‹ uvres badines et galantes du comte de CaylusChapitre 34 sur 41 · LE MANTEAU TROUSSE · texte numérisé non relu

LE MANTEAU TROUSSE

Zizaldi n'eut pas plus de respect pour son père que s'il n'avait jamais été Manteau de lit ; il crut qu'il pourroit toujours duper sans l'être. On ne se rend pas justice ; tout le monde se croit capable d'être Balandrin, et il y a peu d'hommes qui ne soient quelquefois Claude-le-Petit.

Le roi Claude, voyant son obstination, lui demanda qui il vouloit épouser. " Pouvez-vous, répondit-il, me faire une pareille question ? J'ai trop de probité pour vouloir me marier à quelqu'autre qu'à ma robe de classe. "

Cette robe étoit une fille très-jolie, nommée Zéphirine. Sa mère étoit dame du palais de la fée Manto. Elle vouloit que que Zéphirine sût le latin, et la changea en robe d'écolier. La hasard fit qu'elle fut destinée à Zizaldi: elle fit toutes ses classes sur ses épaules ; mais ce ne fut pas alors qu'elle lui pesa le plus. Elle ne devoit pas naturellement se laisser séduire par lui, puisqu'elle ne le voyoit jamais en face.

La fée avoit jette sur elle un charme qui l'empêchoit de parler, l'amour seul ou la compassion pouvoient le rompre.

Rien n'est si dangereux par la pitié. Zizaldi, quoiqu'il fût fils de roi, avoit la tête fort dure. On avoit souvent recours au châtiment : la robe fut tant de fois dérangée par le correcteur, que les cris de Zizaldi excitèrent sa compassion. (Un régent de mes amis m'a assuré que la situation où se trouva si souvent Zéphirine avec Zizaldi, lui fit tirer des conjectures avantageuses sur la figure du jeune prince ; mais ce sont-là des discours de régent; Zéphirine avoit alors trop de sentiment pour juger du visage d'un homme autrement que par son nez.) Un jour qu'on étoit près de faire l'exécution, la robe émue ne put s'empêcher de frémir et de crier " aye ".

Le correcteur abandonna l'entreprise, et alla dire que le derrière de Zizaldi parloit. " Je me suis toujours douté, dit un vénérable, que ce petit drôle-là avoit de l'esprit. " On enferma aussi-tôt le prince dans sa chambre, tête-à-tête avec sa robe ; ils se parlèrent, s'instruisirent, et s'attendrirent au point qu'ils se firent réciproquement une promesse de mariage. " Ma chère Zépherine, disoit le prince, je vais vous ôter pour vous embrasser tout à mon aise." — "Je n'en sentirai rien, répondit la robe ; je ne suis animée que sur vos épaules; dès que je les quitte, je redeviens une simple robe, aussi sotte que le sont souvent ceux qui les portent. " — " Quoi ! s'écria Zizaldi, il faut que je vous laisse ? mais, en vérité, vous n'êtes pas là dans une honnête place; du moins permettez-moi de vous caresser !" — " Prenez donc garde, dit la robe avec émotion, vous ne savez pas ce que vous

me faites Ah ! finissez donc, je vous en prie ; ces badineries-

là ne me conviennent pas, si vous croyez que je ne puisse pas vous les rendre. " Alors le prince sauta dans la chambre, et rioit en criant : " Ah ! ah! je vous en conjure, ma chère robe, arrêtezvous donc, ah ! vous me chatouillez. " Le roi entra dans cet instant, accompagné du régent. " Vous voyez dans quel état est le prince, il est tout en nage. Voilà la vie qu'il mène avec sa robe ; vous sentez bien que dans une maison comme la nôtre, cela ne peut se soutenir plus long-tems. " Ce fut alors que Zizaldi dit à son père qu'il étoit las d'être au collège, et qu'il vouloir se marier. La mère de la robe étant instruite de cet événement, redemanda sa fille, qu'elle trouva comme un Manteau troussé, c'étoit un pli qu'elle avoit au collège. La mode s'en est établie parmi les femmes ; il y en avoit beaucoup, qui, à la fin de la journée, paroissoient s'être méprises, et avoir mis le Manteau troussé au lieu de le mettre derrière.

Le roi alla dans le palais demander la robe en mariage, la mère sentit l'honneur de cette alliance.

