LE MANTEAU MAL TAILLE
TIRÉ d'un manuscrit DE LA BIBLIOTHEQUE DU ROI, (n° 7980.)
Mademoiselle ma cousinne ma mye, pour ce que je say que vous prenez plaisir à ouyr compter des ad\entures qui advenoient en la maison du noble roy Artus, au temps de la Table-
Ronde, je vous en ay icy voulu mettre une par escript, laquelle j'ai trouvée en ung très ancien livre que à peine pouvoy-je lire. Toutefois, pour vous cuider donner plaisir, comme à celle à qui plus je désire le faire, je me suis pour ce efFoursé le extraire pour vous le donner ; et doncques s'il vous plaist le lirez, et vous l'appellerez le Compte du Mantheau 7nal taillé.
Vous devez savoir que ce bon roy dont je vous parle fut de son temps le plus renommé prince du monde, tant en hardiesse, bonté de chevalerye, comme en libéralité, courtoisie et doulceur. Car l'humilité de ce noble roy fut si grande, que oncq pour fortune qui lui advint, il ne se fust mené jusques-là qu'il sourtît de sa bouche paroUc oultrageuse à quelque personne que ce fust, bien cognoissoit-il les bons chevaliers parmi les maulvais. Mais je vous lairray tout ceci pour vous compter icelle adventure dont je vous ay parlé, qui advint en la court de ce gentil roy Artus.
Ce fut à une Penthecouste que ledit roy voulut tenir la plus haulte et riche court qu'il eust oncques en sa vie tenue ; car il manda à celle foys à tous les roys, ducs, contes, barons, chevaliers et escuycrs, qui de luy terre tenoient, qu'ils ne faillissent à venir à celle belle feste et assemblée, car il y devoit avoir grans joustes et tournoys ; et pour ce vouloit-il que chascun y amenast sa femme ou sa rnye, ce qui fut fait : car tant y vint de noblesse et de chevalerye, avecques dames et damoyselles, que oncques paravant n'avoit esté veiie une si belle compaignye au royaume d'Angleterre, comme elle y fut à celles foys-là en la cité de Kamalot, qui toute en fut pleine.
Il ne faut pas demander si la reine Genièvre fut recueillir et festier la compaignye et par espécial les dames. Elle même les loge chascune selon son degré, dedens les belles chambres de son triumphant palais toutes garnyes de très riches tapisseryes, où elles trouvèrent tout ce que mestier leur estoit. La reine les visite l'une après l'autre, et les festie en leur faisant de riches dons, tant en habillemens de fins draps d'or et de soye, comme
en bagues et joyaulx, car la coutume estoit pour lors ainsy le faire ; et si bien la bonne reyne sçeut ordonner ses presens, qu'il n'y en eut pas une seulle qui pour l'heure ne se tînt à trop heureuse et contente.
Aultre part le roy festie les princes et che\aliers, en leur donnant chevaulx, harnoys, habillemens, et de tout ce qui à chevalerye apertenoit ; car puis Alexandre n'avoit point été ung si accompli prince comme il étoit. Il feit tant de belles choses en son temps, que la bonne renommée et l'effect de ses vertus l'ont fait nommer /)/v//a- jusques en la fin du monde. Pour abréger, il feit présens et à grans et à petits, tant que chescun se dispousa de mener joye plus que en feste où il eussent jamais esté ; ce que l'on eust fait si ne fust Mourgue la fèe, qui par son enchantement délibéra de troubler la reine et toute sa belle compaignye pour ce que elle estoit envieuse de sa grant beauté, et jalouse de messire Lancelot du Lac qu'elle aimoit ; mais il ne la vouloit aimer ; qui fut cause de la faire conspirer sur la reine et toutes ses dames telle chose dont la feste fust despartye, et par adventure si la reine l'eust fait semondre à celle feste, l'inconvénient jamais ne fust advenu.
