LE MANTEAU COURT ET LE MANTEAU LONG
L'abbé Péraudin, jeune chanoine, faisoit son séjour dans une ville de province dont je tairai le nom. Sa figure étoit de celles dont on ne dit ni bien ni mal. Loin d'avoir devant les yeux le précepte, si fort recommandé à ceux de sa robe, d'oublier qu'ils sont de chair, il en a\'oit de continuels souvenirs ; mais pour réussir dans ses projets, il n'afFectoit ni scrupule ni libertinage ; plus sage en ce point que la plupart de ses pareils, qui affichent ordinairement l'un ou l'autre, ce qui les perd ou les rend suspects.
Les amans, en général, se font une gloire de publier leurs conquêtes ; et comment changeroient-ils sur ce point r c'est souvent un titre pour en faire de nouvelles. Ceux à qui leur état, consacré à la bienséance et à l'édification publique, interdit le frivole avantage de vanter leur triomphe, n'ont que la ressource
d'en jouir en secret, parce qu'ils ont intérêt à le cacher. Aussi voit-on les femmes qui se respectent, les filles qui doivent se ménager, être souvent peu séduites par l'hommage éclatant des premiers, et se rendre sans peine à ceux qui ont, ainsi qu'elles, une réputation à conserver, le public et des surveillans à tromper.
L'abbé Péraudin sut profiter des privilèges de son état ; mais comme il étoit autant libertin par besoin que par goût, et autant adroit que libertin, il crut pouvoir avoir deux maîtresses à la fois. Elles étoient filles toutes deux, toutes deux jolies, toutes deux avec la réputation d'être sages. Elles demeuroient dans des quartiers si éloignés, qu'à peine se connoissoient-elles. Elles étoient toutes deux logées sur la rue, cette dernière condition étoit nécessaire à l'abbé pour la sûreté de son secret, car il n'avoit mis personne dans sa confidence : des signaux convenus, mis dès le matin, l'avertissoient s'il pouvoit, sur le soir, s'introduire dans la maison. Une cruche, un pot-à-l'eau, diverses autres choses entroient dans le chiffre qu'il leur avoit donné. Lui, de son côté, après avoir examiné les signaux dès le matin, passoit à une certaine heure en Manteau court, ou en Manteau long: c'était son signal pour accepter ou pour refuser ; ainsi l'une disoit en le voyant passer : " Il l'a long, c'est pour moi " ; l'autre : " Il l'a court, c'est pour moi. "
Mais un jour notre chanoine, tout attentif qu'il étoit pour les affaires de cette espèce, se méprit du court au long, malgré la différence considérable qu'il y a de l'un à l'autre, et il alla où il n'étoit pas attendu. Surpris de trouver la porte fermée, il fit quelques efforts pour l'ouvrir. Le père de la fille, qui alors arriva pour rentrer chez lui, recula trois pas, voyant dans l'obscurité un homme qu'il prit pour un voleur, et se mit à crier avec une force qui attira tous ses voisins, car en province on est encore meilleur voisin qu'à Paris. En un moment la rue fut pleine de monde, qui se réunit auprès de celui qui crioit. L'abbé Péraudin en fut entouré ; peu inquiet de passer pour
voleur, parce qu'il étoit connu, il ne cherchoit qu'à ne point passer pour ce qu'il étoit ; mais il se déconcerta si bien, et se conduisit si mal que la fille fut soupçonnée.
Elle soutint mal les premières questions qu'on lui fit, et le père chercha a assoupir l'aventure.
L'autre maîtresse de l'abbé, instruite de ce qui s'étoit passé, ne voulut plus le recevoir chez elle ; et soit faute de mieux, soit pour réparer sa réputation, il fut réduit à vivre simplement, comme le plus grand nombre de ses confrères, avec une fort jolie servante.