‹ uvres badines et galantes du comte de CaylusChapitre 32 sur 41 · LE PORTE-MANTEAU · texte numérisé non relu

LE PORTE-MANTEAU

Félicie, environnée d'une famille nombreuse, éprouva tous les inconvéniens, toutes les contrariétés que produit nécessairement l'obligation de vivre avec ses parens sots et ridicules.

Sa belle-mère étoit insupportable par sa curiosité et par son peu d'esprit ; son beau-père étoit un de ces désœuvrés, qui ne pouvant demeurer seuls un moment, ont la mauvaise-foi de vouloir se faire un mérite de leur assiduité auprès des autres. Sa mère étoit ordinairement triste, souvent aigre, toujours dévote, mais jusqu'à la superstition ; son père parloit toujours sans avoir rien à dire, sans dire jamais rien. Une tante, sourde à l'excès, se piquoit de deviner ce qu'elle ne pouvoit pas entendre, et décidoit en conséquence avec toute l'autorité que donne, vis-à-vis d'héritiers avides, l'espérance d'une succession prochaine. Ses belles-sœurs, plattement ennuyeuses, contrastoient avec ses beaux-frères, les plus sots enfans du monde, qui entendoient finesse à tout et ricanoient toujours. Enfin son mari étoit jaloux, *mais il l'étoit sans amour, et par conséquent sans espoir de pouvoir être jamais guéri ; il est tant d'exemples que la jalousie se trouve aussi bien dans l'esprit que dans le cœur.

Félicie, née avec de l'esprit et pour l'agrément, étoit douce, sensible, pénétrée de l'amour de ses devoirs ; elle se flatta d'abord de pouvoir se concilier l'estime et l'amitié des personnes avec lesquelles elle se trouvoit obligée de vivre. Son mariage avoit réuni les deux familles, ils logeoient tous dans la même maison ; mais elle a beau s'armer de douceur, de patience, de courage ; ses soins, ses attentions, ses prévenances furent inutiles. Objets de l'envie de ses belles-sœurs, moins jolies qu'elle, elle attiroit encore une attention gênante de tous les autres, qui, sous prétexte de la former et de veiller à sa conduite, la contrarioient sans cesse ; les lieux communs de morale étoient appliqués et répétés sottement à chaque occasion. Les distractions les plus ordinaires que fournit la société, la dissipation que peuvent procurer des visites, ce qui devient une ressource quand on nen a point d'autres, les liaisons avec les jeunes femmes de son âge, les promenades même lui étoient interdites, ses moindres désirs, qui tendoient à déranger l'économie habituelle de la maison, éprouvoient les oppositions les plus marquées ; accablée de son sort, elle ne pouvoit gémir qu'en secret. Encore, se disoit-elle souvent : Si je trouvois quelqu'un dans le sein duquel je pusse déposer mes chagrins ! j'ai peut-être besoins de conseils; à qui les demander? J'ai du moins besoin de secours et de consolation ; à qui m'adresser r

Avec tant de surveillans, qui croiroit que Felicie pût avoir une intrigue d'amour, et la faire réussir r Mais quels obstacles ne surmonte point, et à quoi ne se détermine pas une jeune femme que l'on contraint, et que l'on ennuie r Félicie n'auroit peut-être jamais pensé à avoir un amant, si elle avoit vécu dans une autre famille que la sienne. Réduite à ne vivre qu'avec des gens odieux, elle sentit une prévention intérieure pour tout ce qui ne leur ressembloit pas ; elle en\'isageoit, comme le plus grand des bonheurs, de parvenir à dire ou à faire entendre à quelqu'un combien elle étoit à plaindre.

Le hasard voulut qu'une de ses cousines, établie en province,

lui recommanda un jeune-homme appelé Rosidor, pour une affaire dans laquelle les parens de son mari pou\oient le servir utilement. Rosidor ioignoit à un grand usage du monde de l'esprit et de la pénétration. Il jugea, dès la première visite, les personnes dont il avoit des services à attendre, il se conforma à leur caractère, saisit leurs goûts, approuva leur di\ ision et les vit tous s'accorder pour faire réussir ce qu'il désiroit.