Ainsy comme je vous ai ja compté, fut toute celle noblesse grande dès le Samedy veille de Penthecouste assemblée et lougée dedens Kamalot, desliberée commencer le lendemain à faire grant chère. Chascun se lieve matin, et se pare de ses meilleurs habillemens comme à telle feste appartenoit. Les seigneurs et gentilhommes s'en vont au palais pour accompaigner le roy en la grant église. D'aultre part viennent les dames au logis de la reine pour faire de mesmes, et lui font compaignye jusques après le service fait, que le roy et la reine s'en retournent avec toute leur suite jusqu'au palais, où ils trouvèrent desja les grans tables miseset couvertes, toutes aprestées pour disner ; mais le roy avoit une coutume que à tel jour jamais ne se asseyoit pour manger, que premièrement ne fust advenue en son palais quelque adventure. Donques le roy, en attendant si
riens surviendroit, s'étoit appuyé à une tenestre qui regardoit sur la maistresse rue de Kamalot, et devisoit avecques messire Gouvain. Il estoit ja près de none, quand messire Queux le sénéchal vint au roy et lui dit: "Sire, vous jeûnez trop, longtems a que vostre disné est prest. " Le roi lui respond, et dit: " Queux, ne savez-vous dez long-tems ma coustume r Me veites-vous oncques asseoir au manger à tel jour comme nous sommes aujourd'huy que premièrement ne fust ad\ enue quelque adventure céans? " — " Sire, il est vray, respondit Queux, mais il y en a ici ung cent, voire deux en ceste salle, qui meurent de faim ; " et en disant ces parolles, le roy regarde aval la rue, et voit venir ung jeune gentilhomme monté sur ung cheval qui bien monstroit aux enseignes de la sueur qu'il avoit longuement couru ; et aussi il estoit chargé, car il pourtoit sur son col une grosse malle de fin velours cramoisy toute à bendes, et lassée de soye verde ; au bout du lasset avoit une petite serrure d'argent, dont la clef estoit d'or qui la tenoit fermée. Le jeune gentilhomme arrive au pied des degrez du palais ; assez y eut qui son cheval lui tint ; quand il fut descendu, il prent sa malle sous son bras et se met à monter au palais. Le roy, qui tout ce voit par la fenestre, se tourne vers sa compaigny, et dit assez haultement : " Or croy-je que nous disnerons tost, carj'ay veu arriver messaige qui nous aporte nouvelles bien hastives, ou je suis deceu. " En disant cecy, le gentilhomme entre dedens la salle, et s'adresse là où il voit le rov. Assez lui fait-on place, et lui, qui estoit saige et bien aprins pour savoir faire son messaige, met le genoil enterre en saluant le roy, et dit : " Sire, je suis transmis à vous de par une très-haulte dame qui moult vous aime', laquelle vous supplye de par moy qu'il vous plaise luy ouctroyer ung dong, devant que plus vous endye. Car elle me a chargé de ainsy le faire ; mais tant vous puis-je bien dire de par elle, Sire, que en ce don ne pouvez vous avoir reprouche ni domaige. " Le roy pense ung petit, et ne respont riens ; a donc messire Gauvain, qui de costé lui étoit, lui dit : " Sire, vous ne
pouvez refuser ce don qu'il ne fust tourné à Villenye, veu que nv pouvez avoir honte ny domaige. " Alors le roy haulce la teste et dit au Gentilhomme : " Amy, et je \ous ouctroye le don que demandé m'avez ; " et le gentilhomme le remercye de par sa dame le plus humblement qu'il le sut faire, et prent sa malle et la délasse. Vous devez entendre que le roy avoit grant désir et toute la chevalerye qui là estoit assemblée, de voir ce qui estoit dedens ; le gentilhomme en tire hors le plus beau et riche Mantheau, qui ancoures eust esté veii en ce tems-là au royaume d'Angleterre. Il estoit d'ung riche pourpre tout battu à or, semé de feuillages couverts de très grosses perles ; la bourdure en estoit toute semée de grappes de raisins, dont les grumes estoient de purs diamans naïfs, et les autres des fins balais et rubis, tous percez à jour, en manière que vous eussiez dit que c'estoient