Vous croyez sans doute que cette robe-là vécut bien avec son mari r Point du tout ; quoiqu'ils ne se fussent pas quittés, ils ne s'étoient jamais vus. La figure de Zizaldi déplut à Zéphirine. " Mais on me trompe, dit-elle, je ne crois pas que ce soit-là le prince. " — " C'est lui-même, ma fille, reprit la mère. " — " Cependant, poursuivit la fille, je ne reconnois pas les traits de son visage. " — " Et comment diable ! s'écria le roi impatienté, voudriez-vous avoir vu les traits de son visage dans l'endroit où vous étiez placée ? Ce n'est pas assurément sa physionomie que vous êtes à portée de reconnoître. " — " Enfin je ne sais que vous dire, répondit Zéphirine, mais je n'aime point cette figure-là ; i'ai vu plusieurs écoliers, que j'aimerois mieux que

Zizaldi. " — " En vérité, madame, dit le roi à la mère, votre fille fait d'étranges raisonnemens : pour une robe de classes, elle a perau tout son tems, et à votre place, j'aimerois autant qu'elle eût été robe-de-chambre. "

Enfin, après bien des minauderies, le mariage se conclut. Zéphirine fut coquette, Zizaldi fut jaloux. Elle attiroit chez elle toutes ses connoissances du collège, les recevoit chaudement, et Zizaldi froidement. Il lui en faisoit des reproches: " Que voulez-vous ? répondoit-elle, nous avons fait nos classes ensemble.

Elle brusqua son mari tant qu'elle ne fut que coquette ; mais elle le caressa lorsqu'elle voulut le tromper ; c'est le piège le plus commun des femmes. Comme la vanité de l'homme le rend infaillible, ce sera toujours le plus usité et le moins usé.

" Mon cher Zizaldi, lui dit-elle un jour, je vous aime à la folie, je ne conçois pas, lorsqu'on a un mari tel que vous, comment on peut se donner le travers d'écouter des amans. " — " Oh ! répondit le prince, vous avez bien de la bonté ; ce n'est pas que vous pensiez juste, au moins, mais vous avez raison, et je crois réellement que vous m'aimez. " — " Et comment ne vous aimerois-je pas r reprit-elle ; vous avez de l'esprit comme un ange, et vous êtes bien le plus honnête homme..-. " — " Oh ! pour honnête homme, dit le prince, je le suis, et cela fait beaucoup de plaisir la nuit à une femme.

" Il y a, poursuivit-elle, deux de vos amis qui prétendent qu'ils m'en feroient plus que vous, sans être assurément aussi honnêtes gens. " — " Vraiment, dit le prince, je crois bien qu'ils ne sont pas honnêtes gens, puisqu'ils veulent me jouer ce tourlà, car cela n'est pas bien au moins. " — " Je le sais à merveille, dit Zéphirine, aussi je veux qu'ils en soient les dupes. " — " Et dites-moi, je vous prie, interrompit le prince, quels sont ces deux bons amis r " — " C'est, répondit Zéphirine, le grand Crisolin et son cousin Bazidi. " — " Comment ! s'écria Zizaldi, ils sont cousins, et ils voudroient.... Mais savez-vous bien que

ces gens-là n'ont point de dévotion r " — " Ils en ont si peu, dit Zéphirine, que pour s'introduire la nuit dans mon appartement ils ont recours à la magie. " — " A la magie r dit le prince ; voilà une mauvaise plaisanterie et j'en pourrois bien être la dupe. " — " En ce cas, dit la princesse, je ne la serois pas ; mais je vous suis trop attachée pour vouloir vous tromper. Vous n'imagineriez jamais à quel expédient ils veulent avoir recours r " — " Voyons, dit Zizaldi, instruisez-m'en, cela est peut-être ridicule, et j'en rirai. " — " Non, répondit Zéphirine, vous croirez la chose impossible, ils veulent entrer chez moi sous la forme de deux Manteaux. " — " Il n'y a rien de plus simple, répliqua Zizaldi, mon père avec qui vous dinez et soupez tous les jours, a bien été Manteau de lit, tel que vous le voyez,

" Vous qui parlez, n'avez-vous pas été robe de classe ? il n'est pas plus difficile que ces deux messieurs soient Manteaux. " — " Vous avez raison, poursuivit Zéphirine ; c'est ce soir que deux femmes doivent me les apporter, comme un présent que la fée Manto veut vous faire. " — " Oh ! vraiment dit le prince, voilà un joli présent, elle en a fait un dans le même goût à mon père, elle ne varie point ses plaisanteries. En vérité, plus j'y pense et plus je me trouve heureux d'avoir une femme aussi vertueuse que vous. " — " Oh ! repartit la princesse, ma vertu ne vaut pas la peine qu'on en parle. Mais quelle conduite voulez- vous tenir dans la circonstance présente r " — " Quelle conduite ? reprit Zizaldi; je vais le dire à mon père. " — " Cela est très prudent, dit la princesse, mais cette précaution ne remédie pas toujours au mal. " — " Vous vous trompez, madame, car mon père et moi nous attendrons ce soir messieurs les Manteaux, et nous verrons un peu s'ils ont du cœur. " — " J'approuve cette idée, Zéphirine, il est bon de les punir de leur témérité. "

Zizaldi, glorieux de l'approbation de sa femme, et encore plus de sa vertu, alla trouver son père, l'instruisit, et lui conta le bonheur de son mariage.

