‹ uvres badines et galantes du comte de CaylusChapitre 33 sur 41 · CONTE · texte numérisé non relu

CONTE

— " Mon père, dit un jour Zizaldi au roi Claude-le-Petit, je m'ennuie d'être au collège, et je veux me marier. "

A ces mots, le monarque tomba dans la rêverie, mit la main sur son front, leva les yeux sur son fils en soupirant, et s'écria avec un air de dépit : Je ne crois pas qu'on me rattrape à être Manteau de lit, j'aimerois mieux être le temple de la gloire. Aussi de quoi m'avisai-je de devenir amoureux r Etant amoureux, de quoi m'avisai-je de me marier r M'étant marié, de quoi m'avisai-je d'être jaloux r Et devenu jaloux, de quoi m'avisai-je de vouloir être Manteau de lit ? Je n'en aurois pas moins été prince ; oui, sans doute, j'aurois dû prendre le parti de vivre selon mon état, et de ne rien aimer. Encore passe, si j'avois été grand ; mais la nature m'a fait si petit, qu'en vérité, le roi, mon père auroit tout aussi bien fait de s'en épargner la peine. Mais je l'insulte peut-être sans raison ; que sais-je si ce fut lui qui en fit les frais ? je puis l'accuser à tort, et je lui fais réparation. S'il n'est pas mon père, je ne l'en estime pas moins, et, s'il l'est en effet, je ne l'en estimerai pas plus. Je me flatte qu'il me le rend bien. Abrégeons ; car, j'ai souvent remarqué que les petits hommes content longuement, et cela n'est pas convenable.

Après avoir passé quinze ans avec des maîtres qui ne m'apprenoient rien, on songea à me marier avec une princesse à qui je n'aurois peut-être pas appris grand-chose. Elle étoit fille d'un roi voisin, s'appellait Perfilette, et étoit de ma famille ; je voulois me donner des airs de la trouver trop petite, parce que je me donnois ceux d'en aimer une trop grande. J'adorois la grande Elvanire, fille de la fée Manto. je crus qu'elle m'aimoit, parce que je la divertissois, et je ne fis pas attention à un grand rival, fade, sérieux et plat, qui me paroissoit l'ennuyer, parce qu'il l'occupoit. Je n'avois pas assez d'usage du monde pour savoir que l'amant préféré est moins celui qui fait rire, que celui qui en empêche.

C'étoit dans ce dernier cas qu'étoit le grand Balandrin. Il étoit aimé, mais ce n'étoit pas un parti convenable pour la fille de la fée ; car quoique Balandrin fût Prince, ce n'étoit cependant qu'un Gentilhomme de Picardie ; il étoit plus beau que moi, mais j'étois de meilleure maison, cela me rassuroit.

Je n'en tus pas inquiet avant mon mariage, la tête pensa m'en tourner après. On n'est jamais jaloux lorsqu'il faudroit l'être ; on l'est souvent lorsqu'il faudroit ne l'être plus. Attendre qu'on soit marié pour prendre ce parti-là, c'est demander de la lumière lorsqu'on a monté un escalier.

Enfin, j'en fis la faute, et n'y retomberai plus. C'est à vous, mon fils, à profiter de mon exemple pour ne vous point marier, ou pour vous prouver qu'il faut toujours avoir mauvaise opinion d'une femme, maih qu'il ne faut jamais chercher à s'en convaincre. Je déclarai ma passion au roi ; il l'approuva, et partit le lendemain avec moi pour aller chez la fée Manto, lui faire la demande de sa fille. Je n'ai jamais tant vu de Manteaux. On y voyoit tous ceux qui ont été, qui sont et qui seront. La fée étoit sur un trône garni de Mantelets.

Nous l'abordâmes. La demande d'Elvanire fut faite avec éloquence, et accordée avec grâce ; on nous maria dès le soir même, et je passai la nuit avec ma grande femme. Je la soup-

çonnai d'avoir du penchant à la raillerie ; je fis de mon mieux pour lui prouver combien je l'aimois, elle sourioit froidement, et recevoit mes attentions avec une politesse indolente, comme un bouquet que je lui aurois présenté le jour de sa fête.

Je fis une si grande dépense que je n'avois pas le petit mot à dire le lendemain ; elle en badina, en me disant que j'étais un mari dans la règle de vingt-quatre heures. Cette plaisanterie, en me faisant voir qu'elle avoit la connoissance du théâtre, me persuada que je ferois bien d'être jaloux ; je le fus, et je fis mal. J'observai Balandrin, je remarquai de l'intelligence entre ma femme et lui. Je devins furieux, et j'allai porter des plaintes à la fée, qui me tint ce discours :

" Mon ami, vous êtes jaloux ; si c'est sans sujet, vous êtes injuste ; si c'est avec raison, vous êtes un sot. Toutes mes représentations ne vous empêcheront pas d'être l'un ou l'autre. J'ai un moyen de vous faire savoir lequel des deux ^ ous êtes ; c'est de vous faire Manteau de lit. " — " Manteau de lit! m'écriai-je; je n'avois jamais ouï parler de cette charge. " C'en est une fort jolie, reprit la fée, et qui vous mettra bientôt en état de connoître la vérité. "

" Oui ; repliquai-je ; avec la jalousie qui me dévore, je consentirois à devenir gillet r Si mes soupçons sont fondés, je prendrai mon parti plus aisément ; on s'accoutume plutôt à la honte qu'au soupçon. " Au même instant, la fée me toucha de sa baguette, et je devins un Manteau de Ht, très-bon et trèscommode ; elle m'envoya à sa fille comme un présent. J'étois vraiment un fort beau Manteau des Indes, bien garni d'aidredon, et certainement je puis dire, sans me vanter, que j'étois beaucoup plus joli et plus chaud en Manteau qu'en homme.