vrays raisins venans de vigne, tant estoit l'œuvre bien enchâssée que c'estoit chose merveilleuse de le voir. Le roy tout le premier s'esbahit de la grant richesse qu'il voit, aussi sont tous ceulx de la salle. S'il estoit estrange, ne fault s'esmerveiller, car il estoit fée, et fait d'une fée par enchantement ; en effet, tant fut l'ouvraige auctentique de ce Mantheau, que à peine le pourroit Ion croyre. Mais tout ce avoit fait la faulce Mourgue pour mieulx à ce qu'elle entendoit parvenir. C'estoit affin que la reine et ses Dames qui point ne savoyent sa vertu, désirassent à la vestir pour le cuider avoir ; mais si elles eussent sceu de quelle soye il étoit tissu, jamais ne l'eussent \estu ni ne se fussent trouvées pour chose du monde en ce lieu ni place où ce Mantheau eust esté ; car il estoit de telle vertu qui descouvroit par son enchantement la desloyauté des dames et aussi des damoyselles, car ja nulle d'elles ne l'eust vestu que le Mantheau ne lui eust esté trop court ou trop long, pour peu qu'elle se fust meffaite envers son mary ou son amy. Ainsy fut adonques tiré hors de la malle ce riche Mantheau par le gentilhomme messaiger, et présenté au roy en disant toute sa vertu, et en oultre lui dit :
" Sire, le don qu'il vous a pieu ouctroyer à madame ma maistresse est tel qu'il n'y aura céans dame ni damoyselle à qui vous ne le fassez essayer, et celle à qui il sera de mesure ni trop court ni trop long, ma dame lui en fait le présent par tel si, qu'elle en sera toute sa vie honnourée. Pourquoy Sire puisqu'il vous a pieu donner ce don à ma dame, je me suis délibéré jamais partir de céans que je n'en aye veu l'espreuve. Sire, vostre plaisir sera mander toutes les dames, et les faire venir en vostre présence, si en verrez l'effay ; je suis venu de loing, faites que la siance de vostre proumesse et parolle ne perde son nom, qui estes par tout le monde renommé le plus véritable roy qui vive. " Quand le roy oyt parler le gentilhomme messaiger, et voit qu'il ne se peut desdire de la promesse qu'il lui a faicte, il est trop marry, car il cougnoist évidemment que ce sont des ouvraiges de Mourge, qui toujours s'essoyoit faire desplaisir en tout cas à la reine, et que à cause de ce toute la compaignie sera troublée ; mais il n'y peut mettre remède. Lors messire Gauvain prend la parolle, et dit au roy: " Sire, puisque tant y a, il faut que vous mandez la reine, et toutes les dames et damoyselles de céans, qu'elles viennent icy à vous " — " Or y aller doncques, dit le roy, et menez avecques vous le roy Urien, et dites à la reine que je l'attens et qu'elle s'en vienne icy disner, et que elle amené toute sa belle compaignye, car je veulx tenir promesse à ce messaiger, " Le roy Urien et messire Gauvain s'en vont quérir la reine ainsy comme le roy le commande, et la trouvent qu'elle vouloit ja laver ses mains pour disner en sa chambre, car elle ne pouvoit plus attendre. Messire Gauvain parla le premier, et dit : " Madame, le roy nous envoyé à vous et vous mande que veniez disner en salle," — " Voyre, fait le roy Urien, et amenez toute votre belle compagnye, le roy veult voir laquelle est la plus belle, car il vouldra faire ung présent. C'est d'un Mantheau le plus riche que vous veites oncques, l'on le lui a maintenant apourté, et le veult donner à celle à qui il sera le mieux séant, il le nous a
