu donc que je ne sais pas avoir bouche cousue ?

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