Elvanire me reçut avec beaucoup de transport, elle m'admira, me loua et m'effraya ; je fus flatté de me sentir si près d'elle, et sur-tout en état d'observer toutes ses actions.

Elle appela une de ses femmes, et lui tint ce discours affreux, qui me frappa tout-d'un-coup, et me ressera comme si j'étois

gelé. " Quoi, Zélis ! tu m'assures que monsieur ne reviendra pas ce soir, et que je puis recevoir Balandrin sans crainte de me commettre ? " — " Oui, madame, répondit Zélis ; celle qui a apporté ce Manteau de lit m'a assuré que votre mari étoit pour quelques jours chez madame votre mère, et en conséquence j'ai fait avertir Balandrin de se rendre ici à onze heures. " — " Mais vraiment, dit Elvanire, il en est dix et demie, je suis tentée de me coucher, je pense qu'on a plus besoin de son lit, quand on se porte bien, que lorsqu'on est malade. " — " Madame, dit Zélis en la couchant, n'ôtez-vous pas votre manteau ? " — " Non, répondit- elle, je veux le garder cette nuit, c'est un égard que je dois à ma mère ; mais, mon- dieu ! poursuivit-elle, il me paroit bien court, n'est-il pas ridicule ? Vois donc où il me va. II y a beaucoup d'honnêtes gens, répondit Zélis, qui se contenteroient de vous venir là. " — " Tu est toujours folle, reprit Elvanire " Dans cet instant j'entendis du bruit, on ouvrit la

porte, c'étoit Balandrin ; le son de sa voix me fît tressaillir. J'omets les complimens, les fadeurs, les transports qui furent exprimés de part et d'autre ; je passe sous silence la joie d'être ensemble, et de me croire absent. Ce n'étoit rien ; Balandrin se plaça à côté d'Elvanire, il n'y fut pas long-tems, je défendois le terrain tant que je pouvois, je fis de vains efforts, mes obstacles furent inutiles. Ah ! qu'un mari souffre cruellement lorsqu'il est le Manteau de lit de sa femme ! J'étois si agité que j'échauffai trop Elvanire. " Voila un Manteau, dit-elle, qui me cause une chaleur horrible. " — " Eh bien, donnez-le moi, dit Balandrin, j'en ferai usage, aussi bien ai-je froid aux reins. " Qu'on imagine, s'il est possible, l'humiliation de mon emploi. Je ne fus pas longtems stable dans mon nouveau poste, je sautai pendant un quartd'heure à l'impériale du lit, en retombant toujours à plomb sur le dos de Balandrin. Cet exercice me chiffonna si fort, que je n'étois pas reconnoissable. Mon indigne femme et mon heureux rival en rirent beaucoup. Elvanire conclut que sa mère s'étoit moquée d'elle, en lui envoyant un meuble d'une si mauvaise

étoffe ; elle m'enferma dans une de mes boëtes à savonnettes, et me rapporta le lendemain chez la fée Manto. " Ah ! bon dieu ! s'écria-t-elle, en me voyant, qu'est-ce que ce chiffon-là, ma fille ? " — " C'est votre Manteau de lit, ma mère. " — " Le Manteau de lit ! répartit la fée ; et savez-vous ce que c'est que ce Manteau ? " — " Non, ma mère, dit la fille. " — " Eh bien, poursuivit la fée, c'est votre mari ; vous auriez dû vous en douter, quand vous avez vu qu'il venoit à rien. " — " Ce Manteau -là, mon maci ! reprit Elvanire en rêvant, il ne m'a jamais tant servi ; non, cela n'est pas concevable. " — " Soyezen certaine, dit la fée en me touchant de sa baguette." Je repris ma figure humaine, je vis ma femme étouffant de rire, lorsque j'étouffois de colère. " Monsieur, dit-elle, je ne suis pas fâchée de votre aventure, vous avez vu de quelle façon Balandrin ma traitée, je souhaite que vous profitiez de ses exemples. " — " Moi, dit sa mère, je souhaite que cela vous corrige de votre curiosité. " Et vous, mon fils, continua gravement le roi, mon père, je désire que cela vous guérisse de la fureur de vous marier. Au reste je crois que vous ne ferez point mauvais usage de mon histoire ; je ne l'ai racontée que pour votre profit, ce sont des secrets de famille qu'il est inutile de divulguer.

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