ainsy promis. " Ils se gardèrent très-bien de desclairer la vertu qu'il avoit, car ja dame ne fust venue. La reine part de sa chambre, et s'en va avec les deux chevaliers, en grand désir d'essayer ce riche Mantheau, et ne laisse en ses chambres dame ne demovselle qu'elle n'amené. Elle est venue jusques en salle, où elle fut fort regardée pour sa très-grande beaulté; sa noble compaignye la suit, chacun lui fait place; elle est venue devant le roy qui tenoit le Mantheau entre ses mains, et en le despliant dit à la reine : " Madame, j'ay donné ce beau Mantheau que vous voyez à celle de toute la compaignye à qui il sera le mieulx séant. " Et plus n'en dit, car il lui desplaisoit de tant en faire. La reine qui \'oit la grant beaulté du mantel, le désire et convoite de tout son cueur, et pour ce le prent elle toute la première, et le fait mettre sur ses épaules pour le essayer. Mais sans nulle doute il lui fut ung petit trop court devant, bien du travers d'un doy, mais il estoit de bonne longueur par derrière. Messire Yvain le fils au roi Urien qui estoit de costé elle, lui voit tout changer le visaige pour ce que elle s'apperçoit à la risée des gens qu'il y a quelque chose. Messire Yvain lui dit : " Madame, il m'est advis que ce Mantheau vous est assez bien fait par derrière, mais le devant est ung peu trop court, faites le essayer à cette damoyselle qui est auprès de vous, car elle est de vostre taille. C'est la mye Hector le fils. Ores, baillez le lui, madame, je vous en prie ; " et la reine le lui baille. La damoyselle voulentiers le prent et le vest incontinent; mais sans nulle doubte il lui fut court de demy grand piéde touscostez. "Mais regardez, fait messire Gauvain, comment il s'est retrait, si n'a il pas été pourté loin, puisque la reine l'a laissé. " La reine regarde autour d'elle, et dit aux gentilhommes: " Messieurs, ne m'étoit-il pas plus long que à ceste damoyselle? " Messire Queux, qui estoit le plus grant gaudisseux de la maison du roi, dit à la reine en cette manière : " Madame, voyrement estes-vous plus loyalleque elle? " — "Dealfaitla reine, messire Queux, comment l'entendez-vous ? Dites-le moi à coup, je le veulx savoir. " Alors
messire Queux lui va tout compter de point en point comment Mourgue avoit envoyé ce Mantheau au roi, par ce messaiger présent, lequel avoit à faulses enseignes prins la foi du roi, qui lui avoit promis de le faire essayer à toutes les dames et damoyselles de sa maison ; et que le roy avoit fait ceste promesse, dont il estoit très desplaisant ; mais il n'y avoit plus de remède, car pour riens ne faulseroit sa foy. La reine fut saige et se pense que si elle fait semblant de courrous que la honte en seroit plus grande; si le prent en jeu et en rit, comme celle qui n'estimoit que mocquerye tout ce qui venoit de Mourgue. Toutefoys si eust-elle bien voulu ny estre point venue à celle foys, ce néanmoins, en chère joyeuse dit tout hault : " Or ça, mesdames, qu'allez-vous attendant, puis que j'ai commencé la première? Que ne vous despeschez-vous de le vestir, et essayer comme moi ? " Messire Queux qui estoit tant joyeux que plus ne pouvoit, de ce qu'il voit si entreprinses ces poures dames, leur dit : " Or ça, mesdamoyselles, avansez-vous, affin que on congnoisse aujourd'hui la plus loyalle des céans, et que ce beau Mantheau soit à elle ; aujourd'huy sera congnue la foy que vous tenez à ces poures chevaliers qui tant seufFrent de peine de vous aultres. " Quant les poures dames oyes parler messire Queux qui se va ainsi mocquant d'elles, et scevent desja la vérité du Mantheau, il n'y eust celle qui n'eust bien voulu estre en son pays. Chescune refuse à le vestir; le roy les reguarde qui en prent pitié et dit au messaiger: " Amy, il me semble que désormais pouvez vous remporter votre Mantheau; car il est si ma/ taillé^ à ce que je puis ja voir, qu'il ne saura bien venir à dame de céans. " — " Ha ! sire, fait le messaiger, je vous appelle de promesse, jamais ne l'oseroys reprendre qu'il n'ait pas tout céans été assayé, et en vostre même présence. Sire, ce que le roy promet doit estre tenu; " Or doncq fait le roy : " Puisque j'ai promis, qu'il se tiengue, mais il m'en desplaist. " Adoncq n'y eut pour ce dame ni damoyselle qui ne très suast d'angoysse, et qui ne changeast de coulleur. Chescune veult