Zéphirine, de son côté, fit avertir les deux cousins de se

rendre, le soir, dans son appartement par la porte de derrière, et d'envoyer par l'autre porte, deux femmes avec deux Manteaux.

Dès que le jour baissa, le roi Claude et monsieur son fils se mirent majestueusement en embuscade à la porte d'entrée. Les deux femmes s'y rendirent peu de temps après avec les deux Manteaux. " Alte-là, mesdames, s'ils vous plaît, donnez nous ces Manteaux, et pour cause. " Les deux femmes obéirent, et se retirèrent.

" Ah, ah! s'écria Zizaldi avec un air de victoire, ah! nous vous tenons donc, messieurs les Manteaux ; messieurs les cousins, vous voulez me faire l'honneur de m'épargner de la peine, et de me donner du chagrin.

" Comment ! dit le roi au Manteau qu'il tenait, vous avez pu penser que mon fils serait assez sot pour vous laisser tranquillement passer la nuit avec sa femme r Allons, allons, aous n'y pensez pas, et pour un Manteau vous devriez avoir plus d'esprit; mais je vois bien que cela n'est pas toujours nécessaire. "

Ils avoient déjà passé la moitié de la nuit à la belle étoile, à tenir des propos de cette force, et malgré la chaleur de la conversation ils grelottoient.

" J'ai bien froid, dit Zizaldi, mais ce qui me console, c'est que ces deux Manteaux ont aussi froid que nous. Il me vient une idée, mon père, ce seroit de les battre. Vous avez raison, mon fils, cet exercice nous vengera et nous échauffera. " Ils prirent chacun une baguette et frappèrent à tour de bras sur les Manteaux. " Voilà, disoient-ils en riant, une aventure qui vous corrigera de nos bonnes fortunes. Mais ils sont assez battus, vergettons-les à-présent. " — " Messieurs, dit le roi en vergettant de toute sa force, cela doit paroître un peu rude à des agréables aussi délicats et qui ont la peau si douce ; mais aussi de quoi vous avisezvous de vouloir abuser ma bru ^ En voilà assez mon fils, nous avons chaud, ne nous refroidissons pas ; la nuit est avancée, si vous m'en croyez, nous porterons ces messieurs chez votre

femme, afin que du moins elle leur accorde la faveur de les plaindre. " — " Vous avez raison, dit Zizaldi. " — " Ils s'attendoient à se donner la comédie aux dépens des Manteaux. Mais quelle futieur surprise de trouver en entrant chez Zéphirine, Crisolin et Bazidi qui étoient prêts d'en sortir ! *' — "Eh quoi ! messieurs, dit Crisolin, vous vous donnez la peine de nous apporter vous-mêmes nos Manteaux ; cela est trop attentif. Le mien est bleu, sire, c'est vous qui l'avez, je vous demande assurément bien pardon. " — " Voici le mien, dit Bazidi, il est d'écarlate, mais il ne m'a jamais paru si propre. Par hasard, dit-il à Zizaldi, vous seriez-vous donné la peine de le battre et de le vergetter ? C'est pousser la politesse trop loin. " En ce moment, ils firent la révérence et prirent congé du roi et du prince, en leur criant : " Ah! messieurs, du moins ne nous reconduisez pas ; cela nous obligeroit de ne plus revenir. "

Nos deux Gardes-Manteaux étoient confondus. — " Vraiment, dit Zéphirine, de sang-froid, vous \'Ous êtes trompés de

Manteaux " — " Pour vous, madame, répliqua Zizaldi, vous

ne vous êtes pas trompé de compagnie, je suis outré de colère. "

" Vous le méritez bien, mon fils, dit le roi Claude ; mon histoire ne vous a pas corrigé. J'ai été Manteau de lit, et vous avez gardé les Manteaux, tout cela est dans la règle. Si vous m'en croyez, ne contez votre histoire à personne, pas même à votre fils ; car vous perdriez votre peine avec lui, comme j'ai perdu la mienne avec vous ; les histoires n'ont jamais corrigé personne. "

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