Félicie fixa d'abord ses regards et ses réflexions, elle lui parut charmante et malheureuse; cette politique de Rosidor, qu'il eût été même assez grossière pour tout autre que pour ceux qui avoit intérêt de ménager, de\int à l'égard de Félicie, fine et sincère ; il entreprit de plaire aux uns pour les séduire, il chercha les moyens de plaire à Félicie, parce qu'il avoit été séduit. Il désira moins vivement la réussite de l'affaire qui l'intéressoit, pour avoir un prétexte de continuer des visites que son amour naissant rendait nécessaires au bonheur de sa vie ; mais elle s'en aperçut seule. Rosidor lui parut aimable, elle commença par s'en occuper, et ne doutant plus qu'il ne fût occupé d'elle, elle trouva dans cette idée un adoucissement à ses malheurs, et rapportoit aux sentimens qu'elle avoit inspirés, l'assiduité avec laquelle Rosidor préféroit l'ennui et l'importunité d'une pareille société aux agrémens qu'il lui eût été facile de se procurer ailleurs. Quelques coups-d'œil et des propos sous-entendus furent les premières preuves de la reconnoissance de Félicie. Elle avoit démêlé sans peine les motifs de la critique continuelle qu'il faisoit de toutes ses actions, et la cause de ces applaudissemens accordés sans ménagement à tous ce que ses parens pouvoient dire de ridicule et d'absurde ; insensiblement les contre-vérités, leur unique ressource, devinrent claires et intelligibles pour eux : enfin ils furent d'accord. La grande difficulté étoit celle d'un rendez-vous, ils ne pouvoient en attendre la faveur que du hasard. Rosidor s'étoit si bien conduit qu'il n'avoit pas donné la moindre méfiance, et qu'il avoit la facilité d'aller dans la maison librement et à toute

heure. Un jour, il trouva Félicie seule, dans la chambre de son mari ; le tems étoit précieux. Que de sermens ! que de transports ! que d'aveux ! que de confidences ! Au milieu de ce trouble et de cette agitation, ils entendirent monter le mari avec une grande précipitation. Rosidor n'eut que le tems de se jetter dans la garde-robe, de mettre sur sa tête un manteau qu'il trouva sur une chaise, et dans l'espérance de n'être point remarqué, il se colla debout contre le mur. Le mari vit en passant Félicie qui lisoit ; il ne lui dit rien, il entra dans la garde-robe, et ressortit aussi-tôt. Nos amans encore effrayés du risque qu'ils venoient de courir, n'eurent rien de plus pressé que de revenir séparément dans le lieu où toute la famille étoit assemblée. Rossidor parut le premier, il fut accueilli comme à son ordinaire, le mari étoit déjà occupé à une partie de jeu. Voyant arriver sa femme quelque tems après, il lui dit : " Vous avez donc fini votre lecture ? Je ne vous ai point interrompue, j'avois besoin d'un papier qui étoit resté dans l'habit que j'avois hier ; mais, à propos, il me semble que mon Manteau étoit debout: " — " C'est une nouvelle façon, dit Félicie, avec une présence d'esprit admirable, que j'ai inventée, pour que \otre Manteau se conservât mieux et embarrassât moins. " Rosidor eut à peine entendu ces paroles que prévoyant les suites d'un éclaircissement, il courut promptement chez le premier tourneur, et fit faire sur-le-champ, ou plutôt fit lui-même ce qu'on a depuis appelé Porte-Manteau ; il revint l'attacher, plaça le Manteau dessus, et sans avoir été apperçu de. qui que ce fût, rentra dans la salle rassurer Félicie, qui ne savoit elle-même comment se tirer du mensonge qu'elle avoit fait. Le mari fut enchanté de ce nouveau meuble, il admira le génie de sa femme, et le fit admirer à toutes ses connoissances.

Les amans sont incorrigibles, et le désir les aveuglera toujours. Rosidor étant encore dans la même chambre avec Félicie, entendit du bruit ; la tête leur tourna si bien, qu'ils se jettèrent tous les deux dans cette même garde-robe, et tous les deux se

cachèrent sous le même Manteau, qui par bonheur se trouva pour-lors attaché. Ils devaient être perdus, mais l'amour les servit si bien, que malgré les allées et les venues de cette odieuse famille, personne ne s'aperçut que ce Manteau avoit des jambes.

Ce n'est pas la seule invention dont on soit redevable à l'amour ; mais le Porte-Manteau n'ayant été utile que cette fois à Félicie et à Rosidor, le reste de leur aventure seroit étrangère au sujet.

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