faire honneur à sa compaigne de le lui faire essayer Ja première, sans de riens lui en pourter envie. La reine voit messire Queux qui ne se peust taire et ne fait que raillier, l'appelle, et lui dit ; " Messire Queux, assayez-le à vostre femme sans tant casquetter, si verrons comment il lui sera. " Or estoit il maryé' à une très belle damoyselle des plus avancée de cheux la reine, et y avoit telle fiance qu'il lui sembloit bien qu'il n'en avoit point de loyalle au monde, si celle là ne l'estoit. Messire Queux par le commandement de la reine l'appelle : " Venez avant, ma mye, car aujourd'hui sera congneue vostre grant valleur, et serez nommée la fleur des dames ; prenez-moy ce Mantheau hardiment et le vestez; car je croy qu'il a esté fait pour vous seulle. " Sa femme lui respont : " Messire Queux, il m'est advis, mais que ce fust votre plaisir, qu'il vauldroit mieulx que la feissiez essayer à ces aultres dames que vêla, et leur semblera advis par adventure que je le veuille assayer la première par arrogance ou par orgueil, et n'en saurons pis. " — " Ne vous chaille, ma mye, fait messire Queux, je vous promets ma foy, que si elle devoyent enraiger, vous le vestirez la première. " Et lui mesme sans plus dire le lui met sur ses espaules; maisce villain Mantheau se alla si très fort raccourci par derrière, qu'il ne couvroit pas le jarret, et par le devant ne venoit que environ deux doys seuls le genoil. " Sainte-Marie ! fait messire Brehus, sans pityé qu'il estoit, tout joignant d'eux, et qu'est-ce que je voy, messire Queux ? Que vous dites, vous eussiez-vous jamais creu cecy ? Or vous y fiez car aultrement vous auriez tort. " Messire Queux ne sait qu'elle contenance tenir ; il voit qu'il ne peust couvrir cecy, chescun en est joyeux pour ce qu'il avoit tant mal mené le langaige les poures dames. Dès l'heure, commence il à perdre son haut caquet, et baisse la teste. Messire Ydier l'appelle et lui dit : " Messire Queux, ne voulez vous dire de ce Mantheau? A mon advis qu'il seroit bon à vostre femme s'il n'estoit si court ; le retiendra elle ou non, affin que les aultres l'assayent ? " Queux ne respont riens, mais sa femme toute despite et hon-
teuse le desvet et le jette au beau milieu de la place, et s'en fuyt tant marye que plus ne peult, en maudissant le Mantheau et celle qui jamais l'envoya. Quant les dames voyent qu'il sera forse que chacune assaye la fortune, pour ce que le roy l'a ainsy promis, et qu'il n'y a point de remède, elles sont tant dolentes que plus n'en peuvent, et ne scevent à quel saint se vouer. Messire Lucan le bouteiller, qui estoit fort aimé du roy, et des plus prés de sa personne; il lui dit: " Sire, il faut que vous fasiez assayer ce mantheau à la mye de messire Gauvain, qui tant est belle et saige, vraiment elle ne deust pas demeurer des dernières. " La damoyselle étoit appelée Genelas, et l'aimoit fort messire Gauvain. Toutesfois, il avoit eu quelque peu soupesson d'elle et d'un chevalier, et eust bien voulu que messure Lucan n'eust point mis cela en jeu.
Néanmoins, le roi fait appeler la demoyselle, qui n'ose refFuser. Le Mantheau lui est vestu, lequel s'estendit si long par derrière qu'il treinoit bien un pic et demi. Le pan devant du costé dextre ne lui venoit pas au genoil, mais le senestre le couvroit. Alors messire Queux qui longuement avoit perdu le parler le recouvra ; car il a moult grand joie de ce Mantheau, qui tant s'estoit défiguré sur la poure damoyselle Genelas. Il dit : "Or ne serai je hay, mais mocqué seulet, las dieu mercy. " Messire Gauvain regarde sa damoyselle de tra\ers, comme celui qui est très mal content. Messire Queux la prent et la meine seoir de costé sa femme et dit : " Mademoiselle, tenez-vous près de ma femme, car vous êtes aussi femme de bien qu'elle. Le roi, qui voit toute sa cour pleine de ris, ne se peut tenir de faire comme les aultres, deslibere puisque tant en a fait, qu'il en verra la fin. Il prend par la main la mye de messire Yvain, le fils au roi Urien, l'ung des meilleurs cavaliers de la table ronde, et lui dit : *•' Mademoiselle, ce Mantheau à mon advis doit estre vostre ; car je n'ouys oncq dire chose de vous, pourquoy vous ne le deviez avoir. " Greflet le petit, qui estoit des mignons du roi print la parole, et dit : " Sire, vous affermez fort pour cette
damoyselle, attendez ung peu, jusques ayez veu ce qu'il à dieu plaira en dispouser. Faites-le lui mettre sur les espaules vistement, si le verrons. " Le Mantheau fut affublé, mais sans nulle doubte ce fut toute pityé de le voir, tant estoit de mauvaise sorte sur elle ; car il treinoit par devant, et ne venoit que jusques au cul par derrière ! " Helas, mon dieu ! dit Greflet, voicy une terrible tromperye, il est bien fou qui en femme se fye, je n'en ai ancour veu une qui n'ait fait quelque finesse à son homme. Sire, vous asseuriez meintenant que ceste-sy le gagneroit, regardez comment vous en êtes. " La poûre damoiselle est tant honteuse qu'elle ne scet que dire. Elle a prins ce Mantheau par l'attaiche, et l'a getté sur ung chevalier. Queux le seneschal lui a dit : " Madamoyselle, ne vous courroussez point, ce sont des fortunes de ce monde, allez vous seoir auprès de Genelas et de ma femme si serez guerye ; " et elle s'y en \3. bien peneusement. Le roy appelle la mye de Perseval le Galloys, et lui dit : " Belle, assayez ce ALantheau, je vous en prye, car je me fye tant au bon rapport que l'on fait de vous, que si nous avons avons failly aux aultres, à mon advis ne fauldrons nous point à vous. " Greflet prend la parole de rechef, et dit au roi : " Sire, vous souvient-il comment il vous en print à l'aultre coup de ce que vous aviez tant affermé, gardez qu'il ne \ous en adveigne ainsy à cette foys. " La poure damoyselle seuffre que on le lui mette sur le dos ; car force lui est. En effet, dèz ce qu'il fut sur elle, les attaiches vont rompre tellement que le Mantheau tumbe a terre. La damoyselle est bien desplaisante et le laisse là, et s'en va asseoir du costé les aultres, baissant la teste sans oser regarder le roi au visage, ne chevalier qui soit là, et maudit en son cœur celui ou celle qui en trouva jamais l'invencion. "Je ne croy pas, fait le roi, que ce Mantheau face jamais honneur à dame ne à damoyselle de céans. " Le messaiger relieve son Mantheau, et dit : " Or me fautil chercher aultres attaiches. " Lors boute la main en sa malle, si en tire de semblables, car il ne veult en nulle manière que par
faute d'attaiches sa besoigne soit destourbée. Le roy le reprent le parler, comme ung peu fasché de l'ennui qu'il voit à ces poures dames, et dit au messaiger : " Ami, n'est-ce pas assez assoyé ? il seroit meshuy tems que je disnasse. " Le roi ne demandoit sinon occasion de tout laisser ; mais le messaiger se remet avant, et appelle du roi pour la foi qu'il lui a promise devant toute sa baronnye, disant : " Sire, vous ne feites oncques tort à homme, je vous supplie, ne commencez point à moi, tenés votre promesse. " Toute la chevalerye de leans est esbahye ; car il n'y a celui qui n'y ait femme ou amye. Messire Ydier avoit son amoureuse auprès de lui, qui ne cuidoit pas que en tout le monde en eust une de plus grant loyaulté pleine. Il la prent par la main, et lui dit : " Or ma mye, vous savez le grand amour que je vous ay toujours pourtée, et la fiance que j'ay eu en vous, pourquoy je me tiens seur comme de la mort que ne pensâtes oncques à me faire ung maulvais tour ; dont à ceste heure fort mon cueur se rejoye, car je cougnoys clerement que ce Mantheau vous sera de mesure ; vostre bonté et loyaulté vous feront aujourd'hui grant honneur. Or regardez, ma mye, de quoi il sert d'estre aussi loyalle, je suis plus aise de l'envye que auront sur vous les aultres damoyselles, et du desplaisir que vous ferez aux médisans que d'aultre chose. Je les verray à cette fois bien marrys et confus, et ne fut-ce que messire Queux : allés ma mye, empoignez moi ce Mantheau, et le vestez hardiment devant tout le monde, pour estre la fleur des dames." La damoyselle à moytié entreprinse respondit: "Messire Ydier, mon bon et loyal amy, il me semble, soubs correction, que ne vous deviez si fort haster, et devriez attendre que le roi le commandast. " — " Non, non, dit messire Ydier, faites seulement ce que je vous dis. " Lors la damoyselle prent tout doulcement le Manteau et le vest, mais oncques habillement qu'elle pourtast ne lui fust si bien fait de mesure comme il se trouva par devant, tant que toute la compagnye qui estoit de ce costé-là cuida ung coup qu'elle l'eust gaigné ; puis il tournèrent
à voir le derrière ; mais c'estoit toute pityé, car sur ma foy il ne venoit pas jusques aux fesses, dont la risée commensa merveilleusement grande. " — " Ha ! damoiselle, dit Greflet, je ne voy nul moyen que ce Mantheau vous soit jamais bon, car l'on ne le sauroit jamais tant tirer par derrière qu'il soit à l'esgal du devant. " Queux aussi ne se peust tenir de parler, pource que messire Ydier l'avoit gaudi, et lui dit : " Qu'en dites-vous, messire Ydier ? Il est bien musse à qui le cul appert. " Messire Ydier ne scet que dire, sinon que par courrous il prend le Mantheau, et le gette jusques aux pieds du roy. Queux prent la damoyselle par la main, et la meine avec les autres qui ja avoyent assayé la vertu du Mantheau, et leur dit : •" Mesdames, faites grant chère, je vous ameine compagnye* Mais nulle n'y eut qui l'en remerciast. Que vous irois-je plus comptant pour faire longue la matière r Mais pour conclusion il n'y eut chevalier leans qui ne le feist essayer à sa femme ou à sa mye, dont ils eurent depuis les cueurs doulens ; car tel y avoit eu fiance, qui oncques puis ne feit que grumeler. Le messaiger, voyant que son Mantheau ne se veut accourder d'estre à nulle des damoyselles qu'il ait leans veues, dit tout hault : " Or je voy bien qu'il m'en fauldra repourter mon présent de là où je vins, dont il me desplaist. Sire, je vous supplie, affin que je me soye acquitté de mon devoir, qu'il vous plaise renvoyer ancour ung coup par toutes les chambres de céans chercher s'il y a plus riens, car j'ay tousjours ouy dire que oncques adventure n'advint en Aostre maison qui ne s'en retournast fournye : ce seroit un grand malheur s'il m'en failloit ainsy retourner. " " Par mon chef, dit messire Gauvain, Sire, il vous dit vra)'. Lors commande le roy à Greflet qu'il s'envoyse chercher par toutes les chambres de leans, et qu'ils ne demoure jusques à la plus petite que tout ne vieigne. Greflet s'y en va vistement, et ne laisse coing ne quignet de tout le palais, où il ne fasse sa queste, ainsi que le roy le commande. Et après tout avoir bien cherché, n'y trouve qu'une seulle damoyselle couchée sur un liet
malade. Greflet la salue, disant : " Madamoyselle, levez sus, il vous fault en salle venir, le roy vous demande. " — " Messire Greflet, dit la damoyselle, je obéyray voulentiers au roy, mais vous voyez comment je suis, pourquoy il me semble que me devez tenir pour excusée, long-tems a que je n'ay bougé d'icy, et me suis habillée ne accoustrée pour me trouver en salle." — " Madamoyselle, dit Greflet, je attendray jusqucs vous soyez mise en point pour venir, car aultrement ne m'en puis-je retourner sans vous mener. " Quant la damoyselle voit qu'il n'y a remède, elle se lieve et se accoustre le plus honnestement qu'elle peut, et s'en vient en salle avecques Messire Greflet. Quand son amy qui là estoit la voit venir, tout le sang luy mue dedens le corps, tant qu'il luy apparoist au visaige. Il avoit esté joyeux à merveilles de ce qu'elle ne s'estoit point trouvée en la compagnye, pour les dangers qu'il y avoit veu ; mais sa joye est tournée en deul, de peur qu'elle n'y reçoive deshonneur et reprouche ; car il l'aimoit de si grant amour, que plus ne pouvoit ; et si ce eust esté à son dit, jamais n'eust le Manteau assayé. La damoyselle est jusques devant le roy venue. Le messaiger lui présente le Mantheau, et luy conte toute sa vertu. Et ainsv qu'il luy disoit ces parolles, voicv venir le chevalier amy de la damoyselle, et si vous voulez savoir son nom, je vous advise que c'étoit messire Karados Brisebras, bon chevalier et hardy, lequel s'aproucha de sa Dame, et luy dit : " Hélas ! ma mye, je vous prye que si vous doubtez de riens, que ne vestez point ce Mantheau, car pour chose de ce monde je ne vouldroye voir devant mes yeulx vostre honte, ne chose pourquoy je ne vous doyve tant aimer comme je fais; j'en aime beaucoup mieulx estre en doubte que d'en sçavoir la vérité, et vous voir assise à costé madamoyselle Genelas et la femme de messire Queux." Greflet prend laparolle, et dit à Karados : " De quoy vous tourmentez-vous tant ? n'en voyez-vous pas là plus de deux cent assises sur ces bancs, que l'on cuidoit au matin entre les plus loyalles de tout le pays ? et touttefoys vous avez veu comment il en va. " La damoyselle qui
de riens ne s'esbahissoit en faisant chère joyeuse, dit à messire Karados : " Ami, de quoy vous sociez-vous ? cuidez-vous que je vous doive estre meilleure que les aultresr au regard de moy je le vestiray et ne m'en socye, car je ne me veulx pas vanter de en riens passer les aultres. Au pis venir ne pouvez faillir d'estre très-bien accompaigné, voyre des plus gens de bien du monde. Par ma foy je le vestiray, et deussiez-vousancoures plus plaindre, et en advienne ce qu'il pourra. " — " Jeseroye, fait-il, content que non, mais le roy commande que si." Maintenant elle l'a prins, et affublé très-hardiment devant toute la compaignye qui regardoit de grant affection quelle en seroit la fin ; mais en effect, ce Mantheau fut si bien séant et de bonne mesure, et devant et derrière sur la damoyselle, que tous les couturiers du monde ne l'eussent seu mieulx tailler pour elle. Le gentilhomme messaiger qui voit maintenant Tadventure achevée, dit tout hault : " Damoyselle, damoyselle, je vous promets que vostre amy doit estre à cette heure bien joyeux ; car je veulx que vous sachiez que j'ai porté vostre Mantheau en maints estranges lieux, et l'ay fait assayer à mille dames et damoyselles à qui oncques il ne fut bienséant, et n'en veis jamais que vous seulle à qui il fùst bon, pourquoy je le vous deslivre, car il est vostre de bon droit ; " le roy mesme le conferme ; dont la damoyselle très humblement le remercva ; il n'y a leans dame ny chevalier qui aille à l'encontre combien qu'il y ait de l'envie assez, mais semblant n'en font, car ils ne sçavent chose nulle sur la damo)'selle à redire. Le messaiger prent congié du roy, car moult lui tarde de retourner à sa dame repourter son messaige, ny ne veult demeurer au disner pour prière qu'on lui fasse. Le roy se assiet à table, car temps en estoit, maints chevaliers y disnerent, qui après s'en retournèrent en leurs maisons. tristes et dolens, qui oncques puis n'en rirent ; mais qui qu'en ait deuil, messire Karados s'en va avec sa mye tant joyeulx et content que il n'estoit possible de plus, et empourterent le Mantheau et le gardèrent depuis toute leur vie bien chèrement. Après leur
trespas, il fut mis en ung lieu secret, et n'y a plus personne de iiostre temps qui saiche où il est, que moy. Pour quoy je veulx bien advertir vous, ma cousinne, la première, que quand il vous plaira l'assayer, il est en ma puissance le faire apourter, ou pour vous, ou queulqu'une de vos bonnes amyes. Touttefoys si vous voyez que on le doyve ancoures laisser là où il est, qu'il y demoure ; vous y penserez. Au regard de moy, je ne veux sinon ce que vous voulez ; car je suis et seray tant que je vivray vostre meilleur amy ; et puis que le Mantheau vous seroit ung peu court, si ne lairroye-je pas de vous aimer. Or vous ay-je eschevé mon compte, c'est du Mantheau mal taillé^ sinon que j'avoye oublié à vous dire le nom de celle qui par sa bonté gaigna le dangereux Mantheau, sachez que on l'appelloit
NOCRION, CONTE ALLOBROGE